Le bien commun est sur toutes les lèvres

Par Mis en ligne le 22 avril 2012

Cet ar­ticle re­pro­duit le  texte « Le Bien Commun est sur toutes les lèvres » qui fait partie des Iti­né­raires en Biens Com­muns du projet en oeuvre col­la­bo­ra­tive mul­ti­média en ligne Remix Biens Com­muns.

La montée de sève ra­fraî­chis­sante du mou­ve­ment des étu­diants ne s’est pas seule­ment at­tiré des sym­pa­thies à leur cause dans la po­pu­la­tion, elle a ré­veillé la ca­pa­cité d’indignation d’un mou­ve­ment so­cial mul­ti­sec­to­riel et in­ter­gé­né­ra­tionnel qui n’attendait que l’appel de ce « Prin­temps érable » pour se faire en­tendre et en­vahir les rues. Et la vague du « Combat à venir » n’a pas fini de faire parler d’elle puisque les ma­ni­fes­ta­tions qui s’annoncent dé­bordent lar­ge­ment le champ de l’éducation et les as­so­cia­tions, cen­trales syn­di­cales, mou­ve­ments so­ciaux qui les ap­pellent, oeuvrent dans les do­maines aussi di­vers que l’environnement, les res­sources na­tu­relles, le tra­vail, la santé, le lo­ge­ment, l’éducation et la culture.  Le signe de ral­lie­ment de toutes ces luttes est le bien commun et c’est sous cette ban­nière qu’est lancée la grande ma­ni­fes­ta­tion du 22 avril à l’occasion du jour de la Terre. À cette oc­ca­sion, les re­ven­di­ca­tions des Qué­bé­cois se­ront au dia­pason d’une in­di­gna­tion glo­bale sur le plan de l’environnement dans la pers­pec­tive de la ren­contre Rio+20 de l’ONU pa­ral­lè­le­ment à la­quelle un Sommet des Peuples tiendra ses as­sises… sur le thème des  biens communs.

Le bien commun est sur toutes les lèvres et c’est tant mieux. Mais en­core faudrait-il pré­ciser ce que l’on en­tend par ce terme qui est de­venu ra­pi­de­ment un mot-valise uti­lisé à bien des sauces et dans tous les dis­cours de la droite Har­pe­rienne et du Tea Party comme de la gauche.  On le confond sou­vent avec le ‘bien pu­blic’ ou les ser­vices pu­blics, on ne fait pas trop la dif­fé­rence entre un bien commun et un droit fon­da­mental et on parle de­puis peu des biens pu­blics glo­baux, qui sont très évo­ca­teurs de la si­tua­tion de notre pla­nète  mais ra­joutent sans doute à la confusion.

Ce se­rait dom­mage ce­pen­dant que l’on gal­vaude ce terme au point d’en épuiser le sens et de l’utiliser sans dis­cer­ne­ment. Dom­mage, car si le « bien commun » est de­venu un signe de ral­lie­ment des mou­ve­ments so­ciaux à tra­vers la pla­nète pour af­fronter la crise de ci­vi­li­sa­tion (éco­no­mique, ali­men­taire, so­ciale, en­vi­ron­ne­men­tale) que nous af­fron­tons aujourd’hui, c’est que, bien plus qu’une simple prise de po­si­tion phi­lo­so­phique, il se pré­sente comme un pa­ra­digme socio-économique cré­dible qui s’oppose aux lo­giques du marché et de l’État sans pour au­tant les nier et en­core moins les exclure.

Une dé­fi­ni­tion gé­né­rique du bien commun de­vrait rendre compte au­tant du sys­tème de va­leurs qu’il pro­pose que de la va­riété des pra­tiques so­ciales qu’il re­pré­sente de­puis des mil­lé­naires au­tant que de nos jours dans des do­maines aussi va­riés que l’éducation, l’agriculture, la mon­naie, la re­cherche scien­ti­fique, le lo­gi­ciel libre, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, la ges­tion des res­sources naturelles.

Dé­finir le bien commun: 

Dans le cadre de Remix biens com­muns, un projet d’oeuvre col­la­bo­ra­tive mul­ti­média sur le thème du bien commun, nous avons de­mandé à des per­sonnes de dif­fé­rents mi­lieux, de dif­fé­rentes cultures et dif­fé­rents ni­veaux d’éducation de nous dé­finir en une phrase le bien commun. Les ré­ponses sont en gé­néral assez spon­ta­nées comme si tout le monde avait l’intuition pro­fonde de ce concept. Elles sont ce­pen­dant aussi va­riées que les per­sonnes interrogées.

L’une vous ré­pondra : « le bien commun c’est ce qui ap­par­tient à tout le monde » et son voisin pourra vous dire « le bien commun c’est ce qui n’appartient à per­sonne ».  Ces per­sonnes ont l’une et l’autre raison et en même temps, elles ont toutes les deux tort. Elles ont raison car si nous pre­nons l’air que l’on res­pire par exemple, il ap­par­tient à tout le monde et il n’appartient à per­sonne en par­ti­cu­lier. Elles ont tous les deux tort parce que, en fait, le bien commun n’a rien à voir avec l’« ap­par­te­nance », mais bien avec l’usage qui est fait d’une res­source. Pour en avoir l’usage, il est moins ques­tion de « pro­priété » que  sim­ple­ment d’« accès » et si l’on veut que cet usage soit par­tagé par tous de ma­nière équi­table, il faut faire une ges­tion dé­mo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tive de la res­source. Ainsi, l’accès et la par­ti­ci­pa­tion sont les en­jeux cen­traux des biens com­muns et il existe de mul­tiples formes d’exclusion ou de clô­tures (en­clo­sures) de tous types (phy­siques, po­li­tiques, cultu­relles, éco­no­miques) pour em­pê­cher l’un et l’autre. C’est ce qui fait que beau­coup en ar­rivent à donner une dé­fi­ni­tion des biens com­muns par la né­ga­tive en di­sant qu’« un bien commun est ce qui est sus­cep­tible d’être ap­pro­prié. ».  Les exemples de l’eau, des fonds ma­rins ou des terres arables en sont mal­heu­reu­se­ment des exemples d’actualité.

Le bien commun met donc en ten­sion in­térêt gé­néral et in­té­rêts par­ti­cu­liers et peut faire l’objet d’une  lutte entre ces deux pôles. Le ca­rac­tère pro­fon­dé­ment po­li­tique du bien commun est ce que ré­sume en termes phi­lo­so­phiques Fran­çois Jul­lien quand il ana­lyse et com­pare les dif­fé­rents concepts d’universel, d’uniforme et de commun et dit : « le commun est ce à quoi on a part et à quoi on prend part, qui est en par­tage et à quoi on par­ti­cipe. C’est pour­quoi c’est un concept ori­gi­nel­le­ment po­li­tique : ce qui se par­tage est ce qui nous fait ap­par­tenir à la même cité »

Des dé­fi­ni­tions du bien commun existent dans les champs de la phi­lo­so­phie au­tant que du droit, de l’économie et de la science po­li­tique. On évoque sou­vent que du temps des Ro­mains on fai­sait déjà la dif­fé­rence entre la res com­munis  ou bien commun, le res nullis le bien de per­sonne et la res pu­blica ‚le bien pu­blic.   De nos jours, en éco­nomie on dif­fé­rencie les types de biens (privés, com­muns, pu­blics) en fonc­tion de la ri­va­lité et de l’exclusion. Un bien est dit « non rival » quand l’usage par l’un n’a aucun effet sur la quan­tité dis­po­nible de ce bien et n’empêche donc pas son usage par un autre. L’air que l’on res­pire est un bien non rival. Un bien est non ex­clusif quand il est ac­ces­sible à tous. Biens pu­blics et biens com­muns s’opposent tous deux au bien privé parce qu’ils sont non ex­clu­sifs. En termes éco­no­miques, un bien commun s’oppose à un bien pu­blic par la ri­va­lité.  Mais en termes po­li­tiques, c’est le mode ges­tion  qui les dif­fé­rencie : le bien pu­blic est  pris en charge par l’État alors que le bien commun l’est par la « Com­mu­nauté ». En­core faut-il s’entendre sur le concept de com­mu­nauté, ce « nous » qui, pris de ma­nière ex­ten­sive peut aller du co­mité de voi­sins à  la po­pu­la­tion de l’ensemble de la Cité que celle-ci soit une ville, une na­tion, ou l’humanité tout en­tière. Cer­tains en ar­rivent alors à dif­fé­ren­cier les biens selon qu’ils re­lèvent d’une lo­gique de marché, d’une lo­gique d’État ou d’une lo­gique so­ciale ou « de l’humanité » (la « com­mu­nauté » prise dans son sens le plus large).

À ces dé­fi­ni­tions tech­niques qui ré­pondent à des exi­gences de type ju­ri­dique ou éco­no­mique, nous pré­fé­rons uti­liser une dé­fi­ni­tion gé­né­rique que les der­nières ré­flexions phi­lo­so­phiques, so­cio­lo­giques et les re­cherches éco­no­miques sur le bien commun nous inspirent:

On parle de « bien commun » chaque fois qu’une com­mu­nauté de per­sonnes est unie par le même désir de prendre en charge une res­source dont elle hé­rite ou qu’elle crée et qu’elle s’auto-organise de ma­nière dé­mo­cra­tique, convi­viale et res­pon­sable pour en as­surer l’accès, l’usage et la pé­ren­nité dans l’intérêt gé­néral et le souci du ‘bien vivre’ en­semble et du bien vivre des générations à venir.

L’eau, l’air, les fo­rêts ainsi que les océans et autres res­sources na­tu­relles; une langue, un pay­sage, un code source in­for­ma­tique, une oeuvre ou un édi­fice passés dans le do­maine pu­blic, tous peuvent être traités comme des biens com­muns et la liste n’est pas ex­haus­tive. Les cher­cheurs éta­blissent des typo­lo­gies des Com­muns qui classent les biens com­muns selon qu’ils sont na­tu­rels ou cultu­rels, ma­té­riels ou im­ma­té­riels.  L’eau, l’air, les fo­rêts, les terres culti­vables, les océans, etc. sont des biens com­muns na­tu­rels alors que sont cultu­rels la mu­sique, les  arts, les sa­voirs po­pu­laires, les sa­voirs tra­di­tion­nels, etc. Sont im­ma­té­riels les biens com­muns de la connais­sance : l’éducation, la science, l’Internet, les contenus bi­blio­thèques, les droits in­tel­lec­tuels, etc. On classe enfin dans les biens com­muns glo­baux la bio­di­ver­sité, le spectre élec­tro­ma­gné­tique, le ré­chauf­fe­ment global, etc.

Ce qui est im­por­tant à re­tenir ici est donc que ce n’est pas seule­ment la res­source (na­tu­relle ou non) qui constitue le bien commun, mais bien à la fois la res­source, la com­mu­nauté en ac­tion et les règles de gou­ver­nance que celle-ci se donne. Ce sont ces trois élé­ments in­dis­so­cia­ble­ment liés qui consti­tuent le bien commun. On pour­rait ré­sumer en di­sant que le bien commun, avant d’être une chose, est une pra­tique so­ciale : c’est un être et agir en­semble pour gérer et as­surer la pé­ren­nité d’une res­source dans l’intérêt gé­néral.  On re­trouve alors son ca­rac­tère émi­nem­ment po­li­tique. 

Des pra­tiques so­ciales variées:

Les « Com­muns » dans notre ci­vi­li­sa­tion oc­ci­den­tale jusqu’au moyen âge font ré­fé­rence aux res­sources na­tu­relles (pâ­tu­rages, fo­rêts, faune) aux­quelles tous les membres d’une com­mu­nauté avaient éga­le­ment accès et s’entendaient pour en faire un usage par­tagé et équi­table de ma­nière rai­sonnée. Ces com­muns fai­saient écho à des  pra­tiques mil­lé­naires comme celles des po­pu­la­tions au­toch­tones d’Amérique la­tine par  exemple pour construire le « sumak kausay » ou en es­pa­gnol le « buen vivir », c’est à dire une vie en har­monie avec les hommes et la nature.

De nos jours, les pra­tiques so­cié­tales de bien com­muns four­millent au­tour de nous sans pour au­tant le pro­clamer haut et fort ni même en porter l’étiquette. Cer­taines de nos so­ciétés de chasse et pêche, la ges­tion par­ti­ci­pa­tive des fo­rêts et le re­nou­veau des pra­tiques de troc hé­ritent di­rec­te­ment des Com­muns. Re­lèvent aussi du même pa­ra­digme des pra­tiques plus mo­dernes et ré­centes  d’usage par­tagé. Le co­voi­tu­rage, le couch­sur­fing ou le fi­nan­ce­ment par­ti­ci­patif (crowd fun­ding) par exemple, qui de­viennent des pra­tiques quo­ti­diennes et presque « na­tu­relles » pour les jeunes gé­né­ra­tions, re­lèvent en un sens du même pa­ra­digme. Mais au-delà de ce qui pour­rait sem­bler à cer­tains anec­do­tique et de peu d’incidence éco­no­mique, on se rend compte, la crise ai­dant, que le pa­ra­digme des Com­muns prend une place de plus en plus grande dans le quo­ti­dien des gens au­tant que dans l’espace po­li­tique et l’économie glo­bale. La com­mu­nauté du code ou­vert et du lo­gi­ciel libre en est une des icônes mo­dernes et à sa suite tous les mou­ve­ments de « libre accès» (open ac­cess) à l’information, aux codes source, aux don­nées pu­bliques, aux don­nées scien­ti­fiques, etc. La mul­ti­pli­ca­tion et le pas­sage à l’échelle du local au ré­gional des mon­naies com­plé­men­taires et beau­coup des pra­tiques d’éco­nomie so­ciale et so­li­daire entrent aussi dans le pa­ra­digme des communs.

Un sys­tème de valeurs:

Ce qui relie entre elles les mul­tiples pra­tiques des biens com­muns est une même lec­ture cri­tique et une concep­tion du monde qui vise le « bien vivre », c’est-à-dire la convi­via­lité entre hu­mains, l’harmonie avec la na­ture et le dé­ve­lop­pe­ment du­rable res­pon­sable et équi­table. Cette phi­lo­so­phie se fonde et dé­ve­loppe un sys­tème de va­leurs qui prône l’inclusion, le par­tage, la par­ti­ci­pa­tion, la col­la­bo­ra­tion de pair à pair, l’intérêt gé­néral, le res­pect et la va­lo­ri­sa­tion de la dif­fé­rence et de l’hybridation.  Ce der­nier as­pect (la dif­fé­rence et l’hybridation des  cultures, gé­né­ra­tions, com­pé­tences, etc.) est consi­déré comme un atout dans la par­ti­ci­pa­tion, la co­opé­ra­tion et la col­la­bo­ra­tion créa­tive. Dans le même sens que cette ou­ver­ture au plu­ra­lisme, on note aussi un rejet du dog­ma­tisme. On ne dira pas, par exemple, qu’oeuvrant pour l’intérêt gé­néral, le bien commun nie ou ex­clut les in­té­rêts par­ti­cu­liers. En met­tant en ten­sion (plutôt qu’en op­po­si­tion ab­solue) l’un et l’autre, on dira plutôt que le bien commun fait primer l’intérêt gé­néral sur l’intérêt par­ti­cu­lier. De la même façon le bien commun fait primer le col­lectif sur l’individu,  la co­opé­ra­tion sur la com­pé­ti­tion, l’usage sur la pos­ses­sion, etc.

Un nou­veau pa­ra­digme socio-économique:

Ces der­nières an­nées, on a vu se mul­ti­plier les études sur le bien commun et les ana­lyses de leur po­ten­tiel en tant que pa­ra­digme socio-économique qui co­existe, sans les ex­clure to­ta­le­ment, avec les pa­ra­digmes du marché ou de l’État. Le prix Nobel d’économie ac­cordé à Elinor Os­trom en 2009 pour son oeuvre sur la gou­ver­nance des Com­muns marque tou­te­fois un tour­nant et a re­lancé les re­cherches. S’inspirant des pra­tiques de la com­mu­nauté de l’open source, on parle main­te­nant d’éco­nomie de la contri­bu­tion ou d’éco­nomie de contri­bu­tion créa­tive alors que d’autres en in­sis­tant plus sur l’usage et les pra­tiques de par­tage évoquent une éco­nomie de la fonc­tion­na­lité. Mais, là en­core, ce qui im­pres­sionne ré­side sur­tout dans la mul­ti­pli­ca­tion ex­po­nen­tielle de pra­tiques et d’applications nou­velles de co­créa­tion col­la­bo­ra­tive dans des pro­cessus d’innovation so­ciale ou­verte et as­cen­dante uti­li­sant les nou­velles tech­no­lo­gies d’information (TIC) dans des do­maines aussi va­riés que l’agriculture et l’alimentation, les pro­duc­tions cultu­relles, la re­cherche scien­ti­fique, les mon­naies com­plé­men­taires, la construc­tion d’objets ma­nu­fac­turés. Le ter­reau in­dis­pen­sable à ce dé­ploie­ment est une culture nu­mé­rique in­clu­sive et par­ti­ci­pa­tive ré­pon­dant en tous points aux va­leurs des com­muns et que cer­tains ai­me­raient  com­plè­te­ment libre. De nou­veaux lieux d’innovation ou­verte ap­pa­raissent tels les li­ving labs, les mé­dia­labs ou les fa­blabs qui fa­vo­risent l’émergence de nou­velles formes de par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne  va­lo­ri­sant la com­pé­tence et la ca­pa­cité de créa­tion des in­di­vidus, l’expertise ci­toyenne, l’intelligence col­lec­tive ci­toyenne, les sa­voirs populaires.

Un mou­ve­ment mon­dial qui s’institutionnalise: 

Dans la re­cherche de so­lu­tions à la crise de ci­vi­li­sa­tion mise en évi­dence par la crise fi­nan­cière et éco­no­mique de 2008, on as­siste dans les der­nières an­nées à une mul­ti­pli­ca­tion d’événements, de confé­rences, ma­ni­festes et autres prises de po­si­tion po­li­tiques qui s’inscrivent dans le nou­veau pa­ra­digme des Com­muns. Fondé, on l’a vu,  sur des an­nées de re­cherche, mais aussi, et sur­tout, sur des pra­tiques so­cié­tales de co­créa­tion ou­verte dont l’exemple ico­nique est le lo­gi­ciel libre, c’est un vé­ri­table mou­ve­ment mon­dial des Com­muns qui semble aujourd’hui trouver sa place et pro­poser des so­lu­tions al­ter­na­tives. Les ap­pels ré­pétés à une coa­li­tion des com­muns ont sus­cité des ren­contres multi– ac­teurs entre les te­nants des biens com­muns in­for­ma­tion­nels (lo­gi­ciel libre, don­nées ou­vertes, etc.), des biens com­muns na­tu­rels (eau, terre, etc. ) et des biens pu­blics so­ciaux (santé, lo­ge­ment, édu­ca­tion, etc.). Des ren­contres entre ac­ti­vistes lo­caux et en­tre­pre­neurs, entre scien­ti­fiques et mou­ve­ments so­ciaux, de­viennent main­te­nant ré­gu­lières. Des ma­ni­festes in­ter­na­tio­naux pour la ré­cu­pé­ra­tion des biens com­muns font leur ap­pa­ri­tion. Des ini­tia­tives de créa­tion d’universités des Com­muns émergent dans dif­fé­rents pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Les mou­ve­ments so­ciaux qui par­ti­cipent au Forum So­cial Mon­dial, les pre­miers Fo­rums Mon­diaux Sciences et Dé­mo­cratie, les Som­mets in­ter­na­tio­naux d’économie so­ciale et so­li­daire mettent le bien commun à l’ordre du jour. Les in­di­gnés Eu­ro­péens et le mou­ve­ment Oc­cupy en Amé­rique du Nord ont or­ga­nisé des  fo­rums pu­blics sur le thème des Com­muns avec des ex­perts de re­nommée internationale.

Mais le plus re­mar­quable de cette ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion des Com­muns se tra­duit dans son ins­crip­tion au plan ju­ri­di­co­légal et au plus haut ni­veau des ju­ri­dic­tions de cer­tains pays et or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux. Les li­cences Crea­tive Com­mons per­mettent aux au­teurs et créa­teurs in­di­vi­duels ou ins­ti­tu­tion­nels de mettre à la dis­po­si­tion du pu­blic leurs oeuvres ou tra­vaux selon des règles qui per­mettent leurs uti­li­sa­tion,  re­pro­duc­tion ou dif­fu­sion tout en gar­dant leur droit d’auteur. La série de li­cences co­di­fiées en Crea­tive Com­mons permet au créa­teur de choisir lui-même les condi­tions et li­mites de réuti­li­sa­tion. Crea­tive Com­mons , qui est une al­ter­na­tive aux co­py­rights tra­di­tion­nels fê­tera cette année sa dixième année d’existence et vient de lancer sa ver­sion 4.0 qui est mise en dis­cus­sion ou­verte au pu­blic. Il  est re­connu dans un nombre tou­jours crois­sant de ju­ri­dic­tions na­tio­nales (70) et tout ré­cem­ment la Banque Mon­diale vient d’en adopter le prin­cipe et les li­cences. En 2011 on comp­tait 500 mil­lions d’oeuvres sur le web qui uti­li­saient l’une ou l’autre des li­cences de CC.

Le pas­sage à l’échelle des pra­tiques et ju­ri­dic­tions de com­muns est plus spec­ta­cu­laire en­core quand des mu­ni­ci­pa­lités, états et or­ga­nismes in­ter­na­tio­naux adoptent et pro­meuvent le prin­cipe. Cer­tains pays ins­crivent le bien Commun dans leur consti­tu­tion, c’est le cas de l’Équateur (buen vivir) et la Bo­livie (les droits de la Na­ture). Ils ont imité en cela par des mu­ni­ci­pa­lités de dif­fé­rents pays, dont la ville de Naples en Italie qui en est un exemple phare. L’assemblée gé­né­rale de l’ONU a re­connu le droit fon­da­mental à l’eau et met à l’étude les Droits de la Na­ture. Au mois de juin de cette année, Rio+20, la confé­rence des Na­tions Unies qui marque le 20e an­ni­ver­saire du pre­mier Sommet de la Terre dans cette même ville de Rio de Ja­neiro, devra tenir compte de ce mou­ve­ment des biens com­muns. Le « Sommet des Peuples pour la jus­tice so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale pour la dé­fense des biens com­muns » qui est or­ga­nisé pa­ral­lè­le­ment par la so­ciété ci­vile sera là pour le lui rappeler.

En guise de conclu­sion pro­vi­soire: re­tour sur l’éducation et la grève étu­diante québécoise.

On peut se de­mander où se situe le bien commun dans le champ de l’éducation? Est-ce la connais­sance, comme telle, cette somme des sa­voirs tra­di­tion­nels, scien­ti­fiques, po­pu­laires, ci­toyens qui est un bien commun? Ou s’agit-il de la trans­mis­sion de cette connais­sance ?  Ou bien est-ce les deux?

Au plan in­ter­na­tional tout comme dans les lé­gis­la­tions des pays dé­mo­cra­tiques, l’éducation est  re­connue comme un droit fon­da­mental et gé­né­ra­le­ment consi­dérée comme un bien pu­blic. C’est parce que la connais­sance est un bien commun qu’on veut pré­server, en­ri­chir et trans­mettre aux gé­né­ra­tions fu­tures que l’on en a fait un bien pu­blic. Pour ce faire, on a dé­légué la ges­tion de ce bien commun à l’État qui oeuvre pour l’intérêt gé­néral et crée les condi­tions ju­ri­di­co­lé­gales et éco­no­mique pour un accès uni­versel, une par­ti­ci­pa­tion ac­tive à la ges­tion et la qua­lité de l’enseignement. Et cette « dé­lé­ga­tion », qui est le ré­sultat de rap­ports et de luttes so­ciales, n’a pu se faire que dans le cadre d’un sys­tème dé­mo­cra­tique où les re­pré­sen­tants élus par le peuple sou­ve­rain sont re­de­vables de leurs faits et gestes de­vant la po­pu­la­tion.  Au Québec, c’est une vraie ré­vo­lu­tion même si elle est dite tran­quille qui a été né­ces­saire. Les ré­sul­tats du rap­port Pa­rent sont une des briques ma­jeures de cette ré­vo­lu­tion qui a consacré l’éducation comme un droit fon­da­mental et uni­versel et en a fait un bien pu­blic ac­ces­sible à tous. Les re­ven­di­ca­tions étu­diantes de ce prin­temps 2012 re­mettent en ques­tion la bonne ges­tion du gou­ver­ne­ment ac­tuel de l’éducation comme bien pu­blic. En met­tant l’accessibilité en tête de leurs re­ven­di­ca­tions, ils ne visent pas seule­ment le gel des frais de sco­la­rité, mais bien une par­ti­ci­pa­tion ac­tive et une ré­vi­sion de la ges­tion des uni­ver­sités dans son en­semble. Leur ca­pa­cité d’initiative dans l’espace pu­blic et leur ca­pa­cité d’interlocution dans l’espace po­li­tique font preuve d’une ad­mi­rable ma­tu­rité et d’une grande créa­ti­vité. Les pro­po­si­tions qu’ils avancent sont ba­sées sur une ana­lyse cri­tique et au­to­nome de la si­tua­tion des uni­ver­sités et du sys­tème d’éducation qui la re­place dans la pers­pec­tive plus large des biens com­muns. Le gou­ver­ne­ment li­béral de mon­sieur Cha­rest,  en­glué qu’il est dans sa lo­gique néo-libérale et dont les en­ve­loppes brunes de la cor­rup­tion ne sont que la pointe de l’iceberg de la col­lu­sion avec le sec­teur privé pour la ges­tion des biens com­muns et des ser­vices pu­blics, ne peut ac­cepter de s’asseoir à la même table que ces étu­diants. Il ne parle pas le même lan­gage et il a sans doute peur que, mises en débat pu­blic, les so­lu­tions al­ter­na­tives pro­po­sées, qui ral­lient déjà une bonne partie de la classe po­li­tique et in­tel­lec­tuelle, de­viennent évi­dentes pour ceux et celles qui ne sont pas en­core convaincus de leur justesse.

* La dé­fi­ni­tion ci-après est le fruit d’un remix des lec­tures, confé­rences, conver­sa­tions et ré­flexions faites sur le sujet en par­tant de mon ex­pé­rience, mon contexte socio-culturel et fi­na­le­ment, mon désir de com­mu­ni­quer et de contri­buer à la culture en mou­ve­ment des biens communs.

2 réponses à “Le bien commun est sur toutes les lèvres”

  1. Pierre Thomé dit :

    Je dé­couvre tar­di­ve­ment cet ar­ticle fort clair et donc éclai­rant pour ma propre re­cherche du mo­ment sur la re­la­tion entre biens com­muns et éco­nomie so­ciale et so­li­daire. Je vous en re­mercie.
    Une ques­tion : le tra­vail peut-il être consi­déré comme un bien commun, donc ac­ces­sible à tous et toutes, ce qui ren­drait son par­tage obligatoire ?

  2. Jonathan Duguay dit :

    Bon­jour

    merci de l’intérêt que vous portez à nos publications.

    Le meilleur moyen d’avoir une ré­ponse se­rait de vous adresser à l’auteur de l’article: alain.ambrosi@communautique.qc.ca

    Par contre, la no­tion de bien commun est par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe, nou­velle et contestée. Les dé­fi­ni­tions foi­sonnent de toute part. Pré­sen­te­ment, il est même dif­fi­cile d’imposer la no­tion de bien commun à cer­taines res­sources es­sen­tielles telles que l’eau ou l’air…

    Si vous avez d’autres ques­tions, n’hésitez pas à nous contacter

    Jo­na­than Du­guay, co­or­don­na­teur des NCS

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