À ne pas manquer

Victor Serge l’insurgé

de Carmen Castillo

Par Mis en ligne le 23 mars 2012

On ad­mi­rera, pour sa qua­lité ci­né­ma­to­gra­phique, son in­tel­li­gence de cœur et son in­tel­li­gence tout court, le por­trait que Carmen Cas­tillo vient de faire de celui que Susan Sontag, peu avant sa mort, évo­quait comme « l’un des héros mo­raux et lit­té­raires les plus en­voû­tants du XXe siècle ». On eût sou­haité que Carmen dis­posât de bien plus que ces cinquante-deux mi­nutes, pour ce tra­vail consi­dé­rable où elle a bé­né­ficié no­tam­ment des ap­ports de l’érudit Jean Rière, mais aussi des ré­flexions de Mi­chaël Löwy et de Régis De­bray (« L’intelligence plus le ca­rac­tère, ça vous tue un homme »), ainsi que des sou­ve­nirs de Vlady Ki­balt­chitch, le grand fres­quiste mexi­cain et fils de Victor Serge, dont il rap­pelle ce trait caus­tique, bien dans le style sans ja­mais ater­moie­ments de l’indomptable qu’il était : « De dé­faites en dé­faites jusqu’à la vic­toire fi­nale ! »

Beau­coup de temps et d’argent ont été consa­crés à l’acquisition des images d’archives, et la moisson, en appui des écrits de Serge, lus par Jacques Bon­naffé, est d’une ri­chesse in­com­pa­rable en do­cu­ments in­édits, telles ces vues de « la ca­pi­tale du froid » af­famée pen­dant la guerre ci­vile, des grands procès, de Sta­line, du camp où Serge fut re­légué à Oren­bourg, de la mi­sère dans l’Asie russe, jusqu’à cette sé­quence où l’on voit Trotsky, en fran­çais, cha­pi­trer : « L’ouvrier qui se tient pour com­mu­niste mais se nourrit de ra­con­tars, tance-t-il, qui n’étudie pas les do­cu­ments, ne vé­rifie pas par lui-même les faits, ne vaut pas grand-chose ». Elle sonne comme un peu dé­ri­soire, aujourd’hui, après coup, quand on sait, après Serge, qu’il était « mi­nuit dans le siècle ». Ces pé­pites, leur pro­ve­nance ? Sur­prise en­core : non pas Moscou mais à deux pas d’ici, car l’ouverture des fonds so­vié­tiques, nous ap­prend la réa­li­sa­trice, a été le si­gnal d’une grande bra­derie, au bé­né­fice du plus of­frant, Pathé et autres Gaumont.

Il y a des mo­ments à mourir de tris­tesse, tel celui où, sur un fond de nuit par­couru d’éclats de lu­mière spec­trale, celle du blanc de la neige se ré­flé­chis­sant à la lueur des ré­ver­bères, on en­tend Serge évo­quer la fin du poète Es­sé­nine et citer les der­niers mots qu’il laissa, écrits avec le sang de ses veines ou­vertes : « Au re­voir, mon ami, au re­voir. Il n’est pas nou­veau de mourir dans cette vie, mais il n’est certes pas plus nou­veau de vivre ». Tout est dit, dans ces adieux, de l’absurdité et de l’atroce des temps, mais aussi de ce que la mort est un non-événement, s’en trou­vant ir­ré­vo­cable la vie, cette en­têtée ma­trice d’espérance.

Il y a des mo­ments où l’on sourit, tel celui où l’on voit Régis De­bray feuilleter le dos­sier Serge au musée de la Pré­fec­ture de po­lice, avec ce com­men­taire : « Un in­tel­lec­tuel ré­vo­lu­tion­naire, c’est quelqu’un qui fait des bro­chures, des tracts, des livres, mais sur­tout sur qui on fait énor­mé­ment de dos­siers. C’est fou ce qu’il a donné de tra­vail aux agents de po­lice, qui de­vraient lui en être re­con­nais­sants. Il dé­cède en 1947, ce qui n’arrête pas du tout la pa­pe­ras­serie. Voyez cette note de mai 1973. On frémit à l’idée des dos­siers qu’on a ici, sur nous ».

For­mi­da­ble­ment at­ta­chante, comme tou­jours, est Carmen Cas­tillo, ici à la pour­suite de Victor Serge, avec le­quel elle est en pro­fonde em­pa­thie, et pour cause : celle de la Ré­vo­lu­tion, ses len­de­mains qui chantent, ses len­de­mains qui dé­chantent, ses mar­tyrs et ses dé­ra­ci­ne­ments. Cette quête est en effet aussi celle d’elle-même, elle pour qui Serge est « l’un des fan­tômes qui se pro­mènent dans [ses] nuits d’insomnie » : « Dans la ré­sis­tance à Pi­no­chet, dans la clan­des­ti­nité, dans nos ba­gages, il y avait des armes et des livres. Les siens nous ren­daient lu­cides, donc plus forts. »

Der­nières nou­velles : trois ro­mans de Serge, qui écri­vait en fran­çais, sont aujourd’hui, et pour la pre­mière fois, tra­duits en russe ; et Carmen pré­pare main­te­nant un film sur un cer­tain Da­niel Ben­saïd, dont le titre sera On continue.

 

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date:

23/03/2012 — 00:30

Phi­lippe Binet [4]


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[4] http://www.contretemps.eu/auteurs/philippe-binet

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