Les multinationales vampirisent le Sommet de la Terre

Par , Mis en ligne le 10 avril 2012

Le sommet de la Terre, dit Rio + 20, aura lieu en juin. Les agences de l’ONU le pré­pa­rent en don­nant une large place aux firmes mul­ti­na­tio­nales, qui impo­sent leurs concepts et leurs inté­rêts.

Dans moins de trois mois, du 20 au 22 Juin 2011, le sommet de l’ONU Rio +20 se tiendra à Rio de Janeiro. Or on constate un degré de plus en plus pré­oc­cu­pant de col­la­bo­ra­tion pour ne pas dire d’accaparement des prin­ci­pales agences de l’ONU par des mul­ti­na­tio­nales.

L’objectif du sommet est d’évaluer les pro­grès accom­plis depuis le pre­mier Sommet de la Terre et de relever les nou­veaux défis. La réforme ins­ti­tu­tion­nelle de la gou­ver­nance sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales mon­diales sera à l’ordre du jour. Elle pour­raient conduire à un ren­for­ce­ment du PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), sachant que la pro­po­si­tion fran­çaise d’une Organisation mon­diale de l’environnement ne sera pas acceptée.

Les attentes sont fai­bles cette fois-ci en termes de résul­tats concrets, mais Rio +20 sera néan­moins un champ de bataille idéo­lo­gique très impor­tant.

Que pro­pose le PNUE ?

Le PNUE pro­meut une « Économie verte », concept qui devrait rem­placer celui de « déve­lop­pe­ment durable ». En Février 2011, le PNUE a lancé sur ce sujet un rap­port de 700 pages (GER) très média­tisé. L’idée est que les gou­ver­ne­ments ces­sent les sub­ven­tions pré­ju­di­cia­bles à l’environnement (aux com­bus­ti­bles fos­siles, à la pêche indus­trielle, etc.) et uti­li­sent ces fonds pour investir dans des tech­no­lo­gies nou­velles, libé­rant ainsi des inves­tis­se­ments mas­sifs pour per­mettre de passer à l’Économie verte.

Les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG), cri­ti­quent cette approche car elle ignore les causes pro­fondes de la crise éco­lo­gique pour mettre l’accent sur la crois­sance éco­no­mique, sur la tech­no­logie et sur les appro­ches axées sur le marché. Le fait que l’auteur le plus influent du rap­port et son porte-parole prin­cipal soit Pavan Sukdhev, mis à la dis­po­si­tion du PNUE par la Deutsche Bank, peut en expli­quer l’orientation mer­can­tile.

Les nou­velles tech­no­lo­gies pro­mues dans ce rap­port sont contro­ver­sées, comme l’incinération de la bio­masse, la bio­logie syn­thé­tique, les nano­tech­no­lo­gies, etc. Le nucléaire et les OGM sans être expli­ci­te­ment approuvés, sont consi­dérés comme com­pa­ti­bles avec l’approche du rap­port.

Malgré l’échec cui­sant du marché du car­bone, Sukdhev pré­co­nise une approche finan­cière. Il s’agit de quan­ti­fier et d’évaluer les ser­vices rendus par la nature : fil­trage de l’eau, cap­ture du car­bone… pour créer un marché de cré­dits de bio­di­ver­sité négo­cia­bles que l’on pourra com­penser, échanger ou vendre. Pour le PNUE, assi­gner à la nature une valeur moné­taire, un prix, serait la meilleure façon de la pro­téger !

Ce Rapport sur l’économie verte est aussi sou­tenu par la Banque mon­diale et l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC).

La mar­chan­di­sa­tion de la nature contestée

Pavan Sukdhev, qui est aussi membre du conseil de Conservation International, était déjà l’auteur d’un pre­mier rap­port du PNUE pré­senté au Sommet de la bio­di­ver­sité des Nations Unies à Nagoya, au Japon en 2010, dans lequel cette approche était déjà exposée en détail.

Il a des adeptes non seule­ment au PNUE, mais aussi parmi plu­sieurs gou­ver­ne­ments euro­péens et sur­tout à la Commission euro­péenne. Janez Potocnik, le Commissaire euro­péen à l’Environnement a déclaré : « Nous devons passer d’une pro­tec­tion de l’environnement contre les entre­prises, à une pro­tec­tion de l’environnement grâce aux entre­prises. » La stra­tégie euro­péenne de négo­cia­tions com­mer­ciales pour accéder à de nou­veaux mar­chés et matières pre­mières « Global Europe », et la stra­tégie « Europe 2020 » de réformes néo­li­bé­rales en Europe sont sur la même ligne, comme les poli­ti­ques cli­ma­ti­ques fon­dées sur le marché dans les­quelles l’UE s’est engagée.

Pour les ONG cette mar­chan­di­sa­tion et cette pri­va­ti­sa­tion de la nature com­pro­met­tent la pro­tec­tion des biens com­muns par les com­mu­nautés et les États, le rap­port du PNUE étant la mani­fes­ta­tion d’une croyance aux mar­chés d’autant plus stu­pé­fiante qu’elle sur­vient juste après la crise finan­cière. Comme si les échecs chro­ni­ques de la déré­gle­men­ta­tion et des appro­ches basées sur le marché n’avaient jamais eu lieu.

La société civile et les pays en déve­lop­pe­ment du G77 sont méfiants face à l’approche de l’Économie verte qui met l’accent sur la crois­sance, sur des gad­gets tech­no­lo­gi­ques et sur la mar­chan­di­sa­tion de la nature. C’est tout le contraire de pays comme la Bolivie et d’autres pays latino-américains qui ont eux, une vision basée sur la pos­si­bi­lité pour les êtres humains de vivre en har­monie avec la nature, à laquelle on doit recon­naître des droits consti­tu­tion­nels.

Certains obser­va­teurs pré­di­sent que cet affron­te­ment va s’intensifier, condui­sant éven­tuel­le­ment à un conflit Nord-Sud à Rio +20 simi­laire à celui de la COP16 à Copenhague.

Les liens entre le PNUE et l’industrie glo­bale

Le PNUE a tra­vaillé en étroite col­la­bo­ra­tion avec les repré­sen­tants de l’industrie mon­diale sur les pré­pa­ra­tifs de Rio +20 et un échéan­cier de l’économie verte. En Avril 2011, le PNUE a orga­nisé à Paris, avec la Chambre de com­merce inter­na­tio­nale (CCI), un des lob­bies de l’industrie, une réunion de 200 repré­sen­tants d’entreprises pour pré­senter le Rapport sur l’Économie verte. La tona­lité d’ensemble des com­men­taires était posi­tive, mais la CCI a aussi émis des cri­ti­ques sur les éner­gies renou­ve­la­bles dont la part, dans le rap­port, a été consi­dérée comme trop impor­tante.

La réponse de la CCI a été rédigée par un groupe de tra­vail com­pre­nant des repré­sen­tants d’Exxon Mobil, Shell, RBS, Monsanto, BASF et Suez, connus pour leur peu de souci de l’environnement.

L’un des ora­teurs prin­ci­paux à la confé­rence de Paris était Chad Holliday (pré­si­dent de la Bank of America et ancien patron de Dupont). Il dirige Business Action for Sustainable Development 2012 (BASD 2012), prin­cipal porte parole des entre­prises mon­dia­li­sées, dont la mis­sion est de « veiller à ce que les entre­prises soient recon­nues comme sources de solu­tions. »

Il semble que Rio +20 prenne le chemin déjà par­couru par Rio +10, à Johannesburg en Septembre 2002, où se sont créés de véri­ta­bles« par­te­na­riats » entre l’industrie et les ONG, l’industrie et les gou­ver­ne­ments et l’industrie et les orga­nismes des Nations Unies. Poussant à davan­tage de col­la­bo­ra­tion entre le public et le privé, Kofi Annan avait alors déclaré : Si nous ne le fai­sons pas, nous ris­quons que les gou­ver­ne­ments pas­sent des lois et posent des limites qui ne sont pas indis­pen­sa­bles.

L’ONU dans la nébu­leuse du Big Business

De nom­breuses entre­prises mul­ti­na­tio­nales ont désor­mais de cinq à dix par­te­na­riats avec cha­cune des agences onu­siennes, par exemple :

- Shell et le PNUE sur la bio­di­ver­sité ;

- Coca-Cola et le PNUD [Programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment] sur la pro­tec­tion des res­sources en eau ;

- Nestle et le PNUD sur l’autonomisation des com­mu­nautés rurales ;

- BASF, Coca-Cola et ONU-Habitat sur l’urbanisation durable.

Le pro­blème avec de tels par­te­na­riats est qu’ils condui­sent inévi­ta­ble­ment à des conflits d’intérêts, parce que les entre­prises ont des objec­tifs com­mer­ciaux, tandis que les agences de l’ONU devraient pour­suivre des objec­tifs de poli­tique sociale et envi­ron­ne­men­tale. Il devient donc de plus en plus dif­fi­cile pour l’ONU de cri­ti­quer ses par­te­naires com­mer­ciaux et de rem­plir son rôle de régu­la­teur.

Le plus pro­blé­ma­tique de tous est le Global Compact, mis en place en 2000 par Kofi Annan et le PDG de Nestlé de l’époque Helmut Maucher, pour encou­rager les amé­lio­ra­tions volon­taires par les entre­prises, sans que l’ONU ait les moyens de véri­fier ou de sur­veiller, et encore moins de sanc­tionner. Plus de 7000 entre­prises ont adhéré, en s’engageant sur un maximum de dix prin­cipes géné­raux…

L’unité d’inspection de l’ONU a émis des cri­ti­ques de ce Pacte « Global com­pact » car les entre­prises s’en ser­vent pour faire leur com­mu­ni­ca­tion sans qu’on puisse véri­fier aucun chan­ge­ment dans leurs méthodes.

Le fait que le Global com­pact soit aujourd’hui l’un des trois prin­ci­paux par­te­naires du Lobby Business Action pour le Développement Durable 2012 (BASD 2012), avec la CPI et le Conseil mon­dial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable (WBCSD ) semble étrange, sinon contre nature, puisque c’est aussi un bureau de l’ONU dont les acti­vités sont de plus en plus floues.

Critiquer la coop­ta­tion crois­sante entre l’ONU et l’industrie devrait être une prio­rité dans la pers­pec­tive de Rio +20.

Source : Le Sauvage

Adaptation en fran­çais d’un article d’Olivier Hoedeman, coor­di­na­teur de la recherche et des cam­pa­gnes au Corporate Europe Observatory (CEO), Bruxelles, par Élisabeth Schneiter.

Photo : The Broker

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