Société

Le contraire de l’austérité n’est pas la croissance

Par Mis en ligne le 13 avril 2012

« Nous sommes col­lec­ti­ve­ment immen­sé­ment riches sur le plan des quan­tités pro­duites et consom­mées, mais bien pau­vres en qua­lités de société, de démo­cratie, d’information, d’égalité, de fra­ter­nité, de libertés de choix de vie, de temps libre. »

Jean Gadrey – 11 avril 2012


Dans mon billet du 24 jan­vier der­nier sur « le chif­frage des pro­grammes », j’écrivais ceci : « les can­di­dats des prin­ci­pales for­ma­tions en pré­sence vont tous nous dire : ’mon chif­frage, bien entendu, sup­pose un retour à une crois­sance suf­fi­sante’. Implicitement : à moins de 2 % par an, je ne m’engage à rien ! On parie ? »

J’admets que ce n’était pas un pari à hauts ris­ques, vu que c’est ce qui s’est pro­duit à chaque élec­tion… depuis que la crois­sance se fait désirer, et sur­tout depuis une dizaine d’années. On peut juste se demander com­bien de temps il faudra encore, et quelles catas­tro­phes devront se pro­duire, pour que l’idée de pro­grès humain porte sur autre chose que le« tou­jours plus » qui nous mène au désastre « comme des som­nam­bules » (Edgar Morin).

LA CROISSANCE PERPETUELLE, SEUL REMPART CONTRE L’AUSTERITE ?

Quel est l’argument de gauche qui domine dans la cam­pagne pré­si­den­tielle ? Il se fonde sur le refus, par­fai­te­ment jus­tifié, des poli­ti­ques d’austérité et de réces­sion. Ces der­nières sont en voie d’institutionnalisation en Europe, via le projet de nou­veau traité ou pacte bud­gé­taire signé le 1° mars par vingt-cinq chefs d’Etat ou de gou­ver­ne­ment. Une bonne ana­lyse cri­tique en a été fournie par le Corporate Europe Observatory sous le titre « Automatic Austerity ».

La seule solu­tion consiste-t-elle à rem­placer ce « pacte d’austérité géné­ra­lisée » par un « pacte de crois­sance » en Europe, comme si le contraire de l’austérité c’était la crois­sance ?

Une telle pro­po­si­tion repose sur UNE VISION PUREMENT QUANTITATIVE de l’austérité : ce serait le « tou­jours moins », et comme la crois­sance c’est le « tou­jours plus », nous n’aurions que ce choix binaire. C’est une vision qui fait l’impasse sur les inéga­lités et la pau­vreté (tou­jours plus glo­ba­le­ment, mais pour qui ?) tout autant que sur l’écologie (tou­jours plus de quoi ? De dom­mages envi­ron­ne­men­taux ?).

On sait pour­tant – c’est un thème cher à Joseph Stiglitz – que la belle décennie de crois­sance amé­ri­caine entre 1998 et 2008 était un« mirage », en ce sens que 90 % des Américains ont alors connu une décennie de stag­na­tion ou de déclin de leurs condi­tions de vie. Et que l’empreinte éco­lo­gique et les émis­sions de gaz à effet de serre par habi­tant ont pour­suivi leur folle pro­gres­sion alors que ce pays détient pour­tant les records du monde « déve­loppé » pour ces indi­ca­teurs de des­truc­tion mas­sive de la pla­nète.

LE CONTRAIRE DE L’AUSTERITE, C’EST LA PROSPERITE. PRIVILEGIONS LA QUALITE ET LES BIENS COMMUNS.

Il est temps de laisser tomber les visions pure­ment quan­ti­ta­tives du« pro­grès » et de consi­dérer que, s’il est vrai que cer­taines quan­tités comp­tent, sur­tout pour ceux qui sont en manque (pou­voir d’achat, niveau de vie…), elles n’ont d’intérêt que si elles sont mises au ser­vice d’objectifs de qua­lité de vie indi­vi­duelle et col­lec­tive. Ces objec­tifs se nom­ment, selon vos pré­fé­rences, déve­lop­pe­ment humain sou­te­nable, bien vivre, éman­ci­pa­tion humaine, éco­sys­tèmes pré­servés, biens com­muns, convi­via­lité. Ou encore : la « pros­pé­rité », au sens que lui don­nent des auteurs divers, dont Tim Jackson, pour qui une « pros­pé­rité sans crois­sance » est à la fois pos­sible et néces­saire. Prospérité vient du latinspero (s’attendre à) et pro (en avant) : en gros, faire en sorte que les choses aillent bien, ou mieux, au fil du temps, sans conno­ta­tion d’abondance maté­rielle néces­saire.

L’austérité, ce sont des condi­tions de vie et de tra­vail dégra­dées, des pro­tec­tions sociales affai­blies, des ser­vices publics en déshé­rence, l’écologie sacri­fiée, etc. Il s’agit de qua­lités et de biens com­muns, pas de quan­tités consom­mées. Certaines pro­duc­tions utiles y contri­buent, évi­dem­ment, cer­taines doi­vent même croître en quan­tités, mais, glo­ba­le­ment, le « tou­jours plus de n’importe quoi » est une impasse qui nous mène à une autre aus­té­rité, « durable ».

On peut com­battre l’austérité sans crois­sance quan­ti­ta­tive per­pé­tuelle, par une « crois­sance » de la qua­lité et de la sou­te­na­bi­lité de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. On peut créer des emplois sans crois­sance glo­bale, résorber l’excès de dette publique et financer des retraites conve­na­bles sans crois­sance. C’est en tout cas ce que j’ai essayé de mon­trer, scé­na­rios à l’appui, dans mon livre Adieu à la crois­sance et dans plu­sieurs billets de ce blog.

Contre l’austérité, il y a d’abord le par­tage du tra­vail et des revenus, une révo­lu­tion fis­cale, une forte réduc­tion des inéga­lités, la reprise en mains de la finance (un des sec­teurs dont une forte décrois­sance serait très béné­fique), la réorien­ta­tion éco­lo­gique de la pro­duc­tion dans tous les sec­teurs, la sobriété éner­gé­tique, etc.

Le PIB par habi­tant actuel de la France est, en euros constants, le double de celui de 1971. Il est 50 % plus élevé qu’en 1982. Notre bien-être indi­vi­duel et col­lectif est-il le double de celui de 1971, 50 % plus élevé qu’en 1982 ? N’avions-nous pas plutôt, il y a trente ans, moins de graves pro­blèmes sociaux et éco­lo­gi­ques, de vio­lence, de chô­mage et de pré­ca­rité ? Et net­te­ment moins d’inégalités et de revenus extra­va­gants ? Et pra­ti­que­ment pas d’électeurs du Front National (moins de 1 %) ?

Dire cela n’est pas sou­haiter un retour en arrière, au demeu­rant impos­sible. C’est juste prendre conscience que nous sommes col­lec­ti­ve­ment immen­sé­ment riches sur le plan des quan­tités pro­duites et consom­mées, mais bien pau­vres en qua­lités de société, de démo­cratie, d’information, d’égalité, de fra­ter­nité, de libertés de choix de vie, de temps libre.

L’austérité, nous y sommes déjà, et, si on la juge autre­ment que par les quan­tités pro­duites et consom­mées glo­ba­le­ment, elle est plus pro­noncée aujourd’hui qu’il y a trente ans. C’est d’ailleurs ce qui explique que, dans les enquêtes d’opinion des années 2000, contrai­re­ment à celles des années 1980, les gens esti­ment majo­ri­tai­re­ment qu’ils vivent moins bien que leurs parents et mieux que leurs enfants ne vivront. Faisons en sorte qu’ils se trom­pent sur la deuxième partie de leur juge­ment. Une autre « relance » est pos­sible (voir ci-dessous des extraits d’un billet de février 2009).

P.S. Je pense que vous appré­cierez cet article de Christian Arnsperger sur « La crise comme diver­sion »

UNE AUTRE RELANCE EST POSSIBLE

Un débat essen­tiel existe à gauche entre ceux qui pen­sent qu’il faut très vite relancer la crois­sance et ceux qui esti­ment qu’il faut « pro­fiter de la crise » pour en finir avec le culte de la crois­sance et pro­poser une autre vision du pro­grès.

Les pre­miers ont un argu­ment : la crois­sance est favo­rable à l’emploi, et elle dégage des sur­plus éco­no­mi­ques pour amé­liorer les condi­tions de vie et la pro­tec­tion sociale. Cette « loi » a été plus ou moins véri­fiée dans le passé. On en déduit qu’elle doit s’appliquer à l’avenir. C’est faire preuve de peu d’imagination face à une crise sys­té­mique, et alors qu’on peut penser que, quoi qu’on fasse, la crois­sance va prendre fin.

CREER DES EMPLOIS SANS CROISSANCE, C’EST POSSIBLE…

On peut créer des emplois dans de nom­breux sec­teurs sans crois­sance des quan­tités pro­duites mais par la crois­sance de la qua­lité (de vie, des pro­duits) et de la dura­bi­lité (des pro­duits, pro­cessus, modes de vie).

Ce qui déter­mine l’emploi, c’est la valeur ajoutée et son contenu en tra­vail. Or il existe deux grandes façons typi­ques de faire « pro­gresser » la pro­duc­tion. La pre­mière, for­diste, consiste à pro­duire plus des mêmes choses avec la même quan­tité de tra­vail. C’est la défi­ni­tion des gains de pro­duc­ti­vité du tra­vail. Il y a alors de moins en moins de valeur ajoutée et de tra­vail par unité pro­duite (mais pas for­cé­ment moins de res­sources natu­relles et de pol­lu­tions, là est le pro­blème).

La seconde, qui va être au cœur du « déve­lop­pe­ment durable », consiste à pro­duire et consommer autre­ment et plus sobre­ment d’autres choses (des kwh « pro­pres », des ali­ments bio, des m2 à zéro émis­sion, des pro­duits à longue durée de vie et recy­cla­bles…), et cela exige en général plus de tra­vail et plus de valeur ajoutée par unité pro­duite que dans les solu­tions pro­duc­ti­vistes.

Par consé­quent, une réorien­ta­tion de la pro­duc­tion et des modes de vie vers la dura­bi­lité, par sub­sti­tu­tion des pro­duc­tions et consom­ma­tions« pro­pres » aux solu­tions « sales », va se tra­duire par un enri­chis­se­ment du contenu en emploi pour les mêmes quan­tités pro­duites… mais d’une toute autre qua­lité.

Des scé­na­rios exis­tent pour une agri­cul­ture, une indus­trie, des bâti­ments, des trans­ports et des éner­gies dura­bles (NégaWatt, WWF…). Ils com­bi­nent les apports des tech­no­lo­gies et ceux d’une sobriété réflé­chie et dif­fé­ren­ciée (per­sonne ne demande aux plus démunis d’être sobres). Ils exi­gent tous plus d’emplois que dans les orga­ni­sa­tions actuelles, qui sont à la fois pro­duc­ti­vistes, gas­pilleuses et pol­luantes.

Mais, comme les prix des pro­duits et ser­vices dura­bles sont et seront en moyenne plus élevés, l’accès uni­versel à des modes de vie dura­bles, condi­tion clé de succès et d’acceptation, sup­pose de s’en prendre éner­gi­que­ment aux inéga­lités.

… MAIS IL FAUT REDUIRE FORTEMENT LES INEGALITES

L’autre relance, celle qui pour­rait nous éloi­gner de la zone des tem­pêtes sociales et éco­lo­gi­ques, passe non pas par la crois­sance mais par la soli­da­rité (du local au global) et le par­tage. Partage du pou­voir éco­no­mique et poli­tique, par­tage des res­sources éco­no­mi­ques et natu­relles, par­tage du tra­vail, y com­pris le tra­vail domes­tique, soli­da­rité avec les géné­ra­tions futures. Aucune de ces formes de par­tage ne pro­gres­sera sans des mobi­li­sa­tions puis­santes contre les pri­vi­lèges des pos­sé­dants et des action­naires.

Pour amé­liorer les condi­tions de vie de la majo­rité des Français en rédui­sant for­te­ment leur empreinte éco­lo­gique, les res­sources exis­tent, sans exi­gence de crois­sance. Il faut juste les dis­tri­buer autre­ment.

En France, les réduc­tions d’impôts directs déci­dées depuis 2000 en faveur des plus riches repré­sen­tent un manque à gagner de 30 mil­liards d’euros par an pour les finances publi­ques. Si l’on y ajoute les réduc­tions de coti­sa­tions sociales patro­nales déci­dées depuis 1992, dont au moins la moitié sont inef­fi­caces en termes d’emploi, cela fait plus de 50 mil­liards par an. Il fau­drait y ajouter les niches fis­cales indé­centes pour pri­vi­lé­giés, la fraude fis­cale, l’évasion dans les « enfers fis­caux », les pro­fits scan­da­leux de Total, etc. D’énormes res­sources publi­ques sont ainsi dis­po­ni­bles, sans crois­sance autre que qua­li­ta­tive, pour la « relance »d’un pro­grès social res­pec­tant les équi­li­bres éco­lo­gi­ques : édu­ca­tion, santé et autres ser­vices publics, gardes d’enfants, per­sonnes âgées, loge­ment, mais aussi minima sociaux, contrôle public des ban­ques, emplois jeunes de qua­lité, emplois dura­bles dans de nou­velles acti­vités d’utilité éco­lo­gique et sociale, accom­pa­gne­ment de la recon­ver­sion des acti­vités insou­te­na­bles. Elles per­met­traient d’investir mas­si­ve­ment dans la« grande bifur­ca­tion » d’un sys­tème en faillite sur tous les plans.


 

Source : Jean Gadrey

Illlustration : Moins c Plus

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