A propos de la démondialisation…

Par Mis en ligne le 03 avril 2012

Texte intro­ductif de Louis Weber à la demie-journée d’étude : Que révèle le débat sur la « Dé-mondialisation » ? du 23 avril 

A. Quelques remarques préliminaires :

1) Les ori­gines

Le débat sur la démon­dia­li­sa­tion est venu sur le devant de la scène à tra­vers les prises de posi­tion d’Arnaud Montebourg dans le cadre des débats internes au parti socia­liste et plus pré­ci­sé­ment de la cam­pagne pour les pri­maires en vue de dési­gner le can­didat de ce parti à l’élection pré­si­den­tielle de 2012[1].

Le relais poli­tique a donc fait connaître à un large public une ques­tion débattue jusque-là prin­ci­pa­le­ment par les éco­no­mistes et au sein des cer­cles plus res­treints du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

La ques­tion n’était en effet pas nou­velle. Le mot démon­dia­li­sa­tion lui-même est apparu près de 15 ans plus tôt sous la plume de Bernard Cassen, dans un article de Manière de voir pré­ci­sé­ment inti­tulé Et main­te­nant… démon­dia­liser pour inter­na­tio­na­liser[2]. Au plan inter­na­tional, Walden Bello, un des prin­ci­paux ani­ma­teurs des forums sociaux mon­diaux et notam­ment des divers réseaux consti­tués pour com­battre l’Organisation mon­diale du com­merce, publiait dès 2002 Deglobalization[3], un livre enfin tra­duit en fran­çais, auquel se réfère d’ailleurs Arnaud Montebourg.

L’objectif de ces textes était, au moins en partie, de faire pièce aux chan­tres de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale. Parmi ceux-là figu­raient en bonne place les divers gou­ver­ne­ments, les auto­rités euro­péennes et plus géné­ra­le­ment les porte-parole et sou­tiens des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, au pre­mier rang des­quelles l’OMC. En France, plu­sieurs livres ont été écrits à la gloire de la mon­dia­li­sa­tion. On rap­pel­lera seule­ment La mon­dia­li­sa­tion heu­reuse d’Alain Minc (1996), parce que l’auteur continue imper­tur­ba­ble­ment à sou­tenir ce point de vue et parce que le titre même du livre est devenu un concept pour cri­ti­quer la mon­dia­li­sa­tion sur le mode de la déri­sion. Rien d’étonnant donc à ce que, jusqu’à une date récente, cette pensée par ailleurs auto-proclamée la seule à être « moderne », ait été en posi­tion hégé­mo­nique, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les médias domi­nants, chez la plu­part de leurs jour­na­listes et, par consé­quent, des « experts » invités à débattre de la ques­tion. Pendant toute une période, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a été assez seul pour défendre un point de vue dif­fé­rent. On peut d’ailleurs penser que cela explique en partie son succès.

2) Questions de voca­bu­laire

Le mot anglo-américain « glo­ba­li­za­tion »[4] a été tra­duit en fran­çais par « mon­dia­li­sa­tion ». Ce glis­se­ment n’a été le cas ni en espa­gnol (où on dit glo­ba­li­sa­ción), ni en alle­mand (avec Globalisierung), pour nous en tenir à deux pays pro­ches. Il en va évi­dem­ment de même avec la dé-mondialisation, cor­res­pon­dant à l’anglais deglo­ba­li­za­tion, et aux termes dérivés dans les autres lan­gues. Il existe aussi des ver­sions inter­mé­diaires. Jacques Sapir, par exemple, inti­tule bien son livre paru en avril 2011 La démondialisation[5]. Mais cela semble être un choix guidé par la for­tune nais­sante du terme plutôt que par le contenu, l’auteur par­lant presque sys­té­ma­ti­que­ment de glo­ba­li­sa­tion dans le livre lui-même. La démarche a été sen­si­ble­ment la même pour le tra­duc­teur du livre de Walden Bello. En effet, si le titre choisi est là aussi La démon­dia­li­sa­tion, on parle plutôt de glo­ba­li­sa­tion et même de « projet glo­ba­liste » dans le corps du texte.

Frédéric Lordon écarte cepen­dant « les contor­sions séman­ti­ques qui ten­tent de repérer d’abyssales dif­fé­rences entre « mon­dia­li­sa­tion » et « glo­ba­li­sa­tion » pour en tirer d’improbables solu­tions de rat­tra­page. Ce deuxième terme ne veut rien dire, en tout cas rien dire d’autre que « mon­dia­li­sa­tion » elle-même, dont il est sim­ple­ment la déno­mi­na­tion anglo-saxonne (glo­ba­li­za­tion)[6] » Jacques Sapir est plus nuancé. Il parle de « cette glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique, que l’on appelle en France mon­dia­li­sa­tion, même si ce terme a une signi­fi­ca­tion plus large ». Plus loin, il consi­dère que « la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé par la glo­ba­li­sa­tion marchande[7] », et l’englobe par consé­quent.

Comme dans d’autres domaines, la façon de nommer les choses est évi­dem­ment impor­tante, les mots pou­vant en effet entrer en réso­nance de façon spé­ci­fique avec les expé­riences indi­vi­duelles ou col­lec­tives de celles et ceux qui les uti­li­sent. S’il y a donc par défi­ni­tion équi­va­lence entre glo­ba­li­sa­tion et mon­dia­li­sa­tion, puisque le second a été choisi en France pour tra­duire le pre­mier de l’anglais, on ne peut écarter l’idée que ces mots peu­vent être com­pris de façon légè­re­ment dif­fé­rente selon le contexte et l’histoire de chaque pays. Et ceci à l’insu du pre­mier tra­duc­teur, très pro­ba­ble­ment mû davan­tage par le souci d’éviter un angli­cisme que par la volonté de nommer une réa­lité dif­fé­rente de la « glo­ba­li­za­tion ». Bernard Cassen n’a cepen­dant pas tort quand il fait remar­quer dans son texte de 1996 que le terme de « mon­dia­li­sa­tion » peut être com­pris dans un sens proche de celui d’« inter­na­tio­na­li­sa­tion », avec ce que ce der­nier véhi­cule de positif en fran­çais, où celle-ci appa­raît his­to­ri­que­ment comme « une étape natu­relle entre le sen­ti­ment national et la conscience que l’humanité et la terre sont unes »[8]. Rien de tel avec le terme de glo­ba­li­sa­tion qui, plutôt qu’un mou­ve­ment venu du bas, évoque un pro­cessus ten­dant à tout faire ren­trer dans le même moule, à partir du haut. Si l’on suit cette inter­pré­ta­tion, on peut dire qu’il est donc cultu­rel­le­ment plus dif­fi­cile à un-e Français-e de contester la mon­dia­li­sa­tion que pour un-e Américain-e ou Canadien-ne de s’opposer à la glo­ba­li­za­tion. Pour nommer cette oppo­si­tion, le voca­bu­laire contribue là encore à éclairer le débat : après quel­ques hési­ta­tions le mou­ve­ment sus­cité en France contre les consé­quences de la « mon­dia­li­sa­tion » est très rapi­de­ment passé de l’antimondialisme encore domi­nant à Seattle en 1999 et au pre­mier Forum social mon­dial en 2001 à l’alter­mon­dia­lisme, c’est-à-dire, au-delà du mot, de la simple contes­ta­tion de l’ordre éco­no­mique mon­dial en construc­tion à la reven­di­ca­tion d’une mon­dia­li­sa­tion obéis­sant à d’autres règles, par consé­quent dif­fé­rente dans ses objec­tifs et ses moda­lités de la « mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». Ce qui reve­nait en un sens à consi­dérer que la « mon­dia­li­sa­tion » pou­vait être « heu­reuse » à condi­tion d’en changer les règles. Ce que René Passet, à l’époque pré­si­dent du Conseil scien­ti­fique d’ATTAC a d’ailleurs accom­pagné théo­ri­que­ment en publiant Éloge du mon­dia­lisme par un « anti » pré­sumé en 2001[9]. Ce qui est inté­res­sant là aussi, c’est que le terme alter­mon­dia­lisme et ses équi­va­lents (par exemple alter­glo­ba­lism) ne sont guère uti­lisés dans les autres lan­gues. En consul­tant les sites d’une orga­ni­sa­tion comme Public Citizen, qui a été à l’origine avec d’autres des grands mou­ve­ments de contes­ta­tion de l’OMC, de l’AGCS ou des accords de libre-échange en Amérique du Nord, on ne trouve jamais, sauf erreur, une notion voi­sine de l’altermondialisme, alors que le mot anti-globalization revient très sou­vent. À propos des mou­ve­ments plus récents, on peut constater que sur le blog de l’historien amé­ri­cain Michael C. Behrent sur le site d’Alternatives éco­no­mi­ques « Occupy Wall Street has affi­ni­ties with the anti-glo­ba­li­za­tion move­ment… » est tra­duit par « Occupy Wall Street se recon­nait […] dans le mou­ve­ment altermondialiste…»[10]. Ce qui ne pose pas de pro­blème si on admet que l’anti-globalization amé­ri­caine est la même chose que l’alter­mon­dia­lisme fran­çais. En fait, on sait bien que ce n’est pas la même chose en tous points.

Il ne s’agit donc pas seule­ment de mots qui seraient inter­chan­gea­bles. On peut y voir aussi la trace de fac­teurs exté­rieurs à la thé­ma­tique de la mon­dia­li­sa­tion. Au départ, la volonté de se démar­quer du Front national a cer­tai­ne­ment joué, au point que le Forum social euro­péen de St-Denis en 2003  a consacré un ate­lier à la ques­tion. Cette pré­oc­cu­pa­tion, elle aussi pro­pre­ment fran­çaise, existe tou­jours, comme on le verra plus loin à propos du débat sur démon­dia­li­sa­tion. Plus pro­fon­dé­ment, on peut y voir aussi l’effet d’une cer­taine pensée domi­nante à gauche fai­sant de la résis­tance, et même de la simple réti­cence, à l’ouverture sur le monde, y com­pris de l’ouverture sur le marché mon­dial, un archaïsme dont, à gauche, le Parti com­mu­niste et la « vieille gauche », et leurs relais syn­di­caux, étaient censés être les dépo­si­taires. Ce qui a peut-être été source d’un salu­taire renou­vel­le­ment de la pensée dans ces orga­ni­sa­tions mais qui a aussi déplacé le débat stra­té­gique vers les formes et les moda­lités de la mon­dia­li­sa­tion, en négli­geant un peu le fait que la mon­dia­li­sa­tion réelle était aussi un des modes (majeur !) d’existence du capi­ta­lisme après la paren­thèse key­né­sienne. Le même « interdit de cri­ti­quer » sous peine d’être rejeté dans les ténè­bres de l’archaïsme poli­tique a long­temps joué à propos de l’Europe.

B. Quelques repères pour et sur le débat

Pour pré­parer ce docu­ment sans pré­ten­tion, je n’ai évi­dem­ment pas lu (ou relu) la tota­lité des textes pou­vant avoir quelque per­ti­nence par rap­port au sujet traité. Les docu­ments que je vais citer sont donc avant tout des points de repère, choisis parmi ceux que j’ai trouvés les plus signi­fi­ca­tifs. Mais ce choix et les lacunes qu’il implique peu­vent évi­dem­ment être contestés, ce qui per­mettra d’ailleurs d’enrichir cette pré­sen­ta­tion.

Comme déjà dit plus haut, il fau­drait pour bien faire, arti­culer une his­toire (rela­ti­ve­ment) longue du débat autour de la mon­dia­li­sa­tion et de ce qu’on n’appelait pas encore la démon­dia­li­sa­tion, avec des coups de pro­jec­teur sur les déve­lop­pe­ments plus récents.

1) Un débat (déjà) dépassé ?

En fait, la phase aiguë de ce débat est peut-être der­rière nous, à sup­poser d’ailleurs que la ques­tion ait jamais eu un impact réel sur le débat d’idées dans le pays, ailleurs que dans des cer­cles fina­le­ment assez réduits. On peut la situer dans le temps entre la « conver­sion » publique d’Arnaud Montebourg à la démon­dia­li­sa­tion en mai-juin 2011, dans le cadre d’ailleurs d’un débat pré-électoral au sein du Parti socia­liste, et l’automne de la même année. Une lec­ture rapide des arti­cles consa­crés à la démon­dia­li­sa­tion par deux quo­ti­diens, Le Monde et l’Humanité, permet de l’illustrer. Par exemple, Le Monde a publié entre le 3 mai et la mi-octobre 21 arti­cles avec le mot démon­dia­li­sa­tion dans le titre. Il n’y en a pas eu depuis. Après une pré­sen­ta­tion rapide du pro­gramme éco­no­mique d’Arnaud Montebourg le 3 mai, ce sont d’abord des arti­cles très cri­ti­ques qui se suc­cè­dent. Ainsi Absurde démon­dia­li­sa­tion de Zaki Laïdi, qui réussit le tour de force clas­sique chez les « experts » de recon­naître « l’exceptionnelle impo­pu­la­rité auprès de l’opinion publique fran­çaise de l’ouverture des mar­chés », non seule­ment en France mais aussi aux États-Unis, tout en consi­dé­rant que l’opinion publique a tort et que, coup de pied de l’âne, « La démon­dia­li­sa­tion, c’est la thèse de la pré­fé­rence natio­nale appli­quée à l’économie ». Ce qui met par une simple phrase les par­ti­sans de la démon­dia­li­sa­tion dans l’orbite idéo­lo­gique Front national. Une large place est aussi donnée à Pascal Lamy, dir­ce­teur général de l’OMC (et membre reven­diqué du Parti socia­liste), pour qui « La démon­dia­li­sa­tion est un concept réac­tion­naire », seule la régu­la­tion pou­vant pro­téger des excès des mar­chés. Suivent une série d’articles qu’on peut consi­dérer comme s’inscrivant dans la cam­pagne interne du PS avant le 1er tour (notam­ment Manuel Valls, pour qui la démon­dia­li­sa­tion est un « concept rin­gard »). Quelques auteurs défen­dent en revanche la démon­dia­li­sa­tion, notam­ment Aquilino Morelle, le direc­teur de cabinet de Montebourg, devenu plume de François Hollande après la pri­maire, qui ne se fait pas faute de rap­peler que « Ce sont des socia­listes qui ont imposé le dogme de la société de marché » et de constater que la « démon­dia­li­sa­tion est au cœur de la pri­maire de la gauche et sera au centre de la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle ».

Dans L’Humanité, la ques­tion a été abordée début juin 2011 à tra­vers une pré­sen­ta­tion, de tona­lité plutôt néga­tive d’ailleurs, du par­cours d’Arnaud Montebourg. « Arnaud Montebourg reprend ainsi l’idée déve­loppée par le socio­logue alter­mon­dia­liste phi­lippin, Walden Bello, de « démon­dia­li­sa­tion » », ce qui serait sa manière à lui de « tenter de se démar­quer poli­ti­que­ment, dans le cadre de la pri­maire socia­liste » et de « construire sa propre voie ». Un pre­mier débat dans le journal le 16 juin fait la part belle à la cri­tique de la démon­dia­li­sa­tion, notam­ment à tra­vers un article de Jean-Pierre Dubois, pour qui «  »Démondialiser » n’a pas de sens. Refonder la mon­dia­li­sa­tion, sur la base de l’égalité et des soli­da­rités du local à l’international, en a un, qui est assez « révo­lu­tion­naire » » Ensuite, la pré­sence d’articles sur le sujet s’est pro­longée plus long­temps que dans Le Monde, avec en point d’orgue les débats orga­nisés à la Fête de l’Humanité à la mi-septembre. La rédac­tion du journal inti­tule le compte-rendu de ce débat « Mondialiser autre­ment ou démon­dia­liser ? », ce qui est très exac­te­ment la ques­tion essen­tielle pour la gauche. On peut noter que ce débat a réuni le spectre entier des opi­nions sur le sujet, avec André Chassaigne, Jean-Marie Harribey, Arnaud Montebourg, Nasser-Guilani (de la CGT) et Jacques Nikonoff. Ce qui est cer­tai­ne­ment une preuve d’ouverture d’esprit mais pas for­cé­ment le meilleur moyen de faire pro­gresser le débat ! Ensuite, les points de vue sem­blent par­tagés dans le journal, entre Maurice Ulrich, un des prin­ci­paux rédac­teurs du quo­ti­dien, qui parle de « l’idée un peu courte, il est vrai, de la démon­dia­li­sa­tion »[11], Roland Weyl, qui affirme que « La solu­tion n’est donc pas dans une démon­dia­li­sa­tion, mais par le fait de com­pléter la mon­dia­li­sa­tion du pou­voir poli­tique concerté des peu­ples par celle de leur pou­voir éco­no­mique, dans leur coopé­ra­tion mon­diale pour la ges­tion de leurs inté­rêts com­muns », tout en recon­nais­sant qu’il s’agit là d’une utopie, Michel Rogalski, direc­teur de la revue Recherches inter­na­tio­nales qui écrit que « L’ampleur du tir de bar­rage opposé au terme de démon­dia­li­sa­tion donne la juste mesure de son côté insup­por­table pour tous ceux qui avaient vanté depuis des décen­nies la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse, alors même que les faits accu­mu­laient jour après jour les symp­tômes de son échec. Pourtant, quel­ques ques­tions cen­trales émer­gent avec force de ce débat dont on vou­drait étouffer la richesse »[12], ou Paul Boccara, qui selon une recen­sion de son der­nier livre, consi­dère que « se pose ainsi, pour le mou­ve­ment pro­gres­siste, la ques­tion d’une autre mon­dia­li­sa­tion plutôt que d’une « démon­dia­li­sa­tion » ».

À y regarder de plus près, mais c’est à docu­menter de façon plus pré­cise, on a l’impression que les pints de vue ouverts sur la ques­tion de la démon­dia­li­sa­tion pren­nent de plus en plus de place au cours du temps, signe peut-être d’une meilleure prise en compte de la popu­la­rité du concept mais aussi du mûris­se­ment de la réflexion au sein du Front de gauche.

2)   Les prin­ci­pales posi­tions

Au stade actuel, c’est le plu­riel qui s’impose, non pas seule­ment parce qu’il y aurait des pour et des contre mais parce les pro­po­si­tions sont loin d’être les mêmes chez celles et ceux qui se récla­ment de la démon­dia­li­sa­tion (ou qui la contes­tent). « La démon­dia­li­sa­tion n’est pas encore une stra­tégie. C’est un concept mal­léable. Et tout le monde ne le définit pas de la même façon en fonc­tion de ses pro­pres inté­rêts », pour reprendre le propos prêté par Médiapart à Jacques Sapir qui venait de publier « un viru­lent plai­doyer » pour la démon­dia­li­sa­tion avec son livre éponyme[13].

On lais­sera de côté ici le Front national, qui a très rapi­de­ment tenté une OPA sur le concept pour nourrir la xéno­phobie qui constitue son fonds de com­merce habi­tuel. Mais on notera tout de même que la pré­sence de ce parti dans le champ a par­fois sur­dé­ter­miné le débat au sein de la gauche, au point d’en faire un argu­ment pour dis­qua­li­fier la démon­dia­li­sa­tion.

Que pro­pose Arnaud Montebourg ? Dans ses écrits et décla­ra­tions, il ne traite que de l’aspect éco­no­mique du pro­blème. Le compte-rendu du débat à la fête de l’Humanité auquel il a par­ti­cipé pré­sente sa concep­tion ainsi : « La démon­dia­li­sa­tion est un projet qui a pour objectif de rap­pro­cher le lieu de consom­ma­tion du lieu de pro­duc­tion, d’obliger l’économie à res­pecter les modes de vie, les pro­tec­tions sociales, les choix fis­caux, donc les choix sou­ve­rains des peu­ples. Il s’agit d’organiser la régio­na­li­sa­tion de l’économie mon­diale à tra­vers des accords bila­té­raux. La démon­dia­li­sa­tion a déjà com­mencé avec la remontée expo­nen­tielle des coûts de trans­port et avec le fait que des nations émer­gées comme le Brésil ont des stra­té­gies pro­tec­tion­nistes assu­mées, comme d’ailleurs, depuis long­temps, les grandes nations expor­ta­trices. L’Union euro­péenne, elle, a renoncé à se défendre dans les échanges mon­diaux ». Dans son livre[14], il décrit la mon­dia­li­sa­tion comme « un sys­tème qui a métho­di­que­ment orga­nisé la mise en concur­rence mon­diale, sans limite, sans scru­pule, sans filet, sans foi ni aucune loi, des sala­riés, des entre­pre­neurs, des agri­cul­teurs […] ». Reprenant l’approche de Walden Bello et des mou­ve­ments nord-américains contre la mon­dia­li­sa­tion, qui défi­nis­sent celle-ci sys­té­ma­ti­que­ment comme une glo­ba­li­sa­tion dirigée par les entre­prises (corporate-led glo­ba­li­za­tion), il pré­cise que « L’erreur fatale, c’est qu’à la place des États sou­ve­rains, on a ins­tallé des entre­prises capa­bles d’être plus fortes qu’eux, de les faire chanter, et d’obtenir ce qu’elles veu­lent pour elles-mêmes et ceux qui les pos­sè­dent, au détriment des peu­ples ». Enfin, élé­ment essen­tiel de son approche, « la faute du libre-échange a ainsi ouvert le tom­beau de la poli­tique, la mort lente du droit pour les peu­ples de choisir libre­ment leur fis­ca­lité, leur droit du tra­vail, leur niveau de salaires ». Contrairement à d’autres, Montebourg ne met pas l’euro en cause, encore moins l’UE. Il pré­co­nise à ce niveau de « poser des condi­tions sani­taires, envi­ron­ne­men­tales et sociales à l’importation des pro­duits », en fai­sant res­pecter les normes de l’OIT, et plus géné­ra­le­ment celles (réchauf­fe­ment cli­ma­tique, bio­di­ver­sité, pro­tec­tion des consom­ma­teurs, etc.) que l’UE s’impose à elle-même. Une démon­dia­li­sa­tion « verte » par consé­quent, les accords com­mer­ciaux devant inclure des condi­tion­na­lités sociales et envi­ron­ne­men­tales. Comme le livre est aussi un pro­gramme poli­tique, il se ter­mine par 17 pro­po­si­tions dont la trame prin­ci­pale est consti­tuée par celle d’accords bila­té­raux entre l’UE et ses par­te­naires com­mer­ciaux, sur la base de la réci­pro­cité et des condi­tion­na­lités évo­quées ci-dessus, et, pour tenir compte de la dif­fi­culté d’obtenir un accord au niveau euro­péen, par l’idée « d’adopter [sur cer­tains sujets] une loi natio­nale en France, en atten­dant que cette loi le soit en Europe ».

L’approche de Jacques Sapir, dont le livre, rappelons-le, est paru à peu près au même moment (avril 2011) est dif­fé­rente, étant celle d’un cher­cheur et d’un spé­cia­liste de l’économie. Il dis­tingue la glo­ba­li­sa­tion mar­chande, par quoi « la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé », et la glo­ba­li­sa­tion finan­cière, qui « est arrivée à son point le plus extrême » et rend l’expansion de la « mon­dia­li­sa­tion » insou­te­nable. S’agissant de la pre­mière, qui a conduit à un phé­no­mène général de « mar­chan­di­sa­tion » des biens et des ser­vices, Sapir conteste chif­fres à l’appui ce qui est pré­senté par les libé­raux et leurs sou­tiens comme son avan­tage prin­cipal : le libre-échange et la glo­ba­li­sa­tion n’ont pas induit depuis 1980 la forte crois­sance attendue. L’impact sur les pays les plus pau­vres a été négatif (ce qui, soit dit en pas­sant, va dans le sens de Walden Bello et explique la résis­tance crois­sante de ces pays qui a conduit à l’échec du cycle de Doha de l’OMC, quoi qu’en dise Pascal Lamy). Et sur­tout, ce qui est impor­tant pour la suite du propos, les seuls cas où on peut déceler une conco­mi­tance entre glo­ba­li­sa­tion et déve­lop­pe­ment sont ceux des pays où il y a eu mise en œuvre de « puis­santes poli­ti­ques natio­nales ». Ce qui fait très logi­que­ment dire à Sapir que « dans un monde de plus en plus déré­gle­menté, ces poli­ti­ques [natio­nales] s’avèrent indis­pen­sa­bles ». À quoi sert alors la glo­ba­li­sa­tion mar­chande ? Pour Sapir, loin d’être béné­fique pour les pays pau­vres (thèse de l’OMC), elle a permis à la fois « la crois­sance des firmes » et la « contre-révolution sociale que l’on a connue, dans tous les pays, à un degré ou un autre, depuis les années 1970 ».

Pour enrayer les dégâts de la glo­ba­li­sa­tion finan­cière, Sapir se pro­nonce pour un « Nouveau Bretton Woods » et pour la reprise de nom­breuses idées de Keynes (dont celle de « péna­liser les défi­cits mais aussi les excé­dents » des balances de paie­ment). Pour lui, Keynes était un « par­tisan de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale », mais aussi un « adver­saire des méca­nismes supra­na­tio­naux qui pri­vent les gou­ver­ne­ments de leur sou­ve­rai­neté ». Cette pré­oc­cu­pa­tion est omni­pré­sente chez Sapir qui rap­pelle par exemple que selon lui « l’échec du FMI lors de la pré­cé­dente crise [la crise asia­tique] (1997-1999) a redonné une vita­lité impor­tante aux poli­ti­ques natio­nales » dans les pays concernés. Il recon­naît cepen­dant que cela a conduit ces pays, et notam­ment la Chine,  à opter pour des « stra­té­gies d’exportation tout en com­pri­mant vio­lem­ment leur consom­ma­tion inté­rieure ». Et donc aux excé­dents bud­gé­taires et à l’émergence des fonds sou­ve­rains, qui consti­tuent aujourd’hui une partie du pro­blème.

Sapir est bien entendu amené dans ce cadre à se poser la ques­tion de l’euro. Pour lui, l’euro n’aurait pu avoir la force poli­tique du dollar qu’à la condi­tion de consti­tuer une « Europe-puissance » et de mettre fin aux « diver­gences des logi­ques éco­no­mi­ques des pays qui appar­tien­nent à la zone euro ». Mais, se dis­tin­guant en cela d’autres par­ti­sans de la démon­dia­li­sa­tion, s’il est opposé à la mon­naie unique dans les condi­tions dans les­quelles elle a été créée, il est favo­rable à une mon­naie com­mune dans l’UE, ce qui était d’ailleurs la posi­tion d’économistes comme Philippe Herzog au moment de la créa­tion de l’Union moné­taire.

Enfin, pour Sapir, la glo­ba­li­sa­tion finan­cière « atteint elle aussi aujourd’hui ses limites ». Ce qui, compte tenu du lien étroit entre glo­ba­li­sa­tion mar­chande et glo­ba­li­sa­tion finan­cière, l’amène à conclure que « la déglo­ba­li­sa­tion s’avère tout à la fois une réa­lité objec­tive et un projet. La déglo­ba­li­sa­tion est en marche comme on peut le constater avec l’enlisement des négo­cia­tions du cycle de Doha à l’OMC, le refus de la Chine d’assumer les res­pon­sa­bi­lités moné­taires que l’on veut lui faire porter, et plus géné­ra­le­ment avec le retour massif des États sur le devant de la scène depuis la fin de 2007 ».

On a vu plus haut les réac­tions à la démon­dia­li­sa­tion à tra­vers quel­ques médias. Sans mécon­naître l’impact pos­sible des livres de Jacques Sapir, il est cepen­dant pro­bable qu’elles étaient dues bien davan­tage aux posi­tions expri­mées par Arnaud Montebourg, homme public engagé de sur­croît dans une com­pé­ti­tion élec­to­rale for­te­ment média­tisée. Dans les cer­cles plus res­treints de l’altermondialisme, c’est la tri­bune de 9 mem­bres du Conseil scien­ti­fique d’Attac publiée le 6 juin 2011 dans Médiapart sous le titre La démon­dia­li­sa­tion, un concept super­fi­ciel et sim­pliste qui a nourri le débat[15]. Les signa­taires s’inquiètent de la confu­sion pos­sible avec les thèses du Front national et rap­pel­lent à juste titre que l’idée selon laquelle le FN pose­rait les bonnes ques­tions est absurde. Ce qui est évi­dem­ment prendre l’effet pour la cause et faire fi du fait que ce débat est déjà ancien au sein même des mou­ve­ments anti- et alter­mon­dia­liste.

Ils veu­lent eux aussi « réduire les flux de mar­chan­dises et de capi­taux et relo­ca­liser les sys­tèmes pro­duc­tifs ». Mais ils insis­tent sur le fait que, dans d’autres domaines, il faut « plus de coopé­ra­tion euro­péenne et mon­diale » (éco­sys­tèmes, ges­tion des res­sources rares et des biens com­muns). Leur conclu­sion sur ce point : « ce n’est pas la mon­dia­li­sa­tion que nous reje­tons, mais la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et capi­ta­liste, telle qu’elle est orga­nisée par les inté­rêts des firmes mul­ti­na­tio­nales, les « mar­chés » et les grandes puis­sances ».

On a ici un point clé (et ancien) du débat, que tra­duit bien le pas­sage, en France, de l’antimondialisme à l’altermondialisme. Ce que Frédéric Lordon, dans une longue réac­tion à ce texte publiée sur son blog[16], for­mule ainsi :

« Il y a alors deux défi­ni­tions pos­si­bles de la mon­dia­li­sa­tion :

  • Par les exter­na­lités : la mon­dia­li­sa­tion désigne un état du monde où les exter­na­lités ont atteint de telles por­tées et de telles inten­sités qu’elles ren­dent néces­saire des formes de ges­tion supra­na­tio­nales. Le dérè­gle­ment cli­ma­tique est une exter­na­lité mon­diale et seule une coor­di­na­tion mon­diale en viendra à bout. Le pro­blème nucléaire est à exter­na­lités mani­festes […] Et l’on pour­rait parler des pro­blèmes migra­toires, de l’eau, des droits sur les médi­ca­ments, etc. Ce monde-là ne peut plus mar­cher sur des bases exclu­si­ve­ment natio­nales, il a en effet mon­dia­lisé cer­tains de ses pro­blèmes.
  • Par la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés : sous cette autre défi­ni­tion, la mon­dia­li­sa­tion est à entendre comme le pro­cessus de déré­gle­men­ta­tion du plus grand nombre de mar­chés pos­si­bles sur la base inter­na­tio­nale de plus grande exten­sion pos­sible. Sous ce rap­port, il n’y a aucune dif­fé­rence à faire entre « mon­dia­li­sa­tion » et « mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». « Mondialisation néo­li­bé­rale » n’est qu’un pléo­nasme et les signa­taires qui disent vou­loir de la pre­mière mais pas de la deuxième vont avoir du mal à déplier des dif­fé­rences inexis­tantes. Entendent-ils qu’ils veu­lent bien la mondialisation-externalités mais pas la mondialisation-libéralisation ? On le leur accor­dera sans dif­fi­culté, mais la pre­mière est poli­tique et la deuxième éco­no­mique, et il ne fal­lait pas beau­coup d’esprit de cha­rité intel­lec­tuelle pour com­prendre que le dis­cours de gauche de la démon­dia­li­sa­tion s’en prend à la seconde, la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, la seule qu’il y ait à com­battre vrai­ment car elle, elle a pro­duit ses « solu­tions »… quand la pre­mière n’a posé que ses ques­tions. »

Comme d’autres textes, celui des mem­bres du CS d’Attac fait natu­rel­le­ment le lien avec la ques­tion de l’euro et de l’Europe. Là encore, il est dif­fi­cile de voir ce qui le dis­tingue du « dis­cours de gauche de la démon­dia­li­sa­tion ». Pour les signa­taires, il faut en effet « com­mencer par le com­men­ce­ment : s’attaquer au pou­voir du capital en restrei­gnant sa liberté de mou­ve­ment, refonder la fis­ca­lité, les ser­vices publics, la pro­tec­tion sociale, le tra­vail décent ; s’attaquer au pro­duc­ti­visme et à ses variantes […] Il sera alors néces­saire, pour le ou les gou­ver­ne­ments vou­lant rompre avec le néo­li­bé­ra­lisme, de briser le carcan des traités euro­péens, au besoin en mena­çant de faire voler en éclats cet euro-là, de manière concertée avec d’autres peu­ples et mou­ve­ments sociaux ». Ce qui ne dif­fère pas vrai­ment de ce qui est dit par les par­ti­sans (de gauche) de la démon­dia­li­sa­tion, et va même plus loin sur cer­tains points, comme la résis­tance active sug­gérée pour s’opposer à cet « euro-là ». Avec cepen­dant un silence, qui est un mar­queur impor­tant dans ce débat : Comment faire concrè­te­ment pour réduire les flux de mar­chan­dises et de capi­taux? Que penser des « pro­tec­tions » pro­po­sées par Arnaud Montebourg, qu’il s’agisse de taxes de diverses natures à l’entrée dans l’UE ou de « pro­tec­tions non-tarifaires », comme on dirait à l’OMC (normes sociales, envi­ron­ne­men­tales, etc.)

Reste fina­le­ment le soupçon du « repli national » à l’égard de la démon­dia­li­sa­tion. À la lec­ture des textes des par­ti­sans de gauche de celle-ci, elle me paraît relever davan­tage du procès d’intention que de l’examen des pro­po­si­tions. Mais c’est un point à dis­cuter !

3)   Une conclu­sion pro­vi­soire (et bien entendu à dis­cuter)

L’irruption sou­daine du débat sur la démon­dia­li­sa­tion a pu sur­prendre. Et cela d’autant plus que, par exemple, les signa­taires du texte des mem­bres du Conseil scien­ti­fique d’Attac ne pou­vaient pas ignorer l’existence du livre de Walden Bello (même s’il n’a pas été tra­duit en fran­çais avant cette année) et sans doute encore moins le fait que Frédéric Lordon, qui fait partie du même Conseil scien­ti­fique, avait publié plus d’un an aupa­ra­vant un article dans Le Monde diplo­ma­tique inti­tulé Et si on com­men­çait la démon­dia­li­sa­tion finan­cière ? L’Humanité du 18 juillet 2010 avait d’ailleurs évoqué cet article et son titre à propos d’un débat qui a eu lieu à la Fête de l’Huma sui­vante en sep­tembre 2010.

Plusieurs expli­ca­tions peu­vent être ten­tées. Pour la gauche anti­li­bé­rale et sin­gu­liè­re­ment sa com­po­sante alter­mon­dia­liste, il y avait en quelque sorte dans le choix du mot démon­dia­li­sa­tion trans­gres­sion d’un interdit qui ren­voie au choix du terme alter­mon­dia­lisme : mettre en cause la mon­dia­li­sa­tion en tant que telle. On peut aussi penser à une réac­tion de type « patri­mo­nial » : la crainte de voir le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste dépos­sédé de son rôle moteur dans le champ de la réflexion et de la pro­po­si­tion sur l’ordre éco­no­mique mon­dial.

Le fait est que plu­sieurs débats ayant ensuite ras­semblé des per­sonnes « des deux bords » (à la Fête de l’Humanité puis dans une réunion orga­nisée par Attac et la Fondation Copernic le 19 novembre) ont fait appa­raître davan­tage de conver­gences que de diver­gences dès lors qu’il s’agissait de pro­poser des mesures concrètes pour « résister » aux dégâts de la mon­dia­li­sa­tion (avec adjectif ou non!). Et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, il n’a plus jamais été ques­tion de parler de sim­plisme ou de risque de confu­sion avec l’extrême-droite.

Quels sont les points d’accord ?

D’abord bien sûr, le fait que la mon­dia­li­sa­tion telle qu’elle fonc­tionne actuel­le­ment mène à la catas­trophe pour les peu­ples et les sala­riés. Il en est de même de l’UE, sur­tout après l’imposition du Traité de Lisbonne, au mépris des refus exprimés à tra­vers les réfé­ren­dums, et l’adoption des récents accords et traités. Et cela au-delà (ou en deçà ?) des opi­nions qui peu­vent diverger sur l’euro ou tout au moins sur son avenir.

Sur cette base, il y a accord pour au niveau mon­dial casser l’emprise des mar­chés finan­ciers, réduire les flux de mar­chan­dises et de capi­taux et relo­ca­liser les sys­tèmes pro­duc­tifs, pour stopper la concur­rence entre tra­vailleurs et pay­sans du monde, valo­riser la diver­sité des savoirs et des pra­ti­ques sociales, nourrir les popu­la­tions et assurer la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, pour réduire les émis­sions de CO2, dimi­nuer la pres­sion sur les res­sources natu­relles et leur pillage, pour retrouver des formes de démo­cratie proche des citoyens. Sur le mode positif, il y a accord aussi pour sau­ve­garder les éco­sys­tèmes, gérer et répartir en dehors des mar­chés les biens com­muns (eau, terre, énergie, ali­men­ta­tion, savoirs, tech­ni­ques, médi­ca­ments…), appli­quer par­tout les conven­tions de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail…

Ce qui sup­pose bien sûr de mettre un frein aux méca­nismes qui carac­té­ri­sent la mon­dia­li­sa­tion dans sa forme actuelle, que l’on nomme cela démon­dia­li­sa­tion ou non. Cette liste est évi­dem­ment à com­pléter par le débat mais elle tra­duit de mul­ti­ples façons le souci de voir le poli­tique reprendre le pas sur l’économique, les gou­ver­ne­ments et les assem­blées élues sur les « mar­chés ».

Pour la suite de cette réunion, voici une liste (tou­jours non exhaus­tive) de quel­ques ques­tions sup­plé­men­taires à mettre en débat :

  • quid de la « sou­ve­rai­neté », au moment où tout montre que le libé­ra­lisme n’a pas réussi, comme il a pu le croire un moment, à tarir l’aspiration des peu­ples maî­triser leur destin ?
  • à quel niveau les régu­la­tions, voire les inter­dic­tions, pro­po­sées seront-elles les plus effi­caces ? Même pour les ques­tions éco­no­mi­ques (cela va de soi pour l’environnement, le climat, etc. mais aussi les droits de l’Homme), per­sonne ne sou­tient que les nations actuelles sont à tout jamais les seuls espaces per­ti­nents. L’accusation de repli national ne peut donc viser aucune des per­sonnes ou des cou­rants évo­qués ici. Cela n’épuise cepen­dant pas le sujet. Comment passer d’un espace à l’autre (national, régional, mon­dial), en res­pec­tant la reven­di­ca­tion de sou­ve­rai­neté des peu­ples.
  • Et la question-mère, plu­sieurs évo­quées dans ce texte : mon­dia­liser autre­ment ou démon­dia­liser. Ce qui ren­voie à des ques­tions qui nous sont fami­lières : quelle est la nature de la crise ou, ce qui revient au même, que dire du capi­ta­lisme aujourd’hui et, par consé­quent, de la mon­dia­li­sa­tion ?

 

Louis Weber

22 mars 2012



[1] Un cha­pitre de son livre pro­gramme, Des idées et des rêves, repris ensuite dans un livre, Votez pour la démon­dia­li­sa­tion, pré­facé par Emmanuel Todd et publié en mai 2011.
[2] B.Cassen, « Et main­te­nant… démon­dia­liser pour ins­ti­tu­tion­na­liser », Manières de voir n°32, novembre 1996.
[3] W.Bello, Deglobalization. Ideas for a New World Economy, 2002. Publié en fran­çais sous le titre : La démon­dia­li­sa­tion. Idées pour une nou­velle éco­nomie mon­diale, Le Serpent à plumes, 2011.
[4] Expert en la matière, B. Cassen situe l’origine du mot dans « écoles de ges­tion des grandes uni­ver­sités amé­ri­cains ».
[5] J.Sapir, La démon­dia­li­sa­tion, édi­tions du Seuil, avril 2011.
[6] http://blog.mondediplo.net/2011-06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation
[7] La démon­dia­li­sa­tion, op.cit.
[8] B.Cassen, art.cit.
[9] René Passet, Éloge du mon­dia­lisme par un « anti » pré­sumé, Fayard, 2001
[11] L’Humanité, 11 décembre 2011.
[12] L’Humanité, 26 octobre 2011.
[13] Ludovic Lamant, « Démondialisation : le mode d’emploi d’un concept flou mais à succès », Médiapart.fr, 9 mai 2011.
[14] Votez pour la démon­dia­li­sa­tion, op.cit.
[15] Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et Aurélie Trouvé, « La démon­dia­li­sa­tion, un concept super­fi­ciel et sim­pliste », Médiapart.fr, 6 juin 2011, http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/060611/la-demondialisation-un-concept-superficiel-et-s

Une réponse à “A propos de la démondialisation…”

  1. Sapir dit :

    Très bon papier, ren­dant compte des débats.

    Il n’en reste pas moins que le débat sur la sou­ve­rai­neté est cen­tral. En fait, c’est lui qui donne sens à la contes­ta­tion de la mon­dia­li­sa­tion ou de la glo­ba­li­sa­tion. La sou­ve­rai­neté est le concept cen­tral à partir duquel on peut penser tant l’autorité que la démo­cratie. La défense de la sou­ve­rai­neté passe par celle des espaces poli­ti­ques his­to­ri­que­ment construits dans les­quels elle s’exprime, et donc de l’État-Nation.

    La for­tune actuel du « patrio­tisme éco­no­mique » (repris par une majo­rité de can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle) montre bien que cette ques­tion, loin d’être passée au second plan est tou­jours de pleine actua­lité.

    Jacques Sapir