Notes de lecture

La valeur, ni en surplomb, ni hors-sol

André Orléan, L’empire de la valeur, Refonder l’économie, Paris, Seuil, 2011.

Par Mis en ligne le 15 janvier 2012

Sé­mi­naire d’économie po­li­tique de l’AFEP, Paris, 24 oc­tobre 2011

1Il n’est pas sou­vent donné à lire un livre pas­sion­nant de bout en bout, un livre im­por­tant pour éclairer la ques­tion la plus fon­da­men­tale de la théorie éco­no­mique, de­puis la vielle éco­nomie po­li­tique jusqu’à la­dite « science éco­no­mique » contem­po­raine : qu’est-ce que la va­leur ? Ques­tion qui ren­voie à une autre : qu’est-ce qui fonde l’ordre marchand ?

2André Or­léan (AO dans la suite de ce texte) pro­pose avec ce nou­veau livre une syn­thèse de tra­vaux menés de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, soit seul, soit avec d’autres (no­tam­ment Mi­chel Aglietta ou Fré­déric Lordon), une syn­thèse qui est sans doute en même temps un point d’étape, tel­le­ment le pro­gramme de re­cherche est am­bi­tieux : re­fonder l’économie en tant que champ dis­ci­pli­naire. Car il y a fort à faire au mo­ment où tous les dogmes en­sei­gnés et as­sénés connaissent un échec cui­sant, à la hau­teur de la gra­vité de la crise sys­té­mique du ca­pi­ta­lisme mon­dial, dont on peut dire qu’elle doit lar­ge­ment à l’application sys­té­ma­tique des dits dogmes, no­tam­ment celui qui dé­crit le mo­dèle concur­ren­tiel comme spon­ta­né­ment ef­fi­cient et stabilisateur.

3Quelle est la ra­cine de cet échec théo­rique et po­li­tique ? Une er­reur à la base même de la com­pré­hen­sion de l’économie, ex­plique AO : toutes les théo­ries de la va­leur sont er­ro­nées, aussi bien celle qui pense la va­leur en termes de tra­vail que celle qui la pense en termes d’utilité. Celles-ci, en ap­pa­rence op­po­sées, par­tagent, selon AO, une même concep­tion sub­stan­tia­liste qui fe­rait dé­pendre la va­leur des qua­lités propres aux ob­jets échangés, le tra­vail d’un côté ou l’utilité de l’autre. La thèse d’AO est que « la va­leur mar­chande n’est pas une sub­stance […] qui pré­existe aux échanges. Il faut plutôt la consi­dérer comme une créa­tionsui ge­neris des rap­ports mar­chands, par la­quelle la sphère éco­no­mique ac­cède à une exis­tence sé­parée, in­dé­pen­dante des autres ac­ti­vités so­ciales. » (p. 12). Com­ment re­penser alors la va­leur ? En consi­dé­rant que « l’élection » d’une mon­naie est l’acte fon­da­teur de l’ordre so­cial mar­chand. « La mon­naie est l’institution pre­mière des éco­no­mies mar­chandes. La mon­naie fonde l’économie mar­chande. » (p. 148). In­utile donc de cher­cher un fon­de­ment ou un in­di­ca­teur de me­sure dans le tra­vail comme Marx, ou dans l’utilité et la ra­reté comme Walras, car « il n’y a d’expression de la va­leur que mo­né­taire » (p. 29).

4L’alternative théo­rique à la va­leur « sub­stance » doit donc être construite à partir de l’hypothèse mi­mé­tique qui pos­tule que les in­di­vidus élisent un bien comme mon­naie parce qu’ils savent que tous, ou une ma­jo­rité d’entre eux, fe­ront le même choix. Il en ré­sulte que la mon­naie est la va­leur par ex­cel­lence puisqu’elle est par dé­fi­ni­tion par­fai­te­ment li­quide, dès lors qu’elle est ac­ceptée. La confiance ac­cordée à la mon­naie élue est donc la consé­quence d’un pro­cessus de re­la­tions so­ciales qui in­terdit de voir les in­di­vidus agir et s’exprimer au nom d’une ra­tio­na­lité per­son­nelle construite hors de l’environnement so­cial. Cette hy­po­thèse est, selon AO, par­ti­cu­liè­re­ment vé­ri­fiée en ce qui concerne la va­leur des ac­tifs fi­nan­ciers, to­ta­le­ment dé­ta­chée de toute va­leur ob­jec­tive dite fon­da­men­tale, et qui, en re­vanche, est le ré­sultat des com­por­te­ments mi­mé­tiques, dans les­quels le phé­no­mène des pro­phé­ties auto-réalisatrices joue à plein.

  • 1 D’une cer­taine ma­nière, la dis­cus­sion que je pro­pose fait suite à quelques tra­vaux pré­cé­dents, not(…)

5La thèse d’AO en­tend re­cons­truire toute la théorie éco­no­mique. C’est ce qui fait son in­térêt. C’est ce qui ex­plique aussi l’étendue des in­ter­ro­ga­tions qu’elle sou­lève. Les ques­tions ou re­marques que je pro­pose ci-dessous sont faites pour ou­vrir un débat, sans le clore. Je les ar­ti­cu­lerai au­tour de trois points : 1) la nou­velle épis­té­mo­logie à la­quelle en­tend contri­buer AO ; 2) une dis­cus­sion sur la sub­stance na­tu­relle versus la na­ture so­ciale de la va­leur ; 3) une dis­cus­sion sur la va­leur fi­nan­cière. En cela, je ne res­pec­terai pas le plan du livre d’AO (puisque j’intervertis grosso modo les deux pre­miers points), non pas que ce plan ne soit pas per­ti­nent pour la conduite du rai­son­ne­ment de l’auteur, au contraire, celui-ci permet une montée en puis­sance de sa dé­mons­tra­tion, mais parce que je pré­fère dis­cuter d’abord de la fi­na­lité ul­time de ce livre qui me pa­raît être d’ordre épis­té­mo­lo­gique.1

1. Construire une nou­velle épis­té­mo­logie de l’économie et des sciences sociales

6Le cha­pitre V est cer­tai­ne­ment le cœur du pro­gramme de re­cherche d’AO. Son titre est ex­pli­cite : « un cadre uni­dis­ci­pli­naire pour penser la va­leur » (p. 188). Il faut com­prendre : pour penser les va­leurs, car toutes, d’ordre re­li­gieux, es­thé­tique, moral, so­cial ou éco­no­mique, ont « la di­men­sion d’un ju­ge­ment por­tant sur la puis­sance des in­di­vidus ou des ob­jets […] Or, sou­ligne Dur­kheim, la va­leur ren­voie à une ca­pa­cité à pro­duire du désir chez les su­jets. Com­ment, dans ces condi­tions, conci­lier le désir, d’un côté, et l’objectivité, de l’autre ? » (p. 188).

  • 2 Go­de­lier M., 1984,L’idéel et le ma­té­riel, Paris, Fayard, p. 171 : « La dis­tinc­tion entre in­frastr(…)

7Selon AO, ce qui a pro­duit la sé­pa­ra­tion de l’économie et des autres sciences so­ciales est le fait que la pre­mière a fourni une ré­ponse dif­fé­rente des autres à la ques­tion qui leur était pour­tant com­mune, telle qu’on la trouve ex­primée par Dur­kheim. Pour n’avoir fait « au­cune place aux re­pré­sen­ta­tions et aux croyances col­lec­tives », écrit AO, « les éco­no­mistes » ont rompu avec le rai­son­ne­ment so­cio­lo­gique (p. 189). Mais peut-on ex­pli­quer la sé­pa­ra­tion de l’économie en tant que réa­lité des autres sphères de la so­ciété par l’influence de l’économie en tant que dis­ci­pline sé­parée des autres sciences so­ciales ? Au­tre­ment dit, la re­pré­sen­ta­tion de l’économie réelle est-elle la prin­ci­pale ou la seule cause de la trans­for­ma­tion de cette der­nière ? Le ques­tion­ne­ment prin­cipal au sujet du livre d’AO se situe ici : placer la to­ta­lité de l’analyse dans les re­pré­sen­ta­tions col­lec­tives n’est-il pas le dé­faut en mi­roir de celui qui consiste à les ex­clure com­plè­te­ment ? Com­ment cette vi­sion de la sé­pa­ra­tion s’harmoniserait-elle avec celle de Po­lanyi, dont la « grande trans­for­ma­tion » ne re­lève pas seule­ment des re­pré­sen­ta­tions ? Com­ment se si­tue­rait le rap­port entre le réel et ses re­pré­sen­ta­tions chez AO en re­gard de celui de Go­de­lier pour qui les re­pré­sen­ta­tions font par­tiedu réel ?2 Nous re­trou­ve­rons ce pro­blème dans l’analyse de la va­leur pro­pre­ment dite, ainsi que dans celle de la finance.

  • 3 Lors de sa pré­sen­ta­tion orale du 24 oc­tobre, AO a même émis l’idée que cette « élec­tion » de la mo(…)

8De plus, toutes les sciences so­ciales et, der­rière celles-ci, tous les actes hu­mains, relèvent-elles (ils) de la même épis­té­mo­logie ? AO nous dit que « tout l’effort théo­rique pour­suivi au long du pré­sent livre vise à ré­af­firmer la loi com­mune de la va­leur pour en finir avec le sé­pa­ra­tisme qui ca­rac­té­rise l’économie en tant que dis­ci­pline » (p. 189). Cette idée qu’AO conçoit pour rompre avec la théorie néo­clas­sique ne peut-elle être fa­ci­le­ment ab­sorbée par cette der­nière ? En effet, que nous disent les néo­clas­siques les plus or­tho­doxes, à l’image d’un Gary Be­cker, sinon que toute dé­ci­sion hu­maine re­lève d’une même pro­blé­ma­tique éco­no­mique. Certes, la « loi com­mune » de Be­cker n’est pas celle d’AO. Chez l’un, il y a la ra­tio­na­lité in­di­vi­duelle et le calcul coûts-avantages, chez l’autre « une puis­sance de na­ture so­ciale » (p. 189). Mais c’est l’idée d’une loi com­mune à toutes les « va­leurs » qui de­mande à être in­ter­rogée. Au moins pour deux rai­sons. La pre­mière est que le pro­cessus mi­mé­tique sur la base de ce que AO, à la suite de René Gi­rard, ap­pelle la mé­dia­tion in­terne, où tous les in­di­vidus sont dans la même double si­tua­tion d’imité-imitateur, semble fonc­tionner dans un es­pace où cette somme d’individus en in­ter­ac­tion forme le tout. Ainsi, dans cet ou­vrage, AO in­siste beau­coup sur ce pro­cessus qui conduit à l’élection de la mon­naie, comme on le verra plus loin, mais assez peu sur la va­li­da­tion po­li­tique que cette élec­tion im­plique3.

  • 4 Sti­glitz J., Sen A., Fi­toussi J. P., 2009,Per­for­mances éco­no­miques et pro­grès so­cial, Ri­chesse de(…)

9La se­conde raison de nous in­ter­roger sur la per­ti­nence d’une loi com­mune des va­leurs est qu’il existe aujourd’hui tout un pan de la re­cherche aca­dé­mique or­tho­doxe qui pré­tend fournir des in­di­ca­teurs de ri­chesse et de va­leur fondés sur l’idée qu’il est pos­sible d’agréger en­semble des élé­ments de bien-être aussi dis­pa­rates que la consom­ma­tion mar­chande, le temps libre, la santé, la qua­lité de l’air, etc.4 Tout étant ré­duc­tible à du ca­pital, on a droit à une su­perbe ad­di­tion dé­nuée de sens du ca­pital phy­sique, du ca­pital hu­main, du ca­pital so­cial et du ca­pital na­turel, dès lors que l’évaluation mo­né­taire aura fourni un dé­no­mi­na­teur commun.

  • 5 Ce pas­sage est cu­rieux car une chose est de re­fuser l’idée que la va­leur soit dé­ter­minée par l’uti(…)

10Tel n’est pas le propos d’AO, mais l’idée de loi com­mune des va­leurs consiste à re­cher­cher la com­men­su­ra­bi­lité des dif­fé­rents es­paces de la vie so­ciale. Bien qu’assise sur d’autres cri­tères, la dé­marche ne présente-t-elle pas un cer­tain pa­ral­lé­lisme mé­tho­do­lo­gique avec celle des néo­clas­siques ? Et, sur­tout, elle rompt avec l’héritage aristéto-classico-marxien de la sé­pa­ra­tion, pour ce qui concerne le do­maine éco­no­mique, de la va­leur d’usage et de la va­leur mar­chande, c’est-à-dire de la ri­chesse et de la va­leur, dis­tinc­tion cru­ciale à un double point de vue : pour pou­voir penser l’existence d’une sphère mo­né­taire non mar­chande et celle d’une ri­chesse non mo­né­taire comme celle fournie par la na­ture. Cette rup­ture in­ter­vient très tôt dans le livre quand AO écrit : « L’utilité ne pré­existe nul­le­ment aux échanges mais, tout au contraire, elle en est le ré­sultat. Elle est une créa­tion des re­la­tions mar­chandes. » (p. 14).5 Et on ne re­trouve ja­mais dans le livre l’idée d’une pos­sible dis­jonc­tion entre ri­chesse et va­leur. Il convient donc d’examiner le point de dé­part d’AO : toutes les théo­ries de la va­leur re­lè­ve­raient d’une même pro­blé­ma­tique substantialiste.

2. La va­leur : sub­stance na­tu­relle vsna­ture sociale

11Je ne contes­terai pas qu’il y a chez Marx (et a for­tiori chez les clas­siques an­glais) et chez Walras l’idée d’une sub­stance ex­pli­quant la va­leur des mar­chan­dises. Mais cette sub­stance est-elle in­trin­sèque aux ob­jets ma­té­riels, en est-elle une pro­priété phy­sique, qua­si­ment na­tu­relle ? À n’en pas douter, chez Walras, il y a la ren­contre entre l’utilité in­trin­sèque et ob­jec­tive d’un objet – sa sub­stance – et le désir d’un in­di­vidu. Retrouve-t-on une dé­marche concep­tuelle pa­ral­lèle chez Marx, une sub­stance in­trin­sèque aux ob­jets, re­portée ici sur le tra­vail ? Oui, ré­pond AO, et c’est ce qui le fonde à ré­cuser la théorie de la va­leur de ce der­nier, au même titre que celle des néoclassiques.

12Pourtant, AO os­cille entre l’acceptation de l’hypothèse mar­xienne et son rejet. Il écrit : « En tant qu’elles valent, les mar­chan­dises ac­cèdent à une forme d’objectivité par­ti­cu­lière, l’objectivité de la va­leur, fon­da­men­ta­le­ment dis­tincte de leur ob­jec­ti­vité en tant que va­leur d’usage, mais qui s’imposent aux ac­teurs mar­chands d’une ma­nière tout aussi im­pé­ra­tive. Pour cette raison, il faut dé­finir le rap­port mar­chand comme une re­la­tion à au­trui mé­diée par l’objectivité de la va­leur. » (p. 21). On di­rait du Marx. Mais aus­sitôt, il se ré­tracte en af­fir­mant : « Toutes deux [les théo­ries de la valeur-travail et de la valeur-utilité] y voient l’effet d’une “sub­stance” ou qua­lité que les biens pos­sè­de­raient en propre. Cette hy­po­thèse que nous nom­me­rons “sub­stan­tielle” tend à “na­tu­ra­liser” les rap­ports éco­no­miques. En ac­cor­dant la pri­mauté aux ob­jets, elle construit une “éco­nomie des gran­deurs” au dé­tri­ment d’une “éco­nomie des re­la­tions”. » (p. 22).

13Or, il n’est pas dou­teux que, pour Marx, l’analyse de la va­leur s’inscrit dans le cadre de l’analyse de la mar­chan­dise, à l’intérieur d’un mo­dèle abs­trait, celui du mode mar­chand, qui ser­vira en­suite de cadre gé­néral pour ana­lyser le cas par­ti­cu­lier mais de­venu do­mi­nant du ca­pital (« va­leur en auto-accroissement »), qui ne peut lui-même être com­pris que comme un rap­port so­cial. Il pa­raît pour le moins exa­géré de dire, pour ce qui concerne l’auteur du Ca­pital, que « elle [l’hypothèse sub­stan­tielle] avance une concep­tion du monde mar­chand cen­trée sur les ob­jets. Elle ne met qu’au se­cond plan les rap­ports des ac­teurs entre eux dans la me­sure où l’intelligibilité des faits éco­no­miques pri­mor­diaux, comme les prix et les vo­lumes échangés, re­pose in­té­gra­le­ment sur le calcul des va­leurs. » (p. 41). Marx a tou­jours dit que le tra­vail qui pro­dui­sait une mar­chan­dise qui ne se ven­dait pas ne créait au­cune valeur :

  • 6 Marx K., Le Ca­pital, Livre I, 1965, Paris, Gal­li­mard, La Pléiade, tome 1, p. 568.
  • 7 Marx K., Le Ca­pital,op. cit., p. 607.

Enfin, aucun objet ne peut être une va­leur s’il n’est une chose utile. S’il est in­utile, le tra­vail qu’il ren­ferme est dé­pensé in­uti­le­ment, et consé­quem­ment ne crée pas de va­leur6. […] C’est seule­ment dans leur échange que les pro­duits du tra­vail ac­quièrent comme va­leurs une exis­tence so­ciale iden­tique et uni­forme, dis­tincte de leur exis­tence ma­té­rielle et mul­ti­forme comme ob­jets d’utilité. Cette scis­sion du pro­duit du tra­vail en objet utile et en objet de va­leur s’élargit dans la pra­tique dès que l’échange a ac­quis assez d’étendue et d’importance pour que des ob­jets utiles soient pro­duits en vue de l’échange, de sorte que le ca­rac­tère de va­leur de ces ob­jets est déjà pris en consi­dé­ra­tion dans leur pro­duc­tion même.7

  • 8 Voir no­tam­ment Cas­to­riadis C., 1978, « Va­leur, Ega­lité, jus­tice, po­li­tique, De Marx à Aris­tote et(…)
  • 9 Rou­bine I.I., 2009,Essai sur la théorie de la va­leur de Marx, 1924, Paris, Syl­lepse. Dans la dern(…)

14Cela in­va­lide donc l’idée qu’il y au­rait chez lui une sub­stance in­trin­sèque à l’objet, in­dé­pen­dam­ment de son destin sur le marché. Cette ré­fu­ta­tion de Marx est d’autant plus sur­pre­nante qu’AO re­con­naît que « Marx sou­ligne que la va­leur est un fait so­cial, pro­duit spé­ci­fi­que­ment par la sé­pa­ra­tion mar­chande, et en rien une gran­deur “na­tu­relle”. » (p. 42). AO est donc conduit à ac­cuser Marx, à la suite de Cor­ne­lius Cas­to­riadis8, d’avoir une concep­tion de la va­leur in­com­pa­tible avec sa thèse du fé­ti­chisme. Et AO dit trouver chez Isaac Rou­bine9 un refus d’une concep­tion na­tu­ra­liste du tra­vail abs­trait et, au contraire, une confir­ma­tion de sa propre thèse. Mais le pas­sage que cite AO (p. 48 – 49) doit être re­situé dans un cadre plus large du texte de Rou­bine, qui se prête à une in­ter­pré­ta­tion dif­fé­rente que celle que donne AO. Rou­bine écrit en effet quelques pages plus loin en pa­ra­phra­sant Marx :

  • 10 Rou­bine I.I., op. cit., p. 191 – 193.

Le concept de tra­vail abs­trait pré­sup­pose que le procès au cours du­quel le tra­vail de­vient im­per­sonnel et éga­lisé soit un procès unique au cours du­quel le tra­vail se trouve en même temps “so­cia­lisé”, c’est-à-dire in­clus dans la masse de tra­vail so­cial. Cette éga­li­sa­tion du tra­vail peut se pro­duire dans le procès de pro­duc­tion di­rect avant l’échange, mais seule­ment men­ta­le­ment et par an­ti­ci­pa­tion. Dans la réa­lité, elle s’accomplit par l’intermédiaire de l’acte d’échange, par l’intermédiaire de l’égalisation (même si celle-ci se fait men­ta­le­ment et par an­ti­ci­pa­tion) du pro­duit du tra­vail consi­déré avec une somme d’argent donnée. Mais si cette éga­li­sa­tion pré­cède l’échange, elle doit ce­pen­dant se réa­liser ef­fec­ti­ve­ment dans le pro­cessus d’échange réel. […] Le concept de tra­vail abs­trait sup­pose une forme so­ciale dé­ter­minée d’organisation du tra­vail dans une éco­nomie mar­chande : les pro­duc­teurs mar­chands in­di­vi­duels ne sont pas di­rec­te­ment liés entre eux dans le procès de pro­duc­tion lui-même, dans la me­sure où ce procès re­pré­sente la to­ta­lité de leurs ac­ti­vités de tra­vail concrètes ; ce lien s’établit à tra­vers le procès d’échange, c’est-à-dire à tra­vers l’abstraction de ces pro­priétés concrètes. Le tra­vail abs­trait n’est pas une ca­té­gorie phy­sio­lo­gique, mais une ca­té­gorie so­ciale et his­to­rique. Le tra­vail abs­trait ne dif­fère pas du tra­vail concret seule­ment né­ga­ti­ve­ment (abs­trac­tion des formes concrètes du tra­vail), mais po­si­ti­ve­ment (éga­li­sa­tion de toutes les formes de tra­vail dans le cadre d’un échange mul­ti­la­téral des pro­duits du tra­vail).10

  • 11 Or­léan A., 2006, « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », in Lordon F. (éd.), 2008(…)
  • 12 Voir à ce sujet Rou­bine I.I., op. cit.
  • 13 Je laisse de côté ici toute la dis­cus­sion sur le pas­sage des va­leurs aux prix de pro­duc­tion parce(…)

15Dans un texte an­té­rieur, AO ré­fu­tait ainsi la théorie de la va­leur de Marx : « À la ques­tion “pour­quoi les biens s’échangent-ils ?”, cette théorie ré­pond : “parce qu’ils contiennent de la va­leur”, tandis qu’à la ques­tion : “selon quel rap­port les biens s’échangent-ils ?”, elle ré­pond : “selon le rap­port de leurs va­leurs”. »11Mais Marx ré­pond quelque chose d’un peu dif­fé­rent : les biens s’échangent parce qu’ils contiennent (po­ten­tiel­le­ment selon Rou­bine) de la va­leur, certes, mais ils s’échangent selon leur va­leur d’échange12. Le dis­tinguo entre va­leur et va­leur d’échange, pas tou­jours pré­sent d’ailleurs de ma­nière claire dans l’œuvre de Marx, est subtil, mais il est sus­cep­tible d’éclairer la dif­fé­rence entre l’aspect qua­li­tatif de la va­leur (la forme so­ciale que revêt le pro­duit du tra­vail sanc­tionné par le marché) et son as­pect quan­ti­tatif (sa gran­deur sanc­tionnée à un cer­tain ni­veau par le marché). Plus gé­né­ra­le­ment, Marx consi­dère que la va­leur d’échange, le prix de pro­duc­tion et le prix de marché sont des formes dif­fé­rentes d’un même phé­no­mène, la va­leur, qu’il rat­tache au tra­vail so­cial.13 Au­tre­ment dit, le fait que l’objectivation (concept qu’accepte AO) de la va­leur abs­traite ne puisse se réa­liser sans une mon­naie pré-existante n’implique pas lo­gi­que­ment une rup­ture entre la va­leur et sa source, le tra­vail. À mon sens donc, il n’y a pas be­soin de sup­poser une ca­rac­té­ris­tique na­tu­relle du tra­vail et des ob­jets pour re­tenir l’idée de sub­stance so­ciale. S’il y avait un doute en li­sant Marx quant à sa­voir si le pro­duit du tra­vail ar­rive sur le marché déjà muni de sa sub­stance so­ciale ou s’il ne l’acquiert que sur le marché, en aucun cas ce ne pour­rait être consi­déré comme une sub­stance na­tu­relle, car les condi­tions de pro­duc­tion (qui exercent leur in­fluence avant la réa­li­sa­tion mo­né­taire du pro­duit sur le marché) sont tou­jours so­cia­le­ment construites et his­to­ri­que­ment situées.

  • 14 Marx K. Le Ca­pital,op. cit., p. 607. Au cours de la dis­cus­sion du livre d’AO le 24 oc­tobre, Frédé(…)

16Dans ce même texte an­té­rieur, AO pour­sui­vait : « En consé­quence, la mon­naie ne s’y in­tro­duit qu’après coup, c’est-à-dire après que toutes les ques­tions es­sen­tielles ont trouvé leur ré­ponse. On ne sau­rait mieux dire son in­uti­lité concep­tuelle. Ni l’échangeabilité en elle-même, ni la dé­ter­mi­na­tion des rap­ports quan­ti­ta­tifs à tra­vers les­quels celle-ci se ma­ni­feste ne dé­pend d’elle. » Et pour­tant, le bon vieux Marx ré­pète in­las­sa­ble­ment : « L’égalité de tra­vaux qui dif­fèrent en­tiè­re­ment les uns des autres ne peut consister que dans uneabs­trac­tion de leur in­éga­lité réelle, que dans la ré­duc­tion à leur ca­rac­tère commun de dé­pense de force hu­maine, de tra­vail hu­main en gé­néral, et c’est l’échange seul qui opère cette ré­duc­tion en met­tant en pré­sence les uns des autres sur un pied d’égalité les pro­duits des tra­vaux les plus di­vers. »14

17Dans ces condi­tions, la thèse d’AO, met­tant sur le même plan Marx et les néo­clas­siques est dif­fi­ci­le­ment te­nable : « L’hypothèse pro­ba­bi­liste conserve l’idée cru­ciale d’objectivité de la va­leur et permet de main­tenir les croyances col­lec­tives hors du champ de l’économie. Ce fai­sant, elle s’affirme comme le pro­lon­ge­ment na­turel, dans le do­maine fi­nan­cier, des théo­ries de la va­leur sub­stance dont elle re­pro­duit le geste fon­da­teur : éta­blir l’existence de gran­deurs en sur­plomb des échanges, échap­pant aux opi­nions et aux rap­ports de force. » (p. 239). Ma­ni­fes­te­ment, ce ju­ge­ment ne peut s’appliquer à Marx car, pour celui-ci, la fa­meuse sub­stance de la va­leur est le pro­duit des condi­tions socio-techniques de pro­duc­tion et in­tègre donc les rap­ports de force so­ciaux et les re­pré­sen­ta­tions de ces rap­ports. On pour­rait presque se de­mander s’il s’applique com­plè­te­ment aux éco­no­mistes néo­clas­siques, dans la me­sure où ils croient leurs fonc­tions d’utilité ca­pables de prendre en compte à la fois les di­men­sions ma­té­rielles et sym­bo­liques de l’usage des biens. Et, aujourd’hui, beau­coup d’auteurs ve­nant d’horizons di­vers in­tègrent, à l’instar d’AO, dans leur schéma la vi­sion d’un Ve­blen pour qui l’utilité des mar­chan­dises ne tient pas seule­ment à leur ca­pa­cité ma­té­rielle de sa­tis­faire un be­soin mais com­porte une di­men­sion sym­bo­lique es­sen­tielle et sans doute même primordiale.

  • 15 Smith A., 1991,Re­cherches sur la na­ture et les causes de la ri­chesse des na­tions, 1776, Paris, GF(…)

18On sait que l’une des apo­ries de la théorie néo­clas­sique de la valeur-utilité est de conduire à un rai­son­ne­ment cir­cu­laire : les prix doivent être connus avant l’échange tout en ré­sul­tant de celui-ci. La thèse d’AO ne risque-t-elle pas de dé­bou­cher sur un autre rai­son­ne­ment cir­cu­laire ? Il écrit en effet : « Ce qui rend les mar­chan­dises com­men­su­rables et permet l’échange, c’est seule­ment le désir una­nime des ac­teurs mar­chands pour la mon­naie. La va­leur d’un bien se me­sure à la quan­tité de mon­naie que ce bien permet d’obtenir, à sa­voir son prix. » (p. 169). C’est qua­si­ment, au mot près, ce que nous dit Adam Smith au sujet du tra­vail com­mandé : « Ainsi, la va­leur d’une denrée quel­conque pour celui qui la pos­sède et qui n’entend pas en user ou la conserver lui-même, mais qui a in­ten­tion de l’échanger pour autre chose, est égale à la quan­tité de tra­vailque cette denrée le met en état d’acheter ou de com­mander. »15

19AO échappe-t-il à cette forme de rai­son­ne­ment cir­cu­laire ou à cette tau­to­logie ? Il ex­plique que « l’erreur des théo­ri­ciens de la va­leur a été de confondre deux ques­tions in­dé­pen­dantes » (p. 170) : « Notre cadre théo­rique dis­tingue deux ques­tions : (1) s’interroger sur les condi­tions qui font qu’un objet capte le désir una­nime du groupe pour la li­qui­dité ; (2) une fois la mon­naie pro­duite, s’interroger sur les rap­ports de force qui se nouent dans l’échange entre les ache­teurs et les ven­deurs. Ces deux ques­tions sont net­te­ment dis­tinctes : elles ap­pellent des ou­tils concep­tuels de na­ture dif­fé­rente. La pre­mière, la plus fon­da­men­tale, porte sur la mon­naie en tant qu’elle s’impose ob­jec­ti­ve­ment aux producteurs-échangistes par le biais des quan­tités de mon­naie ac­quises dans l’échange. Puis, une fois la ques­tion mo­né­taire ré­solue, il reste à com­prendre, pour chaque mar­chan­dise, com­ment se dé­ter­mine son prix, ce qui sup­pose un cadre d’analyse dif­fé­rent qui exa­mine la po­si­tion re­la­tive des ache­teurs et des ven­deurs ainsi que le degré de concur­rence exis­tant entre eux. Au­tre­ment dit, la pre­mière ques­tion éta­blit l’existence de la forme prix alors que la se­conde cherche à ex­pli­citer le ni­veau des prix. » (p. 169 – 170).

20À mon sens, le pro­blème lo­gique vient du fait qu’on ne peut poser la mon­naie comme va­leur par ex­cel­lence parce qu’elle est ab­so­lu­ment li­quide et convoitée comme telle, puis, au sein même de la pre­mière ques­tion à ré­soudre donnée par AO, dé­duire la va­leur des mar­chan­dises des quan­tités de mon­naie ob­te­nues dans l’échange de ces mar­chan­dises. En d’autres termes, AO ré­in­tro­duit la se­conde ques­tion dans la pre­mière, qu’il ve­nait de sé­parer. Et on com­prend bien la dif­fi­culté : il s’agirait de dire si­mul­ta­né­ment ce qui rend les mar­chan­dises échan­geables et à quel taux. D’où la né­ces­sité de dis­tin­guer le fait mo­né­taire, no­tam­ment le choix (l’élection) de tel bien comme mon­naie, qui ré­sulte de l’unanimité dont AO parle et de la va­li­da­tion po­li­tique, et la hau­teur à la­quelle les por­teurs de mar­chan­dises sur le marché vont tenter de s’approprier la monnaie-richesse. Et AO ne fait pas mieux que Marx qui, dans le pre­mier cha­pitre du Ca­pital, nous pro­mène lon­gue­ment dans les méandres des di­verses formes de la va­leur. Mais il ne faut pas prendre ces di­verses formes comme un dé­roulé his­to­rique qu’elles au­raient tra­ver­sées, ce sont sim­ple­ment les étapes d’un rai­son­ne­ment abs­trait pour saisir l’essence du mode mar­chand et celui du mode ca­pi­ta­liste et, plus tard, dans la suite du Ca­pital, pour com­prendre la dif­fé­rence entre M-A-M’ et A-M-A’. Ainsi, la forme de la va­leur dite simple par Marx (20 mètres de toile = un habit) n’est pas une illus­tra­tion du troc, comme l’affirme AO. Elle est une étape de l’abstraction qui est de même na­ture que celle qu’adopte AO lorsqu’il veut ex­pli­quer la né­ces­sité lo­gique de la mon­naie : « Ce que nous nous ef­for­çons de com­prendre est com­ment, au sein même des éco­no­mies mar­chandes, les dé­sirs de li­qui­dité évo­luent jusqu’à converger sur un objet unique, la mon­naie. Pour ce faire, nous nous li­vre­rons à l’expérience sui­vante : consi­dérer une éco­nomie mar­chande dé­ve­loppée et lui en­lever sa mon­naie. Nous cher­che­rons alors à dé­mon­trer qu’au sein d’une telle éco­nomie, privée de mon­naie, s’engendreront spon­ta­né­ment cer­taines forces so­ciales condui­sant à la ré­sur­gence de cette der­nière. Toute notre ana­lyse vise à ca­rac­té­riser ces forces ainsi que les pro­cessus par les­quels elles pro­duisent l’ordre mo­né­taire. Cette dé­marche peut sem­bler pa­ra­doxale par le fait qu’on com­mence par y pos­tuler l’existence de rap­ports mar­chands sans mon­naie, alors même que tout notre ef­fort théo­rique vise à éta­blir qu’une telle confi­gu­ra­tion so­ciale ne peut pas exister. » (p. 156).

  • 16 Or­léan A., « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », op. cit., p. 15.

21On ne peut, à mon sens, se contenter de la for­mule : « Der­rière les prix, il n’y a pas de “va­leur” ca­chée, mais sim­ple­ment le désir una­nime de mon­naie. »16 Un prix n’est pas abs­trait, il est une quan­tité concrète de l’objet du désir. Pour le dire plus pro­saï­que­ment, ce se­rait un tour de passe-passe que de dire 1) la va­leur se me­sure par le prix, et 2) ces deux ques­tions sont indépendantes.

22De même, la for­mule « l’échange mar­chand ap­pa­raît comme le lieu vé­ri­table de consti­tu­tion de la va­leur » (p. 115) mériterait-elle d’être amendée : l’échange mar­chand est le lieu de consti­tu­tion de la re­pré­sen­ta­tion de la va­leur, ce qui est dif­fé­rent, sauf à consi­dérer que les rap­ports so­ciaux ne sont que des re­pré­sen­ta­tions, c’est-à-dire fétichisés.

3. La va­leur fi­nan­cière ou le fé­ti­chisme au carré

23Il est donc temps de re­venir sur la ques­tion de la mon­naie pour connaître ses rap­ports avec celle de la va­leur. De­puis une tren­taine d’années, Mi­chel Aglietta et André Or­léan, en­semble ou sé­pa­ré­ment, ont dé­ve­loppé une concep­tion ori­gi­nale et fé­conde de la mon­naie. La mon­naie est une ins­ti­tu­tion so­ciale pré­cé­dant les échanges, et non pas comme le croient les li­bé­raux une consé­quence de leur mul­ti­pli­ca­tion, le troc de­ve­nant trop mal com­mode. En effet, ac­ceptée par tous, la mon­naie est à la fois ex­pres­sion du désir de ri­chesse et lien so­cial. J’adhère plei­ne­ment à l’idée de dé­part des deux éco­no­mistes : « L’analyse que ce livre cherche à dé­ve­lopper part de l’hypothèse qu’il n’est d’économie mar­chande que mo­né­taire. Nous vou­lons dire par là que tout rap­port mar­chand, même dans sa forme la plus élé­men­taire, sup­pose l’existence préa­lable de mon­naie. Ou bien en­core, d’une ma­nière plus concise et plus di­recte, le rap­port mar­chand est tou­jours un rap­port mo­né­taire. »17 Mais il faut dé­ter­miner si cela im­plique obli­ga­toi­re­ment le rejet de toute théorie de la valeur.

  • 17 Aglietta M., Or­léan A., 2002, La mon­naie entre vio­lence et confiance, Paris, O. Jacob, p. 35. Je n(…)
  • 18 Or­léan A., 2006, « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », op. cit., p. 10 – 11. Sur la(…)

24AO al­lait plus loin en di­sant : « On nom­mera “ri­chesse”, ces biens hy­po­thé­tiques qui font l’objet d’un désir gé­né­ra­lisé de la part des ac­teurs. […] Cette ana­lyse se prête vo­lon­tiers à l’interprétation spi­no­ziste avancée par Fré­déric Lordon. Car si le co­natus est “l’intérêt à ef­fec­tuer ses puis­sances et à les aug­menter” comme l’écrit cet au­teur, alors, dans l’ordre mar­chand, il a pré­ci­sé­ment pour fi­na­lité l’appropriation de la ri­chesse. Dans la ri­chesse, c’est l’accès à la gé­né­ra­lité qui est re­cherché par les producteurs-échangistes aux fins d’accroître leur puis­sance d’être. Il s’ensuit que la lutte des co­natus mar­chands est d’abord une lutte pour la ri­chesse. »18 La gé­né­ra­lité du désir de ri­chesse, née « des contraintes so­ciales mar­chandes » s’exprime donc par l’« élection » de la mon­naie au rang de ri­chesse uni­ver­sel­le­ment re­connue. Dès lors, la conclu­sion d’AO est qu’il ne peut y avoir pour cette ri­chesse qu’une dé­fi­ni­tion « autoréférentielle ».

25Mais, si la mon­naie, ri­chesse par ex­cel­lence, est dé­finie de ma­nière pu­re­ment au­to­ré­fé­ren­tielle, com­ment se fait-il qu’elle ne puisse être créée à l’infini et qu’une créa­tion ex­ces­sive dé­gé­nère sou­vent en crise ? Cette ques­tion in­vite à ré­flé­chir d’une part au fait que la mon­naie n’est « ri­chesse par ex­cel­lence » qu’en face de toutes les autres ri­chesses et d’autre part à l’impossibilité pour la mon­naie de n’être le ré­sultat que d’un pro­cessus d’auto-régulation.

  • 19 Si AO a sans doute raison de penser que sa po­si­tion s’écarte de celle de Marx, il n’est pas certai(…)

26Le choix d’un bien comme mon­naie résulte-t-il seule­ment d’une imi­ta­tion des in­di­vidus entre eux ? La mon­naie est élue équi­va­lent uni­versel parce qu’elle est ga­rantie par la puis­sance pu­blique, et elle n’est ri­chesse par ex­cel­lence, elle n’a de va­leur que si, pa­ral­lè­le­ment, un tra­vail pro­ductif est ef­fectué. Au­tre­ment dit, comme la mon­naie est un droit à va­loir sur la pro­duc­tion, il faut consi­dérer que notre éco­nomie n’est pas une éco­nomie mo­né­taire mais une éco­nomie mo­né­taire de pro­duc­tion, ainsi que l’ont ex­primé avec des mots dif­fé­rents Marx et Keynes. En aban­don­nant toute théorie de la va­leur fondée sur le tra­vail, on ne peut voir dans les excès de la fi­nance qu’un phé­no­mène uni­que­ment au­to­ré­fé­ren­tiel qui s’entretiendrait de lui-même sans aucun lien avec ce qui se dé­roule dans la pro­duc­tion. Cette croyance em­pêche de voir la crise glo­bale ac­tuelle comme une crise de l’ordre so­cial im­posé par le ca­pital dont la sur­ac­cu­mu­la­tion est une ten­dance re­ve­nant ré­gu­liè­re­ment. Cette croyance condui­sait na­guère Aglietta, au sujet des re­traites, à croire que la fi­nance était ca­pable de trans­férer dans le temps des ri­chesses réelles. La fi­nance est seule­ment ca­pable de trans­férer dans le temps la pro­priété des ri­chesses. En­core faut-il que celles-ci soient pro­duites.19

  • 20 Or­léan A., 2009De l’euphorie à la pa­nique : penser la crise fi­nan­cière, CE­PREMAP, Paris, édi­tion(…)

27D’ailleurs, AO écrit dans un texte ré­cent : « La thèse que nous dé­fen­drons est que cette crise a pour ori­gine la pri­mauté ac­cordée à la finance de marché. Plus pré­ci­sé­ment, la cause des désordres se trouve dans l’instabilité propre aux mar­chés finan­ciers, à sa­voir leur in­ca­pa­cité à faire en sorte que les évo­lu­tions de prix soient main­te­nues dans des li­mites rai­son­nables, à la hausse comme à la baisse. »20 Que sont ces li­mites rai­son­nables, sinon quelques ré­fé­rences fon­da­men­tales don­nées, par exemple, par le sys­tème productif ?

  • 21 Or­léan A., 2004, « Ef­fi­cience, fi­nance com­por­te­men­tale et conven­tion : syn­thèse théo­rique », in Co(…)
  • 22 Or­léan A., 2004, p. 267.

28Dans un autre ar­ticle théo­rique pu­blié dans un rap­port du Conseil d’analyse éco­no­mique, AO dis­tingue trois mo­dèles de dé­ter­mi­na­tion des va­leurs fi­nan­cières : le mo­dèle de l’efficience in­for­ma­tion­nelle, le mo­dèle de la ra­tio­na­lité stra­té­gique, qui tous les deux « adhèrent à l’idée d’une va­leur fon­da­men­tale ob­jec­ti­ve­ment dé­fi­nis­sable ex ante »21, et le mo­dèle de la conven­tion fi­nan­cière dé­finie de ma­nière au­to­ré­fé­ren­tielle. Il pro­pose alors une in­ter­pré­ta­tion des crises : « En ré­sumé, l’analyse au­to­ré­fé­ren­tielle voit dans le marché bour­sier une source au­to­nome de crises et de dif­fi­cultés dans la me­sure où rien dans son fonc­tion­ne­ment n’assure que les éva­lua­tions pro­duites soient conformes aux né­ces­sités de l’économie pro­duc­tive, a for­tiori, du bon­heur col­lectif. Cette dé­con­nexion, ins­crite dans le fonc­tion­ne­ment même de la li­qui­dité, est une source de dif­fi­cultés. »22

29Là se fixe une ques­tion re­dou­table : puisque c’est de l’opinion ma­jo­ri­taire que sort tou­jours la conven­tion fi­nan­cière, com­ment se fait-il que, une fois ins­tallée sur une tra­jec­toire (haus­sière par exemple), la croyance ma­jo­ri­taire se re­tourne ? Pour­quoi la hausse n’est-elle pas in­finie ? La non-réponse à cette ques­tion em­pêche de com­prendre vé­ri­ta­ble­ment la crise. Consi­dérer une dé­con­nexion ra­di­cale et dé­fi­ni­tive avec l’activité pro­duc­tive et les rap­ports so­ciaux qui s’y nouent re­vient à nier toute force de rappel au réel lorsque le gon­fle­ment de la bulle de­vient outrancier.

  • 23 Or­léan A., 1999Le pou­voir de la fi­nance, Paris, O. Jacob. Voir un com­men­taire dans Har­ribey J.-M(…)

30Nous sommes donc re­venus au point de dé­part : est-il aussi illé­gi­time que le pense AO de conce­voir une théorie de la va­leur en tant qu’expression des rap­ports so­ciaux ? En com­men­tant le livre d’AO Le pou­voir de la fi­nance23 je de­man­dais déjà si l’on pou­vait glisser du constat que le marché crée la li­qui­dité à l’idée que le marché crée la va­leur fi­nan­cière. Ma ré­ponse est né­ga­tive tandis qu’AO os­cille entre deux thèses qui me pa­raissent in­com­pa­tibles : d’une part, celle d’un dé­ta­che­ment vis-à-vis de toute ré­fé­rence à l’économie, d’autre part, celle où l’efficacité et la ren­ta­bi­lité du sys­tème pro­ductif res­tent cen­trales de ma­nière sous-jacente à moyen et long terme.

  • 24 Or­léan A., 1999, p. 148.
  • 25 Or­léan A., 1999, p. 152 – 153 ; voir aussi p. 169.
  • 26 Or­léan A., 1999, p. 171.

31« Cependant, de quelques ma­nières qu’on rai­sonne, il est clair que la ques­tion des pro­fits reste cen­trale. »24 « C’est dans cette pé­riode (1989 à 1994) que se constitue ce que j’appellerai la conven­tion “marché émergent” dont le Mexique est l’illustration la plus par­faite. Elle dé­signe ces pays en voie de dé­ve­lop­pe­ment qui ont choisi de suivre une po­li­tique ré­so­lu­ment li­bé­rale mar­quée par une forte ex­pan­sion fi­nan­cière. […] Cette conven­tion se fonde sur une ana­lyse de long terme du ca­pi­ta­lisme mon­dial. Elle fait le diag­nostic que les éco­no­mies émer­gentes ont un fort po­ten­tiel de crois­sance, plus élevé que celui des éco­no­mies ma­tures, que leurs be­soins en in­ves­tis­se­ments sont consi­dé­rables et que le ren­de­ment du ca­pital y est beau­coup plus élevé que dans les pays dé­ve­loppés. Tous les élé­ments de ce diag­nostic convergent pour voir dans les éco­no­mies émer­gentes un nouvel el­do­rado ayant une marge de pro­gres­sion consi­dé­rable alors que les éco­no­mies dé­ve­lop­pées vieillissent. On fait éga­le­ment va­loir que l’augmentation de la part des pays émer­gents dans les por­te­feuilles fi­nan­ciers permet de di­mi­nuer le risque global en­couru par l’investisseur. »25« Le cas co­réen est ici exem­plaire. La forte pro­gres­sion de l’investissement in­terne entre 1994 et 1996 cache une sur­ac­cu­mu­la­tion des fac­teurs de pro­duc­tion et un af­fai­blis­se­ment cer­tain de la com­pé­ti­ti­vité des chae­bols. »26

  • 27 Or­léan A., 1999, p. 183.

32Malgré tout, cette re­con­nais­sance ex­pli­cite de la liaison entre pro­duc­tion et fi­nance est per­turbée par d’autres af­fir­ma­tions contre­di­sant les pré­cé­dentes : « On re­trouve ici le ca­rac­tère clos du monde de la fi­nance qui dé­ter­mine ce que sont les fon­da­men­taux à partir des in­ter­pré­ta­tions qu’il pro­duit. Les va­leurs fon­da­men­tales n’existent pas en elles-mêmes. Il n’y a que des in­ter­pré­ta­tions. »27

  • 28 Or­léan A., 1999, p. 45 et 247. L’auteur em­ploie tou­jours la forme pro­no­mi­nale et ja­mais la forme p(…)
  • 29 Or­léan A., 1999, p. 245 – 246.
  • 30 Or­léan A., 1999, p. 249.

33Le point ul­time du rai­son­ne­ment est que, non seule­ment les fon­da­men­taux ne dé­ter­minent plus les va­leurs fi­nan­cières, mais la re­la­tion est in­versée : ce sont les croyances qui vont fa­çonner les fon­da­men­taux, et la dé­ter­mi­na­tion des croyances elles-mêmes est ren­voyée dans un monde éthéré. Ce monde est un monde en­chanté parce que le ca­pital y a la ca­pa­cité de « se »28 va­lo­riser tout seul : « […] si l’on doit re­con­naître que le ca­pital est la source créa­trice de toute va­leur, aucun ca­pital en par­ti­cu­lier ne pos­sède en lui-même la ca­pa­cité de l’affirmer. Son ap­ti­tude à créer de l’utilité so­ciale, au­tre­ment dit sa va­leur so­ciale, seul le marché en juge. »29 Dès lors, la fi­nance « tra­vaille à la re­con­nais­sance du ca­pital comme source ul­time de la va­leur et du marché comme son éva­lua­tion per­ti­nente »30.

  • 31 Baudru D., Morin F., 1999, « Ges­tion ins­ti­tu­tion­nelle et crise fi­nan­cière, Une ges­tion spé­cu­la­tive(…)
  • 32 Baudru D. et Morin F., 1999, p. 159.
  • 33 Or­léan A., 1999, p. 130, sou­ligné par moi.
  • 34 Or­léan A., 1999, p. 98, sou­ligné par moi.
  • 35 Or­léan A., 1999, p. 98.
  • 36 Aglietta M., 2009, « Marx a une ana­lyse de l’argent ex­tra­or­di­naire »,Le Point, Hors-série « Grand(…)

34Le fait que le taux de ren­de­ment du ca­pital, ou ren­ta­bi­lité fi­nan­cière, soit de­venu une exi­gence a priori a pour consé­quence de faire s’aligner la ren­ta­bi­lité éco­no­mique sur la pre­mière, comme une sorte d’« obligation de ré­sultat »31qui s’exprime vis-à-vis de l’entreprise qui n’a plus d’autre choix que de se re­tourner contre ses sa­la­riés. Le risque est donc as­sumé fi­na­le­ment par ces der­niers. La « dé­con­nexion entre les ni­veaux de risque et ren­de­ment »32 pour les dé­ten­teurs de ca­pi­taux est in­dé­niable, mais elle ne doit pas à mon sens être as­si­milée à une dé­con­nexion entre l’obtention de va­leur pour eux et l’activité pro­duc­tive. Si AO a raison de dire qu’une crise fi­nan­cière est « un pro­cessus de des­truc­tion de la li­qui­dité fi­nan­cière »33, il a tort d’affirmer qu’il s’agit d’une dis­pa­ri­tion de « ri­chesse fi­nan­cière »34. Ce qui « s’évanouit »35, lorsqu’éclate la bulle, ce n’est pas de la ri­chesse, ni même de la va­leur, c’est le gros­sis­se­ment pré­cé­dent du ca­pital fictif, et non pas la ri­chesse « mas­si­ve­ment créée par le marché » (p. 302). Et on peut avancer l’hypothèse que, au-delà des ap­pa­rences ou des phé­no­mènes pu­re­ment mi­mé­tiques, la crise de l’accumulation fi­nan­cière ne soit que l’expression exa­cerbée de la dif­fi­culté à pro­duire et à réa­liser de la va­leur. Dit en­core au­tre­ment, il n’y a pas, sur le plan ma­croé­co­no­mique et à long terme, de plus-value fi­nan­cière sans plus-value réelle. Au vu de la crise ac­tuelle, il me semble qu’Aglietta a si­gnifié un ju­ge­ment plus nuancé que ceux qu’il pro­fes­sait au plus fort de l’euphorie fi­nan­cière : « Marx a une ana­lyse de l’argent ex­tra­or­di­naire. »36

  • 37 Pour un com­men­taire, voir Har­ribey J.-M., « Marx et Spi­noza, le ma­riage de l’année ? », op. cit.(…)
  • 38 À partir des tra­vaux de Sraffa P., 1970,Pro­duc­tion de mar­chan­dises par des mar­chan­dises, Pré­lude(…)

35Sans théorie de la va­leur, y a-t-il en­core une théorie de l’exploitation pos­sible ? Fré­déric Lordon est allé au bout de cette lo­gique : à la plus-value il a sub­stitué l’« exploitation pas­sion­nelle », c’est-à-dire la cap­ta­tion par les do­mi­nants du désir des do­minés, et on voit mal ce qui va dis­tin­guer cette vi­sion de celle qui est au fon­de­ment de la valeur-utilité.37 Sur un autre plan, les au­teurs issus du cou­rant néo­ri­car­dien avaient au­pa­ra­vant montré qu’on pou­vait éta­blir la réa­lité de l’exploitation sans passer par les contenus en tra­vail des mar­chan­dises.38Mais cela n’enlève rien au fait que, au ni­veau de l’ensemble de la so­ciété, on puisse consi­dérer le sur­plus so­cial comme l’équivalent mo­né­taire du surtravail.

36L’épistémologie na­tu­ra­liste que ré­cuse à juste titre AO s’applique à la théorie de l’efficience des mar­chés. En re­vanche, l’articulation entre l’état des rap­ports de forces entre les classes so­ciales et la fixa­tion des cours bour­siers n’a rien de na­tu­ra­liste. Elle est au contraire so­ciale et historique.

37La thèse que je sou­tiens peut se ré­sumer ainsi : le marché ne crée pas la va­leur ; en par­ti­cu­lier, le marché fi­nan­cier ne crée pas de la va­leur fi­nan­cière ; il crée la li­qui­dité de la va­leur ou la li­qui­dité du ca­pital fi­nan­cier et il forme une re­pré­sen­ta­tion de la va­leur de ce ca­pital comme s’il était pos­sible que tous ses pro­prié­taires le li­quident ins­tan­ta­né­ment et si­mul­ta­né­ment dans sa to­ta­lité ; comme la li­qui­dité ob­tenue à un mo­ment donné par tel ou tel ca­pi­ta­liste peut n’avoir rien à voir avec son ca­pital pro­ductif im­mo­bi­lisé ni avec les bé­né­fices qu’il en re­tire, ni même avec les bé­né­fices pro­bables à venir, elle doit être in­ter­prétée comme la li­qui­dité de la cap­ta­tion de la va­leur déjà créée ou de la cap­ta­tion de la va­leur an­ti­cipée. Au­tre­ment dit, elle trans­pose dans le champ fi­nan­cier le rap­port des forces entre ca­pi­ta­listes et sa­la­riés et celui entre ca­pi­ta­listes eux-mêmes.Quand l’action d’une firme mul­ti­na­tio­nale monte de 10 % dans les mi­nutes qui suivent l’annonce de mil­liers de sup­pres­sions d’emplois, les opé­ra­teurs fi­nan­ciers an­ti­cipent une amé­lio­ra­tion du rap­port de force en fa­veur des ac­tion­naires face aux sa­la­riés et donc une cap­ta­tion (au sens de l’exploitation) su­pé­rieure de va­leur. Cette trans­po­si­tion du rap­port de force dans la sphère fi­nan­cière ne doit pas être com­prise comme une croyance ma­jo­ri­taire re­po­sant sur le néant ou sur le vir­tuel des croyances mais comme une croyance – une quasi-certitude ! – en la pé­ren­nité, voire en l’amélioration, du rap­port de force fa­vo­rable établi. La ques­tion du rap­port de force entre les classes com­po­sant la so­ciété ra­mène à une théorie de la va­leur comme théorie des rap­ports so­ciaux et non pas à une théorie de la valeur-substance des objets.

38On se sou­vient que Po­lanyi mon­trait que le désen­cas­tre­ment de l’économie par rap­port à la so­ciété poussé jusqu’au point ex­trême de faire une so­ciété de marché était une utopie im­pos­sible. Je me de­mande si la dé­con­nexion de la fi­nance par rap­port aux rap­ports de pro­duc­tion à la­quelle conduit l’hypothèse to­tale de l’évaluation mi­mé­tique ne se­rait pas une utopie éga­le­ment im­pos­sible car tout aussi mor­ti­fère que celle qu’analysait Polanyi.

  • 39 Lordon F.,Ca­pi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spi­nozaop. cit., p. 149. Je lui ai pro­posé l(…)

39Dans une autre dis­cus­sion avec Fré­déric Lordon, mais qui re­joint celle-ci, je no­tais que la di­lu­tion des classes dans le concept flou des « mé­con­tents » qui se fon­dait sur la sub­sti­tu­tion de « l’exploitation pas­sion­nelle » au pré­lè­ve­ment de la plus-value était une im­passe théo­rique et po­li­tique. J’avançais l’idée que l’introduction de l’hypothèse spi­no­ziste selon la­quelle « ce n’est pas tant la va­leur, pré­exis­tante et ob­jec­ti­ve­ment éta­blie, qui at­tire à elle le désir que le désir qui, in­ves­tis­sant les ob­jets, les constitue en va­leur »39 ne pou­vait que re­joindre l’aphorisme de Condillac selon le­quel « une chose n’a pas de va­leur parce qu’elle coûte. Elle coûte parce qu’elle a une va­leur » et qui ser­vira de fon­de­ment à la théorie néo­clas­sique de la valeur-utilité. Ainsi, on aboutit au pa­ra­doxe sui­vant : un refus de toute valeur-substance – sur la base que toutes les sub­stances s’équivaudraient – qui dé­bouche sur le re­tour su­brep­tice de la valeur-substance-utilité.

40Il n’y a pas cela dans le livre d’AO. Mais le bou­clage du mi­mé­tisme sur lui-même, et cela dans un jeu de mi­roirs jusqu’à l’infini, ne peut que conduire à la né­ga­tion des rap­ports de pro­duc­tion. D’où une in­ter­ro­ga­tion sur la lé­gi­ti­mité du choix de sauter de l’analyse du seul rap­port mar­chand, en af­fir­mant laisser de côté le rap­port ca­pi­ta­liste, à l’analyse du ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier uti­li­sant l’appareil concep­tuel forgé pour le rap­port mar­chand. Ce saut s’apparente à un saut in­tel­lec­tuel­le­ment pé­rilleux, pour re­prendre une mé­ta­phore mar­xienne, car la sé­pa­ra­tion concep­tuelle du rap­port mar­chand et du rap­port sa­la­rial est jus­ti­fiée pour poser les termes abs­traits de la re­la­tion entre pro­duc­teurs in­dé­pen­dants, mais cette sé­pa­ra­tion n’est plus te­nable pour ana­lyser la fi­nance ca­pi­ta­liste et a for­tiori sa crise.

41Pour conclure trois propositions :

421) La mon­naie est une ins­ti­tu­tion so­ciale qui pré­cède les échanges. Il n’y a de va­leur éco­no­mique que mo­né­taire. La va­leur n’est pas une pro­priété na­tu­relle in­trin­sèque aux ob­jets qui se­rait en sur­plomb de l’échange.

  • 40 Ce di­lemme est posé dans ces termes par AO, p. 51.

432) La va­leur est un rap­port so­cial. C’est ainsi qu’il faut com­prendre la « sub­stance » de Marx. Cela si­gnifie que la va­leur est un rap­port so­cial com­plet qui pré­sente deux faces qu’il faut conce­voir comme pen­sées si­mul­ta­né­ment et non pas comme deux temps sé­parés, celui de la pro­duc­tion et celui de l’échange. Le producteur-échangiste pense et or­ga­nise sa pro­duc­tion en vue de l’échange. Son tra­vail en­gendre une pos­si­bi­lité de par­ti­ciper à la vie so­ciale mar­chande, dé­nommée va­leur, mais dont le quantum exact ne sera pas préa­la­ble­ment dé­crété mais sera dit dans l’échange. La double face production/validation lève le faux di­lemme entre va­leur créée et va­leur ré­vélée40. La dif­fi­culté théo­rique ré­side dans l’articulation entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion, entre tra­vail et échange, entre rap­ports de pro­duc­tion et re­pré­sen­ta­tions, et entre rap­ports so­ciaux et idéologie.

443) Le pro­cessus mi­mé­tique de va­lo­ri­sa­tion fi­nan­cière ne se dé­roule pas dans un es­pace in­fini mais à l’intérieur de bornes. Il y a une in­com­plé­tude du pro­cessus mi­mé­tique qui est de même na­ture que l’incomplétude du marché. La crise fi­nan­cière marque l’impossibilité de pour­suivre une ac­cu­mu­la­tion par le seul jeu des pro­phé­ties auto-réalisatrices, hors-sol. Elle est donc le signe de l’éclatement au grand jour de la dif­fi­culté à faire pro­duire de la va­leur par la force de tra­vail et à la… réa­liser sur le marché, c’est-à-dire à l’y convertir en es­pèces son­nantes et tré­bu­chantes, dont la quan­tité n’est pas micro-économiquement fixée a priori. C’est la raison pour la­quelle, au ni­veau macro-économique, la va­leur réa­lisée peut être in­té­gra­le­ment im­putée à la force de tra­vail, tout le reste n’étant que fic­tion éphé­mère et dangereuse.

45Au total, le livre d’André Or­léan constitue un ma­gni­fique plai­doyer afin de dé­bar­rasser l’économie d’une concep­tion de la va­leur en sur­plomb. Je sou­hai­tais mon­trer qu’elle ne peut pas être non plus hors-sol.

Haut de page

Notes

1 D’une cer­taine ma­nière, la dis­cus­sion que je pro­pose fait suite à quelques tra­vaux pré­cé­dents, no­tam­ment : Har­ribey J.-M., 2008, « Valeur-travail, trans­for­ma­tions du ca­pi­ta­lisme et primat de l’économie : contro­verses, mal­en­tendus et contre­sens », in Ivan Sain­sau­lieu (dir.), Par-delà l’économisme, La que­relle du primat en sciences so­ciales, Paris, L’Harmattan, Lo­giques so­ciales, p. 101 – 116http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/economisme.pdf ; Har­ribey J.-M., 2008, « Tra­vail, va­leur et mon­naie : dé­pous­sié­rage des ca­té­go­ries mar­xiennes ap­pli­quées à la sphère non mar­chande », L’homme et la so­ciété, « L’économie hé­té­ro­doxe en crise et en cri­tique », n° 170 – 171, septembre-décembre, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 127 – 150http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/depoussierage-marx.pdf ; Har­ribey J.-M., 2009, « La lutte des classes hors-sol ? À propos du pré­tendu éco­no­misme de Marx »,Contre­temps, Nou­velle série, n° 1, 1er tri­mestre, p. 123 – 133http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/castoriadis-debat.pdf ; Har­ribey J.-M., 2009, « Am­bi­va­lence et dia­lec­tique du tra­vail, Re­marques sur le livre de Moishe Postone,Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale », Contre­temps, nou­velle série, n° 4, 4e tri­mestre, p. 137 – 149http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/travail-postone.pdf ; Har­ribey J.-M., 2011, « Marx et Spi­noza, le ma­riage de l’année ? Note de lec­ture du livre de Fré­déric Lordon, Ca­pi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spi­noza », 2010, Paris, La Fa­brique, Revue de la ré­gu­la­tion, 1er se­mestre,http://regulation.revues.org/index9110.html.

2 Go­de­lier M., 1984L’idéel et le ma­té­riel, Paris, Fayard, p. 171 : « La dis­tinc­tion entre in­fra­struc­tures et su­per­struc­tures n’est ni une dis­tinc­tion de ni­veaux ou d’instances, ni une dis­tinc­tion entre des ins­ti­tu­tions, bien qu’elle puisse se pré­senter ainsi dans cer­tains cas. Elle est, dans son prin­cipe, une dis­tinc­tion de fonc­tions. La no­tion de cau­sa­lité en der­nière ins­tance, de primat des in­fra­struc­tures, ren­voie à l’existence d’une hié­rar­chie de fonc­tions et non à une hié­rar­chie d’institutions. Une so­ciété n’a pas de haut ni de bas et n’est pas un sys­tème de ni­veaux su­per­posés. C’est un sys­tème de rap­ports entre les hommes, rap­ports hié­rar­chisés selon la na­ture de leurs fonc­tions, fonc­tions qui dé­ter­minent le poids res­pectif de cha­cune de leurs ac­ti­vités sur la re­pro­duc­tion de la société. »

3 Lors de sa pré­sen­ta­tion orale du 24 oc­tobre, AO a même émis l’idée que cette « élec­tion » de la mon­naie pour­rait se passer d’État. Cela me pa­raît peu cré­dible ; d’ailleurs, l’une des failles de l’euro étant sans doute l’inexistence d’une va­li­da­tion po­li­tique autre qu’un ac­cord in­ter­gou­ver­ne­mental sans au­cune es­pèce de lé­gi­ti­ma­tion démocratique.

4 Sti­glitz J., Sen A., Fi­toussi J. P., 2009Per­for­mances éco­no­miques et pro­grès so­cial, Ri­chesse des na­tions et bien-être des in­di­vidus, vo­lume I, Per­for­mances éco­no­miques et pro­grès so­cial, vers de nou­veaux sys­tèmes de me­sure, vo­lume II, Paris, O. Jacob ; pour une cri­tique, voir Har­ribey J.-M., 2010, « Ri­chesse : de la me­sure à la dé­me­sure, examen cri­tique du rap­port Sti­glitz », Revue du Mauss, n° 35, 1er se­mestre, p. 63 – 82http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/stiglitz.pdf.

5 Ce pas­sage est cu­rieux car une chose est de re­fuser l’idée que la va­leur soit dé­ter­minée par l’utilité des mar­chan­dises, une autre est de nier qu’elles aient une uti­lité qui ne ré­sulte pas de l’échange. Le fait que l’utilité soit une construc­tion so­ciale peut être admis en de­hors du seul échange mar­chand. Ainsi, l’utilité de l’école pu­blique est construite dans le temps et dans l’espace, sans être marchande.

6 Marx K., Le Ca­pital, Livre I, 1965, Paris, Gal­li­mard, La Pléiade, tome 1, p. 568.

7 Marx K., Le Ca­pitalop. cit., p. 607.

8 Voir no­tam­ment Cas­to­riadis C., 1978, « Va­leur, Ega­lité, jus­tice, po­li­tique, De Marx à Aris­tote et d’Aristote à nous », dans Les car­re­fours du la­by­rinthe, Paris, Seuil. Pour un com­men­taire, Har­ribey J.-M., 2009, « La lutte des classes hors sol ? À propos du pré­tendu éco­no­misme de Marx », op. cit. J’ai montré dans cet ar­ticle le côté très éton­nant du propos sui­vant de Cas­to­riadis dans L’institution ima­gi­naire de la so­ciété, Paris, Seuil, 1975, p. 23 : « Si on ef­fectue ce re­tour, on est amené à constater que la théorie éco­no­mique de Marx n’est te­nable ni dans ses pré­misses, ni dans sa mé­thode, ni dans sa struc­ture. Briè­ve­ment par­lant, la théorie comme telle “ignore” l’action des classes so­ciales. Elle “ignore” l’effet des luttes ou­vrières sur la ré­par­ti­tion du pro­duit so­cial – et par là né­ces­sai­re­ment, sur la réa­lité des as­pects du fonc­tion­ne­ment de l’économie, no­tam­ment sur l’élargissement constant du marché des biens de consom­ma­tion. Elle “ignore” l’effet de l’organisation gra­duelle de la classe ca­pi­ta­liste, en vue pré­ci­sé­ment de do­miner les ten­dances “spon­ta­nées” de l’économie. Cela dé­rive de sa pré­misse fon­da­men­tale : que dans l’économie ca­pi­ta­liste les hommes, pro­lé­taires ou ca­pi­ta­listes sont trans­formés en choses, réi­fiés ; qu’ils y sont soumis à l’action de lois éco­no­miques qui ne dif­fèrent en rien des lois na­tu­relles sauf en ce qu’elles uti­lisent les ac­tions “conscientes” des hommes comme l’instrument in­cons­cient de leur réalisation. »

9 Rou­bine I.I., 2009Essai sur la théorie de la va­leur de Marx, 1924, Paris, Syl­lepse. Dans la der­nière phrase de cette ci­ta­tion, Rou­bine re­prend mot pour mot ce que dit Marx dans Le Ca­pitalop. cit., p. 599.

10 Rou­bine I.I., op. cit., p. 191 – 193.

11 Or­léan A., 2006, « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », inLordon F. (éd.), 2008Conflits et pou­voirs dans les ins­ti­tu­tions du ca­pi­ta­lisme, Paris, Presses de la Fon­da­tion des sciences po­li­tiques, p. 55 – 87,http://www.pse.ens.fr/orlean/depot/publi/Monnaie0612.pdf, ici p. 6.

12 Voir à ce sujet Rou­bine I.I., op. cit.

13 Je laisse de côté ici toute la dis­cus­sion sur le pas­sage des va­leurs aux prix de pro­duc­tion parce qu’elle n’interfère pas avec la pro­blé­ma­tique abordée par AO qui dit clai­re­ment se si­tuer dans le cadre du rap­port mar­chand et non pas dans celui du rap­port ca­pi­ta­liste où joue la pé­réqua­tion du taux de profit.

14 Marx K. Le Ca­pitalop. cit., p. 607. Au cours de la dis­cus­sion du livre d’AO le 24 oc­tobre, Fré­déric Lordon m’a ob­jecté que dire avec Marx que « la va­leur est une sub­stance so­ciale et his­to­rique » constitue un oxy­more et contient la conclu­sion dans l’hypothèse. Je lui ai ré­pondu que son as­ser­tion pos­tule que la sub­stance so­ciale ne peut être que na­tu­relle et in­trin­sèque aux ob­jets et qu’elle en­court donc le même re­proche que celui qu’il adresse à Marx.

15 Smith A., 1991Re­cherches sur la na­ture et les causes de la ri­chesse des na­tions, 1776, Paris, GF-Flammarion, tome 1, p. 99.

16 Or­léan A., « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », op. cit., p. 15.

17 Aglietta M., Or­léan A., 2002, La mon­naie entre vio­lence et confiance, Paris, O. Jacob, p. 35. Je ne dé­ve­loppe pas ici le point sui­vant : tout rap­port mar­chand est mo­né­taire, mais la ré­ci­proque n’est pas vraie, car ce qui est mo­né­taire n’est pas for­cé­ment mar­chand. Donc il existe un es­pace pour le dé­ve­lop­pe­ment d’un es­pace non mar­chand dans la so­ciété. Je ren­voie à Har­ribey J.-M., 2004, « Le tra­vail pro­ductif dans les ser­vices non mar­chands, un enjeu théo­rique et po­li­tique »,Éco­nomie ap­pli­quée, tome LVII, n° 4, dé­cembre, p. 59 – 96http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/productif-non-marchand.pdf ; Har­ribey J.-M., 2009, “Ex­pec­ta­tion, Fi­nan­cing and Pay­ment of Non­market Pro­duc­tion: To­wards a New Po­li­tical Eco­nomy”, In­ter­na­tional Journal of Po­li­tical Eco­nomy, vol. 38, n° 1, Spring, p. 58 – 80http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/ijpe-nonmarket.pdf ; Har­ribey J.-M, 2008, « Les vertus ou­bliées de l’activité non mar­chande », Le Monde di­plo­ma­tique, no­vembre, http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/valeur/non-marchand-diplo.pdf.

18 Or­léan A., 2006, « Mon­naie, sé­pa­ra­tion mar­chande et rap­port sa­la­rial », op. cit., p. 10 – 11. Sur la cri­tique de la thèse de Fré­déric Lordon, voir Har­ribey J.-M., « Marx et Spi­noza, le ma­riage de l’année ? », op. cit.

19 Si AO a sans doute raison de penser que sa po­si­tion s’écarte de celle de Marx, il n’est pas cer­tain qu’elle ne s’écarte pas en même temps de celle de Keynes – dont pour­tant les conven­tion­na­listes se ré­clament – , qui, bien que très ré­servé à l’égard de Marx et des clas­siques, n’oubliait pas le tra­vail der­rière les conven­tions et le mi­mé­tisme. Keynes écri­vait dans Théorie gé­né­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, Paris, Payot, 1969, p. 223 : « Au lieu de dire du ca­pital qu’il est pro­ductif il vaut beau­coup mieux dire qu’il fournit au cours de son exis­tence un ren­de­ment su­pé­rieur à son coût ori­ginel. Car la seule raison pour la­quelle on peut at­tendre d’un bien ca­pital qu’il pro­cure au cours de son exis­tence des ser­vices dont la va­leur glo­bale soit su­pé­rieure à son prix d’offre ini­tial, c’est qu’il est rare ; et il reste rare parce que le taux d’intérêt rat­taché à la mon­naie permet à celle-ci de lui faire concur­rence. À me­sure que le ca­pital de­vient moins rare, l’excès de son ren­de­ment sur son prix d’offre di­minue, sans qu’il de­vienne pour cela moins pro­ductif – au moins au sens phy­sique du mot. Nos pré­fé­rences vont par consé­quent à la doc­trine pré-classique que c’est le tra­vail qui pro­duit toute chose, avec l’aide de l’art comme on di­sait au­tre­fois ou de la tech­nique comme on dit main­te­nant, avec l’aide des res­sources na­tu­relles, qui sont libres ou gre­vées d’une rente selon qu’elles sont abon­dantes ou rares, avec l’aide enfin des ré­sul­tats passés in­cor­porés dans les biens ca­pi­taux, qui eux aussi rap­portent un prix va­riable selon leur ra­reté ou leur abon­dance. Il est pré­fé­rable de consi­dérer le tra­vail, y com­pris bien en­tendu les ser­vices per­son­nels de l’entrepreneur et de ses as­sis­tants, comme le seul fac­teur de pro­duc­tion ; la tech­nique, les res­sources na­tu­relles, l’équipement et la de­mande ef­fec­tive consti­tuant le cadre dé­ter­miné où ce fac­teur opère. Ceci ex­plique en partie pour­quoi nous avons pu adopter l’unité de tra­vail comme la seule unité phy­sique qui fût né­ces­saire dans notre sys­tème éco­no­mique en de­hors des unités de mon­naie et de temps. »

20 Or­léan A., 2009De l’euphorie à la pa­nique : penser la crise fi­nan­cière, CE­PREMAP, Paris, édi­tions Rue d’Ulm, Presses de l’ENS, p. 14,http://www.cepremap.ens.fr/depot/opus/OPUS16.pdf.

21 Or­léan A., 2004, « Ef­fi­cience, fi­nance com­por­te­men­tale et conven­tion : syn­thèse théo­rique », in Conseil d’analyse éco­no­mique, Les crises fi­nan­cières, 2004, Paris, La Do­cu­men­ta­tion fran­çaise, rap­port n° 50, p. 241 – 270, ici p. 268.

22 Or­léan A., 2004, p. 267.

23 Or­léan A., 1999Le pou­voir de la fi­nance, Paris, O. Jacob. Voir un com­men­taire dans Har­ribey J.-M., 2001, « La fi­nan­cia­ri­sa­tion du ca­pi­ta­lisme ou la va­leur captée », in De­launay J.-C., (sous la dir. de), Le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain, Ques­tions de fond, Paris, L’Harmattan, p. 67 – 111http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/monnaie/valeur-captee.pdf.

24 Or­léan A., 1999, p. 148.

25 Or­léan A., 1999, p. 152 – 153 ; voir aussi p. 169.

26 Or­léan A., 1999, p. 171.

27 Or­léan A., 1999, p. 183.

28 Or­léan A., 1999, p. 45 et 247. L’auteur em­ploie tou­jours la forme pro­no­mi­nale et ja­mais la forme pas­sive « est va­lo­risé par ».

29 Or­léan A., 1999, p. 245 – 246.

30 Or­léan A., 1999, p. 249.

31 Baudru D., Morin F., 1999, « Ges­tion ins­ti­tu­tion­nelle et crise fi­nan­cière, Une ges­tion spé­cu­la­tive du risque », dans Conseil d’analyse éco­no­mique, Ar­chi­tec­ture fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale, rap­port n° 18, p. 151 – 169, ici p. 159.

32 Baudru D. et Morin F., 1999, p. 159.

33 Or­léan A., 1999, p. 130, sou­ligné par moi.

34 Or­léan A., 1999, p. 98, sou­ligné par moi.

35 Or­léan A., 1999, p. 98.

36 Aglietta M., 2009, « Marx a une ana­lyse de l’argent ex­tra­or­di­naire », Le Point,Hors-série « Grandes bio­gra­phies, Marx », n° 3.

37 Pour un com­men­taire, voir Har­ribey J.-M., « Marx et Spi­noza, le ma­riage de l’année ? », op. cit.

38 À partir des tra­vaux de Sraffa P., 1970Pro­duc­tion de mar­chan­dises par des mar­chan­dises, Pré­lude à une cri­tique de la théorie éco­no­mique, 1960, Paris, Dunod.

39 Lordon F., Ca­pi­ta­lisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spi­nozaop. cit., p. 149. Je lui ai pro­posé la for­mu­la­tion sui­vante : il existe deux réa­lités dont la ren­contre va va­lider leur re­con­nais­sance si­mul­tanée : d’un côté, le désir nous pousse à vou­loir la va­leur, de l’autre, la for­ma­tion de la va­leur re­flète les condi­tions socio-techniques de pro­duc­tion de l’objet du désir.

40 Ce di­lemme est posé dans ces termes par AO, p. 51.

Haut de page

Pour citer cet article

Ré­fé­rence électronique

Jean-Marie Har­ribey , « André Or­léan, L’empire de la va­leur, Re­fonder l’économie, Paris, Seuil, 2011. », Revue de la ré­gu­la­tion [En ligne] , 10 | 2e se­mestre 2011 , mis en ligne le 21 dé­cembre 2011, Consulté le 15 jan­vier 2012. URL : http://regulation.revues.org/index9483.html

Haut de page

Au­teur

Jean-Marie Har­ribey

An­cien pro­fes­seur agrégé de sciences éco­no­miques et so­ciales et maître de confé­rences à l’université Bor­deaux IV ; der­niers ou­vrages parus : Raconte-moi la crise, Le Bord de l’eau, 2009, et Le piège de la dette pu­blique (co-coord.), Les Liens qui li­bèrent, 2011http://harribey.u-bordeaux4.fr ; http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribeyjean-marie.harribey@orange.fr

Ar­ticles du même auteur

Haut de page

Laisser un commentaire