La gauche radicale face au capitalisme en faillite : De l’audace, encore de l’audace

Par Mis en ligne le 26 novembre 2011

La conjonc­ture his­to­rique pro­duite par l’implosion du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain im­pose à la gauche ra­di­cale, au Nord comme au Sud, d’avoir de l’audace dans la for­mu­la­tion de son al­ter­na­tive po­li­tique au sys­tème en place. L’objet de cet ar­ticle de Samir Amin, pu­blié en deux par­ties dans cette édi­tion, est de mon­trer pour­quoi cette exi­gence puis ce qu’il en entend.

Pour­quoi de l’audace ?

Le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain est un ca­pi­ta­lisme de mo­no­poles gé­né­ra­lisés. J’entends par là que les mo­no­poles consti­tuent dé­sor­mais non plus des îles (fussent-elles im­por­tantes) dans un océan de firmes qui ne le sont pas – et qui, de ce fait, sont en­core re­la­ti­ve­ment au­to­nomes –, mais un sys­tème in­tégré et que, de ce fait, ces mo­no­poles contrôlent dé­sor­mais étroi­te­ment l’ensemble de tous les sys­tèmes pro­duc­tifs. Les pe­tites et moyennes en­tre­prises — et même les grandes en­tre­prises qui ne re­lèvent pas elles-mêmes de la pro­priété for­melle des en­sembles oli­go­po­lis­tiques concernés – sont en­fer­mées dans des ré­seaux de moyens de contrôle mis en place en amont et en aval par les mo­no­poles. Leur marge d’autonomie s’est ré­trécie de ce fait comme une peau de cha­grin. Ces unités de pro­duc­tion sont de­ve­nues des sous-traitants des monopoles.

Ce sys­tème des mo­no­poles gé­né­ra­lisés est le pro­duit d’une étape nou­velle de la cen­tra­li­sa­tion du ca­pital dans les pays de la triade (les Etats Unis, l’Europe oc­ci­den­tale et cen­trale, le Japon) qui s’est dé­ployée au cours des an­nées 1980 et 1990.

Si­mul­ta­né­ment, ces mo­no­poles gé­né­ra­lisés do­minent l’économie mon­diale. La « mon­dia­li­sa­tion » est le nom qu’ils ont eux-mêmes donné à l’ensemble des exi­gences par les­quelles ils exercent leur contrôle sur les sys­tèmes pro­duc­tifs des pé­ri­phé­ries du ca­pi­ta­lisme mon­dial (le monde en­tier au-delà des par­te­naires de la triade). Il ne s’agit de rien d’autre que d’une étape nou­velle de l’impérialisme.

Le ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles gé­né­ra­lisés et mon­dia­lisés constitue un sys­tème qui as­sure à ces mo­no­poles la ponc­tion d’une rente de mo­no­pole pré­levée sur la masse de la plus value (trans­formée en pro­fits) que le ca­pital ex­trait de l’exploitation du tra­vail. Dans la me­sure où ces mo­no­poles opèrent dans les pé­ri­phé­ries du sys­tème mon­dia­lisé, cette rente de mo­no­pole de­vient une rente im­pé­ria­liste. Le pro­cess d’accumulation du ca­pital – qui dé­finit le ca­pi­ta­lisme dans toutes ses formes his­to­riques suc­ces­sives – est, de ce fait, com­mandé par la maxi­mi­sa­tion de la rente monopolistique/impérialiste.

Ce dé­pla­ce­ment du centre de gra­vité de l’accumulation du ca­pital est à l’origine de la pour­suite continue de la concen­tra­tion des re­venus et des for­tunes, au bé­né­fice de la rente des mo­no­poles, lar­ge­ment ac­ca­parée par les oli­gar­chies (« plu­to­cra­ties ») qui gou­vernent les groupes oli­go­po­lis­tiques, au dé­tri­ment des ré­mu­né­ra­tions du tra­vail et même des ré­mu­né­ra­tions du ca­pital non monopolistique.

Ce dés­équi­libre en crois­sance continue est lui-même, à son tour, à l’origine de la fi­nan­cia­ri­sa­tion du sys­tème éco­no­mique. J’entends par là qu’une frac­tion crois­sante du sur­plus ne peut plus être in­vestie dans l’élargissement et l’approfondissement des sys­tèmes pro­duc­tifs et que le « pla­ce­ment fi­nan­cier » de cet ex­cé­dent crois­sant constitue alors la seule al­ter­na­tive pos­sible pour la pour­suite de l’accumulation com­mandée par les monopoles.

La mise en place de sys­tèmes per­met­tant cette fi­nan­cia­ri­sa­tion opère par dif­fé­rents moyens in­ventés et im­posés à cet effet :
 – la sou­mis­sion de la ges­tion des firmes au prin­cipe de la « va­leur ac­tion­na­riale »,
 – la sub­sti­tu­tion de sys­tèmes de re­traites par ca­pi­ta­li­sa­tion (les Fonds de pen­sion) aux sys­tèmes de re­traites par ré­par­ti­tion,
 – l’adoption du prin­cipe des « changes flexibles »,
 – l’abandon du prin­cipe de la dé­ter­mi­na­tion du taux de l’intérêt – le prix de la « li­qui­dité » – par les banques cen­trales et le trans­fert de cette res­pon­sa­bi­lité au « marché ».

La fi­nan­cia­ri­sa­tion a trans­féré à une tren­taine de banques géantes de la triade la res­pon­sa­bi­lité ma­jeure dans la com­mande de la re­pro­duc­tion de ce sys­tème de l’accumulation. Ce qu’on ap­pelle pu­di­que­ment « les mar­chés » ne sont alors rien d’autre que les lieux où se dé­ploient les stra­té­gies de ces agents do­mi­nant la scène économique.

A son tour, cette fi­nan­cia­ri­sa­tion qui ac­cuse la crois­sance de l’inégalité dans la ré­par­ti­tion des re­venus (et des for­tunes) gé­nère le sur­plus gran­dis­sant dont elle se nourrit. Les « pla­ce­ments fi­nan­ciers » (ou en­core les pla­ce­ments de spé­cu­la­tion fi­nan­cière) pour­suivent leur crois­sance à des rythmes ver­ti­gi­neux, sans com­mune me­sure avec ceux de la « crois­sance du PIB » (elle-même de­venue de ce fait lar­ge­ment fic­tive) ou ceux de l’investissement dans l’appareil productif.

La crois­sance ver­ti­gi­neuse des pla­ce­ments fi­nan­ciers exige – et ali­mente – entre autre celle de la dette, dans toutes ses formes, et en par­ti­cu­lier celle de la dette sou­ve­raine. Lorsque les gou­ver­ne­ments en place pré­tendent pour­suivre l’objectif de « ré­duc­tion de la dette », ils mentent dé­li­bé­ré­ment. Car la stra­tégie des mo­no­poles fi­nan­cia­risés a be­soin de la crois­sance de la dette (qu’ils re­cherchent et non combattent) – un moyen fi­nan­ciè­re­ment in­té­res­sant d’absorber le sur­plus de rente des mo­no­poles. Les po­li­tiques d’austérité im­po­sées, « pour ré­duire la dette » dit-on, ont, au contraire, pour consé­quence (re­cher­chée) d’en aug­menter le volume.

C’est ce sys­tème – qua­lifié vul­gai­re­ment de « néo­li­béral », en fait le sys­tème du ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles gé­né­ra­lisés, « mon­dia­lisés » (im­pé­ria­listes) et fi­nan­cia­risés (par né­ces­sité im­posée pour sa reproduction) – qui im­plose sous nos yeux. Ce sys­tème, vi­si­ble­ment in­ca­pable de sur­monter ses contra­dic­tions in­ternes gran­dis­santes, est condamné à pour­suivre sa course folle.

La « crise » du sys­tème n’est pas due à autre chose qu’à son propre « succès ». En effet jusqu’à ce jour la stra­tégie dé­ployée par les mo­no­poles a tou­jours donné les ré­sul­tats re­cher­chés : les plans « d’austérité », les plans dits so­ciaux (en fait an­ti­so­ciaux) de li­cen­cie­ment, s’imposent tou­jours, en dépit des ré­sis­tances et des luttes. L’initiative de­meure tou­jours, jusqu’à ce jour, dans les mains des mo­no­poles (« les mar­chés ») et de leur ser­vi­teurs po­li­tiques (les gou­ver­ne­ments qui sou­mettent leurs dé­ci­sions aux exi­gences dites du « marché »).

Dans ces condi­tions, le ca­pital des mo­no­poles a ou­ver­te­ment dé­claré la guerre aux tra­vailleurs et aux peuples. Cette dé­cla­ra­tion trouve sa for­mu­la­tion dans la sen­tence « le li­bé­ra­lisme n’est pas né­go­ciable ». Le ca­pital des mo­no­poles en­tend donc pour­suivre sa course folle et non pas en ra­lentir le rythme. La cri­tique que je ferai plus loin des pro­po­si­tions de « ré­gu­la­tion » s’inscrit dans cette logique.

Nous ne sommes pas dans un mo­ment his­to­rique où la re­cherche d’un « com­promis so­cial » constitue une al­ter­na­tive pos­sible. Il y a eu de tels mo­ments dans l’histoire, comme par exemple dans l’après guerre, avec les com­promis so­ciaux capital/travail propres à l’Etat so­cial dé­mo­crate en Oc­ci­dent, au so­cia­lisme réel­le­ment exis­tant de l’Est, aux pro­jets na­tio­naux po­pu­laires du Sud. Mais notre mo­ment his­to­rique n’est pas de ceux là. Le conflit op­pose donc le ca­pital des mo­no­poles aux tra­vailleurs et aux peuples in­vités à une ca­pi­tu­la­tion sans condi­tion. Les stra­té­gies dé­fen­sives de ré­sis­tance sont, dans ces condi­tions, in­ef­fi­caces, ap­pe­lées à être tou­jours fi­na­le­ment vain­cues. Face à la guerre dé­clarée par le ca­pital des mo­no­poles, les tra­vailleurs et les peuples doivent dé­ve­lopper des stra­té­gies qui leur per­mettent de passer à l’offensive.

Cette conjonc­ture de guerre so­ciale s’accompagne né­ces­sai­re­ment par la pro­li­fé­ra­tion des conflits po­li­tiques in­ter­na­tio­naux et des in­ter­ven­tions mi­li­taires des puis­sances im­pé­ria­listes de la triade. La stra­tégie de « contrôle mi­li­taire de la pla­nète » par les forces ar­mées des Etats Unis et de leurs al­liés su­bal­ternes de l’Otan constitue en der­nier res­sort le seul moyen par le­quel les mo­no­poles im­pé­ria­listes de la triade peuvent es­pérer pour­suivre leur do­mi­na­tion sur les peuples, les na­tions et les Etats du Sud.

Face à ce défi (la guerre dé­clarée par les mo­no­poles), quelles sont les ré­ponses al­ter­na­tives proposées ?

PRE­MIERE RE­PONSE : LA « RE­GU­LA­TION DES MARCHES » (FI­NAN­CIERS ET AUTRES).

Il s’agit là d’initiatives que les mo­no­poles et les pou­voirs à leur ser­vice pré­tendent en­vi­sager. En fait il ne s’agit là que d’une rhé­to­rique creuse, des­tinée à tromper les opi­nions pu­bliques. Ces ini­tia­tives ne peuvent pas ar­rêter la course folle à la ren­ta­bi­lité fi­nan­cière qui est le pro­duit de la lo­gique de l’accumulation com­mandée par les mo­no­poles. Elles ne consti­tuent donc qu’une fausse alternative.

SE­CONDE RE­PONSE : LE RE­TOUR AUX MO­DELES DE L’APRES GUERRE.

Ces ré­ponses ali­mentent une triple nos­talgie :
 – la re­fon­da­tion d’une « so­ciale dé­mo­cratie » vé­ri­table en Oc­ci­dent ;
 – la ré­sur­rec­tion de « so­cia­lismes » fondés sur les prin­cipes qui ont gou­verné ceux du XXe siècle ;
 – le re­tour aux for­mules du na­tio­na­lisme po­pu­laire dans les pé­ri­phé­ries du Sud.

Comme on peut le voir, ces nos­tal­gies ima­ginent pou­voir « faire re­culer » le ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles, en l’obligeant à ré­gresser sur les po­si­tions qui étaient les siennes en 1945. Elles ignorent que l’histoire ne permet ja­mais de tels re­tours en ar­rière. Il faut s’attaquer au ca­pi­ta­lisme tel qu’il est aujourd’hui, et non à ce qu’on au­rait sou­haité qu’il soit, en ima­gi­nant le blo­cage de son évo­lu­tion. Il reste que ces nos­tal­gies conti­nuent à hanter des seg­ments im­por­tants des gauches à tra­vers le monde.

TROI­SIEME RE­PONSE : LA RE­CHERCHE D’UN CONSENSUS « HUMANISTE ».

Je dé­finis les vœux pieux de cette ma­nière pré­cise : l’illusion qu’un consensus qui as­socie les por­teurs d’intérêts fon­da­men­ta­le­ment conflic­tuels se­rait pos­sible. L’écologie naïve, entre autre, par­tage cette illusion.

QUA­TRIEME RE­PONSE : LES ILLU­SIONS PASSEISTES

Ces illu­sions in­voquent la « spé­ci­fi­cité » et le « droit à la dif­fé­rence » sans se sou­cier d’en com­prendre la portée et le sens. Le passé au­rait déjà ré­pondu aux ques­tions d’avenir. Ces « cultu­ra­lismes » peuvent re­vêtir des formes para re­li­gieuses ou eth­niques. Les théo­cra­ties et les eth­no­cra­ties consti­tuent alors des sub­sti­tuts com­modes aux luttes so­ciales dé­mo­cra­tiques qu’elles éva­cuent de leur agenda.

CIN­QUIEME RE­PONSE : LA PRIO­RITE AUX « LI­BERTES INDIVIDUELLES ».

L’éventail des ré­ponses fon­dées sur cette prio­rité, consi­dérée comme la « va­leur su­prême » et même ex­clu­sive, in­tègre dans ses rangs les in­con­di­tion­nels de la « dé­mo­cratie élec­to­rale re­pré­sen­ta­tive », as­si­milée à la dé­mo­cratie tout court. La for­mule dis­socie la dé­mo­cra­ti­sa­tion des so­ciétés du pro­grès so­cial, et to­lère même de facto son as­so­cia­tion avec la ré­gres­sion so­ciale, au prix de ris­quer de dé­cré­di­bi­liser la dé­mo­cratie, ré­duite au statut de farce tra­gique. Mais il existe des formes de cette pos­ture en­core plus dan­ge­reuses. Je fais ré­fé­rence ici à cer­tains cou­rants « post mo­der­nistes » (à Toni Negri en par­ti­cu­lier) qui ima­ginent que l’individu est déjà de­venu le sujet de l’histoire, comme si le com­mu­nisme, qui per­mettra à l’individu réel­le­ment éman­cipé des alié­na­tions mar­chandes de de­venir ef­fec­ti­ve­ment le sujet de l’histoire, était déjà là !

On voit bien que toutes ces ré­ponses, dont celles de droite (les « ré­gu­la­tions » qui ne re­mettent pas en cause la pro­priété privée des mo­no­poles), ne sont pas sans trouver d’échos puis­sants dans les ma­jo­rités des peuples de gauche tels qu’ils sont encore.

La guerre dé­clarée par le ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles gé­né­ra­lisés de l’impérialisme contem­po­rain n’a rien à craindre des fausses al­ter­na­tives dont j’ai des­siné ici les lignes directrices.

Alors, que faire ?

Le mo­ment nous offre l’occasion his­to­rique d’aller bien plus loin ; il im­pose comme seule ré­ponse ef­fi­cace une ra­di­ca­li­sa­tion au­da­cieuse dans la for­mu­la­tion d’alternatives ca­pables de faire passer les tra­vailleurs et les peuples à l’offensive, de mettre en dé­route la stra­tégie de guerre de l’adversaire. Ces for­mu­la­tions, fon­dées sur l’analyse du ca­pi­ta­lisme contem­po­rain réel­le­ment exis­tant, doivent re­garder en face l’avenir à construire, et tourner le dos aux nos­tal­gies du passé et aux illu­sions iden­ti­taires ou consensuelles.

(Voir la suite de cet ar­ticle dans cette édi­tion, sous le titre : Des pro­grammes au­da­cieux pour la gauche ra­di­cale)

* Samir Amin est di­rec­teur du Forum du Tiers-monde

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