La vraie couleur et la véritable nature des alliances électorales

Par , , Mis en ligne le 06 février 2012

De­puis quelques mois, la crise du PQ n’a pas quitté les co­lonnes de la presse et fait à ré­pé­ti­tion les nou­velles des mé­dias ra­dio­té­lé­visés. La montée d’une nou­velle force de droite, la CAQ, qui a ab­sorbé sans coup férir ce qui res­tait de l’ADQ, qui a ac­cueilli des dé­putés trans­fuges du PQ et qui ca­ra­cole dans les son­dages, pose la ques­tion de la survie en tant que parti im­por­tant à l’Assemblée na­tio­nale du PQ, car il risque d’être la­miné lors des pro­chaines élec­tions. D’où les dif­fé­rentes ma­nœuvres de dé­putés et de membres ten­tant soit de dé­mis­sionner la cheffe, Pau­line Ma­rois, soit de changer le ré­gime in­terne du parti ou en­core soit d’envisager une « al­liance » élec­to­rale avec Québec so­li­daire. C’est à la de­mande du PQ qu’il y a eu des ren­contres avec QS. Et c’est sans doute cer­tains élé­ments du PQ qui sont à l’origine dans les mé­dias de la nou­velle d’une al­liance élec­to­rale pos­sible entre les deux formations.

Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, dit un dicton po­pu­laire. D’une part, un congrès de QS a re­jeté avec force et convic­tion tout pacte avec le PQ. À son 6e congrès, en mars 2011, il a adopté une ré­so­lu­tion vou­lant que « QS ne né­gocie aucun pacte tac­tique ou al­liance stra­té­gique pour la pro­chaine cam­pagne élec­to­rale et pré­sente 125 can­di­da­tures dans les li­mites du pos­sible ». Ce rejet de tout pacte ou al­liance est fa­ci­le­ment com­pré­hen­sible. Les mi­li­tantEs de cette for­ma­tion po­li­tique n’ont pas mis au­tant d’énergie à construire une al­ter­na­tive aux partis ca­pi­ta­listes néo­li­bé­raux pour finir par voter pour l’un d’eux ! Et puis, QS re­pré­sente jus­te­ment une rup­ture avec le PQ, une vo­lonté d’indépendance po­li­tique pour construire un projet al­ter­natif aux partis ca­pi­ta­listes qui do­minent l’Assemblée na­tio­nale. D’autre part, ce pos­sible la­mi­nage du PQ aux pro­chaines élec­tions ouvre une porte à l’élection de plu­sieurs dé­pu­téEs QS tout sim­ple­ment grâce à la dis­per­sion des votes entre les trois for­ma­tions po­li­tiques bour­geoises (ce que com­prend la di­rec­tion du PQ, la­quelle cherche à re­mé­dier à cela en es­sayant de capter à son profit le 10 – 12 % des voix que les son­dages at­tri­buent à QS).

Dans un texte signé par cinq membres des Nou­veaux Ca­hiers du so­cia­lisme (NCS) et pu­blié par Presse-toi à gauche et sur le site des NCS, c’est l’argument fa­vo­rable à l’alliance qui est promu afin que les « pro­gres­sistes et sou­ve­rai­nistes » ne se nuisent pas mu­tuel­le­ment. On tente de convaincre QS que c’est la voie du succès dans la pro­chaine période.

On pour­rait être d’accord avec les au­teurs de l’article si 1° le PQ était une force pro­gres­siste et 2° s’il était sou­ve­rai­niste. Même Ber­nard Landry conteste ce der­nier point en cri­ti­quant la gou­ver­nance dite sou­ve­rai­niste, mais à vraie dire pro­vin­cia­liste, pro­posée par la di­rec­tion ac­tuelle du PQ dans le cadre d’un pro­chain gou­ver­ne­ment de ce parti. Et pour ce qui est du pro­gres­sisme du PQ, à moins que cela ne se ré­duise à pas grand-chose, on ai­me­rait en sa­voir plus. Cela aussi doit faire partie du débat non seule­ment aux NCS, mais dans l’ensemble des mou­ve­ments so­ciaux et au sein de la gauche. On ne peut pas li­miter la ré­flexion à la seule ques­tion de l’entente élec­to­rale. Cette dis­cus­sion sur la na­ture du PQ et de son projet est même un préa­lable à celle sur l’alliance. Et tac­ti­que­ment, la ques­tion se pose éga­le­ment de com­ment QS peut pro­fiter de la crise du PQ. Sans doute pas en l’appuyant dans plu­sieurs cir­cons­crip­tions lors des pro­chaines élec­tions, nous semble-t-il. Bien au contraire.

Le préa­lable

Les NCS sont nés, entre autres, pour ré­ha­bi­liter l’analyse ra­di­cale et so­cia­liste et la faire pro­gresser. Nombre de concepts ont dis­paru de l’horizon au cours des dé­cen­nies 1980 – 1990 : classes so­ciales, lutte de classes, ex­ploi­ta­tion de la force de tra­vail, etc. L’un deux éga­le­ment, pour­tant es­sen­tiel, ré­fère à la na­ture des partis po­li­tiques. Alors que l’habitude a été prise de classer les partis po­li­tiques soit en fonc­tion de leur doc­trine (néo­li­béral, fé­dé­ra­liste, sou­ve­rai­niste, ré­for­miste, conser­va­teur, de gauche, de droite, etc.), soit en fonc­tion de leur forme (parti de cadres ou parti de masse), les no­tions de parti ou­vrier (ou parti des sa­la­riéEs) et de parti bour­geois vise à dé­ter­miner à quelles classes fon­da­men­tales de la so­ciété sont re­liés les partis.

Les hé­si­ta­tions sur ce der­nier point, concer­nant le PQ, sont nom­breuses. Le vo­cable « pro­gres­siste » – ou même, à une cer­taine époque, « social-démocrate » – rem­plit une fonc­tion per­met­tant d’appuyer ce parti et son pen­dant fé­déral. On est certes pro­gres­siste par rap­port à des partis se ré­cla­mant du conser­va­tisme le plus dur. En même temps, on est pour­tant ré­ac­tion­naire par rap­port aux be­soins et in­té­rêts des classes po­pu­laires et sa­la­riéEs, des femmes et des jeunes. Le PQ est né de la fu­sion du MSA (scis­sion du Parti li­béral, prin­cipal parti bour­geois du Québec) et du Ral­lie­ment na­tional (une for­ma­tion d’origine cré­di­tiste et po­pu­liste très à droite, di­rigé par Gilles Gré­goire). Très ra­pi­de­ment il s’est trans­formé de parti de masse en parti de cadres, cela in­ter­ve­nant au mo­ment où l’appareil de l’Union na­tio­nale (l’autre parti bour­geois d’importance de l’époque) a été in­tégré au PQ, avant la pre­mière vic­toire élec­to­rale de 1976. De­puis, ce parti a pra­tiqué al­lè­gre­ment des po­li­tiques na­tio­na­listes d’appui à Québec Inc. et de confron­ta­tion avec les couches so­ciales ex­clues du sommet de la so­ciété, pour le­quel ce parti gou­verne. La na­ture d’un parti dé­rive 1° des liens or­ga­niques en­tre­te­nues avec une classe so­ciale spé­ci­fique ; 2° de la com­po­si­tion so­ciale de sa di­rec­tion ; 3° des fon­de­ments de son pro­gramme ; 4° de sa pra­tique po­li­tique (la­quelle met sou­vent en veilleuse les as­pects ré­for­ma­teurs du pro­gramme) ; 5° de la com­po­si­tion so­ciale de sa dé­pu­ta­tion (mais sur­tout de celles et de ceux qui im­portent dans cette dé­pu­ta­tion : les mi­nis­trables) », spé­cia­le­ment lorsque cette der­nière s’autonomise com­plè­te­ment du parti (voir l’épisode du re­né­rendum) qui peut ges­ti­culer tant qu’il veut, adopter des ré­so­lu­tions qui ont du mor­dant, etc., mais qui n’a au­cune in­fluence sur le gou­ver­ne­ment du même parti. Bref, l’on doit consi­dérer les in­té­rêts fon­da­men­taux dé­fendus ainsi que les liens or­ga­niques en­tre­tenus… Le PQ est donc un parti bour­geois. Toutes ses fibres, son his­toire, ses liens or­ga­niques, ses po­li­tiques, la com­po­si­tion so­ciale de sa di­rec­tion et de sa dé­pu­ta­tion le dé­montrent, cela étant en­core plus évident de­puis sa trans­for­ma­tion en parti de cadres.

Comme on peut le constater, la na­ture de son élec­torat n’est pas un cri­tère re­tenu. Tout sim­ple­ment à cause de l’inexistence d’une al­ter­na­tive po­li­tique pour les sa­la­riéEs. Comme aux États-Unis, au Québec ex­cep­tion­nel­le­ment cette classe n’a pas eu de vie po­li­tique in­dé­pen­dante, elle n’est pas une classe pour soi, est ato­misée po­li­ti­que­ment et son vote est dis­persé au profit des partis bour­geois. Si les sa­la­riéEs fran­co­phones ont voté da­van­tage pour le PQ, les sa­la­riéEs an­glo­phones et « al­lo­phones » ont voté pour d’autres partis bour­geois. Le « na­tional » pre­nant le dessus sur le so­cial. Or, l’apparition de QS change la donne : il y une pos­si­bi­lité his­to­rique de fu­sionner le na­tional et le so­cial au profit des classes po­pu­laires et tra­vailleuses, des femmes et des jeunes. Il y a donc la pos­si­bi­lité pour les sa­la­riéEs de de­venir une classe pour soi. Pour cela, il faut à tout prix main­tenir l’indépendance de QS à l’égard des partis bour­geois. C’est la condi­tion sine qua non d’une crois­sance et d’une vic­toire de QS et, par consé­quent, des classes po­pu­laires et travailleuses.

Ou­vrir le débat ?

Per­sonne n’est contre l’ouverture d’un débat sur les al­liances pos­sibles. Mais un tel débat ne peut pas seule­ment être d’ordre tac­tique (en­tentes ponc­tuelles dans une élec­tion), car dans de telles condi­tions les dés sont pipés : on ne dis­cute qu’étroitement des avan­tages et des in­con­vé­nients d’un dé­sis­te­ment mu­tuel dans telle ou telle cir­cons­crip­tion, sans se poser des ques­tions de fond vi­tales pour toute pers­pec­tive de trans­for­ma­tion de la so­ciété. Par là même, on ré­duit le champ des pos­sibles. Le débat doit en­glober les ques­tions de stra­tégie, qui ne sont pas qu’électorales, ainsi que des ques­tions de fond (ou de prin­cipes) sur les­quelles l’histoire du mou­ve­ment ou­vrier offre plu­sieurs le­çons que l’on doit as­si­miler. Il y en a eu des al­liances élec­to­rales dans l’histoire : le Front po­pu­laire en France, le Frente po­pular en Es­pagne, l’Union de la gauche en France (Parti so­cia­liste, Parti com­mu­niste et Ra­di­caux de gauche), les gou­ver­ne­ments d’union na­tio­nale pen­dant et après les guerres mon­diales, etc. À chaque oc­ca­sion, les classes po­pu­laires et tra­vailleuses ont soit subi une dé­faite très grave, soit des re­culs im­por­tants. Par ailleurs, ce furent toutes des oc­ca­sions man­quées de leur point de vue, c’est-à-dire du point de vue de leurs in­té­rêts im­mé­diats et fon­da­men­taux. Certes, la pro­po­si­tion des cinq des NCS n’est pas une al­liance de type gou­ver­ne­mental, mais uni­que­ment celle d’un dé­sis­te­ment mu­tuel dans cer­taines cir­cons­crip­tions élec­to­rales. C’est moins en­ga­geant, n’est-ce pas ? Ce­pen­dant, les en­tentes élec­to­rales ne peuvent être conçues comme un simple échange de bons pro­cédés. On ne pré­sente pas de can­di­datE dans cette cir­cons­crip­tion, vous nous rendez la pa­reille dans telle autre. Le seul fait de conclure des en­tentes avec un parti po­li­tique livre un mes­sage qui n’est certes pas neutre. Faire une en­tente élec­to­rale avec le PQ, c’est ex­primer que ce parti est dif­fé­rent des autres partis à l’Assemblée na­tio­nale. Il faut le ranger dans le camp des pro­gres­sistes et faire l’impasse sur son ca­rac­tère bour­geois. C’est ou­blier les po­li­tiques ca­pi­ta­listes néo­li­bé­rales de ce parti une fois au pouvoir.

Enfin, quel se­rait le mes­sage à la po­pu­la­tion ad­ve­nant une telle en­tente élec­to­rale ? Il se­rait que ce qui nous rap­proche du PQ est plus im­por­tant que de ce qui nous sé­pare de ce parti. Pour­quoi alors QS resterait-elle une for­ma­tion po­li­tique in­dé­pen­dante ? Ne serait-il pas plus avan­ta­geux pour les forces « sou­ve­rai­nistes et pro­gres­sistes » d’être ras­sem­blées dans le même parti po­li­tique ? Cet as­pect aussi doit faire partie du débat. Par ailleurs, un tel dé­sis­te­ment sup­pose que les membres de QS vote pour le PQ dans les cir­cons­crip­tions, sans doute trop nom­breuses, où il ne pré­sen­tera pas de can­di­datEs. À quoi bon alors construire une al­ter­na­tive si ce n’est qu’en dé­fi­ni­tive re­venir à ce qui a bloqué de­puis des dé­cen­nies l’indépendance po­li­tique des classes po­pu­laires et travailleuses ?

Enfin, est-ce la tâche de QS d’aider le PQ à sur­monter sa crise ? N’est-ce pas plutôt un mo­ment fa­vo­rable pour QS d’opérer une percée ? Son op­po­si­tion au PQ est fondée sur toute l’expérience col­lec­tive des mou­ve­ments so­ciaux des der­nières dé­cen­nies. Si on pou­vait avoir l’illusion que le PQ était un parti proche de la po­pu­la­tion et de ses pré­oc­cu­pa­tions, il y a fort long­temps main­te­nant que l’on connaît sa vraie cou­leur et sa vé­ri­table nature…

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