Droit à l’emploi ou revenu universel

Par Mis en ligne le 23 février 2012

Etre exploité, contraint à un travail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps. Tout projet d’abandonner à ses maîtres actuels la sphère du travail salarié pour se libérer en dehors du travail, est par conséquent un mirage. Le temps libéré ne peut devenir un temps libre que si sa logique réussit à contaminer l’organisation du travail dans tous ses aspects. Ni les chômeurs, ni les précaires ne sont plus libres parce qu’ils sont moins longtemps salariés que les autres travailleurs. Marx faisait de la réduction de la journée de travail la « condition essentielle » de l’épanouissement. Mais celle-ci ne saurait acquérir un contenu émancipateur que si le temps de travail est lui-même libéré du joug capitaliste.

Le combat pour une réduction massive du temps de travail s’appuie sur des exigences élémentaires, d’ailleurs certifiées par le droit bourgeois (un emploi et des conditions d’existence décentes), mais il s’oppose frontalement au capitalisme contemporain qui fonctionne plus que jamais à la régression sociale. Aujourd’hui une répartition égalitaire des heures de travail conduirait à une durée hebdomadaire de l’ordre de 30 heures, qui pourrait baisser encore par suppression des emplois inutiles rendus nécessaires par la non-gratuité des services publics ou par la croissance des dépenses liées à une concurrence improductive. Le niveau de vie serait amélioré principalement par l’extension des droits sociaux (droit à l’emploi, à la santé, au logement, etc.) assurée par un financement socialisé (gratuité ou quasi-gratuité).

La réduction du temps de travail et l’interdiction des licenciements posent donc concrètement la question d’une démarchandisation de la force de travail qui se heurte immédiatement à deux obstacles : la répartition des richesses et le droit de propriété. Sa mise en œuvre passe par une contestation pratique des rapports sociaux, à l’intérieur même des entreprises, sous forme d’un contrôle exercé par les salariés sur les embauches, les conditions et l’organisation du travail. Elle s’appuie dans le même temps sur la garantie de ressources des travailleurs et la continuité du revenu, qui implique un changement radical dans la distribution des richesses produites. Il s’agit donc d’articuler la libération et la transformation du travail, plutôt que d’opposer la revendication d’un revenu garanti à celle de nouveau plein emploi.

La démarche stratégique pourrait alors être la suivante : affirmation conjointe du droit à l’emploi et à la continuité de revenu ; contestation de l’actuelle répartition des richesses ; exigence d’une baisse du temps de travail avec embauches proportionnelles ; contrôle sur l’embauche ; refus du pouvoir patronal sur l’emploi et les conditions de travail ; démarchandisation de la force de travail ; remise en cause de la propriété privée. L’enclenchement d’un tel schéma stratégique passe par la recherche de formes d’organisation prenant en compte les facteurs de fractionnement du salariat (salariés/chômeurs, grosses boîtes/sous-traitants, public/privé, hommes/femmes, mise en concurrence des salariés à travers la mondialisation).

Cette stratégie de transformation sociale est en fin de compte porteuse d’une dialectique apparemment paradoxale. Il s’agit en somme de généraliser le droit à l’accès au salariat, mais les modalités mêmes de cette généralisation, et les méthodes pour parvenir à cet objectif, portent en creux le dépassement du rapport salarial capitaliste. Pour avancer vers le plein emploi, il faut imposer aux patrons une norme de réduction du temps de travail, le contrôle sur les embauches, les cadences et les horaires, autrement dit enclencher un processus de dépérissement du marché du travail et de socialisation de l’emploi. La lutte pour l’abolition du chômage tend alors à se transformer en un mouvement d’abolition pratique du salariat.

 

Extrait de l’article paru dans le numéro 7 des NCS

 

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