Les ennemis intimes de la démocratie

Par Mis en ligne le 11 février 2012

On peut re­garder l’histoire po­li­tique du XXe siècle comme l’histoire du combat de la dé­mo­cratie contre ses en­nemis ex­té­rieurs : le fas­cisme et le com­mu­nisme. Ce combat s’est achevé avec la chute du mur de Berlin. D’après cer­tains, il se pro­longe contre de nou­veaux en­nemis — islamo-fascisme, ter­ro­risme, dic­ta­teurs sanguinaires…

Pour To­dorov, ces dan­gers, certes réels, ne sont pas des can­di­dats cré­dibles à cette suc­ces­sion. Le prin­cipal en­nemi de la dé­mo­cratie, c’est de­venu elle-même, ou plutôt cer­tains as­pects plus ou moins vi­sibles de son dé­ve­lop­pe­ment, qui en me­nacent jusqu’à l’existence même. Le pre­mier est une forme de dé­me­sure, un avatar de la vieille hu­bris des Grecs : ayant vaincu ses en­nemis, cer­tains des te­nants de la dé­mo­cratie li­bé­rale sont pris d’ivresse. Quelques di­zaines d’années après la dé­co­lo­ni­sa­tion, les voici lancés dans une suc­ces­sion de croi­sades où il s’agit d’apporter les bien­faits de la ci­vi­li­sa­tion à des peuples qui en sont privés.

Or cette dé­me­sure, non contente d’être plus meur­trière qu’on ne le dit (car les » bombes hu­ma­ni­taires » tuent au­tant que les autres), est aussi des­truc­trice de nos propres va­leurs : on part se battre pour une juste cause, et on se ré­veille avec le cau­chemar d’Abu Gh­raïb ou de Guan­ta­namo. Le deuxième est une étrange fi­lia­tion : pour To­dorov, il y a en effet une conti­nuité entre le mes­sia­nisme eu­ro­péen du XIXe siècle, qui a no­tam­ment ou­vert la voie idéo­lo­gique de la co­lo­ni­sa­tion, le com­mu­nisme et le néo-libéralisme contem­po­rain. Ce sont des doc­trines pro­pre­ment ré­vo­lu­tion­naires, dont le but est d’établir un nouvel ordre du monde, et où la fin jus­tifie les moyens. C’est une chose de croire dans l’universalité de ses propres va­leurs et de sou­haiter les pro­mou­voir ; c’en est une autre de le faire avec une vio­lence moins vi­sible, et sans une consi­dé­ra­tion at­ten­tive des peuples ob­jets de notre sol­li­ci­tude. La troi­sième me­nace est la ty­rannie des in­di­vidus : une doc­trine de pro­tec­tion des li­bertés s’est aujourd’hui hy­per­tro­phiée jusqu’à donner à quelques puis­sants le pri­vi­lège de s’approprier non seule­ment les ri­chesses, mais aussi le pou­voir po­li­tique et la pa­role pu­blique — bref d’occuper tout l’espace et d’exercer la li­berté des re­nards dans le poulailler…

Li­berté et bar­rières, to­lé­rance et res­pon­sa­bi­lité, ba­lance des contre-pouvoirs — seul un do­sage subtil pourra per­mettre à la dé­mo­cratie de durer en étant autre chose qu’un pa­ravent ou un faux-semblant : un mo­dèle où les forces contra­dic­toires qui agitent in­di­vidus et so­ciétés trouvent une forme d’équilibre per­pé­tuel­le­ment in­stable, et où le » vivre-ensemble » garde un sens.

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