A propos de la démondialisation…

Par Mis en ligne le 03 avril 2012

Texte in­tro­ductif de Louis Weber à la demie-journée d’étude : Que ré­vèle le débat sur la « Dé-mondialisation » ? du 23 avril 

A. Quelques re­marques préliminaires :

1Les ori­gines

Le débat sur la dé­mon­dia­li­sa­tion est venu sur le de­vant de la scène à tra­vers les prises de po­si­tion d’Arnaud Mon­te­bourg dans le cadre des dé­bats in­ternes au parti so­cia­liste et plus pré­ci­sé­ment de la cam­pagne pour les pri­maires en vue de dé­si­gner le can­didat de ce parti à l’élection pré­si­den­tielle de 2012[1].

Le re­lais po­li­tique a donc fait connaître à un large pu­blic une ques­tion dé­battue jusque-là prin­ci­pa­le­ment par les éco­no­mistes et au sein des cercles plus res­treints du mou­ve­ment altermondialiste.

La ques­tion n’était en effet pas nou­velle. Le mot dé­mon­dia­li­sa­tion lui-même est ap­paru près de 15 ans plus tôt sous la plume de Ber­nard Cassen, dans un ar­ticle de Ma­nière de voir pré­ci­sé­ment in­ti­tulé Et main­te­nant… dé­mon­dia­liser pour in­ter­na­tio­na­liser[2]. Au plan in­ter­na­tional, Walden Bello, un des prin­ci­paux ani­ma­teurs des fo­rums so­ciaux mon­diaux et no­tam­ment des di­vers ré­seaux consti­tués pour com­battre l’Organisation mon­diale du com­merce, pu­bliait dès 2002 Deglobalization[3], un livre enfin tra­duit en fran­çais, au­quel se ré­fère d’ailleurs Ar­naud Montebourg.

L’objectif de ces textes était, au moins en partie, de faire pièce aux chantres de la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale. Parmi ceux-là fi­gu­raient en bonne place les di­vers gou­ver­ne­ments, les au­to­rités eu­ro­péennes et plus gé­né­ra­le­ment les porte-parole et sou­tiens des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, au pre­mier rang des­quelles l’OMC. En France, plu­sieurs livres ont été écrits à la gloire de la mon­dia­li­sa­tion. On rap­pel­lera seule­ment La mon­dia­li­sa­tion heu­reuse d’Alain Minc (1996), parce que l’auteur continue im­per­tur­ba­ble­ment à sou­tenir ce point de vue et parce que le titre même du livre est de­venu un concept pour cri­ti­quer la mon­dia­li­sa­tion sur le mode de la dé­ri­sion. Rien d’étonnant donc à ce que, jusqu’à une date ré­cente, cette pensée par ailleurs auto-proclamée la seule à être « mo­derne », ait été en po­si­tion hé­gé­mo­nique, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les mé­dias do­mi­nants, chez la plu­part de leurs jour­na­listes et, par consé­quent, des « ex­perts » in­vités à dé­battre de la ques­tion. Pen­dant toute une pé­riode, le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste a été assez seul pour dé­fendre un point de vue dif­fé­rent. On peut d’ailleurs penser que cela ex­plique en partie son succès.

2) Ques­tions de vocabulaire

Le mot anglo-américain « glo­ba­li­za­tion »[4] a été tra­duit en fran­çais par « mon­dia­li­sa­tion ». Ce glis­se­ment n’a été le cas ni en es­pa­gnol (où on dit glo­ba­li­sa­ción), ni en al­le­mand (avec Glo­ba­li­sie­rung), pour nous en tenir à deux pays proches. Il en va évi­dem­ment de même avec la dé-mondialisation, cor­res­pon­dant à l’anglais de­glo­ba­li­za­tion, et aux termes dé­rivés dans les autres langues. Il existe aussi des ver­sions in­ter­mé­diaires. Jacques Sapir, par exemple, in­ti­tule bien son livre paru en avril 2011 La démondialisation[5]. Mais cela semble être un choix guidé par la for­tune nais­sante du terme plutôt que par le contenu, l’auteur par­lant presque sys­té­ma­ti­que­ment de glo­ba­li­sa­tion dans le livre lui-même. La dé­marche a été sen­si­ble­ment la même pour le tra­duc­teur du livre de Walden Bello. En effet, si le titre choisi est là aussi La dé­mon­dia­li­sa­tion, on parle plutôt de glo­ba­li­sa­tion et même de « projet glo­ba­liste » dans le corps du texte.

Fré­déric Lordon écarte ce­pen­dant « les contor­sions sé­man­tiques qui tentent de re­pérer d’abyssales dif­fé­rences entre « mon­dia­li­sa­tion » et « glo­ba­li­sa­tion » pour en tirer d’improbables so­lu­tions de rat­tra­page. Ce deuxième terme ne veut rien dire, en tout cas rien dire d’autre que « mon­dia­li­sa­tion » elle-même, dont il est sim­ple­ment la dé­no­mi­na­tion anglo-saxonne (glo­ba­li­za­tion)[6] » Jacques Sapir est plus nuancé. Il parle de « cette glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique, que l’on ap­pelle en France mon­dia­li­sa­tion, même si ce terme a une si­gni­fi­ca­tion plus large ». Plus loin, il consi­dère que « la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé par la glo­ba­li­sa­tion marchande[7] », et l’englobe par conséquent.

Comme dans d’autres do­maines, la façon de nommer les choses est évi­dem­ment im­por­tante, les mots pou­vant en effet en­trer en ré­so­nance de façon spé­ci­fique avec les ex­pé­riences in­di­vi­duelles ou col­lec­tives de celles et ceux qui les uti­lisent. S’il y a donc par dé­fi­ni­tion équi­va­lence entre glo­ba­li­sa­tion et mon­dia­li­sa­tion, puisque le se­cond a été choisi en France pour tra­duire le pre­mier de l’anglais, on ne peut écarter l’idée que ces mots peuvent être com­pris de façon lé­gè­re­ment dif­fé­rente selon le contexte et l’histoire de chaque pays. Et ceci à l’insu du pre­mier tra­duc­teur, très pro­ba­ble­ment mû da­van­tage par le souci d’éviter un an­gli­cisme que par la vo­lonté de nommer une réa­lité dif­fé­rente de la « glo­ba­li­za­tion ». Ber­nard Cassen n’a ce­pen­dant pas tort quand il fait re­mar­quer dans son texte de 1996 que le terme de « mon­dia­li­sa­tion » peut être com­pris dans un sens proche de celui d’« in­ter­na­tio­na­li­sa­tion », avec ce que ce der­nier vé­hi­cule de po­sitif en fran­çais, où celle-ci ap­pa­raît his­to­ri­que­ment comme « une étape na­tu­relle entre le sen­ti­ment na­tional et la conscience que l’humanité et la terre sont unes »[8]. Rien de tel avec le terme de glo­ba­li­sa­tion qui, plutôt qu’un mou­ve­ment venu du bas, évoque un pro­cessus ten­dant à tout faire ren­trer dans le même moule, à partir du haut. Si l’on suit cette in­ter­pré­ta­tion, on peut dire qu’il est donc cultu­rel­le­ment plus dif­fi­cile à un-e Français-e de contester la mon­dia­li­sa­tion que pour un-e Américain-e ou Canadien-ne de s’opposer à la glo­ba­li­za­tion. Pour nommer cette op­po­si­tion, le vo­ca­bu­laire contribue là en­core à éclairer le débat : après quelques hé­si­ta­tions le mou­ve­ment sus­cité en France contre les consé­quences de la « mon­dia­li­sa­tion » est très ra­pi­de­ment passé de l’antimondialisme en­core do­mi­nant à Seattle en 1999 et au pre­mier Forum so­cial mon­dial en 2001 à l’al­ter­mon­dia­lisme, c’est-à-dire, au-delà du mot, de la simple contes­ta­tion de l’ordre éco­no­mique mon­dial en construc­tion à la re­ven­di­ca­tion d’une mon­dia­li­sa­tion obéis­sant à d’autres règles, par consé­quent dif­fé­rente dans ses ob­jec­tifs et ses mo­da­lités de la « mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». Ce qui re­ve­nait en un sens à consi­dérer que la « mon­dia­li­sa­tion » pou­vait être « heu­reuse » à condi­tion d’en changer les règles. Ce que René Passet, à l’époque pré­sident du Conseil scien­ti­fique d’ATTAC a d’ailleurs ac­com­pagné théo­ri­que­ment en pu­bliant Éloge du mon­dia­lisme par un « anti » pré­sumé en 2001[9]. Ce qui est in­té­res­sant là aussi, c’est que le terme al­ter­mon­dia­lisme et ses équi­va­lents (par exemple al­ter­glo­ba­lism) ne sont guère uti­lisés dans les autres langues. En consul­tant les sites d’une or­ga­ni­sa­tion comme Pu­blic Ci­tizen, qui a été à l’origine avec d’autres des grands mou­ve­ments de contes­ta­tion de l’OMC, de l’AGCS ou des ac­cords de libre-échange en Amé­rique du Nord, on ne trouve ja­mais, sauf er­reur, une no­tion voi­sine de l’altermondialisme, alors que le mot anti-globalization re­vient très sou­vent. À propos des mou­ve­ments plus ré­cents, on peut constater que sur le blog de l’historien amé­ri­cain Mi­chael C. Behrent sur le site d’Alternatives éco­no­miques « Oc­cupy Wall Street has af­fi­ni­ties with the anti–glo­ba­li­za­tion mo­ve­ment… » est tra­duit par « Oc­cupy Wall Street se re­con­nait […] dans le mou­ve­ment altermondialiste…»[10]. Ce qui ne pose pas de pro­blème si on admet que l’anti-globalization amé­ri­caine est la même chose que l’al­ter­mon­dia­lisme fran­çais. En fait, on sait bien que ce n’est pas la même chose en tous points.

Il ne s’agit donc pas seule­ment de mots qui se­raient in­ter­chan­geables. On peut y voir aussi la trace de fac­teurs ex­té­rieurs à la thé­ma­tique de la mon­dia­li­sa­tion. Au dé­part, la vo­lonté de se dé­mar­quer du Front na­tional a cer­tai­ne­ment joué, au point que le Forum so­cial eu­ro­péen de St-Denis en 2003  a consacré un ate­lier à la ques­tion. Cette pré­oc­cu­pa­tion, elle aussi pro­pre­ment fran­çaise, existe tou­jours, comme on le verra plus loin à propos du débat sur dé­mon­dia­li­sa­tion. Plus pro­fon­dé­ment, on peut y voir aussi l’effet d’une cer­taine pensée do­mi­nante à gauche fai­sant de la ré­sis­tance, et même de la simple ré­ti­cence, à l’ouverture sur le monde, y com­pris de l’ouverture sur le marché mon­dial, un ar­chaïsme dont, à gauche, le Parti com­mu­niste et la « vieille gauche », et leurs re­lais syn­di­caux, étaient censés être les dé­po­si­taires. Ce qui a peut-être été source d’un sa­lu­taire re­nou­vel­le­ment de la pensée dans ces or­ga­ni­sa­tions mais qui a aussi dé­placé le débat stra­té­gique vers les formes et les mo­da­lités de la mon­dia­li­sa­tion, en né­gli­geant un peu le fait que la mon­dia­li­sa­tion réelle était aussi un des modes (ma­jeur !) d’existence du ca­pi­ta­lisme après la pa­ren­thèse key­né­sienne. Le même « in­terdit de cri­ti­quer » sous peine d’être re­jeté dans les té­nèbres de l’archaïsme po­li­tique a long­temps joué à propos de l’Europe.

B. Quelques re­pères pour et sur le débat

Pour pré­parer ce do­cu­ment sans pré­ten­tion, je n’ai évi­dem­ment pas lu (ou relu) la to­ta­lité des textes pou­vant avoir quelque per­ti­nence par rap­port au sujet traité. Les do­cu­ments que je vais citer sont donc avant tout des points de re­père, choisis parmi ceux que j’ai trouvés les plus si­gni­fi­ca­tifs. Mais ce choix et les la­cunes qu’il im­plique peuvent évi­dem­ment être contestés, ce qui per­mettra d’ailleurs d’enrichir cette présentation.

Comme déjà dit plus haut, il fau­drait pour bien faire, ar­ti­culer une his­toire (re­la­ti­ve­ment) longue du débat au­tour de la mon­dia­li­sa­tion et de ce qu’on n’appelait pas en­core la dé­mon­dia­li­sa­tion, avec des coups de pro­jec­teur sur les dé­ve­lop­pe­ments plus récents.

1Un débat (déjà) dépassé ?

En fait, la phase aiguë de ce débat est peut-être der­rière nous, à sup­poser d’ailleurs que la ques­tion ait ja­mais eu un im­pact réel sur le débat d’idées dans le pays, ailleurs que dans des cercles fi­na­le­ment assez ré­duits. On peut la si­tuer dans le temps entre la « conver­sion » pu­blique d’Arnaud Mon­te­bourg à la dé­mon­dia­li­sa­tion en mai-juin 2011, dans le cadre d’ailleurs d’un débat pré-électoral au sein du Parti so­cia­liste, et l’automne de la même année. Une lec­ture ra­pide des ar­ticles consa­crés à la dé­mon­dia­li­sa­tion par deux quo­ti­diens, Le Monde et l’Humanité, permet de l’illustrer. Par exemple, Le Monde a pu­blié entre le 3 mai et la mi-octobre 21 ar­ticles avec le mot dé­mon­dia­li­sa­tion dans le titre. Il n’y en a pas eu de­puis. Après une pré­sen­ta­tion ra­pide du pro­gramme éco­no­mique d’Arnaud Mon­te­bourg le 3 mai, ce sont d’abord des ar­ticles très cri­tiques qui se suc­cèdent. Ainsi Ab­surde dé­mon­dia­li­sa­tion de Zaki Laïdi, qui réussit le tour de force clas­sique chez les « ex­perts » de re­con­naître « l’exceptionnelle im­po­pu­la­rité au­près de l’opinion pu­blique fran­çaise de l’ouverture des mar­chés », non seule­ment en France mais aussi aux États-Unis, tout en consi­dé­rant que l’opinion pu­blique a tort et que, coup de pied de l’âne, « La dé­mon­dia­li­sa­tion, c’est la thèse de la pré­fé­rence na­tio­nale ap­pli­quée à l’économie ». Ce qui met par une simple phrase les par­ti­sans de la dé­mon­dia­li­sa­tion dans l’orbite idéo­lo­gique Front na­tional. Une large place est aussi donnée à Pascal Lamy, dir­ce­teur gé­néral de l’OMC (et membre re­ven­diqué du Parti so­cia­liste), pour qui « La dé­mon­dia­li­sa­tion est un concept ré­ac­tion­naire », seule la ré­gu­la­tion pou­vant pro­téger des excès des mar­chés. Suivent une série d’articles qu’on peut consi­dérer comme s’inscrivant dans la cam­pagne in­terne du PS avant le 1er tour (no­tam­ment Ma­nuel Valls, pour qui la dé­mon­dia­li­sa­tion est un « concept rin­gard »). Quelques au­teurs dé­fendent en re­vanche la dé­mon­dia­li­sa­tion, no­tam­ment Aqui­lino Mo­relle, le di­rec­teur de ca­binet de Mon­te­bourg, de­venu plume de Fran­çois Hol­lande après la pri­maire, qui ne se fait pas faute de rap­peler que « Ce sont des so­cia­listes qui ont im­posé le dogme de la so­ciété de marché » et de constater que la « dé­mon­dia­li­sa­tion est au cœur de la pri­maire de la gauche et sera au centre de la pro­chaine élec­tion présidentielle ».

Dans L’Humanité, la ques­tion a été abordée début juin 2011 à tra­vers une pré­sen­ta­tion, de to­na­lité plutôt né­ga­tive d’ailleurs, du par­cours d’Arnaud Mon­te­bourg. « Ar­naud Mon­te­bourg re­prend ainsi l’idée dé­ve­loppée par le so­cio­logue al­ter­mon­dia­liste phi­lippin, Walden Bello, de « dé­mon­dia­li­sa­tion » », ce qui se­rait sa ma­nière à lui de « tenter de se dé­mar­quer po­li­ti­que­ment, dans le cadre de la pri­maire so­cia­liste » et de « construire sa propre voie ». Un pre­mier débat dans le journal le 16 juin fait la part belle à la cri­tique de la dé­mon­dia­li­sa­tion, no­tam­ment à tra­vers un ar­ticle de Jean-Pierre Du­bois, pour qui « « Dé­mon­dia­liser » n’a pas de sens. Re­fonder la mon­dia­li­sa­tion, sur la base de l’égalité et des so­li­da­rités du local à l’international, en a un, qui est assez « ré­vo­lu­tion­naire » » En­suite, la pré­sence d’articles sur le sujet s’est pro­longée plus long­temps que dans Le Monde, avec en point d’orgue les dé­bats or­ga­nisés à la Fête de l’Humanité à la mi-septembre. La ré­dac­tion du journal in­ti­tule le compte-rendu de ce débat « Mon­dia­liser au­tre­ment ou dé­mon­dia­liser ? », ce qui est très exac­te­ment la ques­tion es­sen­tielle pour la gauche. On peut noter que ce débat a réuni le spectre en­tier des opi­nions sur le sujet, avec André Chas­saigne, Jean-Marie Har­ribey, Ar­naud Mon­te­bourg, Nasser-Guilani (de la CGT) et Jacques Ni­ko­noff. Ce qui est cer­tai­ne­ment une preuve d’ouverture d’esprit mais pas for­cé­ment le meilleur moyen de faire pro­gresser le débat ! En­suite, les points de vue semblent par­tagés dans le journal, entre Mau­rice Ul­rich, un des prin­ci­paux ré­dac­teurs du quo­ti­dien, qui parle de « l’idée un peu courte, il est vrai, de la dé­mon­dia­li­sa­tion »[11], Ro­land Weyl, qui af­firme que « La so­lu­tion n’est donc pas dans une dé­mon­dia­li­sa­tion, mais par le fait de com­pléter la mon­dia­li­sa­tion du pou­voir po­li­tique concerté des peuples par celle de leur pou­voir éco­no­mique, dans leur co­opé­ra­tion mon­diale pour la ges­tion de leurs in­té­rêts com­muns », tout en re­con­nais­sant qu’il s’agit là d’une utopie, Mi­chel Ro­galski, di­rec­teur de la revue Re­cherches in­ter­na­tio­nales qui écrit que « L’ampleur du tir de bar­rage op­posé au terme de dé­mon­dia­li­sa­tion donne la juste me­sure de son côté in­sup­por­table pour tous ceux qui avaient vanté de­puis des dé­cen­nies la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse, alors même que les faits ac­cu­mu­laient jour après jour les symp­tômes de son échec. Pour­tant, quelques ques­tions cen­trales émergent avec force de ce débat dont on vou­drait étouffer la ri­chesse »[12], ou Paul Boc­cara, qui selon une re­cen­sion de son der­nier livre, consi­dère que « se pose ainsi, pour le mou­ve­ment pro­gres­siste, la ques­tion d’une autre mon­dia­li­sa­tion plutôt que d’une « démondialisation » ».

À y re­garder de plus près, mais c’est à do­cu­menter de façon plus pré­cise, on a l’impression que les pints de vue ou­verts sur la ques­tion de la dé­mon­dia­li­sa­tion prennent de plus en plus de place au cours du temps, signe peut-être d’une meilleure prise en compte de la po­pu­la­rité du concept mais aussi du mû­ris­se­ment de la ré­flexion au sein du Front de gauche.

2)   Les prin­ci­pales positions

Au stade ac­tuel, c’est le plu­riel qui s’impose, non pas seule­ment parce qu’il y au­rait des pour et des contre mais parce les pro­po­si­tions sont loin d’être les mêmes chez celles et ceux qui se ré­clament de la dé­mon­dia­li­sa­tion (ou qui la contestent). « La dé­mon­dia­li­sa­tion n’est pas en­core une stra­tégie. C’est un concept mal­léable. Et tout le monde ne le dé­finit pas de la même façon en fonc­tion de ses propres in­té­rêts », pour re­prendre le propos prêté par Mé­dia­part à Jacques Sapir qui ve­nait de pu­blier « un vi­ru­lent plai­doyer » pour la dé­mon­dia­li­sa­tion avec son livre éponyme[13].

On lais­sera de côté ici le Front na­tional, qui a très ra­pi­de­ment tenté une OPA sur le concept pour nourrir la xé­no­phobie qui constitue son fonds de com­merce ha­bi­tuel. Mais on no­tera tout de même que la pré­sence de ce parti dans le champ a par­fois sur­dé­ter­miné le débat au sein de la gauche, au point d’en faire un ar­gu­ment pour dis­qua­li­fier la démondialisation.

Que pro­pose Ar­naud Mon­te­bourg ? Dans ses écrits et dé­cla­ra­tions, il ne traite que de l’aspect éco­no­mique du pro­blème. Le compte-rendu du débat à la fête de l’Humanité au­quel il a par­ti­cipé pré­sente sa concep­tion ainsi : « La dé­mon­dia­li­sa­tion est un projet qui a pour ob­jectif de rap­pro­cher le lieu de consom­ma­tion du lieu de pro­duc­tion, d’obliger l’économie à res­pecter les modes de vie, les pro­tec­tions so­ciales, les choix fis­caux, donc les choix sou­ve­rains des peuples. Il s’agit d’organiser la ré­gio­na­li­sa­tion de l’économie mon­diale à tra­vers des ac­cords bi­la­té­raux. La dé­mon­dia­li­sa­tion a déjà com­mencé avec la re­montée ex­po­nen­tielle des coûts de trans­port et avec le fait que des na­tions émer­gées comme le Brésil ont des stra­té­gies pro­tec­tion­nistes as­su­mées, comme d’ailleurs, de­puis long­temps, les grandes na­tions ex­por­ta­trices. L’Union eu­ro­péenne, elle, a re­noncé à se dé­fendre dans les échanges mon­diaux ». Dans son livre[14], il dé­crit la mon­dia­li­sa­tion comme « un sys­tème qui a mé­tho­di­que­ment or­ga­nisé la mise en concur­rence mon­diale, sans li­mite, sans scru­pule, sans filet, sans foi ni au­cune loi, des sa­la­riés, des en­tre­pre­neurs, des agri­cul­teurs […] ». Re­pre­nant l’approche de Walden Bello et des mou­ve­ments nord-américains contre la mon­dia­li­sa­tion, qui dé­fi­nissent celle-ci sys­té­ma­ti­que­ment comme une glo­ba­li­sa­tion di­rigée par les en­tre­prises (corporate-led glo­ba­li­za­tion), il pré­cise que « L’erreur fa­tale, c’est qu’à la place des États sou­ve­rains, on a ins­tallé des en­tre­prises ca­pables d’être plus fortes qu’eux, de les faire chanter, et d’obtenir ce qu’elles veulent pour elles-mêmes et ceux qui les pos­sèdent, au dé­tri­ment des peuples ». Enfin, élé­ment es­sen­tiel de son ap­proche, « la faute du libre-échange a ainsi ou­vert le tom­beau de la po­li­tique, la mort lente du droit pour les peuples de choisir li­bre­ment leur fis­ca­lité, leur droit du tra­vail, leur ni­veau de sa­laires ». Contrai­re­ment à d’autres, Mon­te­bourg ne met pas l’euro en cause, en­core moins l’UE. Il pré­co­nise à ce ni­veau de « poser des condi­tions sa­ni­taires, en­vi­ron­ne­men­tales et so­ciales à l’importation des pro­duits », en fai­sant res­pecter les normes de l’OIT, et plus gé­né­ra­le­ment celles (ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, bio­di­ver­sité, pro­tec­tion des consom­ma­teurs, etc.) que l’UE s’impose à elle-même. Une dé­mon­dia­li­sa­tion « verte » par consé­quent, les ac­cords com­mer­ciaux de­vant in­clure des condi­tion­na­lités so­ciales et en­vi­ron­ne­men­tales. Comme le livre est aussi un pro­gramme po­li­tique, il se ter­mine par 17 pro­po­si­tions dont la trame prin­ci­pale est consti­tuée par celle d’accords bi­la­té­raux entre l’UE et ses par­te­naires com­mer­ciaux, sur la base de la ré­ci­pro­cité et des condi­tion­na­lités évo­quées ci-dessus, et, pour tenir compte de la dif­fi­culté d’obtenir un ac­cord au ni­veau eu­ro­péen, par l’idée « d’adopter [sur cer­tains su­jets] une loi na­tio­nale en France, en at­ten­dant que cette loi le soit en Europe ».

L’approche de Jacques Sapir, dont le livre, rappelons-le, est paru à peu près au même mo­ment (avril 2011) est dif­fé­rente, étant celle d’un cher­cheur et d’un spé­cia­liste de l’économie. Il dis­tingue la glo­ba­li­sa­tion mar­chande, par quoi « la mon­dia­li­sa­tion a com­mencé », et la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière, qui « est ar­rivée à son point le plus ex­trême » et rend l’expansion de la « mon­dia­li­sa­tion » in­sou­te­nable. S’agissant de la pre­mière, qui a conduit à un phé­no­mène gé­néral de « mar­chan­di­sa­tion » des biens et des ser­vices, Sapir conteste chiffres à l’appui ce qui est pré­senté par les li­bé­raux et leurs sou­tiens comme son avan­tage prin­cipal : le libre-échange et la glo­ba­li­sa­tion n’ont pas in­duit de­puis 1980 la forte crois­sance at­tendue. L’impact sur les pays les plus pauvres a été né­gatif (ce qui, soit dit en pas­sant, va dans le sens de Walden Bello et ex­plique la ré­sis­tance crois­sante de ces pays qui a conduit à l’échec du cycle de Doha de l’OMC, quoi qu’en dise Pascal Lamy). Et sur­tout, ce qui est im­por­tant pour la suite du propos, les seuls cas où on peut dé­celer une conco­mi­tance entre glo­ba­li­sa­tion et dé­ve­lop­pe­ment sont ceux des pays où il y a eu mise en œuvre de « puis­santes po­li­tiques na­tio­nales ». Ce qui fait très lo­gi­que­ment dire à Sapir que « dans un monde de plus en plus dé­ré­gle­menté, ces po­li­tiques [na­tio­nales] s’avèrent in­dis­pen­sables ». À quoi sert alors la glo­ba­li­sa­tion mar­chande ? Pour Sapir, loin d’être bé­né­fique pour les pays pauvres (thèse de l’OMC), elle a permis à la fois « la crois­sance des firmes » et la « contre-révolution so­ciale que l’on a connue, dans tous les pays, à un degré ou un autre, de­puis les an­nées 1970 ».

Pour en­rayer les dé­gâts de la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière, Sapir se pro­nonce pour un « Nou­veau Bretton Woods » et pour la re­prise de nom­breuses idées de Keynes (dont celle de « pé­na­liser les dé­fi­cits mais aussi les ex­cé­dents » des ba­lances de paie­ment). Pour lui, Keynes était un « par­tisan de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale », mais aussi un « ad­ver­saire des mé­ca­nismes su­pra­na­tio­naux qui privent les gou­ver­ne­ments de leur sou­ve­rai­neté ». Cette pré­oc­cu­pa­tion est om­ni­pré­sente chez Sapir qui rap­pelle par exemple que selon lui « l’échec du FMI lors de la pré­cé­dente crise [la crise asia­tique] (1997 – 1999) a re­donné une vi­ta­lité im­por­tante aux po­li­tiques na­tio­nales » dans les pays concernés. Il re­con­naît ce­pen­dant que cela a conduit ces pays, et no­tam­ment la Chine,  à opter pour des « stra­té­gies d’exportation tout en com­pri­mant vio­lem­ment leur consom­ma­tion in­té­rieure ». Et donc aux ex­cé­dents bud­gé­taires et à l’émergence des fonds sou­ve­rains, qui consti­tuent aujourd’hui une partie du problème.

Sapir est bien en­tendu amené dans ce cadre à se poser la ques­tion de l’euro. Pour lui, l’euro n’aurait pu avoir la force po­li­tique du dollar qu’à la condi­tion de consti­tuer une « Europe-puissance » et de mettre fin aux « di­ver­gences des lo­giques éco­no­miques des pays qui ap­par­tiennent à la zone euro ». Mais, se dis­tin­guant en cela d’autres par­ti­sans de la dé­mon­dia­li­sa­tion, s’il est op­posé à la mon­naie unique dans les condi­tions dans les­quelles elle a été créée, il est fa­vo­rable à une mon­naie com­mune dans l’UE, ce qui était d’ailleurs la po­si­tion d’économistes comme Phi­lippe Herzog au mo­ment de la créa­tion de l’Union monétaire.

Enfin, pour Sapir, la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière « at­teint elle aussi aujourd’hui ses li­mites ». Ce qui, compte tenu du lien étroit entre glo­ba­li­sa­tion mar­chande et glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière, l’amène à conclure que « la dé­glo­ba­li­sa­tion s’avère tout à la fois une réa­lité ob­jec­tive et un projet. La dé­glo­ba­li­sa­tion est en marche comme on peut le constater avec l’enlisement des né­go­cia­tions du cycle de Doha à l’OMC, le refus de la Chine d’assumer les res­pon­sa­bi­lités mo­né­taires que l’on veut lui faire porter, et plus gé­né­ra­le­ment avec le re­tour massif des États sur le de­vant de la scène de­puis la fin de 2007 ».

On a vu plus haut les ré­ac­tions à la dé­mon­dia­li­sa­tion à tra­vers quelques mé­dias. Sans mé­con­naître l’impact pos­sible des livres de Jacques Sapir, il est ce­pen­dant pro­bable qu’elles étaient dues bien da­van­tage aux po­si­tions ex­pri­mées par Ar­naud Mon­te­bourg, homme pu­blic en­gagé de sur­croît dans une com­pé­ti­tion élec­to­rale for­te­ment mé­dia­tisée. Dans les cercles plus res­treints de l’altermondialisme, c’est la tri­bune de 9 membres du Conseil scien­ti­fique d’Attac pu­bliée le 6 juin 2011 dans Mé­dia­part sous le titre La dé­mon­dia­li­sa­tion, un concept su­per­fi­ciel et sim­pliste qui a nourri le débat[15]. Les si­gna­taires s’inquiètent de la confu­sion pos­sible avec les thèses du Front na­tional et rap­pellent à juste titre que l’idée selon la­quelle le FN po­se­rait les bonnes ques­tions est ab­surde. Ce qui est évi­dem­ment prendre l’effet pour la cause et faire fi du fait que ce débat est déjà an­cien au sein même des mou­ve­ments anti– et altermondialiste.

Ils veulent eux aussi « ré­duire les flux de mar­chan­dises et de ca­pi­taux et re­lo­ca­liser les sys­tèmes pro­duc­tifs ». Mais ils in­sistent sur le fait que, dans d’autres do­maines, il faut « plus de co­opé­ra­tion eu­ro­péenne et mon­diale » (éco­sys­tèmes, ges­tion des res­sources rares et des biens com­muns). Leur conclu­sion sur ce point : « ce n’est pas la mon­dia­li­sa­tion que nous re­je­tons, mais la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et ca­pi­ta­liste, telle qu’elle est or­ga­nisée par les in­té­rêts des firmes mul­ti­na­tio­nales, les « mar­chés » et les grandes puis­sances ».

On a ici un point clé (et an­cien) du débat, que tra­duit bien le pas­sage, en France, de l’antimondialisme à l’altermondialisme. Ce que Fré­déric Lordon, dans une longue ré­ac­tion à ce texte pu­bliée sur son blog[16], for­mule ainsi :

« Il y a alors deux dé­fi­ni­tions pos­sibles de la mondialisation :

  • Par les ex­ter­na­lités : la mon­dia­li­sa­tion dé­signe un état du monde où les ex­ter­na­lités ont at­teint de telles por­tées et de telles in­ten­sités qu’elles rendent né­ces­saire des formes de ges­tion su­pra­na­tio­nales. Le dé­rè­gle­ment cli­ma­tique est une ex­ter­na­lité mon­diale et seule une co­or­di­na­tion mon­diale en viendra à bout. Le pro­blème nu­cléaire est à ex­ter­na­lités ma­ni­festes […] Et l’on pour­rait parler des pro­blèmes mi­gra­toires, de l’eau, des droits sur les mé­di­ca­ments, etc. Ce monde-là ne peut plus mar­cher sur des bases ex­clu­si­ve­ment na­tio­nales, il a en effet mon­dia­lisé cer­tains de ses problèmes.
  • Par la li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés : sous cette autre dé­fi­ni­tion, la mon­dia­li­sa­tion est à en­tendre comme le pro­cessus de dé­ré­gle­men­ta­tion du plus grand nombre de mar­chés pos­sibles sur la base in­ter­na­tio­nale de plus grande ex­ten­sion pos­sible. Sous ce rap­port, il n’y a au­cune dif­fé­rence à faire entre « mon­dia­li­sa­tion » et « mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». « Mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale » n’est qu’un pléo­nasme et les si­gna­taires qui disent vou­loir de la pre­mière mais pas de la deuxième vont avoir du mal à dé­plier des dif­fé­rences in­exis­tantes. Entendent-ils qu’ils veulent bien la mondialisation-externalités mais pas la mondialisation-libéralisation ? On le leur ac­cor­dera sans dif­fi­culté, mais la pre­mière est po­li­tique et la deuxième éco­no­mique, et il ne fal­lait pas beau­coup d’esprit de cha­rité in­tel­lec­tuelle pour com­prendre que le dis­cours de gauche de la dé­mon­dia­li­sa­tion s’en prend à la se­conde, la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, la seule qu’il y ait à com­battre vrai­ment car elle, elle a pro­duit ses « so­lu­tions »… quand la pre­mière n’a posé que ses questions. »

Comme d’autres textes, celui des membres du CS d’Attac fait na­tu­rel­le­ment le lien avec la ques­tion de l’euro et de l’Europe. Là en­core, il est dif­fi­cile de voir ce qui le dis­tingue du « dis­cours de gauche de la dé­mon­dia­li­sa­tion ». Pour les si­gna­taires, il faut en effet « com­mencer par le com­men­ce­ment : s’attaquer au pou­voir du ca­pital en re­strei­gnant sa li­berté de mou­ve­ment, re­fonder la fis­ca­lité, les ser­vices pu­blics, la pro­tec­tion so­ciale, le tra­vail dé­cent ; s’attaquer au pro­duc­ti­visme et à ses va­riantes […] Il sera alors né­ces­saire, pour le ou les gou­ver­ne­ments vou­lant rompre avec le néo­li­bé­ra­lisme, de briser le carcan des traités eu­ro­péens, au be­soin en me­na­çant de faire voler en éclats cet euro-là, de ma­nière concertée avec d’autres peuples et mou­ve­ments so­ciaux ». Ce qui ne dif­fère pas vrai­ment de ce qui est dit par les par­ti­sans (de gauche) de la dé­mon­dia­li­sa­tion, et va même plus loin sur cer­tains points, comme la ré­sis­tance ac­tive sug­gérée pour s’opposer à cet « euro-là ». Avec ce­pen­dant un si­lence, qui est un mar­queur im­por­tant dans ce débat : Com­ment faire concrè­te­ment pour ré­duire les flux de mar­chan­dises et de ca­pi­taux? Que penser des « pro­tec­tions » pro­po­sées par Ar­naud Mon­te­bourg, qu’il s’agisse de taxes de di­verses na­tures à l’entrée dans l’UE ou de « pro­tec­tions non-tarifaires », comme on di­rait à l’OMC (normes so­ciales, en­vi­ron­ne­men­tales, etc.)

Reste fi­na­le­ment le soupçon du « repli na­tional » à l’égard de la dé­mon­dia­li­sa­tion. À la lec­ture des textes des par­ti­sans de gauche de celle-ci, elle me pa­raît re­lever da­van­tage du procès d’intention que de l’examen des pro­po­si­tions. Mais c’est un point à discuter !

3)   Une conclu­sion pro­vi­soire (et bien en­tendu à discuter)

L’irruption sou­daine du débat sur la dé­mon­dia­li­sa­tion a pu sur­prendre. Et cela d’autant plus que, par exemple, les si­gna­taires du texte des membres du Conseil scien­ti­fique d’Attac ne pou­vaient pas ignorer l’existence du livre de Walden Bello (même s’il n’a pas été tra­duit en fran­çais avant cette année) et sans doute en­core moins le fait que Fré­déric Lordon, qui fait partie du même Conseil scien­ti­fique, avait pu­blié plus d’un an au­pa­ra­vant un ar­ticle dans Le Monde di­plo­ma­tique in­ti­tulé Et si on com­men­çait la dé­mon­dia­li­sa­tion fi­nan­cière ? L’Humanité du 18 juillet 2010 avait d’ailleurs évoqué cet ar­ticle et son titre à propos d’un débat qui a eu lieu à la Fête de l’Huma sui­vante en sep­tembre 2010.

Plu­sieurs ex­pli­ca­tions peuvent être ten­tées. Pour la gauche an­ti­li­bé­rale et sin­gu­liè­re­ment sa com­po­sante al­ter­mon­dia­liste, il y avait en quelque sorte dans le choix du mot dé­mon­dia­li­sa­tion trans­gres­sion d’un in­terdit qui ren­voie au choix du terme al­ter­mon­dia­lisme : mettre en cause la mon­dia­li­sa­tion en tant que telle. On peut aussi penser à une ré­ac­tion de type « pa­tri­mo­nial » : la crainte de voir le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste dé­pos­sédé de son rôle mo­teur dans le champ de la ré­flexion et de la pro­po­si­tion sur l’ordre éco­no­mique mondial.

Le fait est que plu­sieurs dé­bats ayant en­suite ras­semblé des per­sonnes « des deux bords » (à la Fête de l’Humanité puis dans une réunion or­ga­nisée par Attac et la Fon­da­tion Co­pernic le 19 no­vembre) ont fait ap­pa­raître da­van­tage de conver­gences que de di­ver­gences dès lors qu’il s’agissait de pro­poser des me­sures concrètes pour « ré­sister » aux dé­gâts de la mon­dia­li­sa­tion (avec ad­jectif ou non!). Et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, il n’a plus ja­mais été ques­tion de parler de sim­plisme ou de risque de confu­sion avec l’extrême-droite.

Quels sont les points d’accord ?

D’abord bien sûr, le fait que la mon­dia­li­sa­tion telle qu’elle fonc­tionne ac­tuel­le­ment mène à la ca­tas­trophe pour les peuples et les sa­la­riés. Il en est de même de l’UE, sur­tout après l’imposition du Traité de Lis­bonne, au mé­pris des refus ex­primés à tra­vers les ré­fé­ren­dums, et l’adoption des ré­cents ac­cords et traités. Et cela au-delà (ou en deçà ?) des opi­nions qui peuvent di­verger sur l’euro ou tout au moins sur son avenir.

Sur cette base, il y a ac­cord pour au ni­veau mon­dial casser l’emprise des mar­chés fi­nan­ciers, ré­duire les flux de mar­chan­dises et de ca­pi­taux et re­lo­ca­liser les sys­tèmes pro­duc­tifs, pour stopper la concur­rence entre tra­vailleurs et pay­sans du monde, va­lo­riser la di­ver­sité des sa­voirs et des pra­tiques so­ciales, nourrir les po­pu­la­tions et as­surer la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, pour ré­duire les émis­sions de CO2, di­mi­nuer la pres­sion sur les res­sources na­tu­relles et leur pillage, pour re­trouver des formes de dé­mo­cratie proche des ci­toyens. Sur le mode po­sitif, il y a ac­cord aussi pour sau­ve­garder les éco­sys­tèmes, gérer et ré­partir en de­hors des mar­chés les biens com­muns (eau, terre, énergie, ali­men­ta­tion, sa­voirs, tech­niques, mé­di­ca­ments…), ap­pli­quer par­tout les conven­tions de l’Organisation in­ter­na­tio­nale du travail…

Ce qui sup­pose bien sûr de mettre un frein aux mé­ca­nismes qui ca­rac­té­risent la mon­dia­li­sa­tion dans sa forme ac­tuelle, que l’on nomme cela dé­mon­dia­li­sa­tion ou non. Cette liste est évi­dem­ment à com­pléter par le débat mais elle tra­duit de mul­tiples fa­çons le souci de voir le po­li­tique re­prendre le pas sur l’économique, les gou­ver­ne­ments et les as­sem­blées élues sur les « marchés ».

Pour la suite de cette réunion, voici une liste (tou­jours non ex­haus­tive) de quelques ques­tions sup­plé­men­taires à mettre en débat :

  • quid de la « sou­ve­rai­neté », au mo­ment où tout montre que le li­bé­ra­lisme n’a pas réussi, comme il a pu le croire un mo­ment, à tarir l’aspiration des peuples maî­triser leur destin ?
  • à quel ni­veau les ré­gu­la­tions, voire les in­ter­dic­tions, pro­po­sées seront-elles les plus ef­fi­caces ? Même pour les ques­tions éco­no­miques (cela va de soi pour l’environnement, le climat, etc. mais aussi les droits de l’Homme), per­sonne ne sou­tient que les na­tions ac­tuelles sont à tout ja­mais les seuls es­paces per­ti­nents. L’accusation de repli na­tional ne peut donc viser au­cune des per­sonnes ou des cou­rants évo­qués ici. Cela n’épuise ce­pen­dant pas le sujet. Com­ment passer d’un es­pace à l’autre (na­tional, ré­gional, mon­dial), en res­pec­tant la re­ven­di­ca­tion de sou­ve­rai­neté des peuples.
  • Et la question-mère, plu­sieurs évo­quées dans ce texte : mon­dia­liser au­tre­ment ou dé­mon­dia­liser. Ce qui ren­voie à des ques­tions qui nous sont fa­mi­lières : quelle est la na­ture de la crise ou, ce qui re­vient au même, que dire du ca­pi­ta­lisme aujourd’hui et, par consé­quent, de la mondialisation ?

 

Louis Weber

22 mars 2012



[1] Un cha­pitre de son livre pro­gramme, Des idées et des rêves, re­pris en­suite dans un livre, Votez pour la dé­mon­dia­li­sa­tion, pré­facé par Em­ma­nuel Todd et pu­blié en mai 2011.

[2] B.Cassen, « Et main­te­nant… dé­mon­dia­liser pour ins­ti­tu­tion­na­liser », Ma­nières de voir 32, no­vembre 1996.

[3] W.Bello, De­glo­ba­li­za­tion. Ideas for a New World Eco­nomy, 2002. Pu­blié en fran­çais sous le titre : La dé­mon­dia­li­sa­tion. Idées pour une nou­velle éco­nomie mon­diale, Le Ser­pent à plumes, 2011.

[4] Ex­pert en la ma­tière, B. Cassen situe l’origine du mot dans « écoles de ges­tion des grandes uni­ver­sités américains ».

[5] J.Sapir, La dé­mon­dia­li­sa­tion, édi­tions du Seuil, avril 2011.

[6] http://blog.mondediplo.net/2011 – 06-13-Qui-a-peur-de-la-demondialisation

[7] La dé­mon­dia­li­sa­tion, op.cit.

[8] B.Cassen, art.cit.

[9] René Passet, Éloge du mon­dia­lisme par un « anti » pré­sumé, Fayard, 2001

[11] L’Humanité, 11 dé­cembre 2011.

[12] L’Humanité, 26 oc­tobre 2011.

[13] Lu­dovic La­mant, « Dé­mon­dia­li­sa­tion : le mode d’emploi d’un concept flou mais à succès », Médiapart.fr, 9 mai 2011.

[14] Votez pour la dé­mon­dia­li­sa­tion, op.cit.

[15] Ge­ne­viève Azam, Jacques Cos­sart, Thomas Cou­trot, Jean-Marie Har­ribey, Mi­chel Husson, Pierre Khalfa, Do­mi­nique Plihon, Ca­the­rine Sa­mary et Au­rélie Trouvé, « La dé­mon­dia­li­sa­tion, un concept su­per­fi­ciel et sim­pliste », Médiapart.fr, 6 juin 2011, http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/060611/la-demondialisation-un-concept-superficiel-et-s

Une réponse à “A propos de la démondialisation…”

  1. Sapir dit :

    Très bon pa­pier, ren­dant compte des débats.

    Il n’en reste pas moins que le débat sur la sou­ve­rai­neté est cen­tral. En fait, c’est lui qui donne sens à la contes­ta­tion de la mon­dia­li­sa­tion ou de la glo­ba­li­sa­tion. La sou­ve­rai­neté est le concept cen­tral à partir du­quel on peut penser tant l’autorité que la dé­mo­cratie. La dé­fense de la sou­ve­rai­neté passe par celle des es­paces po­li­tiques his­to­ri­que­ment construits dans les­quels elle s’exprime, et donc de l’État-Nation.

    La for­tune ac­tuel du « pa­trio­tisme éco­no­mique » (re­pris par une ma­jo­rité de can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle) montre bien que cette ques­tion, loin d’être passée au se­cond plan est tou­jours de pleine actualité.

    Jacques Sapir