ENTRETIEN AVEC IGNACIO RAMONET SUR LES QUESTIONS INTERNATIONALES ET L’AMÉRIQUE LATINE

Les néo-progressistes latino-américains ont encore des années de succès devant eux

Par Mis en ligne le 08 février 2012

Jour­na­liste et écri­vain, Ignacio Ra­monet, dans un en­tre­tien donné au quo­ti­dien de Buenos Aires Pá­gina 12, es­time que les gou­ver­ne­ments de gauche latino-américains conduisent ac­tuel­le­ment une trans­for­ma­tion sem­blable à celle que pi­lo­tèrent les sociaux-démocrates eu­ro­péens dans les an­nées 1950, et que, s’ils ne com­mettent pas d’erreurs, ils peuvent as­pirer à un cycle long de pouvoir.

Né à Re­don­dela (Es­pagne), Ignacio Ra­monet a émigré avec sa fa­mille au Maroc puis en France. Il di­rige aujourd’hui Le Monde di­plo­ma­tique en es­pa­gnol. Il fut l’un des ani­ma­teurs du pre­mier Forum so­cial mon­dial en 2001 et est l’un des jour­na­listes qui par­court le plus sou­vent le monde pour l’observer dans ses dif­fé­rentes réalités.

Propos re­cueillis par Martin Gra­novsky

A l’issue du Forum thé­ma­tique de Porto Alegre, on est en droit de se de­mander s’il a été utile et en quoi il a évolué par rap­port du pre­mier Forum so­cial mon­dial de 2001.

Lorsque nous avons créé le pre­mier Forum, il n’y avait, en Amé­rique la­tine, aucun gou­ver­ne­ment ap­par­te­nant au cou­rant que j’appelle aujourd’hui néo-progressiste, à l’exception de celui de Hugo Chávez, le­quel d’ailleurs était venu au Forum. L’année sui­vante, en 2002, Hugo Chávez pro­fita de sa deuxième venue au Forum pour s’y dé­clarer, pour la pre­mière fois pu­bli­que­ment, « so­cia­liste ». Lula aussi est venu dès 2001, alors qu’il n’était pas en­core pré­sident mais seule­ment candidat.

A pré­sent, du Ve­ne­zuela à l’Argentine, en pas­sant par l’Équateur, la Bo­livie, le Brésil, l’Uruguay, le Pa­ra­guay et main­te­nant le Pérou, les gou­ver­ne­ments néo-progressistes sont en train de mener à bien des po­li­tiques d’inclusion so­ciale et, en même temps, j’ai le sen­ti­ment que le Forum est moins qu’avant un forum des mou­ve­ments sociaux.

C’est un Forum au cours du­quel nous avons dis­cuté de la crise eu­ro­péenne, du mou­ve­ment des « in­di­gnés » en gé­néral (les étu­diants chi­liens, Oc­cupy Wall Street, etc.), ainsi que de la ques­tion de la mé­moire his­to­rique. La journée or­ga­nisée par Flacso (Fa­culté latino-américaine de sciences so­ciales) le ven­dredi 27 jan­vier, jour de la com­mé­mo­ra­tion de l’Holocauste, en constitua l’une des ac­ti­vités prin­ci­pales, or­ga­nisée par le Forum so­cial thé­ma­tique et le Forum mon­dial de l’éducation. Au­pa­ra­vant, ces su­jets n’intéressaient pas le Forum. Les « in­di­gnés », c’est un sujet ré­cent, il n’a pas un an, et le débat sur la ques­tion de la mé­moire ne s’était ja­mais posé de cette ma­nière. Avant, c’était la cri­tique de l’anti-impérialisme et la dé­non­cia­tion des guerres amé­ri­caines en Irak et en Af­gha­nistan qui pré­do­mi­naient. Nous at­tei­gnons donc un autre ni­veau. Les gou­ver­ne­ments de gauche sud-américains s’en tirent plutôt bien. Ils font ce que les peuples at­tendent d’eux. Mais at­ten­tion, nous ar­ri­vons à une nou­velle étape et un cer­tain nombre d’aspects doivent être amé­liorés qualitativement.

Que pourrait-on amé­liorer en Amé­rique du Sud ?

Ne pas croire que cette pé­riode bé­né­fique en Amé­rique la­tine sera éter­nelle. Cela dé­pend en partie des so­lu­tions ap­por­tées à la crise aussi bien en Amé­rique qu’en Eu­rope. Et bien en­tendu de la pour­suite, ou non, de la crois­sance de l’économie chi­noise car cela a un im­pact cer­tain sur les ex­por­ta­tions agri­coles et mi­nières des pays latino-américains.

Une ques­tion im­por­tante, c’est de sa­voir com­ment l’Amérique du sud pro­fi­tera de son avan­tage ac­tuel grâce aux prix très com­pé­ti­tifs de ses pro­duits du sec­teur pri­maire (soja, mi­ne­rais), pour que les bé­né­fices qu’elle en tire ne servent pas, une fois en­core, à fi­nancer des « élé­phants blancs ».

L’économie fonc­tionne par cycles. En Eu­rope, nous pou­vons aussi parler de « grands tra­vaux in­utiles » fruits de gas­pillages dé­li­rants ou en­core d’aéroports dé­me­surés construits dans des villes mi­nus­cules. Aujourd’hui, la ri­chesse est passée et nous n’avons pas tou­jours su en pro­fiter pour faire les bons investissements.

Ici, en Amé­rique du Sud, une chose à faire c’est créer un plus grand marché in­té­rieur. Un marché in­té­rieur pro­tégé. Il faut éga­le­ment ac­croître les échanges in­té­rieurs dans le cadre de la so­li­da­rité latino-américaine. Le marché latino-américain doit s’articuler de sorte qu’il existe une masse cri­tique de consom­ma­teurs bé­né­fique pour tous. Dans le cas contraire, le Brésil se dé­ve­lop­pera mais pas l’Uruguay. Main­te­nant que, grâce aux po­li­tiques d’inclusion so­ciale, 80 mil­lions de pauvres ont dis­paru, une classe moyenne a surgi qui consomme. Le Brésil n’a pas hé­sité à créer une taxe — de 30% ! — sur les im­por­ta­tions d’automobiles en pro­ve­nance de Chine. C’est du pro­tec­tion­nisme et c’est une bonne idée.

Quel autre débat mon­dial est ap­paru au cours du Forum ?

Nombre de par­ti­ci­pants ont constaté que, au-delà des contro­verses, la mon­dia­li­sa­tion est une réa­lité. Puisqu’elle existe, ils pro­posent donc de l’analyser pour cher­cher à en éviter les in­con­vé­nients. A l’échelle mon­diale, dans une des tables rondes consa­crées à la crise du ca­pi­ta­lisme, cer­tains ont prôné la dé­mon­dia­li­sa­tion. D’autres ont sou­ligné qu’il ne s’agit pas seule­ment d’une crise éco­no­mique. C’est aussi, et en même temps, une crise po­li­tique, dé­mo­cra­tique, ali­men­taire, éco­lo­gique… De nom­breux gou­ver­ne­ments latino-américains ne pensent pas à ces autres crises, et né­gligent en par­ti­cu­lier la crise éco­lo­gique. Ce qui a fourni l’occasion à l’intellectuel por­tu­gais Boa­ven­tura de Souza Santos de dé­noncer les gou­ver­ne­ments néo-progressistes qui ac­cusent cer­taines com­mu­nautés in­di­gènes de « ter­ro­risme » parce qu’elles pro­tègent l’environnement… Les réa­lités sont en train de changer. Le Mou­ve­ment des sans terre au Brésil, qui oc­cu­pait au­pa­ra­vant des champs en friches, ne le fait plus parce qu’il n’y a plus de terres en friche. La moindre par­celle est dé­sor­mais consa­crée au soja. Et comme lorsque le MST oc­cupe des terres, il réa­lise des pro­duc­tions éco­lo­giques, l’agrobusiness le lui reproche.

Ce débat éco­lo­gique est-il de­venu fon­da­mental parce que, en juin pro­chain, se tiendra au Brésil le Sommet mon­dial Río+20 ?

Sans doute. Le Forum a rap­pelé que, en ma­tière d’écologie, le prin­cipe de pré­cau­tion de­meure fon­da­mental. Mais à me­sure qu’on s’approche du Sommet de Rio, les gou­ver­ne­ments se re­mettent à vou­loir agir dans le bon sens. La pré­si­dente bré­si­lienne Dilma Roussef, pré­sente au Forum, a ré­pété qu’une de ses prio­rités était de donner un toit aux sans abri. Cela me pa­raît très bien, vrai­ment for­mi­dable. Mais il faut prendre garde à ne pas en tomber dans le super-pragmatisme chi­nois qui, au nom du dé­ve­lop­pe­ment, dé­truit tout ce qui pour­rait freiner cette idée, y com­pris l’environnement. Il faut éviter de tomber in­uti­le­ment dans des contra­dic­tions majeures.

Dilma di­rait : « C’est bien beau, Ignacio, mais moi je dois gou­verner le Brésil et en finir avec la misère. »

La ques­tion éco­lo­gique et la ques­tion so­ciale ne s’opposent pas. Au contraire. Le Forum a beau­coup ap­précié le fait que Dilma ait dé­cidé de venir ici plutôt que d’aller au Forum de Davos. Lorsque Lula était venu en 2002, il avait dé­claré qu’il se ren­drait en­suite à Davos, et alors quelqu’un lui a rap­pelé :« On ne peut servir deux maîtres à la fois ». C’est une phrase bi­blique. Il faut choisir.

Sans doute, Lula avait-il be­soin d’aller à Davos parce que cela ai­dait à la conso­li­da­tion po­li­tique de son gou­ver­ne­ment, alors qu’aujourd’hui, le Brésil n’a plus be­soin de Davos.

C’est vrai, les condi­tions évo­luent. Et le Forum aussi doit changer. Avant, de nom­breux di­ri­geants, ac­tuels pré­si­dents, ve­naient y puiser des idées. Chávez et Lula que j’ai déjà évo­qués. Mais aussi Evo Mo­rales, Ra­fael Correa, Fer­nando Lugo… Pour cer­taines ques­tions, un Forum so­cial mon­dial peut avoir plus de sens en Eu­rope, par exemple, pour dé­battre de cette ter­rible crise fi­nan­cière. L’année pro­chaine, il est prévu que le Forum se tienne dans un pays arabe, Tu­nisie ou Egypte, parce que les mou­ve­ments so­ciaux y sont fort dé­ve­loppés, et ils ont été vic­to­rieux dans ces deux pays. De nou­veaux dé­bats ap­pa­raissent d’ailleurs entre les mou­ve­ments so­ciaux laïques et les mou­ve­ments so­ciaux islamistes.

De quoi pourrait-on parler en Europe ?

En Eu­rope, il y a des dé­bats qui ont déjà eu lieu en Amé­rique la­tine. Cette idée, par exemple, de la crise de la po­li­tique et qu’une ré­no­va­tion est né­ces­saire. Que la vi­ta­lité et le sang nou­veaux vien­dront plutôt des mou­ve­ments so­ciaux. Da­van­tage que des partis ou des syn­di­cats. Et c’est de cette vi­ta­lité que peut venir le vrai chan­ge­ment. Ce Forum n’aurait pas eu le même sens s’il avait été or­ga­nisé à Ma­drid, Athènes ou Bar­ce­lone, où il y a ac­tuel­le­ment une très grande souf­france so­ciale, et une grande vo­lonté de chan­ge­ment de la part de cer­tains sec­teurs so­ciaux. Ici, en Amé­rique du Sud, vous avez la chance d’être dans des si­tua­tions ou l’important est de pour­suivre la crois­sance et de per­fec­tionner ce qui se fait déjà bien.

N’y a-t-il pas un risque de di­vi­niser les mou­ve­ments so­ciaux comme fac­teurs de chan­ge­ment ? S’il n’y a pas de construc­tion po­li­tique, ne se diluent-ils pas ?

Oui, c’est im­por­tant d’analyser com­ment on passe d’un mo­ment à l’autre. Nous n’en sommes pas en­core à cette étape en Eu­rope, me semble-t-il. Pas en­core. Nul n’exprime mieux la souf­france so­ciale que le mou­ve­ment so­cial. Mais si ce mou­ve­ment n’assume pas une fonc­tion po­li­tique… Il ne res­tera alors que la souf­france et son ir­ra­tio­na­lité… Or l’histoire montre que les grandes crises éco­no­miques et so­ciales servent tou­jours l’extrême droite, car celle-ci se dé­guise alors en un mou­ve­ment et une force po­li­tique an­ti­sys­tème. L’extrême droite promet de la ma­nière la plus dé­ma­go­gique, les chan­ge­ments les plus ra­di­caux, les plus trans­for­ma­teurs… C’est pour­quoi il est im­por­tant que la souf­france so­ciale s’incarne dans des mou­ve­ments ayant vo­ca­tion à s’impliquer po­li­ti­que­ment et à lui donner un sens.

Pour­quoi ce pas n’est-il pas en­core franchi ?

Entre autres, à mon avis, parce que le mou­ve­ment so­cial manque de lea­ders. Jusqu’à pré­sent, le mou­ve­ment so­cial — par exemple celui des « in­di­gnés » — re­fuse de se doter de lea­ders. Les « in­di­gnés » sont très éga­li­ta­ristes sur le plan du fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique. je di­rais que c’est comme la « ma­ladie in­fan­tile » du mou­ve­ment so­cial. Mais le mo­ment de l’adolescence ou de la ma­tu­rité viendra un jour, et alors sû­re­ment il pro­duira ses lea­ders. Non pas des « sau­veurs du peuple », mais des di­ri­geants dé­mo­cra­tiques ca­pables de com­prendre le mou­ve­ment so­cial et de l’aider à trouver des ré­ponses. Après la crise du sys­tème po­li­tique au Vé­né­zuela, à la fin de ce qu’on ap­pelle le « pun­to­fi­jismo », en 1998, y aurait-il eu des chan­ge­ments sans Hugo Chávez et tout ce qu’il re­pré­sen­tait ? Et on peut se poser la même ques­tion à l’égard de l’Equateur et de Ra­fael Correa, de la Bo­livie et d’Evo Mo­rales, du Brésl et de Lula, de l’Argentine et des Kirchner, etc.

Mais com­ment fonc­tionne la re­la­tion entre les lea­ders, les mou­ve­ments et les partis dans ces pays d’Amérique du Sud ?

A mon avis, les partis ont moins d’influence aujourd’hui qu’il y a dix ans, et les mou­ve­ments so­ciaux aussi, parce que ce sont dé­sor­mais les gou­ver­ne­ments qui di­rigent les chan­ge­ments. Et plus pré­ci­sé­ment, ce sont les pré­si­dents qui conduisent di­rec­te­ment le chan­ge­ment. Il y a bien eu, au dé­part, une énergie so­ciale qui a pro­duit le chan­ge­ment, mais aujourd’hui le chan­ge­ment est tel­le­ment maî­trisé qu’il y a une sorte de dé­po­li­ti­sa­tion ; la­quelle, pa­ra­doxa­le­ment, ne semble pas poser de pro­blème à la société.

Peut-être que les construc­tions po­li­tiques connaissent un sort iden­tique à celui des cycles éco­no­miques. Peut-être qu’elles pour­ront at­teindre leur but avant la fin du cycle ac­tuel des gou­ver­ne­ments sud-américains.

La fonc­tion de ces gou­ver­ne­ments est sem­blable à celle des gou­ver­ne­ments eu­ro­péens, conser­va­teurs ou pro­gres­sistes, des an­nées 1950 et des « trente glo­rieuses ». Ils avaient pour fonc­tions prin­ci­pales : bâtir l’Etat pro­vi­dence, re­cons­truire le pays dé­truit par la guerre, et aug­menter le ni­veau de vie des gens. C’est ce qui leur a permis de connaître, dans cer­tains cas, quelque 40 ans de sta­bi­lité po­li­tique. Aujourd’hui, en Eu­rope, cette époque est finie. En Amé­rique La­tine, si les néo-progressistes ne com­mettent pas d’erreurs, ils ont de­vant eux des dé­cen­nies de pou­voir comme la social-démocratie nor­dique les a connues. Aujourd’hui, ces gou­ver­ne­ments néo-progressistes amé­liorent les in­fra­struc­tures, aug­mentent le ni­veau de vie, créent mas­si­ve­ment des em­plois, édi­fient l’Etat pro­vi­dence (sa­laire mi­nimum, re­traites, sé­cu­rité so­ciale, va­cances payées…) Ce n’est pas un ha­sard si ce sont des gou­ver­ne­ments néo-progressistes qui mènent à bien ces pro­jets. C’est ce qu’ont fait les vieux partis sociaux-démocrates européens.

De sur­croît, en Amé­rique la­tine, la construc­tion de l’Etat pro­vi­dence et l’augmentation du ni­veau de vie sup­priment tout ar­gu­ment aux op­po­si­tions tra­di­tion­nelles conser­va­trices. A pré­sent, les gens se rendent comptent que les gou­ver­ne­ments de gauche sont en train de re­cons­truire des so­ciétés dé­mo­lies. Par exemple, les fa­velas étaient pen­sées par la droite comme une « fa­ta­lité ». Selon les conser­va­teurs, on n’y pou­vait rien, c’était dans l’ordre des choses. A l’heure ac­tuelle, dans l’ensemble de l’Amérique la­tine la force de la droite a dis­paru et l’appareil mi­li­taire dans une cer­taine me­sure aussi. A cet égard, les tor­tion­naires mi­li­taires doivent se sou­mettre aux lois de la mé­moire — sans ven­geance, sur la base de do­cu­ments et de té­moi­gnages his­to­riques so­lides — qui doivent éta­blir leurs res­pon­sa­bi­lités. Ne pas se venger, mais en finir avec l’impunité. Même si ce que je vais dire peut sur­prendre, nous en sommes à l’étape la plus fa­cile pour l’Amérique du Sud. S’il n’y a pas d’erreur et si la ges­tion tran­quille se pour­suit, les gou­ver­ne­ments néo-progressistes peuvent rester au pou­voir très long­temps. C’est pour­quoi il faut bien ré­flé­chir aux suc­ces­sions po­li­tiques. Cela a bien fonc­tionné en Ar­gen­tine. Au Brésil, ce qu’a fait Lula est éga­le­ment exem­plaire. C’est une leçon. C’est peut-être pour cela qu’aujourd’hui, selon les son­dages, Dilma Roussef est plus po­pu­laire que Lula au même mo­ment de son pre­mier mandat.

(Tra­duit de l’espagnol par Guillaume Beaulande)

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