Déclaration sur la hausse des droits de scolarité au québec et son impact sur les femmes

Par Mis en ligne le 19 mars 2012

Le Québec dis­pose des res­sources finan­cières pour favo­riser l’accès égal des femmes et des hommes à l’université. Le temps est venu d’engager un débat de fond sur la manière dont le gou­ver­ne­ment doit allouer ses res­sources en vue de faire de l’accès équi­table aux études uni­ver­si­taires une prio­rité poli­tique. !

Fondé en 1978, l’institut Simone-De Beauvoir, affilié à l’Université Concordia de Montréal est un espace de créa­tion de savoirs fémi­nistes et d’actions orien­tées vers la vie des femmes. C’est dans cette optique que les mem­bres de l’Institut Simone-De Beauvoir (étu­diantes et étu­diants, mem­bres du corps pro­fes­soral, Associées de recherche, Fellows, membre du per­sonnel) pren­nent fré­quem­ment posi­tion sur des ques­tions sociales.

Ce fut d’ailleurs le cas, lors de la Commission Bouchard-Taylor en 2007, le projet de loi 94 du gou­ver­ne­ment du Québec sur les accom­mo­de­ments rai­son­na­bles en 2009 ainsi que le juge­ment Himel en 2010 en lien avec l’affaire Bedford sur les dan­gers que repré­sen­tent pour les femmes les lois cana­diennes sur la pros­ti­tu­tion. Ces décla­ra­tions sont dis­po­ni­bles sur le site sui­vant : http://wsdb.concordia.ca/about-us/o….

Nous vou­lons aujourd’hui faire connaître notre posi­tion sur la déci­sion du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois d’autoriser une hausse de 1 625 $ des droits de sco­la­rité du pre­mier cycle uni­ver­si­taire qui s’échelonnerait sur les cinq pro­chaines années.

Les consé­quences des poli­ti­ques sociales néo­li­bé­rales pour les femmes

L’idée de hausser les droits de sco­la­rité afin de per­mettre aux uni­ver­sités de dis­poser des revenus appro­priés est tout à fait emblé­ma­tique du néo­li­bé­ra­lisme ambiant. Le néo­li­bé­ra­lisme est un sys­tème social au sein duquel l’État joue un rôle mineur dans la satis­fac­tion des besoins fon­da­men­taux des citoyennes et citoyens.

Il se carac­té­rise par des par­te­na­riats publics-privés, le désen­ga­ge­ment de l’État pro­vi­dence (pro­grammes sociaux comme l’assurance emploi), l’amenuisement de la contri­bu­tion du gou­ver­ne­ment au finan­ce­ment des ins­ti­tu­tions publi­ques, la déré­gle­men­ta­tion de celles-ci ainsi que la pres­ta­tion de ser­vices par les orga­nismes com­mu­nau­taires plutôt que par les ins­ti­tu­tions d’État. Les poli­ti­ques sociales néo­li­bé­rales se fon­dent essen­tiel­le­ment sur une logique mar­chande et sur la recherche de la ren­ta­bi­lité. La déci­sion d’autoriser la hausse des droits de sco­la­rité est en soi une poli­tique néo­li­bé­rale en vertu de laquelle l’État qué­bé­cois diminue sa par­ti­ci­pa­tion au finan­ce­ment de l’éducation post­se­con­daire.

Les poli­ti­ques néo­li­bé­rales sont par­ti­cu­liè­re­ment dom­ma­gea­bles pour les femmes. Ainsi, lorsque les hôpi­taux don­nent rapi­de­ment congé à leurs patientes et patients en raison de contraintes bud­gé­taires, les femmes sont les plus tou­chées par cette mesure puisque ce sont elles qui, majo­ri­tai­re­ment, assu­rent le soin non rému­néré des malades ren­voyés à la maison1. De même, les poli­ti­ques sociales sur la hausse des droits de sco­la­rité les affec­tent de manière dis­pro­por­tionnée.

L’accès des femmes et de leurs enfants aux études uni­ver­si­taires

Les mou­ve­ments fémi­nistes cla­ment depuis des décen­nies que, à tra­vail égal, les femmes gagnent moins que les hommes. Les sta­tis­ti­ques récentes vien­nent cor­ro­borer leurs dires : les der­nières don­nées, qui remon­tent à 2008, démon­trent que les femmes gagnent 71 cents pour chaque dollar gagné par les hommes2. Par consé­quent, demander aux per­sonnes de contri­buer davan­tage au finan­ce­ment de leurs études uni­ver­si­taires affecte par­ti­cu­liè­re­ment les femmes.

Puisqu’elles conti­nuent glo­ba­le­ment d’être moins bien rému­né­rées que les hommes, elles seront les pre­mières tou­chées par la hausse des droits de sco­la­rité. Voilà l’exemple d’une poli­tique sociale qui per­pétue les inéga­lités hommes-femmes.

Prenons le cas des mères cheffes de famille (qui consti­tuent tou­jours la majo­rité des familles mono­pa­ren­tales) : il est clair que ces hausses les affec­te­ront, certes, mais elles tou­che­ront inévi­ta­ble­ment aussi leurs enfants. Selon Éric Martin et Maxime Ouellet, auteurs d’Université inc. Des mythes sur la hausse des frais de sco­la­rité et l’économie du savoir, si une famille bipa­ren­tale doit allouer 10 % de ses revenus aux études de bac­ca­lau­réat d’un seul enfant, la mère cheffe de famille mono­pa­ren­tale, pour sa part, doit en allouer 18 % pour le même diplôme3.

C’est ainsi qu’une poli­tique de finan­ce­ment des études qui requiert une contri­bu­tion crois­sante des étu­diantes et étu­diants occulte sans qu’il n’y paraisse le far­deau qu’elle impose auto­ma­ti­que­ment aux mères céli­ba­taires. La hausse des droits de sco­la­rité vient donc péren­niser les inéga­lités à l’égard des mères cheffes de famille et de leurs enfants, les familles mono­pa­ren­tales devant consa­crer une plus grande part de leur budget à l’accessibilité à l’université publique.

Les consé­quences à long terme pour les femmes d’une hausse des frais de sco­la­rité

Certains défen­seurs de la hausse affir­ment que, puisque les diplô­mées et diplômés d’université seront avan­tagés au plan sala­rial durant leur vie pro­fes­sion­nelle, il est normal qu’elles et ils assu­ment une part du coût de leurs études. Il s’agit là d’une rhé­to­rique mar­chande qui sou­tient que les étu­diantes et étu­diants doi­vent « investir » dans leur avenir.

Encore ici, cet argu­ment se heurte aux faits qui démon­trent que, même éga­le­ment munis d’un diplôme uni­ver­si­taire, les hommes et les femmes ne gagnent pas les mêmes revenus. En moyenne, une femme gagnera 863 268 $ de moins qu’un homme titu­laire du même diplôme, et ce, pen­dant toute sa vie4. Imaginons que deux étu­diants (i.e., un homme et une femme) ter­mi­nent leur bac­ca­lau­réat avec une dette de 25 000 $ : tous les mois, la femme devra dépenser une plus grande part de son revenu pour rem­bourser cette dette. Par consé­quent, demander aux gens « d’investir » dans leur avenir revient à demander aux femmes de débourser plus que les hommes toute leur vie durant.

En réa­lité, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois demande aux femmes « d’investir » dans le main­tien des inéga­lités pen­dant les décen­nies à venir. Nous reje­tons cette logique néo­li­bé­rale et nous récla­mons un régime qui assu­rera aux femmes et aux hommes du Québec un accès égal aux études uni­ver­si­taires, dès main­te­nant et dans le futur.

Les consé­quences péda­go­gi­ques de la hausse pro­posée : le point de vue des mem­bres du corps pro­fes­soral

Les objec­tions à l’augmentation des droits de sco­la­rité font géné­ra­le­ment res­sortir le point de vue des étu­diantes et étu­diants, et avec raison, puisque ce sont elles et eux qui en subis­sent prin­ci­pa­le­ment les contre­coups. Néanmoins, le corps pro­fes­soral de l’Institut Simone-De Beauvoir main­tient que cette mesure ne man­quera pas de laisser des séquelles géné­ra­li­sées sur l’enseignement et l’apprentissage.

En effet, plus les droits de sco­la­rité sont élevés, moins les classes sont diver­si­fiées. Les mem­bres du corps pro­fes­soral croient que la hausse des frais de sco­la­rité aura un impact négatif sur la capa­cité des étu­diantes et étu­diants pro­ve­nant de milieux moins favo­risés et des mino­rités visi­bles d’accéder aux études supé­rieures. Statistique Canada confirme que les femmes des « mino­rités visi­bles » sont plus sus­cep­ti­bles de dis­poser de revenus modestes que les femmes des mino­rités non visibles5. De même, par com­pa­raison avec leurs vis-à- vis non autoch­tones, les femmes autoch­tones sont moins sus­cep­ti­bles d’obtenir un diplôme uni­ver­si­taire : en 2006, 9 % des femmes autoch­tones âgées de 25 ans et plus déte­naient un diplôme uni­ver­si­taire com­pa­ra­ti­ve­ment à 20 % chez les femmes non autochtones6.

Les mem­bres du corps pro­fes­soral sont à même de constater que la diver­sité des vécus est une com­po­sante essen­tielle de l’enseignement. Leur rôle consiste, d’une part, à pré­parer les étu­diantes et étu­diants à s’engager dans la recherche cri­tique et le dia­logue et, d’autre part, à leur incul­quer les com­pé­tences et les capa­cités d’analyse qui les gui­de­ront toute leur vie. Or, cette démarche péda­go­gique cri­tique s’enrichit de la diver­sité de nos étu­diantes et étu­diants.

Quand des poli­ti­ques sociales entraî­nent l’exclusion uni­ver­si­taire des femmes et des per­sonnes témoi­gnant d’antécédents divers, l’enseignement ne peut qu’en pâtir. Assurer l’accès uni­versel et gra­tuit aux études ne fait pas qu’aider les étu­diantes et étu­diants. C’est aussi une manière d’appuyer concrè­te­ment le tra­vail des mem­bres du corps pro­fes­soral.

Faire de l’accès à l’université une prio­rité : les fonds sont là

Les défen­seurs de l’augmentation des droits de sco­la­rité au Québec pré­sente l’argument que les res­sources finan­cières man­quent pour faire de l’accès uni­versel à l’éducation une prio­rité poli­tique. Nous sou­te­nons le contraire. Nous pen­sons que le Québec dis­pose col­lec­ti­ve­ment des res­sources qui don­ne­ront à toutes les femmes et à tous les hommes la pos­si­bi­lité de faire des études uni­ver­si­taires. L’un des moyens d’arriver à cette fin est la redis­tri­bu­tion des res­sources.

Voici quel­ques endroits où ce projet de redis­tri­bu­tion pour­rait s’amorcer :

• les primes accor­dées aux diri­geants des sociétés d’État en 2010 ont atteint 105 000 000 $7 ; • l’imposition de rede­vances aux com­pa­gnies minières et aux entre­prises indus­trielles pour uti­liser les res­sources hydri­ques du Québec pour­rait rap­porter annuel­le­ment 775 000 000 $ (0,01 $/litre d’eau utilisée)8.

Résumé et conclu­sion

Devant l’enjeu de l’augmentation des droits de sco­la­rité dans le réseau uni­ver­si­taire qué­bé­cois, les mem­bres de l’Institut Simone-De Beauvoir tien­nent à rap­peler les élé­ments sui­vants : • Envisager la pro­blé­ma­tique des femmes dans une pers­pec­tive de poli­tique sociale implique de dépasser les ques­tions dites « fémi­nines », comme le har­cè­le­ment sexuel et les gar­de­ries. Si de tels enjeux demeu­rent impor­tants, il est essen­tiel de bien saisir l’incidence de l’ensemble des poli­ti­ques sociales sur les femmes. • Compte tenu de la dis­pa­rité des salaires qui sévit tou­jours entre les hommes et les femmes, aug­menter les droits de sco­la­rité signifie que ces der­nières conti­nue­ront à payer davan­tage pour leur édu­ca­tion et pour le rem­bour­se­ment de leurs dettes d’études pen­dant des décen­nies. Pareille mesure ne fera que per­pé­tuer les inéga­lités exis­tantes. • Qui dit hausse des frais de sco­la­rité, dit baisse de la diver­sité de la popu­la­tion étu­diante, d’où l’amenuisement des pos­si­bi­lités d’apprentissage qui affec­tent autant les étu­diantes et étu­diants que les mem­bres du corps pro­fes­soral. Nous vou­lons des poli­ti­ques sociales favo­ri­sant l’accès uni­versel à l’université, qui amène la diver­si­fi­ca­tion des classes et l’enrichissement des échanges. • Toute poli­tique sociale qui res­treint l’accès des femmes à l’université est à rejeter. • Le Québec dis­pose des res­sources finan­cières pour favo­riser l’accès égal des femmes et des hommes à l’université. Le temps est venu d’engager un débat de fond sur la manière dont le gou­ver­ne­ment doit allouer ses res­sources en vue de faire de l’accès équi­table aux études uni­ver­si­taires une prio­rité poli­tique. !

Notes

1 Pat Armstrong and Hugh Armstrong, Wasting Away : The Undermining of Canadian Health Care, Toronto, Oxford University Press (Wynford Project Edition), 2010.

2 Gouvernement du Canada, L’écart sala­rial entre les femmes et les hommes, July 29, 2010.http://www.parl.gc.ca/Content/LOP/R…

3 Eric Martin et Maxime Ouellet, Université Inc. Des mythes sur la hausse des frais de sco­la­rité et l’économie du savoir, Montréal, Lux, 2011, p. 16.

4 Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec, L’éducation uni­ver­si­taire : un outil pour passer de l’égalité de droit à l’égalité de fait. Mémoire de la FEUQ sur le renou­vel­le­ment du plan d’action gou­ver­ne­mental sur l’égalité entre les femmes et les hommes, Montréal, 2011, p. p.iii.

5 Chui, T. and Maheux, H. (2011). Visible Minority Women. In Ferro, V. and Williams, C., Women in Canada : A Gender-based Statistical Report Catalogue no. : 89-503-XIE (sixth edi­tion). Release date : December 14, 2011. Statistics Canada. Available from www.statcan.gc.ca/pub/89-503….

6 O’Donnell, V. and Wallace, A. (2011). First Nations, Métis and Inuit Women. In Ferrao, V. and Williams, C. Women in Canada : A Gender-based Statistical Report Catalogue no. : 89- 503-XIE (sixth edi­tion). Release date : December 14, 2011. Statistics Canada. Available from http://www.statcan.gc.ca/pub/89-503….

7 Omar Aktouf, “La mar­chan­di­sa­tion de l’éducation et le faux alibi de la pau­vreté de l’état au Québec,” dans Eric Martin et Maxime Ouellet, Université Inc. Des mythes sur la hausse des frais de sco­la­rité et l’économie du savoir, Montréal, Lux, 2011, p 143.

8 Solidarités. Édition spé­ciale. Éducation publique et gra­tuite : Un choix de société cher à Québec Solidaire, novembre 2011, p. A3. www.pressegauche.org/IMG/pdf…

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