Twitter la Révolution

Interview de Paul Mason (Red Pepper)

Par , Mis en ligne le 15 mars 2012

(Red Pepper) : Vous sou­li­gnez les points com­muns entre les dif­fé­rentes révoltes de 2011, mais com­ment com­prendre la dif­fé­rence entre une révolte contre un régime auto­ri­taire et une démo­cratie qui s’épuise ?

Paul Mason : Je cherche leurs points com­muns plutôt que des géné­ra­lités. D’abord, les révoltes s’alimentent les unes les autres et il ne faut pas sous-estimer le lien phy­sique entre elles : encore et encore, parmi ceux qui étaient impli­qués dans la marche du 26 mars en Grande-Bretagne, dans J14 en Israël, dans le Wisconsin, on croi­sait des gens qui étaient pré­sents à Tahrir.

L’Espagne n’est pas la Grèce, et Tahrir et la Tunisie n’ont rien à voir. Mais il existe un arché­type d’une jeu­nesse édu­quée dont l’avenir a été assombri par la conjonc­tion d’une crise éco­no­mique et d’un régime qu’ils réa­lisent ne peut plus durer.

On ne peut sous-estimer à quel point ces dic­ta­tures étaient impli­quées dans le pro­gramme éco­no­mique du néo­li­bé­ra­lisme. Beaucoup disent que le moment clé du Printemps Arabe fut la dis­pa­ra­tion de la peur, et en Occident la fin de l’apathie, mais leur source com­mune est la même : les gens réa­lisent d’un seul coup que « le chan­ge­ment est indis­pen­sable, le chan­ge­ment est pos­sible ». Plus j’y pense, plus je vois ses racines dans l’effondrement du modèle éco­no­mique – cela a juste pris du temps.

(Red Pepper) : Une des points inté­res­sants et commun à toutes ces révoltes est leur absence de projet éco­no­mique alter­natif.

Paul Mason : C’est cette absence de sys­tème alter­natif stra­té­gique, hié­rar­chique qui rend ces mou­ve­ments nou­veaux pour tous ceux qui ont connu la fin du XXe siècle. Mais cela res­semble beau­coup aux pre­mières années de la social-démocratie. Le débat au sein de la social-démocratie alle­mande en 1890 était « voulons-nous ren­verser le capi­ta­lisme, ou pas ? ». La gauche disait « Oui, mais cela va prendre du temps et nous le fai­sons en recou­rant à la fois aux élec­tions et aux luttes des tra­vailleurs. » La droite disait « Non, mais dans le pro­cessus de construc­tion du mou­ve­ment, nous construi­rons un capi­ta­lisme meilleur. »

Eduard Bernstein a été le créa­teur de la social-démocratie moderne, et sa phrase clé était « le mou­ve­ment est tout, la fin n’est rien ». C’est ce qu’ils disent à Occupy Wall Street. A tra­vers le prisme des der­niers 100 ans, la social-démocratie alle­mande bien ordonnée, avec ses biblio­thèques et ses clubs, res­semble à l’anarcho-syndicalisme désor­donnée, avec ses biblio­thèques et ses clubs. Ils font ce que les théo­ri­ciens hori­zon­ta­listes appel­le­raient « vivre malgré le capi­ta­lisme » – la créa­tion d’espaces de civi­li­sa­tion au sein d’une jungle.

(Red Pepper) : par rap­port à cette absence d’alternative claire, on dirait que 2012 pour­rait être l’année de la résur­gence du natio­na­lisme éco­no­mique, et une année faste pour les forces conser­va­trices. Quelle sera la réac­tion du mou­ve­ment ?

Paul Mason : Le pou­voir des mou­ve­ments hori­zon­ta­listes réside, avant tout, dans leur capa­cité à être copiés par des gens qui n’ont aucune connais­sance théo­rique et, ensuite, à leur capa­cité de briser les hié­rar­chies qui tentent de les contrer. Ils sont confrontés à des construc­tions intel­lec­tuelles que le savoir des années 70 et 80, struc­turé et dif­fi­cile à maî­triser, ne per­met­tait pas. Nous avons affaire ici à des êtres humains qui sont dif­fé­rents et qui ont une autre manière de penser.

Et ça c’est quelque chose de très dif­fi­cile à contrer, y com­pris pour les partis d’extrême-droite qui obtiennent 20 pour cent des voix, que ce soit en Finlande ou en Hongrie, et dont le leit­motiv est « Kinder, Kirche, Kuche » (la famille, l’église et les femmes aux four­neaux) – c’est ça qu’ils défendent. Ils ne défendent pas les dance par­ties, les par­te­naires mul­tiples ou la libé­ra­tion de la femme.

Mais le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion n’est pas immu­nisé contre la déso­rien­ta­tion idéo­lo­gique. En Grande-Bretagne, beau­coup d’entre eux ont bas­culé de Démocrates Libéraux en anar­chistes de la lutte des classes en l’espace de quelques semaines. Lors des crises aiguës, on a ten­dance à assister à des ren­ver­se­ments psy­cho­lo­giques radi­caux au sein de la popu­la­tion. Il s’est pro­duit au sein de la jeu­nesse un grand bas­cu­le­ment vers l’horizontalisme gau­chiste, et il n’est pas impos­sible que l’on assiste à un bas­cu­le­ment dans une autre direc­tion.

(Red Pepper) : je vou­drais exa­miner la nou­veauté du phé­no­mène que vous décrivez. Dans quelle mesure cette géné­ra­tion reprend et reconfigure-t-elle les idées déve­lop­pées dans les années 70, et récu­pé­rées par le « nou­veau capi­ta­lisme », qui sont en train d’être réexa­mi­nées ?

Paul Mason : dans mon livre je dis qu’il existe une linéa­rité entre la Nouvelle gauche et le fémi­nisme et de tels mou­ve­ments qui ont tenté de consti­tuer des réseaux. Mais ils étaient confrontés à des hié­rar­chies dif­fé­rentes, et ces hié­rar­chies ont cor­rompu ce qu’il y avait de libé­ra­teur en eux. Ils ont aussi été écrasés par la lutte des classes, la tech­no­logie et une autre chose que cette géné­ra­tion aura peut-être elle aussi à subir : une répres­sion effi­cace.

Dans les années 60, la non-violence s’est trans­formée en vio­lence parce que la non-violence ne mar­chait pas. Puis les tra­vailleurs ont agi et nom­breux anciens anar­chistes ont tout sim­ple­ment décidé qu’ils devaient devenir Léninistes, ou du moins quelque chose de plus hié­rar­chisée.

(Red Pepper) : Il est inté­res­sant de voir com­ment les tech­no­lo­gies s’intègrent dans ces nou­veaux mou­ve­ments. Les médias sociaux ont faci­lité l’horizontalisme, mais ils ont aussi abouti à la perte d’expérience et de savoir-faire – Facebook et Twitter deviennent de plus en plus des outils d’organisation, les groupes et les pro­tes­ta­tions émergent très vite, mais dis­pa­raissent aussi très vite.

Paul Mason : Ce sont là toutes les carac­té­ris­tiques du tra­vail moderne : une hié­rar­chie aplatie, des liens dis­tendus, une perte per­ma­nente de savoir-faire, la capa­cité d’apprendre un nou­veau savoir-faire est plus impor­tante que le fait de pos­séder déjà un savoir-faire. Des entre­prises qui étaient encore grosses il y a 10 ans ont dis­paru – c’est ça le capi­ta­lisme moderne.

A l’ère for­dienne, on avait de grosses entre­prises hié­rar­chi­sées qui appli­quaient une même stra­tégie sur une longue période, et en face des mou­ve­ments d’opposition hié­rar­chi­sées avec des stra­té­gies per­ma­nentes, et de forts liens. La pensée héré­tique est la sui­vante : ces vieux mou­ve­ments pen­saient qu’ils étaient faits pour ren­verser le capi­ta­lisme. D’une manière géné­rale, ils ont échoué, ils ont coexisté avec lui et copié ses carac­té­ris­tiques. Ce à quoi nous assis­tons à pré­sent est pro­ba­ble­ment quelque chose de plus sin­cère : des mou­ve­ments qui n’aiment pas le capi­ta­lisme, qui n’ont aucune stra­tégie pour le rem­placer au niveau global, mais qui sont hau­te­ment adaptés pour vivre malgré lui.

Actuellement, leur pro­blème est que le capi­ta­lisme est en crise. La social-démocratie a connu le même pro­blème. Il y avait un pro­gramme sur 40 ans pour gagner plus de voix aux élec­tions, ainsi dans les années 1890 ils ima­gi­naient obtenir la majo­rité élec­to­rale dans les années 20.

Au beau milieu du pro­cessus, boum !, la Première Guerre Mondiale ; boum ! Des femmes et des jeunes sans for­ma­tion ont inondé le marché du tra­vail. Soudain, le monde qu’ils connais­saient avait dis­paru. C’est le même pro­blème qui guette le mou­ve­ment aujourd’hui – et si le monde fai­sait boum ?

(Red Pepper) : Que voyez-vous comme solu­tion au carac­tère pré­caire, vola­tile du mou­ve­ment actuel ? Par exemple, le camp Camp for Climate Change a été déman­telé cette année.

Paul Mason : la grande ques­tion qui se pose aux mou­ve­ments hori­zon­ta­listes est que tant qu’on s’organise pas contre le pou­voir, on est en train de sim­ple­ment faire que ce quelqu’un a appelé « la réforme par l’émeute », à savoir qu’un type en cagoule se tapera un an de prison afin qu’un autre type en cos­tard puisse faire adopter une loi au par­le­ment.

Au bout d’un cer­tain temps, au XIXe siècle les tra­vailleurs ont com­pris qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de créer leur propre parti et de se pré­senter aux élec­tions, avec toutes les dif­fi­cultés que cela implique, ou de créer leur propre journal, et fina­le­ment de rejoindre le monde des adultes et de prendre ses affaires en main. Je crois que beau­coup au sein du mou­ve­ment hori­zon­ta­liste sont en train de l’envisager mais hésitent encore.

(Red Pepper) : N’y a-t-il rien entre une struc­ture durable et hié­rar­chisée et le chaos total ? Par exemple la mémoire et aussi une socia­li­sa­tion qui ait du sens ?

Paul Mason : vous mettez le doigt sur une dicho­tomie impor­tante entre des réseaux sociaux basés sur une tech­no­logie, et la socia­li­sa­tion en face-à-face. Ce que j’observe est que tous les inven­teurs de grandes idées au sein du mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion étaient aussi très effi­caces dans le monde réel, celui fait de chair et de sang. Les Neuf de Tarnac, qui ont rédigé « L’insurrection qui vient », ont dit « retrouvez-vous », faites de petites choses ensemble.

Les mili­tants avec les­quels j’ai dis­cuté m’ont dit « vous sur­es­timez la tech­no­logie, vous négligez le contact direct. » Mais c’est un peu comme si on disait aux Levellers du 17e siècle que « ce que vous faites serait impos­sible sans la presse et l’imprimerie ». Je dis, « ce que vous faites serait impos­sible sans cette tech­no­logie. » Sans elle, les Neuf de Tarnac ne seraient que neuf per­sonnes parmi d’autres.

(Red Pepper) : il y a des signes de ten­ta­tives pour limiter l’usage libre de l’Internet. En exa­mi­nant l’histoire de la presse écrite, on est passé de dizaines de jour­naux radi­caux de tra­vailleurs à grande dif­fu­sion à une presse qui devient un outil de la classe diri­geante. Une évo­lu­tion sem­blable est-celle pos­sible avec l’Internet ?

Paul Mason : posez-vous la ques­tion sui­vante : quel homme d’affaires ou poli­ti­cien peut vrai­ment se per­mettre de com­mu­ni­quer sur Twitter, pour raconter « Je viens de rompre avec ma petite amie, je viens de des­cendre trois verres de gin » ? La hié­rar­chie veut contrôler Twitter mais elle ne peut pas. Même si elle pou­vait, elle vivrait dans ce monde de gins et de petites amies.

Un grand moment dans la révo­lu­tion égyp­tienne a été lorsque Moubarak a coupé l’internet et que les gens sont venus le voir pour lui dire « général, ils ont répliqué en pas­sant par un site appelé hidemyass.com (site qui permet de rendre votre connexion ano­nyme (ano­nyme en théorie – Note de l’informaticien der­rière le tra­duc­teur)). C’est ainsi que la plus grande armée du Moyen Orient était mise en échec par hidemyass.com.

Au cours de la Réforme et de la Renaissance, sur plu­sieurs géné­ra­tions, l’ancien monde a été entraîné malgré lui dans le nou­veau. Au bout d’un cer­tain temps, le com­por­te­ment et les idées des élites a changé.

On pour­rait dire que la presse écrite a finit par civi­liser les réac­tion­naires et par ren­forcer le pou­voir des acteurs du chan­ge­ment. Il est pos­sible que la révo­lu­tion tech­no­lo­gique moderne finisse par civi­liser l’ordre ancien. Mais dans la mesure où les élites ne peuvent pas se servir de cette tech­no­logie, ils ne peuvent exister dans le monde nou­veau.

Ce qu’on peut remar­quer à propos de la poli­tique moderne est la décon­nexion entre les élites et les masses. Les masses sont beau­coup plus homo­gènes : le mode de vie d’un habitat de bidon­ville à Londres n’est pas si dif­fé­rent que ça de celui d’un étu­diant ou d’un jeune tra­vailleur. Ils par­tagent une même culture de Twitter et de Blackberry.

Par contraste, les élites sont en train de s’enfermer dans une sorte de tour – ce qui est dan­ge­reux pour la démo­cratie, et dan­ge­reux pour eux.

(Red Pepper) : En tant qu’observateur, que voyez-vous en termes d’interactions avec le pou­voir ? Voyez-vous d’autres moyens ?

Paul Mason : En Hongrie, les grands partis poli­tiques se sont effon­drés. Le gou­ver­ne­ment est natio­na­liste, de droite, la prin­ci­pale oppo­si­tion est d’extrême-droite et anti-tzigane.

Mais la gauche des ONG a sou­dai­ne­ment créé un nou­veau parti qui rem­porte des succès notables, ils ont des élus au par­le­ment, du pou­voir, etc. Si la Hongrie est « le canari dans le mine de charbon » de l’Union Européenne, je m’attends à voir cer­tains hori­zon­ta­listes en Europe, Afrique du Nord et aux Etats-Unis créer des partis poli­tiques dans les années qui viennent.

(Red Pepper) : Quelles conclu­sions tirez-vous de l’année 2011 ?

Paul Mason : A mes yeux, ce mou­ve­ment – aux liens infor­mels, fluc­tuant, spo­ra­dique – est le résultat d’un cer­tain type de tra­vail moderne. Ce mou­ve­ment se satis­fait de vivre dans le capi­ta­lisme, de créer ses propres espaces aux côtés du capi­ta­lise, mais le pro­blème est que le capi­ta­lisme pour­rait entrer dans une telle crise qu’il ne le per­mettra plus.

Cette géné­ra­tion pour­rait bien subir la fin de la démo­cratie sociale. En 1914, il fal­lait choisir entre être un agent de recru­te­ment pour un grand mas­sacre ou devenir un mou­ve­ment clan­destin, et il n’y avait rien entre les deux. Cela pour­rait encore se repro­duire dans le monde de 2012.

Paul Mason & Red Pepper

Paul Mason vient de publier « Why It’s Kicking Off Everywhere : the new global revo­lu­tions »
SOURCE : Red Pepper
Traduction par VD pour Le Grand Soir avec pro­ba­ble­ment les fautes et coquilles habi­tuelles.

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