La Chine ne peut pas sauver le monde de la crise

Par Mis en ligne le 09 février 2012

Alors que les États-Unis et l’Europe ont été du­re­ment tou­chés, la Chine a ré­sisté à la crise in­ter­na­tio­nale de 2008 grâce à un plan de sau­ve­tage qui a com­biné de fortes dé­penses pu­bliques, un faible taux d’intérêt et des sub­ven­tions à la consom­ma­tion. La crois­sance Chi­noise a at­teint 9% en 2009 et 10,4% en 2010 en­traî­nant avec elle l’Asie et l’Amérique la­tine hors de la crise. Elle a aussi réussi à main­tenir un chô­mage à un ni­veau sup­por­table. La Chine est même de­venue la deuxième éco­nomie mon­diale en termes de PIB en 2010, dé­pas­sant le Japon, et elle est en train de com­bler son re­tard avec les USA. Dans l’ensemble, l’émergence de la Chine ne semble pas af­fectée par la crise des sub­primes. En y re­gar­dant de plus près, il semble que les pro­blèmes sont à venir. Les tra­vailleurs chi­nois n’acceptent plus d’être sur­ex­ploités. Une vague de grèves s’est ré­pandue du­rant l’été 2010. Les tra­vailleurs lut­taient pour une aug­men­ta­tion des sa­laires, l’amélioration des condi­tions de tra­vail et le droit de s’organiser et de négocier.

L’inflation, en par­ti­cu­lier des biens ali­men­taires, qui s’est ac­cé­lérée de­puis le mi­lieu de 2010, s’ajoute aux pro­blèmes des tra­vailleurs et in­quiète le gou­ver­ne­ment qui craint une vague de mécontentement.

Comme si cela ne suf­fi­sait pas, le gou­ver­ne­ment doit faire de son mieux pour pré­venir toute conta­gion des ré­vo­lu­tions dé­mo­cra­tiques des pays arabes. Bien que la si­tua­tion soit com­plè­te­ment dif­fé­rente en Chine, ces ré­vo­lu­tions dé­mo­cra­tiques montrent aux tra­vailleurs chi­nois qu’il est pos­sible de ren­verser même les pires et les plus puis­santes dictatures.

La ré­sis­tance de la Chine à la pre­mière récession

L’impact de la crise en Chine et en Asie à jusqu’à pré­sent été li­mité (Sanuk, 2008). Au contraire des banques eu­ro­péennes, les banques asia­tiques n’étaient pas très en­ga­gées dans les sub­primes et pro­duits toxiques. À l’exception de la Corée du sud, les pays asia­tiques ne dé­pen­daient pas des ca­pi­taux à court-terme et des em­prunts ban­caires pour fi­nancer leurs éco­no­mies. Ils n’ont pas été pris dans le piège de la dette comme les pays d’Europe de l’Est ou la Grèce. La plu­part d’entre eux et en par­ti­cu­lier la Chine ont ac­cu­mulé d’énormes ré­serves en de­vises et ont été ca­pables de faire face aux mou­ve­ments de ca­pi­taux à la fin de 2008. Les pays asia­tiques ont été prin­ci­pa­le­ment tou­chés par la chute des ex­por­ta­tions à cause de l’effondrement de la de­mande en Amé­rique du nord et en Eu­rope. D’une ma­nière gé­né­rale, la ré­ces­sion a été plus forte dans les éco­no­mies asia­tiques les plus ou­vertes au com­merce in­ter­na­tio­nale, où les ex­por­ta­tions étaient concen­trées dans les pro­duits ma­nu­fac­turés, et quand les USA était un client im­por­tant. Par exemple, les ex­por­ta­tions de pro­duits ma­nu­fac­turés re­pré­sentent en­viron 70% du total en Ma­laisie, plus de 40% en Thaï­lande et au Cam­bodge, en­viron 30% en Chine, Corée du sud, aux Phi­lip­pines et au Vietnam, mais moins de 10% en Inde et au Pa­kistan. Ces ca­rac­té­ris­tiques ex­pliquent que les trois éco­no­mies les plus im­por­tantes d’Asie, la Chine, l’Inde et l’Indonésie, n’ont pas eu un seul tri­mestre de ré­ces­sion entre 2008 et 2009. La ré­sis­tance de ces trois pays et en par­ti­cu­lier de la Chine, qui est parmi les plus im­por­tants ou le plus im­por­tant par­te­naire com­mer­cial des pays asia­tiques, a conduit à un ra­pide re­bond au deuxième tri­mestre de 2009 et à un ré­ta­blis­se­ment en forme de « V »plus fort que dans le reste du monde.

Plu­sieurs fac­teurs ex­pliquent la ré­sis­tance à la crise des pays asia­tiques et leur ra­pi­dité à se rétablir.

Pre­miè­re­ment, pour ab­sorber le choc de l’effondrement des ex­por­ta­tions, les pays asia­tiques ont lancé des plans de sau­ve­tage sans pré­cé­dent, à la dif­fé­rence de la crise « asia­tique « de 1997 – 1999 quand les plans d’ajustements struc­tu­rels spon­so­risés par le FMI avaient ag­gravé la crise. Le plan de sau­ve­tage Chi­nois mé­rite une at­ten­tion par­ti­cu­lière du fait de son am­pleur : 585 mil­liards de dol­lars re­pré­sen­tant 13,3% du PIB à dé­penser sur une durée de deux ans. En moyenne, les plans de sau­ve­tage an­noncés par les pays asia­tiques re­pré­sentent 7,5% du PIB au lieu de 2,8% du PIB pour les pays du G7. De plus, Les plans de sau­ve­tages asia­tiques étaient plus tournés vers les dé­penses pu­bliques que vers les ré­duc­tions d’impôts. En moyenne, les pays d’Asie ont dédié 80% du mon­tant des plans à l’augmentation des dé­penses pu­bliques contre 60% en moyenne pour les pays du G20. La seule ex­cep­tion est l’Indonésie où les baisses d’impôt dominent.

Ces dé­penses pu­bliques ont été ac­com­pa­gnées par des po­li­tiques mo­né­taires ex­pan­sion­nistes consis­tant à baisser les taux d’intérêt pour en­cou­rager le crédit. Le taux d’intérêt mé­dian des banques cen­trales asia­tiques a di­minué de 2,25 points, soit cinq fois plus que du­rant la crise pré­cé­dente. Le fait que le sys­tème ban­caire a continué à fonc­tionner a eu un im­pact po­sitif sur la crois­sance. Dans des pays comme le Vietnam et la Chine, la po­li­tique mo­né­taire ex­pan­sion­niste a joué un rôle do­mi­nant. En Chine, la dé­pense pu­blique a mo­des­te­ment aug­menté de 23% en 2007 à 26% en 2008, mais seule­ment de 21% en 2009 puis de 17% en 2010 quand le plan de sau­ve­tage a of­fi­ciel­le­ment pris fin. Dans l’ensemble, les dé­penses pu­bliques n’ont pas joué un rôle cru­cial pour ab­sorber le choc. C’est en fait le dé­ve­lop­pe­ment du crédit qui a été fon­da­mental en 2009 avec une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire de 31%. Il a ce­pen­dant di­minué en 2010 de 4% quand le gou­ver­ne­ment chi­nois a dé­cidé de ra­lentir l’économie parce que l’argent fa­cile avait conduit à une nou­velle bulle spéculative.

En deuxième lieu, la consom­ma­tion des mé­nages est restée forte parce que l’emploi ne s’est pas ef­fondré pen­dant la crise. En temps de crise, il n’y a pas en gé­néral d’accroissement fort du taux de chô­mage dans les pays asia­tiques, parce que, à part dans quelques pays, le chô­mage n’est pas indemnisé.

Les tra­vailleurs qui perdent leur em­ploi dans l’industrie es­sayent d’en trouver un dans les ser­vices ou se mettent à leur propre compte ou en­core re­tournent tra­vailler dans la ferme fa­mi­liale quand c’est pos­sible et quand il y en a en­core une. C’est le cas en par­ti­cu­lier en Chine où des cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs mi­grants sont re­tournés dans leur ferme fa­mi­liale dans l’intérieur du pays à l’hiver 2008, ou bien ne re­tour­nèrent pas tra­vailler dans l’industrie après les va­cances du nouvel an chi­nois en fé­vrier 2009. Mais comme l’économie s’était ré­ta­blie au prin­temps 2009, nombre d’entre eux ont re­pris le chemin de la ville pour trouver un em­ploi ur­bain mieux payé.

Troi­siè­me­ment, dé­fiant les plus sombres pro­nos­tics, les ex­por­ta­tions chi­noises ont chuté de sep­tembre 2008 à fé­vrier 2009 mais ne se sont pas ef­fon­drées et ont vite ré­cu­péré grâce à la re­prise du com­merce mon­dial au prin­temps 2009.

Du fait du contenu élevé en com­po­sants im­portés dans les ex­por­ta­tions chi­noises (en­viron 50%), les im­por­ta­tions ont chuté dans les mêmes pro­por­tions que les ex­por­ta­tions et le solde com­mer­cial est resté qua­si­ment tou­jours po­sitif bien que d’une plus faible am­pleur. Cela ré­vèle à la fois la ré­sis­tance de la Chine aux chocs ex­ternes et sa fai­blesse en même temps.

Le mythe du dé­cou­plage de l’Asie du reste du monde

Pre­miè­re­ment, le ra­pide succès com­mer­cial chi­nois est du à son rôle de centre d’assemblage de com­po­sants fa­bri­qués ailleurs en Asie, prin­ci­pa­le­ment au Japon et en Corée du sud et dans une moindre me­sure en Asie du Sud-est. Les pro­duits finis as­sem­blés en Chine sont ma­jo­ri­tai­re­ment ex­portés dans le reste du monde et en par­ti­cu­lier en Eu­rope et en Amé­rique du Nord. Pour être moins vul­né­rable à la crise pro­ve­nant des USA et d’Europe, l’Asie de l’Est et du Sud-est de­vrait être ca­pable d’absorber une part beau­coup plus im­por­tante de sa propre pro­duc­tion en pro­duits finis. Mais si le com­merce in­terne à l’Asie de l’Est a bien pro­gressé de­puis la crise, il n’a pas en­core at­teint un seuil qui lui per­met­trait d’amortir les contrac­tions du com­merce au ni­veau mondial.

Deuxiè­me­ment, bien que la Chine soit de­venue la deuxième puis­sance éco­no­mique du monde du point de vue de la va­leur ab­solue de son PIB, dé­pas­sant le Japon en 2010 et se rap­pro­chant main­te­nant des USA, la Chine et le reste de l’Asie sont en­core très loin de rem­placer les USA comme pre­mier marché du monde. Si l’on prend en compte la to­ta­lité de la po­pu­la­tion chi­noise, le re­venu par tête de­vrait rat­traper celui des USA d’ici 25 à 50 ans sui­vant les hy­po­thèses re­te­nues. Si l’on prend seule­ment en compte les ré­gions les plus riches de Chine, la plu­part le long des côtes et re­pré­sen­tant 42% de la po­pu­la­tion en 2005, le rat­tra­page pour­rait se faire d’ici 10 à 20 ans. Les hy­po­thèses les plus op­ti­mistes faites par la Banque Asia­tique du Dé­ve­lop­pe­ment (BAD) montrent qu’au rythme ac­tuel, les 22 pays asia­tiques qui forment « l’Asie en dé­ve­lop­pe­ment » selon la clas­si­fi­ca­tion de la BAD, pour­raient dé­passer les dé­penses de consom­ma­tion des pays de l’OCDE dès 2030. Toutes ses pré­dic­tions re­posent sur des scé­na­rios op­ti­mistes et sont loin d’être cer­taines vu le degré d’incertitude créé par la crise in­ter­na­tio­nale ac­tuelle. Mais elles in­diquent un potentiel.

Troi­siè­me­ment, pour pou­voir se dé­cou­pler du reste du monde, au moins de ma­nière re­la­tive, car de toute ma­nière avec la glo­ba­li­sa­tion de l’économie il ne peut exister de ré­gions du monde com­plè­te­ment au­to­nome, l’Asie, et plus par­ti­cu­liè­re­ment la Chine, de­vrait être ca­pable de ré­équi­li­brer son éco­nomie tournée vers les ex­por­ta­tions en fa­veur de son marché in­té­rieur. Cela ne peut être fait qu’en rem­plis­sant trois condi­tions. D’abord, la Chine doit ré­éva­luer en partie son taux de change pour baisser les prix des im­por­ta­tions (et de ce fait le prix des biens qu’elle pro­duit pour le marché in­té­rieur) et rendre les ex­por­ta­tions moins pro­fi­tables qu’elles ne le sont ac­tuel­le­ment. Deuxiè­me­ment, et c’est le plus im­por­tant, la Chine doit aug­menter de ma­nière si­gni­fi­ca­tive les sa­laires des tra­vailleurs ur­bains et ru­raux afin que la consom­ma­tion in­té­rieure puisse ré­cu­pérer de son ni­veau ac­tuel ex­trê­me­ment bas (35% du PIB). C’est la dé­ci­sion la plus sen­sible parce que les ca­pi­ta­listes et bu­reau­crates ont pris l’habitude de s’engraisser grâce aux im­menses pro­fits que les en­tre­prises d’État et pri­vées font sur le dos des tra­vailleurs sur­ex­ploités. Troi­siè­me­ment, la Chine doit aug­menter son taux d’intérêt, tra­di­tion­nel­le­ment faible, de ma­nière à dé­cou­rager les in­ves­tis­se­ments très im­por­tants dans l’industrie in­ten­sive en ca­pi­tale et à ré­orienter l’économie en fa­veur des ser­vices. Des ser­vices comme l’éducation, la santé, la culture et les loi­sirs sont des né­ces­sités pour la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion. Ils sont in­ten­sifs en tra­vail et pour­raient créer des mil­lions d’emplois dont la Chine a be­soin. Ils sont aussi moins consom­ma­teurs d’énergie et moins pol­luants que l’industrie et se­raient plus com­pa­tibles avec un ob­jectif de ré­duc­tion des gaz à effet de serre. La Chine a fait des pro­grès dans cette di­rec­tion mais elle est très loin de l’objectif.

La Chine peut-elle ré­sister une deuxième fois à une nou­velle récession ?

En 2011, la crise in­ter­na­tio­nale est en­trée dans une nou­velle phase. La crise en Eu­rope est très grave et les USA sont dans une si­tua­tion guère meilleure. Une deuxième ré­ces­sion ar­rive qui en­trai­nera une nou­velle contrac­tion du com­merce mon­dial af­fec­tant à nou­veau La Chine et l’Asie. Dans ces condi­tions on est amené à s’interroger sur la ca­pa­cité de la Chine de ré­sister à un nou­veau recul du com­merce mon­dial grâce à un nou­veau plan de sau­ve­tage d’ampleur.

Il y a des rai­sons d’être pes­si­mistes. La Chine et les pays d’Asie ne peuvent pas aug­menter les dé­penses pu­bliques et le crédit mas­si­ve­ment tous les deux ans. Les plans de sau­ve­tage pré­cé­dents ont déjà créés des pro­blèmes qui ne sont pas en­core ré­solus : dans le cas de la Chine, une aug­men­ta­tion im­por­tante des créances dou­teuses dans le sec­teur ban­caire car bon nombre de cré­dits ac­cordés ne sont pas ren­tables ; une in­fla­tion élevée et des bulles spé­cu­la­tives dans l’immobilier et à la bourse. Comme aux USA et en Eu­rope, les banques chi­noises vont de­voir être sau­vées avec l’argent pu­blic. Et comme aux USA et en Eu­rope, c’est tou­jours aux tra­vailleurs que les gou­ver­ne­ments pré­sentent la note. En Chine, le sau­ve­tage des banques et des au­to­rités lo­cales, qui sont aussi très en­det­tées, de­vrait coûter beau­coup d’argent. Si les tra­vailleurs doivent payer d’une ma­nière ou d’une autre, l’objectif de ré­équi­li­brer la crois­sance en fa­veur de la de­mande in­terne de­vrait être re­porté dans un futur loin­tain et avec lui le mythe que la Chine pour­rait sortir le monde de la crise.

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