C’est sur cet étudiant qu’on a tiré

Par Mis en ligne le 07 mai 2012

Un étudiant du Cégep de Saint-Laurent, membre très actif de l’Association étudiante, a été grièvement blessé en fin de semaine à Victoriaville, il a perdu un oeil et souffre d’un traumatisme crânien. Il aurait vraisemblablement été victime d’une balle de caoutchouc tirée par la police [N.D.L.R. : Cette information n’a pas été confirmée].

J’ai eu le trop bref bonheur d’enseigner la littérature à ce jeune homme pendant un mois, avant le déclenchement de la grève. Je l’ai, depuis, maintes fois croisé, aux manifestations et au cégep, surtout dans le cadre du cégep populaire dont il est un des plus fervents animateurs. C’est un esprit bouillonnant, libre, ouvert, généreux, curieux, toujours en éveil. Des étudiants comme lui, je fantasme d’en voir défiler des centaines dans mes classes, de ces êtres qui ont moins besoin d’enseignants que de guides pour les aider à faire le tri dans le foisonnement des idées qui les interpellent de tous bords tous côtés. Il incarne à la perfection le type même d’étudiant que la formation générale collégiale, fondée sur des valeurs humanistes, cherche à former : des êtres dotés de solides armes intellectuelles pour critiquer et transformer la société dont ils commencent alors à être des membres actifs à part entière.

Le dialogue et l’écoute

C’est sur ce jeune homme que l’on tire avec un attirail de guerre…

On aurait eu plutôt tout intérêt à l’écouter, lui et ses semblables, au sens fort de prêter l’oreille, comme on tend la main dans un geste d’accueil. Il aurait pu vous expliquer la démocratie directe et vous auriez vu alors qu’il ne se contente pas de la prôner, mais la vit au quotidien : il entre en débat avec tous ceux qui désirent le faire, avec passion et humour, sans agressivité, jamais.

Je l’ai vu discuter avec une autre de mes étudiants, l’une de celles qui ont demandé une injonction, à la sortie de l’audience, alors que le juge venait tout juste de donner raison à cette étudiante, et d’enfoncer un douloureux clou dans le mouvement qu’il porte à bout de bras avec ses camarades depuis maintenant plus de trois mois. Discussion énergique, mais civilisée, qui n’a rien à voir avec le cirque que nous donnent à voir nos députés et ministres à l’Assemblée nationale… Rien à voir non plus avec le mépris condescendant que la plus grande partie de notre élite, celle si soucieuse de ses privilèges, assène aux étudiants.

Convictions affirmées

Il aurait pu aussi, si vous vous étiez donné la peine de vous intéresser un peu à ce qu’il a à dire, vous inviter au Cégep populaire qui fait vibrer la grande salle du Cégep de Saint-Laurent depuis les tout débuts de la grève. Dans cet espace ouvert, au propre et au figuré, ont défilé de très nombreux penseurs, professeurs et acteurs sociaux venus partager bénévolement leur savoir avec toujours au moins une cinquantaine d’étudiants.

Des étudiants qui montrent, par leur présence même et leurs interventions, toujours nombreuses, que l’éducation libre, gratuite et désintéressée, portée par la nécessité du savoir et non son utilité, des étudiants de la trempe de M. en ont déjà jeté les jalons. Non, ils n’ont pas attendu qu’on leur donne la permission pour commencer de jeter les bases de la société dont ils rêvent.

Ce jeune homme de vingt ans est l’exact opposé des hommes et des femmes qui nous gouvernent actuellement : il incarne ses convictions avec une probité et une pugnacité qui l’honorent et qui devraient faire rougir de honte ceux qui nous dirigent et que je tiens personnellement responsables de la tragédie dont il devra porter toute sa vie les traces.

Tu vas nous manquer. En attendant que tu te remettes, tes compagnons et compagnes, ainsi que moi-même, continueront de prendre le parti de ces valeurs et idéaux que tu as si exemplairement défendus jusqu’à présent.

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Brigitte Faivre-Duboz, Professeure de littérature au Cégep de Saint-Laurent

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