A propos de la démondialisation…

Par Mis en ligne le 03 avril 2012

Texte introductif de Louis Weber à la demie-journée d’étude : Que révèle le débat sur la « Dé-mondialisation » ? du 23 avril 

A. Quelques remarques préliminaires :

1) Les origines

Le débat sur la démondialisation est venu sur le devant de la scène à travers les prises de position d’Arnaud Montebourg dans le cadre des débats internes au parti socialiste et plus précisément de la campagne pour les primaires en vue de désigner le candidat de ce parti à l’élection présidentielle de 2012[1].

Le relais politique a donc fait connaître à un large public une question débattue jusque-là principalement par les économistes et au sein des cercles plus restreints du mouvement altermondialiste.

La question n’était en effet pas nouvelle. Le mot démondialisation lui-même est apparu près de 15 ans plus tôt sous la plume de Bernard Cassen, dans un article de Manière de voir précisément intitulé Et maintenant… démondialiser pour internationaliser[2]. Au plan international, Walden Bello, un des principaux animateurs des forums sociaux mondiaux et notamment des divers réseaux constitués pour combattre l’Organisation mondiale du commerce, publiait dès 2002 Deglobalization[3], un livre enfin traduit en français, auquel se réfère d’ailleurs Arnaud Montebourg.

L’objectif de ces textes était, au moins en partie, de faire pièce aux chantres de la mondialisation libérale. Parmi ceux-là figuraient en bonne place les divers gouvernements, les autorités européennes et plus généralement les porte-parole et soutiens des organisations internationales, au premier rang desquelles l’OMC. En France, plusieurs livres ont été écrits à la gloire de la mondialisation. On rappellera seulement La mondialisation heureuse d’Alain Minc (1996), parce que l’auteur continue imperturbablement à soutenir ce point de vue et parce que le titre même du livre est devenu un concept pour critiquer la mondialisation sur le mode de la dérision. Rien d’étonnant donc à ce que, jusqu’à une date récente, cette pensée par ailleurs auto-proclamée la seule à être « moderne », ait été en position hégémonique, plus particulièrement dans les médias dominants, chez la plupart de leurs journalistes et, par conséquent, des « experts » invités à débattre de la question. Pendant toute une période, le mouvement altermondialiste a été assez seul pour défendre un point de vue différent. On peut d’ailleurs penser que cela explique en partie son succès.

2) Questions de vocabulaire

Le mot anglo-américain « globalization »[4] a été traduit en français par « mondialisation ». Ce glissement n’a été le cas ni en espagnol (où on dit globalisación), ni en allemand (avec Globalisierung), pour nous en tenir à deux pays proches. Il en va évidemment de même avec la dé-mondialisation, correspondant à l’anglais deglobalization, et aux termes dérivés dans les autres langues. Il existe aussi des versions intermédiaires. Jacques Sapir, par exemple, intitule bien son livre paru en avril 2011 La démondialisation[5]. Mais cela semble être un choix guidé par la fortune naissante du terme plutôt que par le contenu, l’auteur parlant presque systématiquement de globalisation dans le livre lui-même. La démarche a été sensiblement la même pour le traducteur du livre de Walden Bello. En effet, si le titre choisi est là aussi La démondialisation, on parle plutôt de globalisation et même de « projet globaliste » dans le corps du texte.

Frédéric Lordon écarte cependant « les contorsions sémantiques qui tentent de repérer d’abyssales différences entre « mondialisation » et « globalisation » pour en tirer d’improbables solutions de rattrapage. Ce deuxième terme ne veut rien dire, en tout cas rien dire d’autre que « mondialisation » elle-même, dont il est simplement la dénomination anglo-saxonne (globalization)[6] » Jacques Sapir est plus nuancé. Il parle de « cette globalisation économique, que l’on appelle en France mondialisation, même si ce terme a une signification plus large ». Plus loin, il considère que « la mondialisation a commencé par la globalisation marchande[7] », et l’englobe par conséquent.

Comme dans d’autres domaines, la façon de nommer les choses est évidemment importante, les mots pouvant en effet entrer en résonance de façon spécifique avec les expériences individuelles ou collectives de celles et ceux qui les utilisent. S’il y a donc par définition équivalence entre globalisation et mondialisation, puisque le second a été choisi en France pour traduire le premier de l’anglais, on ne peut écarter l’idée que ces mots peuvent être compris de façon légèrement différente selon le contexte et l’histoire de chaque pays. Et ceci à l’insu du premier traducteur, très probablement mû davantage par le souci d’éviter un anglicisme que par la volonté de nommer une réalité différente de la « globalization ». Bernard Cassen n’a cependant pas tort quand il fait remarquer dans son texte de 1996 que le terme de « mondialisation » peut être compris dans un sens proche de celui d’« internationalisation », avec ce que ce dernier véhicule de positif en français, où celle-ci apparaît historiquement comme « une étape naturelle entre le sentiment national et la conscience que l’humanité et la terre sont unes »[8]. Rien de tel avec le terme de globalisation qui, plutôt qu’un mouvement venu du bas, évoque un processus tendant à tout faire rentrer dans le même moule, à partir du haut. Si l’on suit cette interprétation, on peut dire qu’il est donc culturellement plus difficile à un-e Français-e de contester la mondialisation que pour un-e Américain-e ou Canadien-ne de s’opposer à la globalization. Pour nommer cette opposition, le vocabulaire contribue là encore à éclairer le débat : après quelques hésitations le mouvement suscité en France contre les conséquences de la « mondialisation » est très rapidement passé de l’antimondialisme encore dominant à Seattle en 1999 et au premier Forum social mondial en 2001 à l’altermondialisme, c’est-à-dire, au-delà du mot, de la simple contestation de l’ordre économique mondial en construction à la revendication d’une mondialisation obéissant à d’autres règles, par conséquent différente dans ses objectifs et ses modalités de la « mondialisation néolibérale ». Ce qui revenait en un sens à considérer que la « mondialisation » pouvait être « heureuse » à condition d’en changer les règles. Ce que René Passet, à l’époque président du Conseil scientifique d’ATTAC a d’ailleurs accompagné théoriquement en publiant Éloge du mondialisme par un « anti » présumé en 2001[9]. Ce qui est intéressant là aussi, c’est que le terme altermondialisme et ses équivalents (par exemple alterglobalism) ne sont guère utilisés dans les autres langues. En consultant les sites d’une organisation comme Public Citizen, qui a été à l’origine avec d’autres des grands mouvements de contestation de l’OMC, de l’AGCS ou des accords de libre-échange en Amérique du Nord, on ne trouve jamais, sauf erreur, une notion voisine de l’altermondialisme, alors que le mot anti-globalization revient très souvent. À propos des mouvements plus récents, on peut constater que sur le blog de l’historien américain Michael C. Behrent sur le site d’Alternatives économiques « Occupy Wall Street has affinities with the anti-globalization movement… » est traduit par « Occupy Wall Street se reconnait […] dans le mouvement altermondialiste…»[10]. Ce qui ne pose pas de problème si on admet que l’anti-globalization américaine est la même chose que l’altermondialisme français. En fait, on sait bien que ce n’est pas la même chose en tous points.

Il ne s’agit donc pas seulement de mots qui seraient interchangeables. On peut y voir aussi la trace de facteurs extérieurs à la thématique de la mondialisation. Au départ, la volonté de se démarquer du Front national a certainement joué, au point que le Forum social européen de St-Denis en 2003  a consacré un atelier à la question. Cette préoccupation, elle aussi proprement française, existe toujours, comme on le verra plus loin à propos du débat sur démondialisation. Plus profondément, on peut y voir aussi l’effet d’une certaine pensée dominante à gauche faisant de la résistance, et même de la simple réticence, à l’ouverture sur le monde, y compris de l’ouverture sur le marché mondial, un archaïsme dont, à gauche, le Parti communiste et la « vieille gauche », et leurs relais syndicaux, étaient censés être les dépositaires. Ce qui a peut-être été source d’un salutaire renouvellement de la pensée dans ces organisations mais qui a aussi déplacé le débat stratégique vers les formes et les modalités de la mondialisation, en négligeant un peu le fait que la mondialisation réelle était aussi un des modes (majeur !) d’existence du capitalisme après la parenthèse keynésienne. Le même « interdit de critiquer » sous peine d’être rejeté dans les ténèbres de l’archaïsme politique a longtemps joué à propos de l’Europe.

B. Quelques repères pour et sur le débat

Pour préparer ce document sans prétention, je n’ai évidemment pas lu (ou relu) la totalité des textes pouvant avoir quelque pertinence par rapport au sujet traité. Les documents que je vais citer sont donc avant tout des points de repère, choisis parmi ceux que j’ai trouvés les plus significatifs. Mais ce choix et les lacunes qu’il implique peuvent évidemment être contestés, ce qui permettra d’ailleurs d’enrichir cette présentation.

Comme déjà dit plus haut, il faudrait pour bien faire, articuler une histoire (relativement) longue du débat autour de la mondialisation et de ce qu’on n’appelait pas encore la démondialisation, avec des coups de projecteur sur les développements plus récents.

1) Un débat (déjà) dépassé ?

En fait, la phase aiguë de ce débat est peut-être derrière nous, à supposer d’ailleurs que la question ait jamais eu un impact réel sur le débat d’idées dans le pays, ailleurs que dans des cercles finalement assez réduits. On peut la situer dans le temps entre la « conversion » publique d’Arnaud Montebourg à la démondialisation en mai-juin 2011, dans le cadre d’ailleurs d’un débat pré-électoral au sein du Parti socialiste, et l’automne de la même année. Une lecture rapide des articles consacrés à la démondialisation par deux quotidiens, Le Monde et l’Humanité, permet de l’illustrer. Par exemple, Le Monde a publié entre le 3 mai et la mi-octobre 21 articles avec le mot démondialisation dans le titre. Il n’y en a pas eu depuis. Après une présentation rapide du programme économique d’Arnaud Montebourg le 3 mai, ce sont d’abord des articles très critiques qui se succèdent. Ainsi Absurde démondialisation de Zaki Laïdi, qui réussit le tour de force classique chez les « experts » de reconnaître « l’exceptionnelle impopularité auprès de l’opinion publique française de l’ouverture des marchés », non seulement en France mais aussi aux États-Unis, tout en considérant que l’opinion publique a tort et que, coup de pied de l’âne, « La démondialisation, c’est la thèse de la préférence nationale appliquée à l’économie ». Ce qui met par une simple phrase les partisans de la démondialisation dans l’orbite idéologique Front national. Une large place est aussi donnée à Pascal Lamy, dirceteur général de l’OMC (et membre revendiqué du Parti socialiste), pour qui « La démondialisation est un concept réactionnaire », seule la régulation pouvant protéger des excès des marchés. Suivent une série d’articles qu’on peut considérer comme s’inscrivant dans la campagne interne du PS avant le 1er tour (notamment Manuel Valls, pour qui la démondialisation est un « concept ringard »). Quelques auteurs défendent en revanche la démondialisation, notamment Aquilino Morelle, le directeur de cabinet de Montebourg, devenu plume de François Hollande après la primaire, qui ne se fait pas faute de rappeler que « Ce sont des socialistes qui ont imposé le dogme de la société de marché » et de constater que la « démondialisation est au cœur de la primaire de la gauche et sera au centre de la prochaine élection présidentielle ».

Dans L’Humanité, la question a été abordée début juin 2011 à travers une présentation, de tonalité plutôt négative d’ailleurs, du parcours d’Arnaud Montebourg. « Arnaud Montebourg reprend ainsi l’idée développée par le sociologue altermondialiste philippin, Walden Bello, de « démondialisation » », ce qui serait sa manière à lui de « tenter de se démarquer politiquement, dans le cadre de la primaire socialiste » et de « construire sa propre voie ». Un premier débat dans le journal le 16 juin fait la part belle à la critique de la démondialisation, notamment à travers un article de Jean-Pierre Dubois, pour qui «  »Démondialiser » n’a pas de sens. Refonder la mondialisation, sur la base de l’égalité et des solidarités du local à l’international, en a un, qui est assez « révolutionnaire » » Ensuite, la présence d’articles sur le sujet s’est prolongée plus longtemps que dans Le Monde, avec en point d’orgue les débats organisés à la Fête de l’Humanité à la mi-septembre. La rédaction du journal intitule le compte-rendu de ce débat « Mondialiser autrement ou démondialiser ? », ce qui est très exactement la question essentielle pour la gauche. On peut noter que ce débat a réuni le spectre entier des opinions sur le sujet, avec André Chassaigne, Jean-Marie Harribey, Arnaud Montebourg, Nasser-Guilani (de la CGT) et Jacques Nikonoff. Ce qui est certainement une preuve d’ouverture d’esprit mais pas forcément le meilleur moyen de faire progresser le débat ! Ensuite, les points de vue semblent partagés dans le journal, entre Maurice Ulrich, un des principaux rédacteurs du quotidien, qui parle de « l’idée un peu courte, il est vrai, de la démondialisation »[11], Roland Weyl, qui affirme que « La solution n’est donc pas dans une démondialisation, mais par le fait de compléter la mondialisation du pouvoir politique concerté des peuples par celle de leur pouvoir économique, dans leur coopération mondiale pour la gestion de leurs intérêts communs », tout en reconnaissant qu’il s’agit là d’une utopie, Michel Rogalski, directeur de la revue Recherches internationales qui écrit que « L’ampleur du tir de barrage opposé au terme de démondialisation donne la juste mesure de son côté insupportable pour tous ceux qui avaient vanté depuis des décennies la mondialisation heureuse, alors même que les faits accumulaient jour après jour les symptômes de son échec. Pourtant, quelques questions centrales émergent avec force de ce débat dont on voudrait étouffer la richesse »[12], ou Paul Boccara, qui selon une recension de son dernier livre, considère que « se pose ainsi, pour le mouvement progressiste, la question d’une autre mondialisation plutôt que d’une « démondialisation » ».

À y regarder de plus près, mais c’est à documenter de façon plus précise, on a l’impression que les pints de vue ouverts sur la question de la démondialisation prennent de plus en plus de place au cours du temps, signe peut-être d’une meilleure prise en compte de la popularité du concept mais aussi du mûrissement de la réflexion au sein du Front de gauche.

2)   Les principales positions

Au stade actuel, c’est le pluriel qui s’impose, non pas seulement parce qu’il y aurait des pour et des contre mais parce les propositions sont loin d’être les mêmes chez celles et ceux qui se réclament de la démondialisation (ou qui la contestent). « La démondialisation n’est pas encore une stratégie. C’est un concept malléable. Et tout le monde ne le définit pas de la même façon en fonction de ses propres intérêts », pour reprendre le propos prêté par Médiapart à Jacques Sapir qui venait de publier « un virulent plaidoyer » pour la démondialisation avec son livre éponyme[13].

On laissera de côté ici le Front national, qui a très rapidement tenté une OPA sur le concept pour nourrir la xénophobie qui constitue son fonds de commerce habituel. Mais on notera tout de même que la présence de ce parti dans le champ a parfois surdéterminé le débat au sein de la gauche, au point d’en faire un argument pour disqualifier la démondialisation.

Que propose Arnaud Montebourg ? Dans ses écrits et déclarations, il ne traite que de l’aspect économique du problème. Le compte-rendu du débat à la fête de l’Humanité auquel il a participé présente sa conception ainsi : « La démondialisation est un projet qui a pour objectif de rapprocher le lieu de consommation du lieu de production, d’obliger l’économie à respecter les modes de vie, les protections sociales, les choix fiscaux, donc les choix souverains des peuples. Il s’agit d’organiser la régionalisation de l’économie mondiale à travers des accords bilatéraux. La démondialisation a déjà commencé avec la remontée exponentielle des coûts de transport et avec le fait que des nations émergées comme le Brésil ont des stratégies protectionnistes assumées, comme d’ailleurs, depuis longtemps, les grandes nations exportatrices. L’Union européenne, elle, a renoncé à se défendre dans les échanges mondiaux ». Dans son livre[14], il décrit la mondialisation comme « un système qui a méthodiquement organisé la mise en concurrence mondiale, sans limite, sans scrupule, sans filet, sans foi ni aucune loi, des salariés, des entrepreneurs, des agriculteurs […] ». Reprenant l’approche de Walden Bello et des mouvements nord-américains contre la mondialisation, qui définissent celle-ci systématiquement comme une globalisation dirigée par les entreprises (corporate-led globalization), il précise que « L’erreur fatale, c’est qu’à la place des États souverains, on a installé des entreprises capables d’être plus fortes qu’eux, de les faire chanter, et d’obtenir ce qu’elles veulent pour elles-mêmes et ceux qui les possèdent, au détriment des peuples ». Enfin, élément essentiel de son approche, « la faute du libre-échange a ainsi ouvert le tombeau de la politique, la mort lente du droit pour les peuples de choisir librement leur fiscalité, leur droit du travail, leur niveau de salaires ». Contrairement à d’autres, Montebourg ne met pas l’euro en cause, encore moins l’UE. Il préconise à ce niveau de « poser des conditions sanitaires, environnementales et sociales à l’importation des produits », en faisant respecter les normes de l’OIT, et plus généralement celles (réchauffement climatique, biodiversité, protection des consommateurs, etc.) que l’UE s’impose à elle-même. Une démondialisation « verte » par conséquent, les accords commerciaux devant inclure des conditionnalités sociales et environnementales. Comme le livre est aussi un programme politique, il se termine par 17 propositions dont la trame principale est constituée par celle d’accords bilatéraux entre l’UE et ses partenaires commerciaux, sur la base de la réciprocité et des conditionnalités évoquées ci-dessus, et, pour tenir compte de la difficulté d’obtenir un accord au niveau européen, par l’idée « d’adopter [sur certains sujets] une loi nationale en France, en attendant que cette loi le soit en Europe ».

L’approche de Jacques Sapir, dont le livre, rappelons-le, est paru à peu près au même moment (avril 2011) est différente, étant celle d’un chercheur et d’un spécialiste de l’économie. Il distingue la globalisation marchande, par quoi « la mondialisation a commencé », et la globalisation financière, qui « est arrivée à son point le plus extrême » et rend l’expansion de la « mondialisation » insoutenable. S’agissant de la première, qui a conduit à un phénomène général de « marchandisation » des biens et des services, Sapir conteste chiffres à l’appui ce qui est présenté par les libéraux et leurs soutiens comme son avantage principal : le libre-échange et la globalisation n’ont pas induit depuis 1980 la forte croissance attendue. L’impact sur les pays les plus pauvres a été négatif (ce qui, soit dit en passant, va dans le sens de Walden Bello et explique la résistance croissante de ces pays qui a conduit à l’échec du cycle de Doha de l’OMC, quoi qu’en dise Pascal Lamy). Et surtout, ce qui est important pour la suite du propos, les seuls cas où on peut déceler une concomitance entre globalisation et développement sont ceux des pays où il y a eu mise en œuvre de « puissantes politiques nationales ». Ce qui fait très logiquement dire à Sapir que « dans un monde de plus en plus déréglementé, ces politiques [nationales] s’avèrent indispensables ». À quoi sert alors la globalisation marchande ? Pour Sapir, loin d’être bénéfique pour les pays pauvres (thèse de l’OMC), elle a permis à la fois « la croissance des firmes » et la « contre-révolution sociale que l’on a connue, dans tous les pays, à un degré ou un autre, depuis les années 1970 ».

Pour enrayer les dégâts de la globalisation financière, Sapir se prononce pour un « Nouveau Bretton Woods » et pour la reprise de nombreuses idées de Keynes (dont celle de « pénaliser les déficits mais aussi les excédents » des balances de paiement). Pour lui, Keynes était un « partisan de la coopération internationale », mais aussi un « adversaire des mécanismes supranationaux qui privent les gouvernements de leur souveraineté ». Cette préoccupation est omniprésente chez Sapir qui rappelle par exemple que selon lui « l’échec du FMI lors de la précédente crise [la crise asiatique] (1997-1999) a redonné une vitalité importante aux politiques nationales » dans les pays concernés. Il reconnaît cependant que cela a conduit ces pays, et notamment la Chine,  à opter pour des « stratégies d’exportation tout en comprimant violemment leur consommation intérieure ». Et donc aux excédents budgétaires et à l’émergence des fonds souverains, qui constituent aujourd’hui une partie du problème.

Sapir est bien entendu amené dans ce cadre à se poser la question de l’euro. Pour lui, l’euro n’aurait pu avoir la force politique du dollar qu’à la condition de constituer une « Europe-puissance » et de mettre fin aux « divergences des logiques économiques des pays qui appartiennent à la zone euro ». Mais, se distinguant en cela d’autres partisans de la démondialisation, s’il est opposé à la monnaie unique dans les conditions dans lesquelles elle a été créée, il est favorable à une monnaie commune dans l’UE, ce qui était d’ailleurs la position d’économistes comme Philippe Herzog au moment de la création de l’Union monétaire.

Enfin, pour Sapir, la globalisation financière « atteint elle aussi aujourd’hui ses limites ». Ce qui, compte tenu du lien étroit entre globalisation marchande et globalisation financière, l’amène à conclure que « la déglobalisation s’avère tout à la fois une réalité objective et un projet. La déglobalisation est en marche comme on peut le constater avec l’enlisement des négociations du cycle de Doha à l’OMC, le refus de la Chine d’assumer les responsabilités monétaires que l’on veut lui faire porter, et plus généralement avec le retour massif des États sur le devant de la scène depuis la fin de 2007 ».

On a vu plus haut les réactions à la démondialisation à travers quelques médias. Sans méconnaître l’impact possible des livres de Jacques Sapir, il est cependant probable qu’elles étaient dues bien davantage aux positions exprimées par Arnaud Montebourg, homme public engagé de surcroît dans une compétition électorale fortement médiatisée. Dans les cercles plus restreints de l’altermondialisme, c’est la tribune de 9 membres du Conseil scientifique d’Attac publiée le 6 juin 2011 dans Médiapart sous le titre La démondialisation, un concept superficiel et simpliste qui a nourri le débat[15]. Les signataires s’inquiètent de la confusion possible avec les thèses du Front national et rappellent à juste titre que l’idée selon laquelle le FN poserait les bonnes questions est absurde. Ce qui est évidemment prendre l’effet pour la cause et faire fi du fait que ce débat est déjà ancien au sein même des mouvements anti- et altermondialiste.

Ils veulent eux aussi « réduire les flux de marchandises et de capitaux et relocaliser les systèmes productifs ». Mais ils insistent sur le fait que, dans d’autres domaines, il faut « plus de coopération européenne et mondiale » (écosystèmes, gestion des ressources rares et des biens communs). Leur conclusion sur ce point : « ce n’est pas la mondialisation que nous rejetons, mais la mondialisation néolibérale et capitaliste, telle qu’elle est organisée par les intérêts des firmes multinationales, les « marchés » et les grandes puissances ».

On a ici un point clé (et ancien) du débat, que traduit bien le passage, en France, de l’antimondialisme à l’altermondialisme. Ce que Frédéric Lordon, dans une longue réaction à ce texte publiée sur son blog[16], formule ainsi :

« Il y a alors deux définitions possibles de la mondialisation :

  • Par les externalités : la mondialisation désigne un état du monde où les externalités ont atteint de telles portées et de telles intensités qu’elles rendent nécessaire des formes de gestion supranationales. Le dérèglement climatique est une externalité mondiale et seule une coordination mondiale en viendra à bout. Le problème nucléaire est à externalités manifestes […] Et l’on pourrait parler des problèmes migratoires, de l’eau, des droits sur les médicaments, etc. Ce monde-là ne peut plus marcher sur des bases exclusivement nationales, il a en effet mondialisé certains de ses problèmes.
  • Par la libéralisation des marchés : sous cette autre définition, la mondialisation est à entendre comme le processus de déréglementation du plus grand nombre de marchés possibles sur la base internationale de plus grande extension possible. Sous ce rapport, il n’y a aucune différence à faire entre « mondialisation » et « mondialisation néolibérale ». « Mondialisation néolibérale » n’est qu’un pléonasme et les signataires qui disent vouloir de la première mais pas de la deuxième vont avoir du mal à déplier des différences inexistantes. Entendent-ils qu’ils veulent bien la mondialisation-externalités mais pas la mondialisation-libéralisation ? On le leur accordera sans difficulté, mais la première est politique et la deuxième économique, et il ne fallait pas beaucoup d’esprit de charité intellectuelle pour comprendre que le discours de gauche de la démondialisation s’en prend à la seconde, la mondialisation économique, la seule qu’il y ait à combattre vraiment car elle, elle a produit ses « solutions »… quand la première n’a posé que ses questions. »

Comme d’autres textes, celui des membres du CS d’Attac fait naturellement le lien avec la question de l’euro et de l’Europe. Là encore, il est difficile de voir ce qui le distingue du « discours de gauche de la démondialisation ». Pour les signataires, il faut en effet « commencer par le commencement : s’attaquer au pouvoir du capital en restreignant sa liberté de mouvement, refonder la fiscalité, les services publics, la protection sociale, le travail décent ; s’attaquer au productivisme et à ses variantes […] Il sera alors nécessaire, pour le ou les gouvernements voulant rompre avec le néolibéralisme, de briser le carcan des traités européens, au besoin en menaçant de faire voler en éclats cet euro-là, de manière concertée avec d’autres peuples et mouvements sociaux ». Ce qui ne diffère pas vraiment de ce qui est dit par les partisans (de gauche) de la démondialisation, et va même plus loin sur certains points, comme la résistance active suggérée pour s’opposer à cet « euro-là ». Avec cependant un silence, qui est un marqueur important dans ce débat : Comment faire concrètement pour réduire les flux de marchandises et de capitaux? Que penser des « protections » proposées par Arnaud Montebourg, qu’il s’agisse de taxes de diverses natures à l’entrée dans l’UE ou de « protections non-tarifaires », comme on dirait à l’OMC (normes sociales, environnementales, etc.)

Reste finalement le soupçon du « repli national » à l’égard de la démondialisation. À la lecture des textes des partisans de gauche de celle-ci, elle me paraît relever davantage du procès d’intention que de l’examen des propositions. Mais c’est un point à discuter !

3)   Une conclusion provisoire (et bien entendu à discuter)

L’irruption soudaine du débat sur la démondialisation a pu surprendre. Et cela d’autant plus que, par exemple, les signataires du texte des membres du Conseil scientifique d’Attac ne pouvaient pas ignorer l’existence du livre de Walden Bello (même s’il n’a pas été traduit en français avant cette année) et sans doute encore moins le fait que Frédéric Lordon, qui fait partie du même Conseil scientifique, avait publié plus d’un an auparavant un article dans Le Monde diplomatique intitulé Et si on commençait la démondialisation financière ? L’Humanité du 18 juillet 2010 avait d’ailleurs évoqué cet article et son titre à propos d’un débat qui a eu lieu à la Fête de l’Huma suivante en septembre 2010.

Plusieurs explications peuvent être tentées. Pour la gauche antilibérale et singulièrement sa composante altermondialiste, il y avait en quelque sorte dans le choix du mot démondialisation transgression d’un interdit qui renvoie au choix du terme altermondialisme : mettre en cause la mondialisation en tant que telle. On peut aussi penser à une réaction de type « patrimonial » : la crainte de voir le mouvement altermondialiste dépossédé de son rôle moteur dans le champ de la réflexion et de la proposition sur l’ordre économique mondial.

Le fait est que plusieurs débats ayant ensuite rassemblé des personnes « des deux bords » (à la Fête de l’Humanité puis dans une réunion organisée par Attac et la Fondation Copernic le 19 novembre) ont fait apparaître davantage de convergences que de divergences dès lors qu’il s’agissait de proposer des mesures concrètes pour « résister » aux dégâts de la mondialisation (avec adjectif ou non!). Et, plus particulièrement, il n’a plus jamais été question de parler de simplisme ou de risque de confusion avec l’extrême-droite.

Quels sont les points d’accord ?

D’abord bien sûr, le fait que la mondialisation telle qu’elle fonctionne actuellement mène à la catastrophe pour les peuples et les salariés. Il en est de même de l’UE, surtout après l’imposition du Traité de Lisbonne, au mépris des refus exprimés à travers les référendums, et l’adoption des récents accords et traités. Et cela au-delà (ou en deçà ?) des opinions qui peuvent diverger sur l’euro ou tout au moins sur son avenir.

Sur cette base, il y a accord pour au niveau mondial casser l’emprise des marchés financiers, réduire les flux de marchandises et de capitaux et relocaliser les systèmes productifs, pour stopper la concurrence entre travailleurs et paysans du monde, valoriser la diversité des savoirs et des pratiques sociales, nourrir les populations et assurer la souveraineté alimentaire, pour réduire les émissions de CO2, diminuer la pression sur les ressources naturelles et leur pillage, pour retrouver des formes de démocratie proche des citoyens. Sur le mode positif, il y a accord aussi pour sauvegarder les écosystèmes, gérer et répartir en dehors des marchés les biens communs (eau, terre, énergie, alimentation, savoirs, techniques, médicaments…), appliquer partout les conventions de l’Organisation internationale du travail…

Ce qui suppose bien sûr de mettre un frein aux mécanismes qui caractérisent la mondialisation dans sa forme actuelle, que l’on nomme cela démondialisation ou non. Cette liste est évidemment à compléter par le débat mais elle traduit de multiples façons le souci de voir le politique reprendre le pas sur l’économique, les gouvernements et les assemblées élues sur les « marchés ».

Pour la suite de cette réunion, voici une liste (toujours non exhaustive) de quelques questions supplémentaires à mettre en débat :

  • quid de la « souveraineté », au moment où tout montre que le libéralisme n’a pas réussi, comme il a pu le croire un moment, à tarir l’aspiration des peuples maîtriser leur destin ?
  • à quel niveau les régulations, voire les interdictions, proposées seront-elles les plus efficaces ? Même pour les questions économiques (cela va de soi pour l’environnement, le climat, etc. mais aussi les droits de l’Homme), personne ne soutient que les nations actuelles sont à tout jamais les seuls espaces pertinents. L’accusation de repli national ne peut donc viser aucune des personnes ou des courants évoqués ici. Cela n’épuise cependant pas le sujet. Comment passer d’un espace à l’autre (national, régional, mondial), en respectant la revendication de souveraineté des peuples.
  • Et la question-mère, plusieurs évoquées dans ce texte : mondialiser autrement ou démondialiser. Ce qui renvoie à des questions qui nous sont familières : quelle est la nature de la crise ou, ce qui revient au même, que dire du capitalisme aujourd’hui et, par conséquent, de la mondialisation ?

 

Louis Weber

22 mars 2012



[1] Un chapitre de son livre programme, Des idées et des rêves, repris ensuite dans un livre, Votez pour la démondialisation, préfacé par Emmanuel Todd et publié en mai 2011.
[2] B.Cassen, « Et maintenant… démondialiser pour institutionnaliser », Manières de voir n°32, novembre 1996.
[3] W.Bello, Deglobalization. Ideas for a New World Economy, 2002. Publié en français sous le titre : La démondialisation. Idées pour une nouvelle économie mondiale, Le Serpent à plumes, 2011.
[4] Expert en la matière, B. Cassen situe l’origine du mot dans « écoles de gestion des grandes universités américains ».
[5] J.Sapir, La démondialisation, éditions du Seuil, avril 2011.
[6] http://blog.mondediplo.net/2011-06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation
[7] La démondialisation, op.cit.
[8] B.Cassen, art.cit.
[9] René Passet, Éloge du mondialisme par un « anti » présumé, Fayard, 2001
[11] L’Humanité, 11 décembre 2011.
[12] L’Humanité, 26 octobre 2011.
[13] Ludovic Lamant, « Démondialisation : le mode d’emploi d’un concept flou mais à succès », Médiapart.fr, 9 mai 2011.
[14] Votez pour la démondialisation, op.cit.
[15] Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et Aurélie Trouvé, « La démondialisation, un concept superficiel et simpliste », Médiapart.fr, 6 juin 2011, http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/060611/la-demondialisation-un-concept-superficiel-et-s

Une réponse à “A propos de la démondialisation…”

  1. Sapir dit :

    Très bon papier, rendant compte des débats.

    Il n’en reste pas moins que le débat sur la souveraineté est central. En fait, c’est lui qui donne sens à la contestation de la mondialisation ou de la globalisation. La souveraineté est le concept central à partir duquel on peut penser tant l’autorité que la démocratie. La défense de la souveraineté passe par celle des espaces politiques historiquement construits dans lesquels elle s’exprime, et donc de l’État-Nation.

    La fortune actuel du « patriotisme économique » (repris par une majorité de candidats à l’élection présidentielle) montre bien que cette question, loin d’être passée au second plan est toujours de pleine actualité.

    Jacques Sapir