Le déclin états-unien en perspective – 2ère partie

Par Mis en ligne le 14 mars 2012
Illustration : Matt Sesow

Illus­tra­tion : Matt Sesow

Pen­dant les an­nées du dé­clin dé­li­béré et auto-infligé chez nous, les « pertes » ont continué ailleurs. Ces dix der­nières an­nées, pour la pre­mière fois en 500 ans, l’Amérique du Sud a com­mencé à se li­bérer de la do­mi­na­tion oc­ci­den­tale, une autre perte si­gni­fi­ca­tive. La ré­gion a initié son in­té­gra­tion et a com­mencé à ré­gler quelques uns des ter­ribles pro­blèmes de ces so­ciétés di­ri­gées par des élites eu­ro­péa­ni­sées, de mi­nus­cules îlots de ri­chesse ex­trême dans une mer de mi­sère. Ils se sont aussi li­bérés de toutes les bases états-uniennes et du contrôle du FMI. Une nou­velle or­ga­ni­sa­tion, la Com­mu­nauté des États latino-américains et ca­ri­béens (CELAC), réunit tous les pays de l’hémisphère, ex­ceptés les États-Unis et le Ca­nada. Si la CELAC ar­rive à s’imposer, ce sera un nou­veau signe du dé­clin états-unien, cette fois dans la ré­gion qui a tou­jours été consi­dérée comme l’« arrière-cour ».

La perte des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord se­rait un signe en­core plus in­quié­tant, ils ont tou­jours été consi­dérés par les pla­ni­fi­ca­teurs comme « une ex­tra­or­di­naire source de pou­voir stra­té­gique, et l’une des plus grandes ré­serves de ri­chesses ma­té­rielles de l’histoire de l’humanité ». Le contrôle des res­sources éner­gé­tiques de ces pays im­plique « un sub­stan­tiel contrôle du monde », selon les termes du conseiller de Roo­se­velt, Adolf A. Berle.

Au de­meu­rant si se réa­li­saient les pré­vi­sions d’un siècle d’indépendance éner­gé­tique pour les États-Unis grâce aux res­sources éner­gé­tiques d’Amérique du Nord, le contrôle du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord se­rait moins im­por­tant, mais c’est re­latif : l’objectif prin­cipal a tou­jours été le contrôle et non l’accès di­rect. Ce­pen­dant les consé­quences pro­bables pour l’équilibre de la pla­nète sont si dé­sas­treuses que tout débat re­lève de l’exercice académique.

Le Prin­temps arabe, autre évé­ne­ment his­to­ri­que­ment im­por­tant, peut re­pré­senter au moins une « perte » par­tielle dans la ré­gion. Les États-Unis et leurs al­liés ont tout fait pour em­pê­cher que cela ne se pro­duise – jusque là avec une réus­site re­mar­quable. Leur ré­ac­tion vis-à-vis des sou­lè­ve­ments po­pu­laires était conforme au scé­nario ha­bi­tuel : sou­tenir les forces les plus fa­vo­rables à l’influence et au contrôle états-unien.

Les dic­ta­teurs pré­férés sont sou­tenus tant qu’ils peuvent main­tenir le contrôle (comme dans les grands pays pé­tro­liers). Lorsque cela n’est plus pos­sible, écartez-les et es­sayez de res­taurer l’ancien ré­gime au­tant que pos­sible (comme en Tu­nisie et en Égypte). Le schéma gé­néral est fa­mi­lier : So­moza, Marcos, Du­va­lier, Mo­butu, Su­harto, et tant d’autres. Dans un cas, la Libye, les trois pou­voirs im­pé­riaux tra­di­tion­nels sont in­ter­venus par la force pour par­ti­ciper à une ré­bel­lion pour ren­verser un dic­ta­teur im­pré­vi­sible et in­soumis. Ils es­pèrent ainsi ob­tenir un contrôle plus di­rect des ri­chesses de la Libye (prio­ri­tai­re­ment le pé­trole, mais aussi l’eau, très im­por­tante pour les grandes en­tre­prises fran­çaises), en­vi­sager l’installation d’une base pour l’Africa Com­mand de l’armée états-unienne (aujourd’hui contraint d’agir de­puis l’Allemagne) et contre­carrer la crois­sante pé­né­tra­tion chi­noise. Ainsi vont les choses, guère de surprises.

Ce qui est dé­cisif c’est de ré­duire la me­nace d’une dé­mo­cratie fonc­tion­nelle, qui ver­rait l’opinion pu­blique peser de façon si­gni­fi­ca­tive sur la po­li­tique. Cela en­core une fois re­lève de la rou­tine, et c’est bien com­pré­hen­sible. Si on re­garde les études de l’opinion pu­blique faites par des ins­ti­tuts de son­dages états-uniens dans les pays arabes on com­prend pour­quoi l’Occident re­doute une dé­mo­cratie au­then­tique, dans la­quelle l’opinion pè­se­rait de façon si­gni­fi­ca­tive sur la politique.

Is­raël et le parti républicain

Des consi­dé­ra­tions si­mi­laires mènent di­rec­te­ment à la deuxième grande in­quié­tude abordée par le nu­méro de Fo­reign Af­fairs que je cite dans la pre­mière partie de cet essai : le conflit israélo-palestinien. La peur de la dé­mo­cratie pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus vi­sible que dans ce cas. En jan­vier 2006, une élec­tion a eu lieu en Pa­les­tine, consi­dérée hon­nête et équi­li­brée par les ob­ser­va­teurs in­ter­na­tio­naux. La ré­ac­tion ins­tan­tanée des États-Unis (et d’Israël bien sûr), et l’Europe sui­vant po­li­ment, a été de punir sé­vè­re­ment les Pa­les­ti­niens parce qu’ils avaient voté de la mau­vaise façon.

Ce n’est pas nou­veau. C’est assez conforme au prin­cipe gé­néral et ha­bi­tuel, admis par la re­cherche uni­ver­si­taire : les États-Unis sou­tiennent la dé­mo­cratie si, et seule­ment si, les ré­sul­tats sont en ac­cord avec leurs ob­jec­tifs stra­té­giques et éco­no­miques, la triste conclu­sion du néo-reaganien Thomas Ca­ro­thers, l’universtaire le plus res­pecté et le plus pru­dent, spé­cia­lisé dans l’analyse des ini­tia­tives de « pro­mo­tion de la dé­mo­cratie ».

De façon plus gé­né­rale, sur la ques­tion israélo-palestinienne les États-Unis se trouvent de­puis 35 ans à la tête du camp du refus, fai­sant obs­tacle au dé­ga­ge­ment d’un consensus in­ter­na­tional qui per­met­trait un ac­cord po­li­tique sur des bases trop bien connues pour qu’on les rap­pelle. L’antienne oc­ci­den­tale c’est qu’Israël veut des né­go­cia­tions sans condi­tion, alors que les Pa­les­ti­niens re­fusent. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Les États-Unis et Is­raël de­mandent des condi­tions très strictes, qui sont en plus des­ti­nées à ga­rantir que les né­go­cia­tions condui­ront soit à la ca­pi­tu­la­tion des Pa­les­ti­niens sur les ques­tions clés soit nulle part.

La pre­mière pré­con­di­tion c’est que les né­go­cia­tions soient su­per­vi­sées par Wa­shington, ce qui a au­tant de sens que de de­mander que l’Iran su­per­vise la né­go­cia­tion pour le conflit entre les sun­nites et les chiites en Irak. Des né­go­cia­tions sé­rieuses de­vraient se dé­rouler sous les aus­pices d’un parti neutre, de pré­fé­rence dis­po­sant d’un cer­tain res­pect in­ter­na­tional, le Brésil peut-être. Les né­go­cia­teurs de­vraient cher­cher à ré­gler les conflits entre les deux an­ta­go­nistes : les États-Unis et Is­raël d’un côté, le reste du monde ou presque de l’autre côté.

La deuxième pré­con­di­tion c’est qu’Israël doit être libre d’étendre ses co­lo­nies en Cis­jor­danie. En théorie les États-Unis s’opposent à ces ac­tions, mais ils le font avec une lé­gère tape sur l’épaule, tout en conti­nuant de fournir un sou­tien éco­no­mique, di­plo­ma­tique et mi­li­taire. Lorsque les États-Unis ont quelques ob­jec­tions li­mi­tées, ils peuvent très fa­ci­le­ment faire pré­va­loir leur point de vue, comme dans le cas du projet E1 qui relie le Grand Jé­ru­salem à la ville de Ma’aleh Adumim, di­vi­sant lit­té­ra­le­ment la Cis­jor­danie, une grande prio­rité, consen­suelle parmi les pla­ni­fi­ca­teurs is­raé­liens, mais qui pro­voque quelques ob­jec­tions à Wa­shington. Donc Is­raël a dû re­courir à des moyens obs­curs pour faire avancer par­tiel­le­ment le projet.

La pré­tendue op­po­si­tion états-unienne s’est trans­formée en vé­ri­table farce en fé­vrier passé lorsque Obama a op­posé son veto à une ré­so­lu­tion du Conseil de sé­cu­rité de l’ONU qui de­man­dait que soit dé­fendu ce qui cor­res­pond pour­tant à la po­si­tion of­fi­cielle des États-Unis (ajou­tant en plus que les co­lo­nies sont illé­gales, en de­hors de toute ex­pan­sion, ob­ser­va­tion in­dis­cu­table). De­puis lors on a peu parlé de mettre un terme à l’expansion des co­lo­nies, la­quelle se pour­suit donc, avec des pro­vo­ca­tions bien calculées.

Ainsi, alors que les re­pré­sen­tants pa­les­ti­niens et is­raé­liens se pré­pa­raient à se ren­con­trer en Jor­danie en jan­vier 2011, Is­raël a an­noncé de nou­velles construc­tions à Pisgat Ze’ev et à Har Homa, des par­ties de la Cis­jor­danie qui ont été dé­cla­rées comme ap­par­te­nant à l’immense ré­gion de Jé­ru­salem, an­nexée, co­lo­nisée, et construite en tant que ca­pi­tale d’Israël, tout cela en vio­la­tion d’ordres di­rects du Conseil de sé­cu­rité. D’autres construc­tions font avancer le plan vi­sant à sé­parer d’une part le centre po­li­tique, culturel et com­mer­cial des Pa­les­ti­niens dans l’ancienne Jé­ru­salem et d’autre part la partie de la Cis­jor­danie qui sera laissée à l’administration palestinienne.

Il est com­pré­hen­sible que les droits des Pa­les­ti­niens soient mar­gi­na­lisés dans le dis­cours et dans la po­li­tique des États-Unis. Les Pa­les­ti­niens n’ont ni pou­voir ni ri­chesse. Ils n’offrent qua­si­ment rien d’intéressant pour les plans des États-Unis ; en fait ils ont une va­leur né­ga­tive, ils re­pré­sentent une nui­sance qui fait bouger « la rue arabe ».

Is­raël par contre est un allié de va­leur. C’est une so­ciété riche avec une in­dus­trie high-tech so­phis­ti­quée et lar­ge­ment mi­li­ta­risée. Pen­dant des dé­cen­nies Is­raël a été un im­por­tant allié mi­li­taire et stra­té­gique, par­ti­cu­liè­re­ment de­puis 1967, quand ce pays a rendu un grand ser­vice aux États-Unis et à leur allié saou­dien en dé­trui­sant le « virus » nas­sé­rien, éta­blis­sant une « re­la­tion spé­ciale » avec Wa­shington sur des bases qui ont duré jusqu’à nos jours. Is­raël est aussi de­venu un haut lieu de l’investissement états-unien dans l’industrie de pointe. En fait les in­dus­tries de pointe dans les deux pays sont com­plè­te­ment en­tre­mê­lées, no­tam­ment dans les in­dus­tries militaires.

En de­hors de ces consi­dé­ra­tion élé­men­taires sur ces grands pou­voirs po­li­tiques, il existe des fac­teurs cultu­rels qui ne de­vraient pas être ignorés. Le sio­nisme chré­tien en Grande-Bretagne et aux États-Unis a pré­cédé de loin le sio­nisme juif, et c’était un phé­no­mène assez im­por­tant dans les élites, qui a eu de claires im­pli­ca­tions po­li­tiques (comme la Dé­cla­ra­tion Bal­four, qui en est le ré­sultat). Lorsque le gé­néral Al­lenby a conquis Jé­ru­salem lors de la Pre­mière Guerre mon­diale, il a été salué dans la presse états-unienne comme un Ri­chard Cœur de Lion qui avait enfin rem­porté sa croi­sade et chassé les païens de la Terre sainte.

L’étape sui­vante a été pour le Peuple élu de re­tourner à la Terre qui lui a été pro­mise par le Sei­gneur. Ex­pri­mant un point de vue assez commun dans l’élite, le se­cré­taire à l’intérieur du Pré­sident Franklin Roo­se­velt Ha­rold Ickes dé­cri­vait la co­lo­ni­sa­tion juive de la Pa­les­tine comme une réus­site « sans com­pa­raison dans l’histoire de l’humanité ». Ces points de vue sont fa­ci­le­ment com­pré­hen­sibles dans le cadre des doc­trines pro­vi­den­tia­listes qui ont marqué la culture po­pu­laire et la culture de l’élite de­puis les ori­gines du pays : la croyance selon la­quelle Dieu a un projet pour le monde et ce sont les États-Unis qui en conduisent la réa­li­sa­tion, sous orien­ta­tion di­vine, cela a été ex­primé par de nom­breux dirigeants.

De plus, le chris­tia­nisme évan­gé­liste est une grande force po­pu­laire aux États-Unis. À l’extrême le chris­tia­nisme évan­gé­liste de la fin des temps est éga­le­ment très po­pu­laire, re­vi­vifié par l’établissement d’Israël en 1948, re­vi­vifié en­core da­van­tage lors de la conquête du reste de la Pa­les­tine en 1967 – au­tant de signes que la fin des temps et la se­conde venue de Jésus Christ sont proches.

Ces forces ont pris une im­por­tance si­gni­fi­ca­tive de­puis les an­nées Reagan, lorsque les ré­pu­bli­cains ont cessé de pré­tendre être un parti po­li­tique au sens tra­di­tionnel, se mu­rant dans une in­flexible uni­for­mité pour se consa­crer à la dé­fense des super-riches et des grandes en­tre­prises. Ce­pen­dant cette pe­tite partie de la so­ciété qui est si choyée par le parti re­cons­truit ne peut pas fournir de suf­frages, il faut donc s’adresser ailleurs.

Le seul choix est de mo­bi­liser des ten­dances qui ont tou­jours été pré­sentes, bien que ra­re­ment comme force po­li­tique or­ga­nisée : d’abord les na­ti­vistes qui tremblent de peur et de haine, et les élé­ments re­li­gieux, qui sont des ex­tré­mistes selon les cri­tères in­ter­na­tio­naux, mais non aux États-Unis. L’un des ré­sul­tats c’est la croyance aveugle aux sup­po­sées pro­phé­ties bi­bliques, et donc non seule­ment le sou­tien à Is­raël, à ses conquêtes et à son ex­pan­sion, mais un amour pas­sionné pour Is­raël, un autre point im­por­tant du ca­té­chisme qui doit être ré­cité par les can­di­dats ré­pu­bli­cains – et les dé­mo­crates ne sont pas si différents.

Cela mis à part, on ne de­vrait pas ou­blier que l’ « An­glo­sphère » – la Grande-Bretagne et ses co­lo­nies – est consti­tuée de so­ciétés de peu­ple­ment co­lo­nial, qui se sont éle­vées sur les cendres de po­pu­la­tions in­di­gènes, vain­cues ou presque ex­ter­mi­nées. Les pra­tiques du passé de­vaient être cor­rectes, dans le cas des États-Unis il s’agissait d’un ordre de la di­vine Pro­vi­dence. Lo­gi­que­ment il y a donc sou­vent une sym­pa­thie in­tui­tive pour les en­fants d’Israël lorsqu’ils suivent une voie si­mi­laire. Mais ce sont les in­té­rêts géos­tra­té­giques et éco­no­miques qui pré­valent, et la po­li­tique n’est pas gravée dans le marbre.

La « me­nace » ira­nienne et la ques­tion nucléaire

Tournons-nous fi­na­le­ment vers le troi­sième sujet abordé par les pé­rio­diques cités plus haut, la « me­nace ira­nienne ». Parmi les élites et dans la classe po­li­tique on consi­dère gé­né­ra­le­ment que c’est la prin­ci­pale me­nace pour l’ordre mon­dial – mais ce n’est pas ce que pense le reste de la po­pu­la­tion. En Eu­rope, les son­dages montrent qu’Israël est consi­dérée comme la prin­ci­pale me­nace pour la paix. Dans les pays arabes, ce statut est par­tagée avec les États-Unis, à tel point qu’en Égypte, à la veille du sou­lè­ve­ment de la place Tahrir, 80% de la po­pu­la­tion pen­saient que la ré­gion se­rait plus sûre si l’Iran avait des armes nu­cléaires. Le même son­dage in­di­quait que 10% à peine de la po­pu­la­tion consi­dé­raient l’Iran comme une me­nace – à la dif­fé­rence des dic­ta­teurs au pou­voir qui ont des pré­oc­cu­pa­tions bien à eux.

Aux États-Unis avant la mas­sive cam­pagne de pro­pa­gande de ces der­nières an­nées la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion était d’accord avec le reste du monde pour dire que, en tant que si­gna­taire du Traité de non-prolifération nu­cléaire, l’Iran a le droit d’enrichir de l’uranium. Et y com­pris en­core aujourd’hui une grande ma­jo­rité est fa­vo­rable à l’emploi de moyens pa­ci­fiques dans la re­la­tion avec l’Iran. Il existe même une forte op­po­si­tion à l’implication des États-Unis au cas ou l’Iran et Is­raël en­tre­raient en guerre. Un quart seule­ment de la po­pu­la­tion consi­dère que l’Iran est un sujet d’inquiétude pour les États-Unis. Mais il n’est pas rare qu’il existe une dif­fé­rence, sou­vent un abîme, entre l’opinion pu­blique et les dé­ci­sions politiques.

Pour­quoi l’Iran est-il consi­déré comme une si ter­rible me­nace ? La ques­tion est ra­re­ment dis­cutée, mais il est fa­cile de trouver une ré­ponse sé­rieuse – mais pas dans les dé­cla­ra­tions exal­tées, comme tou­jours. La ré­ponse qui fe­rait le plus au­to­rité est donnée par le penta­gone et par les ser­vices d’intelligence dans leurs ré­gu­liers rap­ports au Congrès sur le thème de la sé­cu­rité mon­diale. Ils disent que l’Iran ne re­pré­sente pas une me­nace mi­li­taire. Ses dé­penses mi­li­taires sont très faibles si on les com­pare à celles des pays de la ré­gion, et bien sûr mi­nus­cules com­pa­rées à celles des États-Unis.

L’Iran n’a guère la ca­pa­cité de dé­ployer ses forces. Ses doc­trines stra­té­giques sont dé­fen­sives, conçues pour contenir une in­va­sion assez long­temps pour que la di­plo­matie entre en ac­tion. Si l’Iran de­vient ca­pable de fa­bri­quer des armes nu­cléaires, disent-ils, cela fe­rait partie de sa stra­tégie dé­fen­sive. Aucun ana­lyste sé­rieux ne croit que les membres du clergé au pou­voir en Iran sou­haitent voir leur pays et leurs biens anéantis, la consé­quence im­mé­diate s’il s’avisait d’initier une guerre nu­cléaire. Et il n’est pas né­ces­saire d’énoncer les rai­sons pour les­quelles tout gou­ver­ne­ment ira­nien de­vrait avoir une po­li­tique de dis­sua­sion, dans les cir­cons­tances actuelles.

Le ré­gime re­pré­sente sans aucun doute une grave me­nace pour une bonne partie de sa propre po­pu­la­tion – et ce n’est hélas pas le seul dans ce cas. Mais la prin­ci­pale me­nace pour les États-Unis et pour Is­raël c’est que l’Iran pour­rait freiner leur libre usage de la vio­lence. Une autre me­nace est re­pré­sentée par le fait que les Ira­niens cherchent à étendre leur in­fluence dans les pays voi­sins, l’Irak et l’Afghanistan, voire au-delà. Ces actes « illé­gi­times » sont ap­pelés « dé­sta­bi­li­sa­tion » (ou pis). Par contre l’imposition par la force de l’influence états-unienne sur la moitié du monde contribue à la « sta­bi­lité » et à l’ordre, selon les tra­di­tion­nelles doc­trines sur la ques­tion de sa­voir à qui le monde ap­par­tient.

Il est lo­gique d’essayer d’empêcher l’Iran de re­joindre les États nu­cléaires, dont les trois qui ont re­fusé de si­gner le Traité de non-prolifération nu­cléaire – Is­raël, l’Inde et le Pa­kistan, tous les trois ont bé­né­ficié de l’assistance états-unienne pour dé­ve­lopper les armes nu­cléaires, as­sis­tance qui dure jusqu’à aujourd’hui. Il n’est pas im­pos­sible d’atteindre cet ob­jectif par des moyens pa­ci­fiques. Une ap­proche qui jouit d’un sou­tien in­ter­na­tional très ma­jo­ri­taire, c’est de prendre des ini­tia­tives qui trans­for­me­raient peu à peu le Moyen-Orient en zone libre d’armes nu­cléaires, ce qui in­clu­rait l’Iran et Is­raël (et s’appliquerait éga­le­ment aux forces états-uniennes dé­ployées dans la ré­gion), et ce qui pour­rait s’étendre à l’Asie du sud.

Le sou­tien pour de telles ini­tia­tives est si fort que le gou­ver­ne­ment Obama a été contraint de donner son ac­cord formel, mais avec des ré­serves. La plus im­por­tante c’est que le pro­gramme nu­cléaire ira­nien ne soit pas placé sous les aus­pices de l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique (AIEA) ; de plus aucun État (c’est-à-dire les État-Unis) ne de­vrait être sol­li­cité pour of­frir des in­for­ma­tions au sujet des « ins­tal­la­tions nu­cléaires is­raé­liennes et de leurs ac­ti­vités, in­cluant les in­for­ma­tions re­le­vant de trans­ferts an­té­rieurs vers Is­raël ». Obama ac­cepte aussi la po­si­tion is­raé­lienne selon la­quelle toute pro­po­si­tion sur ce point doit être condi­tionnée à un ac­cord de paix global, que les État-Unis et Is­raël peuvent re­tarder indéfiniment.

Ce son­dage est loin d’être ex­haustif, in­utile de dire. Il y a de nom­breux points qui ne sont même pas abordés, comme les chan­ge­ments dans la ré­gion Asie-Pacifique. À l’énorme dis­po­sitif mi­li­taire états-unien se­ront ajou­tées de nou­velles bases, no­tam­ment dans l’île co­réenne de Jeju et dans le nord-ouest de l’Australie, il s’agit de la po­li­tique d’« en­di­gue­ment de la Chine ». Il y a aussi la ques­tion de la base états-unienne d’Okinawa. La po­pu­la­tion de l’île s’oppose de­puis des an­nées à la pré­sence de la base et cela pro­voque ré­gu­liè­re­ment des crises dans les re­la­tions États-Unis-Japon-Okinawa.

Mon­trant à quel point les op­tions fon­da­men­tales sont res­tées in­chan­gées, les ana­lystes stra­té­giques états-uniens dé­crivent le ré­sultat du pro­gramme mi­li­taire de la Chine comme « un clas­sique ’di­lemme sé­cu­ri­taire’, lorsque les stra­té­gies na­tio­nales et les pro­grammes mi­li­taires, consi­dérés dé­fen­sifs par leurs concep­teurs, sont perçus comme me­na­çants par d’autres », écrit Paul Godwin du Fo­reign Po­licy Re­search Ins­ti­tute. Le di­lemme sé­cu­ri­taire se pose sur la ques­tion du contrôle des mers qui bordent la Chine. Les États-Unis consi­dèrent leur pro­gramme de contrôle de ces eaux comme « dé­fensif », alors que la Chine le juge me­na­çant ; ainsi la Chine consi­dère ses ac­tions dans les ré­gions voi­sines comme « dé­fen­sives » alors que les États-Unis les consi­dèrent me­na­çantes. Un tel débat n’est même pas ima­gi­nable à propos des eaux qui bordent les États-Unis. Ce « clas­sique di­lemme sé­cu­ri­taire » est lo­gique, une fois en­core, si on part du prin­cipe que les États-Unis ont le droit de contrôler presque le monde en­tier et si on consi­dère que la sé­cu­rité des États-Unis re­quiert un contrôle quasi-absolu.

Alors que les prin­cipes de la do­mi­na­tion im­pé­riale n’ont guère changé, la ca­pa­cité à les mettre en ap­pli­ca­tion à net­te­ment baissé ; le pou­voir a été dis­tribué plus lar­ge­ment dans un monde qui se di­ver­sifie. Il y a de nom­breuses consé­quences. Il est ce­pen­dant très im­por­tant d’avoir pré­sent à l’esprit que – mal­heu­reu­se­ment – au­cune n’élimine les deux nuages noirs qui couvrent toutes les consi­dé­ra­tions à propos de l’ordre mon­dial : la guerre nu­cléaire et la ca­tas­trophe en­vi­ron­ne­men­tale, les deux me­na­çant lit­té­ra­le­ment la survie de l’espèce.

Ces deux ter­ribles me­naces sont bien pré­sentes et elles s’aggravent.

Noam Chomsky
Le mer­credi 15 fé­vrier 2012

Titre ori­ginal : Ame­rican de­cline in pers­pec­tive, part 2

Tra­duc­tion : Nu­mancia Mar­tinez Poggi

Voir aussi : Le dé­clin états-unien en pers­pec­tive – 1ère partie

 

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