Samedi soir sur la rue Fleury

Par Mis en ligne le 28 mai 2012

J’ai grandi dans le quar­tier Ahuntsic pas très loin de la belle ri­vière qui ser­pente entre les deux îles. À Pâques, on dé­fi­lait pour faire ou­blier nos pé­chés jusqu’à cette ma­gni­fique Église des Ré­col­lets. C’était dans les an­nées 1960 et on était un sacré pa­quet de jeunes à l’école y com­pris au Col­lège Saint-Ignace qui est restée de­puis le dé­part des Jé­suites une grosse école (privée).

Et puis je suis parti jusqu’à temps que, 40 ans plus tard, les ha­sards de la vie me ra­mènent ici. Aujourd’hui Ahuntsic est un conglo­mérat de quar­tiers plutôt moyens, avec des poches pauvres et im­mi­grantes le long des grands axes est-ouest. Mais sur la ma­jo­rité des rues, c’est sur­tout la classe « moyenne-moyenne », où se mé­langent assez agréa­ble­ment des baby-boomers re­traités ou en voie de l’être et des jeunes fa­milles qui peuvent (en­core) se per­mettre d’acheter des mai­sons de plus en plus in­ac­ces­sibles au sud du Mé­tro­po­li­tain. C’est ce qui ex­plique qu’il y a beau­coup d’institutions sco­laires dans le coin, y com­pris deux ce­geps. Au cégep d’Ahuntsic où compte le plus d’étudiants au Québec, ça bouge de­puis tou­jours, mais ha­bi­tuel­le­ment, c’est une en­clave dont on en­tend peu parler.

La rue Fleury est là où on dé­am­bule. On ma­ga­sine et on se res­taure du­rant les belles soi­rées de fin de se­maine à partir de mai. On se sent à des années-lumière de « Mont­réal » (presqu’une autre ville) ou aussi de Laval, qui est pour­tant juste à côté. Il y a un petit côté fier, mais pas du tout exalté ou cho­quant, ap­pe­lons cela plutôt une cer­taine sa­tis­fac­tion d’être ici dans un en­droit somme toute agréable, sé­cu­ri­taire, fa­mi­lial, et pas loin du métro !

La der­nière fois que j’ai vu une manif à Ahutnsic, c’était il n’y a pas si long­temps, jus­te­ment au mo­ment du dé­filé de la re­pen­tance avant Pâques. Sous l’égide des bé­rets blancs, on en­ten­dait les fi­dèles : «  À ge­noux tout le monde, nous avons péché ! »

Jusqu’à temps que …

De­puis une se­maine, la po­pu­la­tion trop tran­quille d’Ahuntsic sort dans les rues. Dans cette ma­gni­fique soirée du sa­medi, on est au plus fort de la marche im­pro­visée au­tour de 1000 per­sonnes, et ce sans compter le grand nombre de per­sonnes sur les bal­cons et les per­rons qui crient et frappent leurs cas­se­roles. La foule est bi­garrée, jeunes et moins jeunes, beau­coup de fa­milles, sur­tout blancs et fran­co­phones mais avec un nombre non né­gli­geable de Magh­ré­bins et d’Haïtiens. Comme par­tout dans ces ma­nifs bruyantes et sou­riantes, la masse est fes­tive, tout sim­ple­ment contente. Il n’y a ni chefs, ni mots d’ordre, ni ban­de­roles, ni dis­cours, ni par­cours (agréé ou non avec la po­lice) ni rien du tout. Les gens suivent les grandes ar­tères et les po­li­ciers ouvrent na­tu­rel­le­ment le chemin (que peuvent-ils faire d’autres ?!?)

Vu de loin, l’évènement pour­rait passer pour une pe­tite af­faire. Mais com­ment se fait-il que tous ces gens sortent de leur uni­vers tran­quille et sé­cu­ri­sant du domicile ?

En fin de compte, il y a une grande conver­gence. La co­lère est très nette contre le gou­ver­ne­ment de voyous iden­tifié à Jean Cha­rest dont les his­to­riens, je crois, vont se sou­venir (pas pour de bonnes rai­sons). De toute évi­dence, il y a une agres­sion in­ac­cep­table dans cette loi 78. Mais la co­lère n’explique pas tout.

Car il y a aussi une grande joie. Les ma­dames et les mon­sieurs dans la rue pensent qu’ils et elles peuvent faire une dif­fé­rence. Il y a une grande ad­mi­ra­tion pour les étu­diantEs et alors on se dit, c’est à nous main­te­nant de faire la dif­fé­rence. De quoi s’agit-il ? Dans le fond, c’est le « sys­tème ». On ne le nomme pas fa­ci­le­ment, mais on le connaît et on sait qu’il veut trans­former, pour le pire, nos vies. On est loin, très loin même des frais de sco­la­rité. On est proche, très proche même de concepts comme le bien commun, la jus­tice, l’universalité pu­blique, etc. C’est quelque chose de pro­fond, et non de su­per­fi­ciel. Et ça va durer.

Aujourd’hui on en­tend les conser­va­teurs dire, « la rue a gagné ». Pour De­nise Bom­bar­dier par exemple, c’est une ter­rible dé­faite. Je crois qu’elle a raison. Pé­la­deau et Des­ma­rais ont eux-aussi ter­ri­ble­ment perdu et on ne les ou­bliera pas. Cha­rest, c’est fini. Le­gault, il faudra un mi­racle pour qu’il re­monte la côte. La ré­pres­sion, ce n’est plus à l’ordre du jour. La po­lice le dit, elle ne peut faire res­pecter la loi. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? As­perger de poivre la rue Fleury ? Ar­rêter 1000 ma­dames et mon­sieurs avec leur mar­maille qui dé­filent dans la joie ? On pour­rait es­pérer qu’ils se mettent à casser des vi­trines, mais notre rue et notre quar­tier, on l’aime …

C’est fini, ils ont perdu.

On n’a ja­mais vu cela au Québec, même dans les plus forts mou­ve­ments des mo­bi­li­sa­tions sociales.

Mais entre leur dé­faite et la vic­toire de l’autre camp, il y a en­core beau­coup de chemin. Les do­mi­nants et les conser­va­teurs vont ter­gi­verser. Ils vont tenter de ca­cher leur dé­faite. Ils vont cra­cher leur venin à tra­vers leurs médias-poubelles, qui ont moins d’influence mais qui res­tent puis­sants. Ils vont miser sur un apai­se­ment qui vient tou­jours à la longue, sur l’oubli, sur le désir des gens se re­trouver un peu de tran­quillité, sur la peur.

Ils se font déjà à l’idée que le PQ va re­venir au pou­voir, ce PQ qu’ils craignent un peu, mais qu’ils ont vu s’assagir au fil des ans. Ils es­pèrent qu’il y aura, comme dans le passé, une « al­ter­nance tran­quille », qui ne dé­bou­chera pas sur grand-chose. Ils vont dé­mo­niser Amir Khadir. Ils vont tenter de di­viser les étu­diantEs. Ils vont dire aux syn­di­cats de se tenir tran­quilles. Ils vont tout faire cela, et bien pire en­core, à tra­vers leurs tac­tiques per­verses, mal­hon­nêtes et corrompues.

Peut-être qu’ils vont réussir. Mais dans le tin­ta­marre des cas­se­roles, dans l’action éner­gique, im­men­sé­ment ci­vile et ré­flé­chie des étu­diantEs, il y a comme un autre mes­sage, quelque chose qui res­semble à la grande vague que le Québec a connue dans les an­nées 1960. Peut-être même quelque chose de plus.

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