Nouveaux Cahiers du socialisme - Numéro 7 - Hiver 2012

Du prolétariat au précariat

Introduction au dossier

Par , , Mis en ligne le 13 février 2012

Pour consulter le nu­méro avec Table des ma­tières in­ter­ac­tives:
CLI­QUEZ ICI!

Quel sens donner au tra­vail aujourd’hui à l’ombre du ca­pi­ta­lisme glo­ba­lisé ? Notre rap­port au tra­vail a-t-il changé ? Le tra­vail est-il plus alié­nant, plus ato­misé qu’avant lorsqu’il était soumis au ré­gime for­diste et key­né­sien ? Ou s’est-il « li­béré » comme le pré­tendent Hardt et Negri dans le sillon du ca­pi­ta­lisme « cog­nitif » ? Qu’en est-il de la dite or­ga­ni­sa­tion scien­ti­fique du tra­vail (le tay­lo­risme) qui semble connaître une bonne for­tune dans les ate­liers dé­lo­ca­lisés de la grande pro­duc­tion ma­nu­fac­tu­rière avec ses co­rol­laires bien connus que sont la dé­qua­li­fi­ca­tion, la dé­pro­fes­sion­na­li­sa­tion et la dés­in­té­gra­tion du lien so­cial ? Et quelles sont les ré­sis­tances, « an­ciennes » et «nou­velles» qui sont pen­sées et construites par de nou­veaux col­lec­tifs pro­lé­taires aux iden­tités mo­biles et chan­geantes ? Quels sont jus­te­ment ces iden­tités, pro­jets, uto­pies qui se pro­posent comme des al­ter­na­tives au tra­vail ca­pi­ta­liste ? Voilà quelques-unes des grandes in­ter­ro­ga­tions que le pré­sent nu­méro des Nou­veaux Ca­hiers du so­cia­lisme veut ex­plorer. Pour cela, nous par­tons des hy­po­thèses de Marx af­fir­mant, en sub­stance, que le ca­pi­ta­lisme im­pose un rap­port coer­citif pour ex­tor­quer du sur­tra­vail. Au cœur de cette ex­tor­sion se situe la durée du temps de tra­vail, qui permet de dé­gager une plus-value ab­solue et de sou­mettre for­mel­le­ment le tra­vail au ca­pital.[1]

Tra­vail et Ca­pital

Les textes réunis ici visent à dé­cons­truire les réa­lités contem­po­raines du tra­vail, réa­lités connais­sant ac­tuel­le­ment de pro­fondes mu­ta­tions, comme le si­gnale Maxime Ouellet. La dy­na­mique contem­po­raine d’accumulation du ca­pital re­pose sur une conver­gence ins­ti­tu­tion­nelle entre la fi­nan­cia­ri­sa­tion de l’économie et la mar­chan­di­sa­tion du sa­voir. Cette trans­for­ma­tion ins­ti­tu­tion­nelle mo­difie la ma­nière dont s’effectue la re­pro­duc­tion de la force de travail.

Pa­ral­lè­le­ment, le ca­pital comme le tra­vail, les deux grands « ac­teurs » du ca­pi­ta­lisme tentent de se ré­ap­pro­prier la pensée du tra­vail non seule­ment dans son es­sence an­thro­po­lo­gique, mais éga­le­ment dans son his­to­ri­cité so­ciale (voir le texte de Louis Marion).

Dans cette dy­na­mique, les mou­ve­ments an­ti­ca­pi­ta­listes ont fait his­to­ri­que­ment de la conflic­tua­lité du tra­vail leur prin­cipal cheval de ba­taille pour le chan­ge­ment so­cial. Ré­ha­bi­liter le « tra­vail », et non le tra­vail ca­pi­ta­liste, struc­ture, en­core aujourd’hui, la lutte pour l’émancipation, comme le rap­pelle Mi­chel Husson. Au cœur de cette « ré­ha­bi­li­ta­tion » se situe l’une des ba­tailles les plus dé­ci­sives de notre temps, soit celle pour ré­duire le temps de tra­vail, comme l’expose Simon Tremblay-Pepin. La lutte pour ré­duire le temps de tra­vail sert d’argument rhé­to­rique pour dé­mon­trer l’iniquité du dé­ve­lop­pe­ment ca­pi­ta­liste. Elle permet de mettre de l’avant la créa­tion d’outils in­ci­tant à re­com­mencer à pla­ni­fier l’économie. Elle po­li­tise le fon­de­ment même de la ques­tion du tra­vail en in­sis­tant pour que son ac­com­plis­se­ment soit réa­lisé en fonc­tion des be­soins de la so­ciété et de la ca­pa­cité de l’environnement et non en fonc­tion de l’accroissement de la va­leur abstraite.

Dé­struc­tu­ra­tion et re­struc­tu­ra­tion du monde du travail

Aujourd’hui, l’éclatement des modes d’organisation du tra­vail est une consé­quence des nou­velles stra­té­gies de ges­tion des en­tre­prises mises en œuvre à la fa­veur des chan­ge­ments tech­no­lo­giques et dans un contexte de fi­nan­cia­ri­sa­tion et de glo­ba­li­sa­tion ac­cé­lé­rées de l’économie, stra­té­gies qui pri­vi­lé­gient le court terme et qui su­bor­donnent l’accumulation à la ren­ta­bi­lité fi­nan­cière et spé­cu­la­tive des mar­chés bour­siers. Ces bou­le­ver­se­ments dé­com­posent les col­lec­tifs pro­lé­ta­riens en fai­sant voler en éclats des cli­vages qu’on pen­sait « fon­da­men­taux » entre « cols bleus » – ou­vriers in­dus­triels – et « cols blancs – em­ployés et tech­ni­ciens – comme le sou­ligne Pierre Beaudet. Ces trans­for­ma­tions re­mettent en ques­tion l’analyse de classe et les stra­té­gies sur les­quelles peuvent se construire les mou­ve­ments so­ciaux et politiques.

Cette restructuration-déstructuration est ac­cé­lérée par la dé­lo­ca­li­sa­tion sys­té­ma­tique des ac­ti­vités in­dus­trielles vers des es­paces trans­na­tio­naux où les coûts de la main-d’œuvre sont ré­duits en raison de l’absence de toute forme de ré­gu­la­tion du tra­vail et de droits syn­di­caux d’association et de né­go­cia­tion col­lec­tive (voir les ana­lyses de Sid Ahmed Soussi et de Phi­lippe Hur­teau). Dans les so­ciétés du Nord, on as­siste à la trans­for­ma­tion des col­lec­tifs pro­duc­tifs, don­nant nais­sance à des es­paces du tra­vail re­con­fi­gurés par de nou­velles formes d’emploi dont la ca­rac­té­ris­tique com­mune la plus fon­da­men­tale est la pré­ca­ri­sa­tion, comme le fait bien voir Mar­tine D’Amour.

Un constat global et massif peut être dé­gagé de cette évo­lu­tion : le rap­port sa­la­rial est de plus en plus in­di­vi­dua­lisé. Les stra­té­gies de ges­tion des en­tre­prises ont des im­pacts di­rects sur les modes de ré­gu­la­tion et sur la conflic­tua­lité du tra­vail. Les modes d’encadrement ju­ri­dique des re­la­tions de tra­vail ac­tuel­le­ment à l’œuvre, au Québec comme ailleurs, s’avèrent de plus en plus ca­ducs et in­opé­rants face aux nou­velles fi­gures de la conflic­tua­lité du tra­vail comme le si­gnale Dorval Brunelle.

Aux cli­vages de classes se su­per­posent des frac­tures de genre et d’identité (voir les contri­bu­tions de Du­four, Beau­re­gard et For­tier ainsi que celle de Judy Fudges). Dans l’ensemble de ces es­paces, les rap­ports col­lec­tifs du tra­vail se désa­grègent à la suite de la dé­li­ques­cence des iden­tités pro­fes­sion­nelles qui les sous-tendaient dans le contexte du com­promis for­diste comme le rap­pelle Marie-Josée Le­gault. Le phé­no­mène prend des conno­ta­tions dis­tinctes au ni­veau du sec­teur pu­blic comme le constatent Gre­nier et Ja­lette, si­gna­lant le dé­ve­lop­pe­ment d’une ges­tion des ef­fec­tifs où leur rem­pla­ce­ment est axé sur la pré­ca­ri­sa­tion des sta­tuts d’emploi et des condi­tions de tra­vail et sur le re­cours à des em­ployées ex­ternes à la fonc­tion pu­blique. Et bien en­tendu, ce pro­cessus de dis­lo­ca­tion pré­sente des traits « ex­trêmes » dans des si­tua­tions comme les ate­liers de mi­sère en Chine qu’évoque Lin Ting Sheng.

Ré­sister aujourd’hui ?

Les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales su­bissent du­re­ment la ra­pi­dité de ces chan­ge­ments comme on le constate en li­sant l’entrevue réa­lisée avec Aldo Pao­li­nelli. Le mou­ve­ment syn­dical, re­connu comme un ac­teur so­cial cen­tral et conforté dans ce rôle pen­dant les Trente Glo­rieuses dans le cadre consacré du « grand com­promis », a vu sa ca­pa­cité d’action se ré­duire : l’action col­lec­tive qui avait fait sa force en tant que mou­ve­ment ou­vrier, avant son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion comme ac­teur ca­pital du rap­port tra­vail / État / ca­pital, lui fait dé­sor­mais dé­faut, ce qui rend la tâche très dif­fi­cile pour l’ensemble des unités syn­di­cales qu’il re­groupe (voir l’enquête de Ya­nick Noiseux).

La gé­né­ra­li­sa­tion du « mo­dèle ca­li­for­nien » (ou « ja­po­nais ») fondé sur l’individualisation de la re­la­tion d’emploi est telle que, dans l’ensemble des or­ga­ni­sa­tions et des es­paces du tra­vail, la conflic­tua­lité a changé de na­ture. Le conflit de tra­vail « clas­sique », sous la forme de la grève entre autres, a fait place à des confron­ta­tions nou­velles, ca­rac­té­ri­sées par la mul­ti­pli­ca­tion des dif­fé­rends in­di­vi­duels. Il en ré­sulte un dés­équi­libre struc­turel du rap­port sa­la­rial, com­pa­rable à celui qui ca­rac­té­ri­sait le ca­pi­ta­lisme in­dus­triel au 19e siècle.

Le sec­teur pu­blic qué­bé­cois, dont le taux de syn­di­ca­li­sa­tion de­meure élevé, de­vient un grand champ de ba­taille dans le­quel se dé­ve­loppent ces nou­velles formes de conflic­tua­lité (voir les textes d’Yvan Per­rier et de Francis La­gacé). À l’échelle in­ter­na­tio­nale, ces confron­ta­tions exigent le dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles stra­té­gies comme le si­gnalent les contri­bu­tions de Thomas Col­lombat et de David Mc­Nally. Des pla­te­formes re­ven­di­ca­tives in­édites émergent par ailleurs sur le temps de tra­vail (Québec so­li­daire), les re­traites (Jacques Four­nier), le tra­vail à contrat (Au bas de l’échelle), l’internationalisme (Sid Ahmed Soussi). D’autre part, des dé­bats sont en cours pour re­penser l’action syn­di­cale dans sa glo­ba­lité, comme en té­moigne Sam Gindin, l’ancien di­rec­teur de la re­cherche pour les Tra­vailleurs ca­na­diens de l’automobile (in­ter­viewé par Thomas Chiasson-Lebel).

De tout cela se dé­gagent un cer­tain nombre de pistes que les or­ga­ni­sa­tions so­ciales et po­li­tiques de­vront ex­plorer da­van­tage. Il faut bien le constater, la tâche ne sera pas fa­cile. Les do­mi­nants tiennent pré­sen­te­ment le gros bout du bâton, comme le dé­montre l’échec ré­cent de nom­breux mou­ve­ments de ré­sis­tance dans les mé­dias (Journal de Mont­réal), le sec­teur pu­blic (les postes) et ailleurs. Les ou­tils pour faire face à ces as­sauts de­vront être très pra­tiques, s’inscrire dans le sillon de pra­tiques syn­di­cales re­nou­ve­lées et des in­ter­ven­tions po­li­tiques d’une gauche struc­tu­rante et co­hé­rente, se si­tuer éga­le­ment dans la pers­pec­tive d’un tra­vail ri­gou­reux d’enquête et de re­cherche qui ira au-delà des hy­po­thèses ini­tiales de Marx.

 [1] Karl Marx (1867), Un cha­pitre in­édit du Ca­pital. Tra­duc­tion de l’allemand et pré­sen­ta­tion de Roger Dan­ge­ville, Paris, Union gé­né­rale d’Éditions, 1971. Voir la ver­sion nu­mé­rique pro­duite par Jean-Marie Trem­blay dans le cadre de la col­lec­tion « Les clas­siques des sciences so­ciales » : <http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/marx_karl.html>.

 

 

 

 



 

 

 

2 réponses à “Du prolétariat au précariat”

  1. Mario Sénécal dit :

    Bon­jour,
    Ça entre dans mes cordes. J’ai es­sayé de me le pro­curer chez Renaud/Champigny, à l’UQAM en socio et ailleurs, in­vi­sible dans les bi­blios, etc
    Im­passes to­tales
    J’ai la convic­tion que cela s’inscrit dans les conclu­sions de mon mé­moire.
    Com­ment ob­tenir ce nu­méro 7?
    Mario

  2. CAP-NCS dit :

    Bon­jour Mario,

    Pour ob­tenir le nu­méro 7, vous pouvez contacter Falvie Achard:
    fachard@sympatico.ca

    Cor­dia­le­ment

    Ghis­laine Raymond