Rio+20 : le futur que nous ne voulons pas

Par Mis en ligne le 06 février 2012

Les pre­mières né­go­cia­tions sur le projet d’accord qui sera adopté à Rio, lors de la Confé­rence des Na­tions Unies sur le dé­ve­lop­pe­ment du­rable (sommet Rio+20) ont com­mencé la se­maine passée. Les mi­li­tants al­ter­mon­dia­listes et éco­lo­gistes se sont de leur côté re­trouvés à Porto Alegre (Brésil), pour pré­parer leur par­ti­ci­pa­tion à ce sommet, et dis­cuter, entre autres, quelle op­tion choisir parmi les sui­vantes: contri­buer au pro­cessus de né­go­cia­tion, se si­tuer «un pied de­dans, un pied de­hors», tenter de blo­quer les négociations.

Les mi­rages de l’économie verte

L’avant-projet d’accord (in­ti­tulé «Le futur que nous vou­lons») avait été rendu pu­blic peu avant par le se­cré­ta­riat des Na­tions Unies. Ce texte, qui ne de­vrait évo­luer qu’à la marge d’ici juin, en­tend pro­mou­voir l’économie verte comme al­ter­na­tive aux im­passes d’un ca­pi­ta­lisme dé­bridé, des­truc­teur des éco­sys­tèmes. Il s’agit en quelque sorte d’étendre ce que le pré­cé­dent sommet de Rio, en 1992, avait en­clenché avec le « dé­ve­lop­pe­ment du­rable ». Ce der­nier était censé être un com­promis entre le dé­ve­lop­pe­ment, perçu comme in­dis­so­ciable de la crois­sance et du pro­duc­ti­visme, et la né­ces­saire pro­tec­tion des éco­sys­tèmes. Il pre­nait corps dans un plan d’action (Agenda 21), plu­sieurs mil­liers de re­com­man­da­tions et trois conven­tions (sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, la bio­di­ver­sité et la dé­ser­ti­fi­ca­tion). C’est par exemple à Rio qu’avait été re­connu le prin­cipe d’une « res­pon­sa­bi­lité com­mune mais dif­fé­ren­ciée » des États dans le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique — les pays in­dus­tria­lisés ad­met­taient ainsi leur res­pon­sa­bi­lité his­to­rique et s’engageaient à réa­liser les ef­forts les plus im­por­tants dans la ré­duc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre.

Las, ces der­nières n’ont cessé d’augmenter, à tel point que les pré­vi­sions les plus pes­si­mistes en terme de ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique semblent en deçà de la réa­lité ; tandis que la bio­di­ver­sité n’a cessé de re­culer, les fo­rêts d’être dé­truites et les dé­serts d’avancer. Les trois conven­tions is­sues du Sommet de la Terre ont donc lar­ge­ment échoué à rem­plir leurs objectifs.

Le pro­cessus des Na­tions Unies jouit ce­pen­dant tou­jours d’une ex­cel­lente ré­pu­ta­tion au­près des or­ga­ni­sa­tions de la so­ciété ci­vile, dis­po­sées à jouer le jeu des né­go­cia­tions of­fi­cielles. Les arènes onu­siennes sont, en théorie du moins, les der­niers bas­tions du mul­ti­la­té­ra­lisme, et la so­ciété ci­vile est as­so­ciée (à titre consul­tatif) aux né­go­cia­tions. L’enjeu est en outre tel­le­ment im­por­tant (ni plus ni moins que l’avenir de la pla­nète) qu’il se­rait ir­res­pon­sable de s’opposer à un pro­cessus ou­vert de négociations.

La donne a néan­moins com­mencé à changer au mo­ment du sommet de Co­pen­hague (2009). Plu­sieurs coa­li­tions y ont alors opté pour des stra­té­gies de confron­ta­tion et de blo­cage des né­go­cia­tions, à tel point que cer­tains mi­li­tants ont com­paré Co­pen­hague à Seattle (blo­cage total du sommet de l’OMC, en 1999, qui de­vait mar­quer l’émergence mé­dia­tique du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste). Il de­ve­nait en effet évident que les pays in­dus­tria­lisés se re­fu­saient à as­sumer leurs res­pon­sa­bi­lités, pré­fé­rant ter­gi­verser plutôt que d’engager la tran­si­tion vers une so­ciété réel­le­ment durable.

Le mi­rage de la géoingénierie

Of­fi­ciel­le­ment, le sommet of­fi­ciel Rio+20 est en­tiè­re­ment dédié à la pré­pa­ra­tion de cette tran­si­tion — au moyen, donc, de la conver­sion de l’économie « brune » en une éco­nomie « verte ». En théorie, le projet est donc sé­dui­sant, et de­vrait ral­lier l’ensemble des mi­li­tants, y com­pris les plus radicaux.

Mais, à lire de près le « draft zero » des né­go­cia­tions, Rio+20 ap­pa­raît plutôt comme étant l’un des der­niers chaî­nons de la mar­chan­di­sa­tion du monde. L’enjeu du sommet est en effet d’entendre les mé­ca­nismes de marché (in­cluant la bre­ve­ta­bi­lité) à l’ensemble du vi­vant. Il n’est pas ques­tion de dé­finir un en­semble de règles en­ca­drant stric­te­ment l’exploitation de la na­ture par les hu­mains, mais de la dé­ré­gle­menter un peu plus, et de la trans­former dé­fi­ni­ti­ve­ment en un en­semble de biens que pour­raient s’échanger les mul­ti­na­tio­nales dé­si­reuses de s’accaparer le « ca­pital na­turel » et de com­mer­cia­liser les « ser­vices rendus par la nature ».

Car le projet d’accord ne se fonde pas sur la vo­lonté de tendre vers des so­ciétés éner­gé­ti­que­ment sobres et res­pec­tueuses des éco­sys­tèmes : il en or­ga­nise le refus. La géoin­gé­nierie, les na­no­tech­no­lo­gies et la bio­logie syn­thé­tique doivent ainsi per­mettre d’apporter des so­lu­tions tech­niques aux pro­blèmes que posent la perte de bio­di­ver­sité et le chan­ge­ment cli­ma­tique, tout en ou­vrant de nou­veaux mar­chés. Pour le dire au­tre­ment, il s’agit d’inventer un monde de l’après-pétrole dans le­quel la ra­ré­fac­tion des éner­gies fos­siles ne se­rait pas com­pensée par une tran­si­tion vers des so­ciétés moins pré­da­trices, mais par l’utilisation des res­sources bio­lo­giques, afin de conti­nuer à faire croître la pro­duc­tion industrielle.

De Seattle à Rio

Pablo Solon, an­cien am­bas­sa­deur de la Bo­livie aux Na­tions Unies, et à ce titre chef de la dé­lé­ga­tion bo­li­vienne dans les né­go­cia­tions climat, était à Porto Alegre. Il y ex­pli­quait que Rio+20 re­ve­nait à pro­longer et étendre au vi­vant la lo­gique qui était au cœur de l’ALCA (Zone de Libre Échange des Amé­riques). De ma­nière plus gé­né­rale, l’économie verte, telle que conçue dans le cadre de l’ONU, s’apparente en effet aux grands pro­jets de traités or­ga­ni­sant la dé­ré­gu­la­tion et la mar­chan­di­sa­tion des ser­vices pu­blics contre les­quels les al­ter­mon­dia­listes se sont mo­bi­lisés, du mi­lieu des an­nées 90 au début des an­nées 2000 : Ac­cord Mul­ti­la­téral sur l’Investissement (AMI), Ac­cord Gé­néral sur le Com­merce des Ser­vices, etc. dont ils étendent les prin­cipes à la nature.

Le pa­ral­lèle avec les grandes mo­bi­li­sa­tions al­ter­mon­dia­listes peut par ailleurs être poussé plus loin. La plu­part des res­sources en bio­masse (ter­restres comme aqua­tiques) se trouvent en effet dans les pays du Sud, dans des ter­ri­toires oc­cupés par des peuples et tribus in­di­gènes, des pe­tits pay­sans, des com­mu­nautés de pé­cheurs, etc. Le projet d’accord du sommet Rio+20 s’apparente donc tout au­tant à un traité de l’OMC, ou à un plan d’ajustement struc­turel, qui dé­truisent les sys­tèmes so­ciaux (et, à l’avenir, les éco­sys­tèmes) des pays les moins fa­vo­risés au profit des pays les plus in­dus­tria­lisés et des grandes firmes multinationales.

Bien sûr, l’accord passé à Rio n’aura pas la même force que traités de libre échange : il ne sera pas contrai­gnant. Mais il dé­fi­nira le cadre dans le­quel se­ront dis­cutés les ac­cords à venir – au sein de l’ONU, mais aussi de l’OMC, ou en­core via des ac­cords ré­gio­naux ou bi­la­té­raux. Il don­nera du poids aux en­tre­prises face aux bar­rières que les col­lec­ti­vités lo­cales, les États ou les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales vou­draient main­tenir ou renforcer.

Dans la me­sure où cer­taines puis­sances du Sud (comme le Brésil) sont ten­tées de voir là une source de re­venus, et une oc­ca­sion de finir de gri­gnoter ce qui reste de l’hégémonie oc­ci­den­tale, il n’est guère pro­bable qu’un front des pays émer­gents vienne contre­carrer ce projet.

Les al­ter­na­tives sont pour­tant nom­breuses. Elles s’appuient sur des ex­pé­riences concrètes, cou­plées à un long et dense tra­vail d’élaboration. «L’accord des peuples», issu du sommet al­ter­natif de Co­cha­bamba (prin­temps 2010), de même que les tra­vaux des ré­seaux in­ter­na­tio­naux tra­vaillant sur les biens com­muns forment ainsi le socle de ce que pour­rait être une po­li­tique du climat et de l’écologie qui ne re­nonce pas à la jus­tice sociale.

Leurs pro­po­si­tions n’ont mal­heu­reu­se­ment au­cune chance d’être adop­tées dans le cadre du pro­cessus Onu­sien. La so­ciété ci­vile n’a de ce fait rien à ga­gner à ne faire que suivre les né­go­cia­tions de l’intérieur. Elle a donc tout in­térêt à mettre au moins un pied de­hors – et ne de­vrait pas re­jeter la pos­si­bi­lité d’adopter une stra­tégie dis­rup­tive, à l’instar de ce qui avait été fait à Seattle ou contre l’Accord Mul­ti­la­téral sur l’investissement. Il s’agit sans doute de la seule ma­nière de ré­af­firmer avec dé­ter­mi­na­tion que non, le monde et la na­ture ne sont dé­fi­ni­ti­ve­ment pas des marchandises.

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