Pierre Bourdieu : une réflexion pour l’ère postindustrielle

Par Mis en ligne le 05 février 2012

Pierre Bour­dieu ap­par­tient à cette gé­né­ra­tion d’intellectuels qui, dans l’après-guerre, a hé­rité d’une boîte à ou­tils de gauche jugée in­adé­quate pour ana­lyser les modes de do­mi­na­tion propres au ca­pi­ta­lisme de la fin du XXe siècle. Comme nombre de ses contem­po­rains des an­nées 1960, il es­ti­mait que les ana­lyses cen­trées sur la pro­duc­tion échouaient à cerner la no­tion de classe dans une so­ciété de consom­ma­tion ; l’approche or­tho­doxe ne per­met­tait pas de dé­noncer des formes de dé­pos­ses­sion autres que l’exploitation ; les pa­ra­digmes éco­no­miques oc­cul­taient les ex­pé­riences de des­ti­tu­tion qui ne re­le­vaient pas di­rec­te­ment de l’économie po­li­tique. Au fond, une pensée axée sur la lutte des classes ne pou­vait rendre compte des nou­velles gram­maires du conflit so­cial, telles que les luttes pour la re­con­nais­sance, ni des nou­veaux su­jets de l’action col­lec­tive : étu­diants, femmes, im­mi­grés, mi­no­rités ra­ciales et re­li­gieuses, mou­ve­ments gays et lesbiens.

Si les frus­tra­tions de Bour­dieu face à l’orthodoxie étaient lar­ge­ment par­ta­gées, l’alternative qu’il a for­mulée lui était propre. Loin de re­noncer à l’idée d’une théorie so­ciale cri­tique, il a cherché à la re­cons­truire sous une forme qui soit adaptée au ca­pi­ta­lisme de son époque. La so­ciété pas­sait alors d’un ré­gime in­dus­triel « for­diste », géré par l’État, à un ré­gime néo­li­béral, mon­dia­lisé et fi­nan­cier tel que nous le connais­sons dé­sor­mais. En cette pé­riode de tran­si­tion, la confu­sion pré­va­lait. Plu­sieurs ar­guaient de l’effondrement du com­mu­nisme pour re­noncer à la cri­tique du ca­pi­ta­lisme. Bour­dieu, lui, n’a pas cédé à ce leurre. Sans exo­nérer l’autoritarisme so­vié­tique ni dé­ni­grer les va­leurs dé­mo­cra­tiques, il a com­pris qu’il fal­lait pour­suivre le projet cri­tique par d’autres moyens.

L’option de Bour­dieu consis­tait à théo­riser la culture comme ins­tru­ment de do­mi­na­tion. Cette concep­tion est dé­ter­mi­nante pour com­prendre une forme de ca­pi­ta­lisme selon la­quelle les pri­vi­lèges ne tiennent pas tant à la pro­priété qu’à l’accès au ca­pital so­cial et culturel : ré­seaux so­ciaux, di­plômes uni­ver­si­taires, fa­ci­lité sym­bo­lique, « bon goût ». Ces rentes sont les prin­ci­paux vec­teurs de stra­ti­fi­ca­tion dans une éco­nomie tournée vers les tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion, les ser­vices d’information et le mo­no­pole du sa­voir. Ces usines cultu­relles, plus dif­fuses que l’industrie, oc­cupent une place cen­trale dans un nou­veau ré­gime mon­dia­lisé d’accumulation, où la pro­priété est avant tout in­tel­lec­tuelle et où la fi­nance est reine. En met­tant en avant des formes non éco­no­miques de ca­pital culturel, Bour­dieu a ex­pliqué l’évolution des stra­té­gies d’accumulation et des struc­tures so­ciales à l’ère postfordiste.

Malgré l’importance qu’il ac­cor­dait à la culture, Bour­dieu n’a pour­tant ja­mais cédé au cultu­ra­lisme. Il n’a ja­mais em­brassé l’opinion à la mode selon la­quelle la culture (ou ses proches pa­rents, le dis­cours et l’ordre sym­bo­lique) était seule ma­trice de la do­mi­na­tion. La cri­tique à la­quelle il a soumis la di­men­sion cultu­relle de la do­mi­na­tion ve­nait com­pli­quer l’économie po­li­tique, plutôt que s’y sub­sti­tuer. À la dif­fé­rence de plu­sieurs de ses contem­po­rains, il s’est s’attelé aux ques­tions les plus épi­neuses et les plus ur­gentes de la théorie cri­tique : com­ment s’articulent les di­men­sions cultu­relles, éco­no­miques et po­li­tiques de la do­mi­na­tion ? Si elles ne peuvent être re­lé­guées à des champs dis­tincts et cir­cons­crits de l’espace so­cial, quelle est leur in­ter­ac­tion ? En quoi les pri­vi­lèges ac­quis dans telle di­men­sion du ca­pital font-ils le­vier sur d’autres di­men­sions ? C’est en ré­ponse à ces ques­tions que Bour­dieu a éla­boré le concept d’ha­bitus. Com­blant les op­po­si­tions so­cio­lo­giques stan­dards entre struc­ture et agency, ob­jec­ti­vité et sub­jec­ti­vité, ce concept ren­voie à l’ensemble re­la­ti­ve­ment du­rable des dis­po­si­tions par les­quelles les in­di­vidus en­vi­sagent la so­ciété qu’ils ha­bitent. In­culqué dans notre corps même et, par­tant, non im­mé­dia­te­ment ac­ces­sible à la conscience cri­tique, l’ha­bitus re­couvre les règles et les hié­rar­chies qui struc­turent les es­paces so­ciaux et nous in­cite à les perpétuer.

Bour­dieu prend no­tam­ment l’exemple de la dif­fé­rence des genres : les at­ti­tudes cor­po­relles propres aux femmes et aux hommes. Dans notre so­ciété, les hommes sont censés se mon­trer ex­pan­sifs et vo­lu­biles ; les femmes, elles, ont des gestes plus re­tenus, comme en-deçà d’une fron­tière in­vi­sible. Si l’habitus mas­culin af­firme la vi­ri­lité et l’action, l’habitus fé­minin évoque la cir­cons­pec­tion, voire la dé­fé­rence. Ce constat vaut aussi pour les plus ar­dentes fé­mi­nistes, dont les convic­tions sont par­fois dé­men­ties par une ges­tuelle qui leur a été im­posée par la so­ciété et qui échappe à leur contrôle. Les vic­times en sont les « dé­viants » de l’un ou l’autre sexe, qui n’ont pas su ac­quérir l’habitus propre à leur genre ou ont re­fusé de s’y conformer.

Certes, le genre n’est qu’un as­pect de l’ha­bitus parmi bien d’autres. Bour­dieu s’est in­té­ressé à des di­men­sions trans­ver­sales non moins im­por­tantes : le mi­lieu fa­mi­lial, l’accent, la culture, l’accès aux grandes écoles, l’héritage, les re­la­tions so­ciales, ainsi que la na­tio­na­lité et la ci­toyen­neté – Fran­çais de souche ? Eu­ro­péen ? Im­migré ? Sans pa­piers ? – ou l’identité ra­ciale et re­li­gieuse. Au­tant d’axes de do­mi­na­tion et de su­bor­di­na­tion qui se su­per­posent pour des­siner l’ha­bitus de chacun. En­semble, ils consti­tuent un puis­sant mé­ca­nisme de sé­lec­tion qui pré­dis­pose les in­di­vidus à s’orienter vers les po­si­tions de classe aux­quelles ils sont ef­fec­ti­ve­ment « des­tinés ». Il en ré­sulte ap­pa­rem­ment une har­monie pré­éta­blie entre les pen­chants sub­jec­tifs des in­di­vidus et les exi­gences ob­jec­tives de l’ordre social.

Selon Bour­dieu, l’ha­bitus contribue lar­ge­ment au pro­cessus de stra­ti­fi­ca­tion et confère à la hié­rar­chie qui s’ensuit un sem­blant de na­turel et de lé­gi­ti­mité, par­ti­cu­liè­re­ment com­mode dans une so­ciété qui se veut libre et dé­mo­cra­tique. Dans la me­sure où nous sommes amenés à oc­cuper un statut so­cial pré­dé­ter­miné et où nous per­ce­vons notre destin comme mé­rité, la né­ces­sité d’exercer une coer­ci­tion ou­verte est moindre et la so­ciété peut conti­nuer de se per­ce­voir comme juste.

Cer­tains ont re­proché à Bour­dieu d’avoir réglé trop fa­ci­le­ment ces ques­tions. En étu­diant la re­pro­duc­tion des hié­rar­chies so­ciales, il au­rait pré­senté les in­di­vidus comme des dupes cultu­rels, en­glués dans la doxa de la so­ciété et voués à mé­con­naître ses ruses de do­mi­na­tion. Il au­rait par ailleurs désa­morcé toute forme de lutte ou de cri­tique qui, en der­nière ins­tance, ne vienne pas ren­forcer le sys­tème hié­rar­chique. C’est là une étrange ac­cu­sa­tion portée à l’encontre d’une théorie cri­tique qui en­tend servir de ré­fé­rent aux ac­teurs so­ciaux sou­cieux de ré­sister à la do­mi­na­tion et de la surmonter.

Ces re­mises en cause sont certes lé­gi­times. Mais elles omettent une autre pos­si­bi­lité. Ne peut-on être bour­dieu­sien sans pos­tuler une har­monie pré­éta­blie entre les at­tentes sub­jec­tives ins­crites dans l’ha­bitus in­di­vi­duel et les exi­gences ob­jec­tives im­po­sées par l’ordre so­cial ? Sans croire en une conver­ti­bi­lité sys­té­ma­tique entre ca­pital culturel, so­cial et éco­no­mique ? Peut-être ces pré­sup­posés ne s’appliquent-ils qu’en temps « normal », quand la ma­chine so­ciale fonc­tionne sans en­combre, mais non quand les termes de l’équation ne sont plus syn­chro­nisés : quand, par exemple, les jeunes dotés d’un ca­pital so­cial et culturel ne peuvent plus trouver la place à la­quelle les des­ti­nait leur ha­bitus ou que les im­mi­grants doivent re­noncer à la pers­pec­tive d’une amé­lio­ra­tion éco­no­mique. En ces temps de « crise », les at­tentes ha­bi­tuelles sont in­va­li­dées et l’on se de­mande ce qui a bien pu dys­fonc­tionner. Les crises sont les mo­ments pri­vi­lé­giés de la cri­tique : elles mettent au jour la lo­gique qui sous-tend la do­mi­na­tion. Elles laissent en­tre­voir la pos­si­bi­lité que les stra­té­gies in­di­vi­duelles pour gravir l’échelle so­ciale donnent lieu à des luttes col­lec­tives pour la démanteler.

Cette éven­tua­lité est émi­nem­ment com­pa­tible, me semble-t-il, avec l’impulsion gé­né­rale de la pensée de Bour­dieu. À l’heure ac­tuelle, nous pou­vons voir en lui le théo­ri­cien de la di­men­sion cultu­relle de la do­mi­na­tion dans un ré­gime re­la­ti­ve­ment stable de ca­pi­ta­lisme post­in­dus­triel. Si la sta­bi­lité de ce ré­gime est aujourd’hui ébranlée, il s’agira de com­pléter sa théorie par une autre, adaptée aux crises, aux dis­jonc­tions et aux écarts entre l’ha­bitus et les im­pé­ra­tifs du sys­tème, entre le ca­pital culturel et éco­no­mique. Or, en nous en­ga­geant sur cette voie, nous ne lais­sons pas Bour­dieu der­rière nous. Au contraire, nous pren­drons appui sur lui, nous construi­rons notre théorie de la crise sur ses no­tions d’habitus et de ca­pital culturel. L’apport de Bour­dieu reste d’actualité.

Nancy Fraser, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et de sciences po­li­tiques à la New School for So­cial Re­search, New York


* | LEMONDE.FR | 23.01.1212h52

* Tra­duit de l’anglais par My­riam Dennehy.

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