Hémisphère gauche :

Une cartographie des nouvelles pensées crititiques

de Razmig Keucheyan

Par Mis en ligne le 11 février 2012

S’il est un titre qui ré­sume bien ce livre c’est bien celui-ci. Razmig Keu­cheyan a lit­té­ra­le­ment car­to­gra­phié un bon nombre de pen­sées cri­tiques contem­po­raines, leurs au­teurs, ainsi que leurs tra­jec­toires. Parce qu’on as­siste de­puis la se­conde moitié des an­nées 1990 au re­tour de la cri­tique so­ciale et po­li­tique, du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste à la cam­pagne contre le traité eu­ro­péen ( le mou­ve­ment des In­di­gnés sur­gis­sant après l’écriture de l’ouvrage confir­mant ce pro­cessus) et parce que la cri­tique n’est pas que dans la rue , que la ba­taille idéo­lo­gique fait rage aussi il était utile et né­ces­saire de pointer les thé­ma­tiques mon­tantes dans la cri­tique du ca­pi­ta­lisme. Des théo­ries di­verses et – fait nou­veau – dé­pas­sant les sphères géo­gra­phiques ha­bi­tuelles : la mon­dia­li­sa­tion est passée par là.

Tout au long de ces 310 pages on se fa­mi­lia­ri­sera avec des au­teurs tels que Alain Ba­diou, Slavoj Zizec, Ju­dith Butler, Fre­dric Ja­meson, Toni Negri, Axel Honnet, Jacques Ran­cière, Paolo Virno, Perry An­derson ou Gayatri Spivak…et bien d’autres que la lec­ture que je vous re­com­mande vi­ve­ment vous fera découvrir.

Quant aux théo­ries dé­ve­lop­pées elles se veulent ré­so­lu­ment in­no­vantes. Elles sont selon l’auteur le pro­duit d’ une part de l’hybridation, qui voit d’anciennes ré­fé­rences du corpus cri­tique se com­biner de ma­nières in­édites, ou être as­so­ciées à de nou­veaux au­teurs ou cou­rants qui n’étaient pas pré­sents dans ce corpus pré­cé­dem­ment. L’innovation ré­sul­tant aussi de l’introduction de nou­veaux ob­jets d’analyses, comme les mé­dias, l’écologie. Ce livre rend compte au final d’une grande di­ver­sité de nou­velles pen­sées : théorie queer, mar­xisme et post­marxisme, théorie post-coloniale, théorie de la re­con­nais­sance, post­struc­tu­ra­lisme, néo spi­no­zisme, etc.

Elles s’ajoutent à celle plus clas­siques concer­nant l’exploitation, et illus­trent le fait que de nou­velles idées sur­gissent là où se posent les nou­veaux pro­blèmes. Or c’est aussi dans des pays comme la Chine, l’Inde, ou le Brésil que ces pro­blèmes sur­gissent déjà, ou sur­gi­ront à l’avenir.

On re­tiendra les quatres hy­po­thèses fortes que soumet le maître de confé­rences en so­cio­logie à l’université Paris IV-Sorbonne

Une pre­mière hy­po­thèse est que les nou­velles théo­ries cri­tiques se dé­ve­loppent dans le cadre de co­or­don­nées po­li­tiques hé­ri­tées des an­nées 1960 et 1970. Ceci si­gnifie d’abord que cer­tains des prin­ci­paux dé­bats exis­tant au sein de ces théo­ries sont ap­parus à cette époque. C’est no­tam­ment le cas du débat por­tant sur la na­ture des su­jets de l’émancipation, et de celui qui concerne la ques­tion du pou­voir. Dans ces deux cas, les pro­blèmes surgis de la crise des mo­dèles et des théo­ries clas­siques du mou­ve­ment ou­vrier à la fin des an­nées 1950 sont en­core en vi­gueur aujourd’hui. De ceci, l’auteur dé­duit que, d’un cer­tain point de vue, nous évo­luons tou­jours à l’heure ac­tuelle dans la sé­quence his­to­rique ou­verte alors. Par ailleurs, les nou­velles théo­ries cri­tiques doivent être pen­sées en rap­port avec le cycle po­li­tique des an­nées 1960, car elles sont le pro­duit de la dé­faite des mou­ve­ments de l’époque. On ne com­prend rien à la si­tua­tion po­li­tique et théo­rique ac­tuelle si on ne voit pas qu’elle re­gorge de ce pes­si­misme dont seules té­moignent les pé­riodes mar­quées par la défaite.

Une deuxième hy­po­thèse est que rares sont les théo­ri­ciens cri­tiques ac­tuels en prise avec des pro­cessus po­li­tiques réels. Dans la plu­part des cas, les pen­seurs dont il est ques­tion dans cet ou­vrage n’ont pas ou peu de rap­ports avec des or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques, syn­di­cales ou as­so­cia­tives. Ceci vaut d’ailleurs aussi bien pour les plus ra­di­caux d’entre eux que pour les mo­dérés. Il s’agit en somme d’un pro­blème struc­turel. Les nou­velles théo­ries cri­tiques ont ac­centué une ten­dance inau­gurée au mi­lieu des an­nées 1920 par le mar­xisme oc­ci­dental, dé­crite par Perry An­derson, condui­sant à la dis­so­cia­tion de la théorie et de la pratique.

Une troi­sième hy­po­thèse avancée est l’internationalisation des pen­sées cri­tiques. De plus en plus, celles-ci pro­vien­dront à l’avenir de ré­gions si­tuées dans les pé­ri­phé­ries du système-monde, comme l’Asie, l’Amérique la­tine et l’Afrique. L’Europe et le monde oc­ci­dental ont perdu le (quasi-) mo­no­pole dont ils dis­po­saient jusqu’ici sur la pro­duc­tion des théo­ries cri­tiques. Ceci n’empêche pas le ca­rac­tère cen­tral des États-Unis et de leurs uni­ver­sités dans la « ré­pu­blique mon­diale des théo­ries cri­tiques ». Les uni­ver­sités états-uniennes consti­tuent pour les théo­ri­ciens cri­tiques ac­tuels un lieu de consé­cra­tion com­pa­rable à celui que fut Paris pour les écri­vains de la pre­mière moitié du XXe siècle.

La qua­trième hy­po­thèse est que l’innovation au sein des théo­ries cri­tiques ac­tuelles est pour l’essentiel le pro­duit de deux mé­ca­nismes. Le pre­mier est l’hybridation, qui voit d’anciennes ré­fé­rences du corpus cri­tique être com­bi­nées de ma­nière in­édite, ou être as­so­ciées à de nou­veaux au­teurs ou cou­rants qui n’étaient pas pré­sents dans ce corpus pré­cé­dem­ment. En outre, l’innovation ré­sulte de l’introduction de nou­veaux ob­jets d’analyse, comme les mé­dias ou l’écologie. Ceci im­plique un re­nou­vel­le­ment de l’appareillage concep­tuel sur le­quel s’appuient les pen­sées cri­tiques concernées.

Enfin pré­ci­sons pour finir que la pré­sen­ta­tion de tous les au­teurs et de leurs pen­sées , des hy­po­thèses for­mu­lées par Razmig Keu­cheyan s’avère tou­jours claire et émi­nem­ment lisible.

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