L’Allemagne : un faux modèle

Par Mis en ligne le 28 février 2012

Martin Hart-Landsberg est un éco­no­miste amé­ri­cain. Chan­ge­ment de So­ciété a déjà pu­blié plu­sieurs de ses ar­ticles. Dans celui qui suit, il ex­plique que la soi-disant réus­site al­le­mande dis­si­mule un tra­vail de plus en plus dé­gradé et qui, loin d’être une so­lu­tion mi­racle à ap­pli­quer par­tout en Eu­rope, a constitué une des causes de la crise actuelle.

Alors que de plus en plus de pays font face à une pres­sion ac­crue en fa­veur de l’austérité, on ex­plique sou­vent la ten­dance en cher­chant des er­reurs po­li­tiques pré­cises dans chaque pays au lieu de consi­dérer des dy­na­miques struc­tu­relles plus larges. La clé de la cré­di­bi­lité de ceux qui in­sistent sur sur les dé­ci­sions na­tio­nales est l’existence de pays qui, d’après eux, font les choses comme il faut. Ainsi, disent-ils, si les dé­ci­deurs sui­vaient les meilleures pra­tiques, leurs peuples ne se­raient pas dans une si­tua­tion si mau­vaise. Ré­cem­ment, l’Allemagne est est de­venue l’un de ces pays mo­dèles.

Voici une pré­sen­ta­tion ty­pique de l’expérience allemande :

« Alors que les taux de chô­mage en France, en Italie et au Royaume-Uni ne bougent pas des 8%-9%, beau­coup se tournent vers le mi­racle ma­ni­feste du marché du tra­vail al­le­mand, pour en tirer les le­çons. En 2008 – 2009, le PIB al­le­mand a plongé de 6,6%, mais le chô­mage n’a aug­menté que de 0,5 points avant de re­prendre sa baisse et, l’emploi n’a baissé que de 0,5%. En août 2011, le taux de chô­mage of­fi­ciel était d’environ 6,5%, le plus bas de­puis le dy­na­misme de la réuni­fi­ca­tion il y a vingt ans. »

En d’autres termes, l’Allemagne semble bien se dé­brouiller. En dépit d’un grand dé­clin, elle a joui d’un taux de chô­mage plus bas. Com­ment fait-elle ? On cite sou­vent de ré­centes po­li­tiques al­le­mandes, qui ont aug­menté la flexi­bi­lité du marché du tra­vail. Mais ces pra­tiques sont-elles celles qu’on de­vrait adopter par­tout ailleurs ? Une des fa­çons de ré­pondre à cette ques­tion est d’observer ce que ces chan­ge­ments ont im­pliqué pour les tra­vailleurs al­le­mands. Comme concluait un re­por­tage de Reuters :

« La crois­sance de l’emploi en Al­le­magne a été par­ti­cu­liè­re­ment forte pour les bas sa­laires et l’intérim, du fait de la dé­ré­gu­la­tion et de la pro­mo­tion des « pe­tits bou­lots » flexibles à bas re­venus subventionnés.

Le nombre de tra­vailleurs à bas sa­laires– dé­finis par­fois comme moins des deux tiers du sa­laire mé­dian– tra­vaillant à temps plein a aug­menté de 13,5% et at­teint 4,3 mil­lions, entre 2005 et 2010, pro­gres­sant trois fois plus vite que les autres formes d’emploi, d’après le Bu­reau du Travail.

L’emploi en agence d’intérim a battu son re­cord en 2011 en at­tei­gnant les 910 000– trois fois le nombre de 2002, quand Berlin a com­mencé à dé­ré­guler le sec­teur du tra­vail temporaire […]

Des don­nées de l’Organisation pour la Co­opé­ra­tion et le Dé­ve­lop­pe­ment Éco­no­mique montrent que les bas sa­laires re­pré­sentent 20% des em­plois à temps plein en Al­le­magne, contre 8% en Italie et 13,5% en Grèce.

Les nou­velles ca­té­go­ries d’emplois sub­ven­tionnés à bas re­venus– une piste que l’Espagne est en train d’explorer– se sont avé­rées par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tiques. Cer­tains éco­no­mistes disent qu’elles ont eu l’effet in­verse de celui attendu.

Elles ont été mises en place pour aider les per­sonnes aux pers­pec­tives d’emploi li­mi­tées à se ré­in­té­grer à la main d’œuvre ré­gu­lière, mais les en­quêtes montrent que, pour la plu­part des gens, elles ne mènent nulle part.

Les em­ployeurs sont peu in­cités à créer des em­plois à plein temps s’ils savent qu’ils peuvent em­ployer des tra­vailleurs sur la base de contrats flexibles.

Un em­ploi sur cinq est main­te­nant un « petit boulot », rap­por­tant aux tra­vailleurs un maximum de 400 euros par mois après im­po­si­tion. Pour près de cinq mil­lions de per­sonnes, c’est leur em­ploi prin­cipal, ce qui rend né­ces­saires des com­plé­ments fi­nancés par l’État.

« On est en train de mor­celer en pe­tits bou­lots les postes nor­maux à temps plein» a dé­claré Holger Bonin, du think tank de Mann­heim, ZEW.

Et il n’y a pas grand chose pour em­pê­cher les em­ployeurs de payer un sa­laire ho­raire faible pour les « pe­tits bou­lots » étant donné qu’ils savent que l’État com­plé­tera et qu’il n’y a pas de sa­laire mi­nimum légal. »

Cette évo­lu­tion n’a pas été ac­ci­den­telle. Elle ré­sulte de chan­ge­ment de po­li­tique mis en œuvre au début des an­nées 2000 par le chan­ce­lier ge­rhard Schröder. En 2005, Schröder a fiè­re­ment an­noncé au Forum Éco­no­mique Mon­dial de Davos, en Suisse : « Nous avons construit un des meilleurs sec­teurs à bas sa­laires d’Europe ».

Le New York Times a dé­crit en ces termes le mi­racle du marché du tra­vail allemand :

Mais der­rière le pré­tendu mi­racle éco­no­mique al­le­mand, il y a une sous-classe de tra­vailleurs à bas sa­laires, dont les re­venus ont peu pro­fité de la sta­bi­lité du pays et, en fait, ont di­minué en termes réels au cours de la der­nière dé­cennie, d’après des don­nées récentes.

Et à cause des po­li­tiques gou­ver­ne­men­tales vi­sant à main­tenir les sa­laires à un bas ni­veau pour dé­cou­rager les dé­lo­ca­li­sa­tion et en­cou­rager la for­ma­tion, il est peu pro­bable que les re­venus de ces tra­vailleurs aug­mentent dans un avenir proche.

Cela im­plique en re­tour qu’il est pro­bable qu’ils conti­nuent de dé­pendre des pro­grammes d’aide de l’État pour joindre les deux bouts, coû­tant ainsi des mil­liards d’euros par an au contribuable.

Le pa­ra­doxe d’une vague qui ne sou­lève pas tout le monde vient en partie du fait que l’Allemagne n’a pas de sa­laire mi­nimum légal. Mais il s’enracine aussi dans la po­li­tique al­le­mande ré­cente, qui a pré­féré les me­sures pour di­mi­nuer le chô­mage et ga­gner la confiance des employeurs.

La Confé­dé­ra­tion des As­so­cia­tions d’Employeurs Al­le­mands dit que l’introduction d’un sa­laire mi­nimum aug­men­te­rait les coûts du tra­vail et condui­rait à plus de chô­mage. Les em­plois s’en iront tout sim­ple­ment d’Allemagne pour aller en Eu­rope de l’Est et en Asie.

Ces nou­velles po­li­tiques d’emploi ont non seule­ment frappé les tra­vailleurs al­le­mands, mais elles ont aussi gran­de­ment contribué au dé­ve­lop­pe­ment de la crise en Eu­rope. Les bas sa­laires et la pré­ca­rité des condi­tions de tra­vail ont toutes les deux permis aux em­ployeurs al­le­mands de dy­na­miser leurs ex­por­ta­tions et li­miter leurs im­por­ta­tions. Global Em­ploy­mebnt Trends 2012, un rap­port de l’Organisation In­ter­na­tio­nale du Tra­vail, sou­ligne cette connexion. D’après un ar­ticle ré­su­mant son contenu :

« La com­pé­ti­ti­vité crois­sante des ex­por­ta­tions al­le­mandes est de plus en plus clai­re­ment iden­ti­fiée comme la cause struc­tu­relle sous-jacente des dif­fi­cultés dans la zone euro », af­firme le rap­port. Les pays en crise n’ont pas été ca­pables d’exporter assez leurs biens vers l’Allemagne, parce que la de­mande in­té­rieure n’y était pas assez forte, du fait des bas salaires.

L’OIT a dit que les po­li­tiques al­le­mandes pour main­tenir les bas sa­laires ont créé des condi­tions pour une ré­ces­sion pro­longée en Eu­rope, où les autres pays du conti­nent voient de plus en plus une dé­fla­tion sa­la­riale plus dure que celle de l’Allemagne comme une so­lu­tion à leur manque de compétitivité.

L’OIT a ap­pelé l ‘Al­le­magne à faire des chan­ge­ments ra­pides. « Mettre un terme aux po­li­tiques de bas sa­laires crée­rait un effet de dé­bor­de­ment po­sitif qui tou­che­rait le reste de l’Europe et res­tau­re­rait une dis­tri­bu­tion des re­venus plus équi­table » dit l’étude.

Comme le montre le ta­bleau ci-dessous, les sa­laires al­le­mands stag­nent de­puis lus d’une décennie :

european-wages-1.jpg

Ce n’est pas sur­pre­nant que l’Allemagne ait eu du succès dans ses ex­por­ta­tions et que d’autres éco­no­mies en Eu­rope aient eu des dif­fi­cultés à la concur­rencer. Tandis que les po­li­ti­ciens al­le­mands blâment ces autres éco­no­mies pour leurs pro­blèmes, le fait est que la crois­sance al­le­mande dé­pen­dait de la consom­ma­tion et des em­prunts élevés de ces autres pays. Comme le re­marque un analyste :

L’Allemagne, souvenez-vous, re­pré­sente 28% de l’économie de la zone euro. Ce n’est pas fan­tai­siste d’imaginer que les dés­équi­libres dans l’économie al­le­mande sont ca­pables de conduire– ou du moins d’amplifier– les dés­équi­libres de l’ensemble de la ré­gion. En effet, la ca­pa­cité de l’Allemagne d’acheter en Eu­rope est en­core plus li­mitée que ne le sug­gère la stag­na­tion de ses sa­laires. Car en plus de cela l’Allemagne a connu une aug­men­ta­tion aiguë des in­éga­lités. Cela si­gnifie que la ri­chesse a été re­dis­tri­buée des pauvres, qui ont ten­dance à dé­penser, vers les riches, qui tendent à épargner.

En bref, si nous vou­lons une ré­ponse si­gni­fi­ca­tive à nos pro­blèmes éco­no­miques, nous de­vons com­mencer à re­garder d’un œil cri­tique la façon dont fonc­tionne réel­le­ment la dy­na­mique de l’accumulation ca­pi­ta­liste. Es­sayer d’imiter de pré­ten­dues suc­cess stro­ries n’est pas la solution.

Source : Re­ports from the Eco­nomic Front (Etats-Unis), 15 fé­vrier 2012
Tra­duit de l’anglais et pré­senté par Marc Harpon pour Chan­ge­ment de Société

Les commentaires sont fermés.