Road trip au coeur du déclin américain

American Spleen de Olivier Guez

Par Mis en ligne le 03 mars 2012

Le spleen est dé­sor­mais un mal amé­ri­cain. Oli­vier Guez s’en est rendu compte vers la fin de son road trip à tra­vers les Etats-Unis pen­dant l’été 2011. Et de ce constat il a écrit Ame­rican Spleen, à la fois re­por­tage gonzo et en­quête jour­na­lis­tique. Planté de­vant le Mont Rush­more, cette fa­laise mo­nu­men­tale où les vi­sages de George Wa­shington, Thomas Jef­ferson, Abraham Lin­coln et Theo­dore Roo­se­velt ont été gravés dans la roche il y a un siècle, l’auteur est pro­fon­dé­ment marqué par le spec­tacle sor­dide de tou­ristes obèses en bermuda.

Coincé dans la ca­fé­téria du mo­nu­ment par temps de pluie, à manger des fri­tures ré­pu­gnantes, il se laisse aller à sa propre in­ter­pré­ta­tion du ta­bleau qui l’entoure : « Leur cor­pu­lence ex­tra­va­gante trahit un manque d’énergie et de vo­lonté. Une aboulie exis­ten­tielle […] Elle ré­vèle l’ennui, l’abandon, le re­non­ce­ment à la sé­duc­tion, à l’estime de soi, au sexe pro­ba­ble­ment. » Les symp­tômes sont très proches du spleen que Bau­de­laire dé­crit à sa mère dans une lettre en 1859 : « Ce que je sens, c’est un im­mense dé­cou­ra­ge­ment, une sen­sa­tion d’isolement in­sup­por­table, une peur per­pé­tuelle d’un mal­heur vague, une dé­fiance com­plète de mes forces, une ab­sence to­tale de dé­sirs, une im­pos­si­bi­lité de trouver un amu­se­ment quelconque ».

Le constat est dur, et comme il l’admet lui-même, pro­ba­ble­ment em­piré par son propre état psy­chique après tout ce temps passé sur la route. Mais, pour lui, c’est le fil conduc­teur qui relie toutes ses ren­contres au pays de Ba­rack Obama. En pas­sant par Wa­shington D.C, New York, At­lanta, l’Arizona ou le Mon­tana, par­tout il re­trouve des gens dans un état de pro­fonde dé­pres­sion ou de pa­ra­noïa. Dans la pre­mière partie du livre, Oli­vier Guez part à la ren­contre de ceux qui construisent et ana­lysent le dis­cours po­li­tique amé­ri­cain ac­tuel. Et que ce soit face aux pre­miers Tea Par­tiers ou aux têtes pen­santes de think tanks conser­va­teurs et li­ber­ta­riens comme le Cato Ins­ti­tute ou the He­ri­tage Foun­da­tion, ou même des pen­seurs li­bé­raux comme Francis Fu­kuyama ou Fa­reed Za­karia, le sen­ti­ment le plus pré­gnant est celui d’une dé­cep­tion énorme et d’un pes­si­misme qui sied peu à l’idée qu’on peut en­core se faire de l’Amérique.

Au bar de l’hôtel War­wick à New York, Oli­vier Guez boit un verre avec l’homme qui avait an­noncé « la fin de l’Histoire » dans les an­nées 1990, Francis Fu­kuyama. Pour lui, l’avènement du consensus mon­dial au­tour de la dé­mo­cratie li­bé­rale après la chute du mur de Berlin si­gni­fiait que l’humanité avait at­teint son stade ul­time de pro­grès. Dé­sor­mais, Fu­kuyama est un homme déçu qui passe da­van­tage de temps à ré­flé­chir aux ré­cents évè­ne­ments qui ont bous­culé les Etats-Unis. Obama n’est pas à la hau­teur des es­poirs placés en lui et n’a pas été assez dé­cisif après la grande ré­ces­sion de 2008. A l’inverse d’un Franklin Roo­se­velt après le crash de 1929. La loi Dodd-Frank sur la ré­gu­la­tion de l’industrie fi­nan­cière est trop com­pli­quée et im­pos­sible à mettre en œuvre. Et, pour Fu­kuyama, ce manque de poigne n’est pas tout-à-fait in­no­cent. La pré­sence, dans l’entourage de l’actuel pré­sident, de gou­rous anti-régulation fi­nan­cière comme le se­cré­taire au trésor Ti­mothy Geithner ou l’ancien chef du conseil éco­no­mique Larry Sum­mers, dé­montre la proxi­mité de l’administration Obama avec Wall Street : « Pour sauver l’économie amé­ri­caine et ré­former son sys­tème fi­nan­cier, Obama a choisi deux hommes adorés par Wall Street et im­pli­qués dans les ré­formes et la po­li­tique qui ont permis ses abus puis pro­voqué sa chute ».

 En plus des pro­fes­seurs, in­tel­lec­tuels et autres ex­perts des af­faires amé­ri­caines avec qui Oli­vier Guez a eu la chance de s’entretenir, ce sont les ren­contres im­promp­tues avec des ci­toyens lambdas qui donnent vrai­ment vie au concept d’Ame­rican Spleen. Le 4 juillet 2011, le voilà parmi la foule qui as­siste au rodéo de l’Independence Day à Li­ving­ston dans le Mon­tana. Il y fait la ren­contre de Sandy, une femme di­vorcée qui n’a pas assez « d’argent pour élever ses ga­mins ». Et, comme il l’apprend plus tard dans un bar de la ville, elle s’accroche quand même à l’espoir de ren­con­trer un grand pro­duc­teur hol­ly­woo­dien pour lui re­filer un scé­nario qu’elle a écrit. Tout ça dans un cadre qui rap­pelle le ta­bleau Nigh­thawks d’Edward Hopper. Ce genre de « per­son­nages », pour­tant bien réels, est pré­sent tout au long d’Ame­rican Spleen. Ils font des ap­pa­ri­tions brèves mais suf­fi­sam­ment mar­quantes pour per­son­ni­fier le dé­clin amé­ri­cain qu’Olivier Guez s’acharne à représenter.Mais l’ame­rican spleen semble avoir ses par­ti­cu­la­rités. Et la lé­thargie dé­pres­sive qui pour­rait être as­socié à ce sen­ti­ment bau­de­lai­rien est-il vrai­ment le trait le plus ca­rac­té­ris­tique des nom­breux amé­ri­cains qu’Olivier Guez a croisés sur sa route ? Où est le dé­cou­ra­ge­ment des Tea Par­tiers ? Où est le dé­cou­ra­ge­ment de ceux qui ont oc­cupé Wall Street pen­dant des mois ? Il y a peut-être de la tris­tesse et de la mé­lan­colie dans la vie de ces gens, on peut même consi­dérer que leurs opi­nions sont em­preintes de nos­talgie, mais ils sont bien pré­sents dans le pay­sage po­li­tique amé­ri­cain et ne semblent pas vou­loir laisser leur pays à l’abandon. D’un côté, le Tea Party a bou­le­versé les codes et les ha­bi­tudes du Parti ré­pu­bli­cain et lui a donné une vic­toire écra­sante lors des élec­tions de mi-mandat de 2010. De l’autre, le mou­ve­ment Oc­cupy Wall Street s’est pro­pagé dans tous le pays et est de­venu l’une des sources d’inspirations prin­ci­pales d’un Obama en cam­pagne pour sa ré­élec­tion, comme on a pu le voir lors de son der­nier dis­cours sur l’Etat de l’Union.Dommage, Oli­vier Guez a quitté les Etats-Unis avant que le mou­ve­ment des 99% ait vrai­ment pris son envol. En re­vanche, son ou­vrage com­mence avec une ex­plo­ra­tion dé­taillée du Tea Party, dont Oc­cupy Wall Street est le pen­dant à gauche. Ce mou­ve­ment, qui veut res­treindre le rôle du gou­ver­ne­ment fé­déral à son ex­pres­sion la plus mi­ni­male selon les cri­tères éta­blis par la consti­tu­tion, peut vé­ri­ta­ble­ment être qua­lifié de po­pu­laire. Et si Jenny Beth Martin, la co­or­di­na­trice na­tio­nale des « Tea Party Pa­triots », a le spleen… elle le cache plutôt bien. Oli­vier Guez l’a ren­con­trée et a pu lui-même s’en aper­ce­voir. Elle est ré­voltée par le plan d’assistance aux pro­prié­taires en dif­fi­culté pro­posé par Obama après le dé­sastre des sub­primes : « Si vous prenez des risques fi­nan­ciers, il faut les as­sumer. Il est in­ac­cep­table d’utiliser l’argent du contri­buable pour ren­flouer vos pertes ». Quand le bu­si­ness de son mari fait faillite pen­dant la crise, pas ques­tion d’accepter l’aide du gou­ver­ne­ment : « On ne vou­lait pas d’argent du gou­ver­ne­ment, on ne vou­lait pas de son as­sis­tance. On a pré­féré tout re­com­mencer à zéro ». Elle dé­cide alors de s’engager pour ses idéaux et lance un appel à ma­ni­fester de­vant le ca­pi­tole de Géorgie. En une se­maine, elle réussit à ras­sem­bler 500 per­sonnes. Elle est aujourd’hui à la tête d’une or­ga­ni­sa­tion de 15 mil­lions de per­sonnes. Son combat est peut-être in­sensé car fondé sur un fan­tasme de l’âge d’or des « foun­ding fa­thers », mais il dé­note tout le contraire du spleen et du dé­cou­ra­ge­ment dont parle Oli­vier Guez. L’essor de mou­ve­ments po­pu­laires de grandes am­pleurs comme le Tea Party ou Oc­cupy Wall Street montre que l’esprit d’initiative si chère à l’Amérique n’est dé­ci­dé­ment pas en­terré. En re­vanche, que deux mou­ve­ments aux prin­cipes si dia­mé­tra­le­ment op­posés émergent au même mo­ment tra­duit un autre pro­blème que le spleen : la pro­fonde di­vi­sion des Etats-Unis.

 

 
Titre du livre : Ame­rican Spleen
Au­teur : Oli­vier Guez
Édi­teur : Flam­ma­rion
Col­lec­tion : At Large
Date de pu­bli­ca­tion : 01/03/12
ISBN : 208126952X

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