Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 6, Automne 2011

Crises écologiques, inégalités sociales et écosocialisme

Texte intégral d'introduction au dossier principal du numéro 6 des Nouveaux Cahiers du socialisme

Par Mis en ligne le 18 septembre 2011

Des partis po­li­tiques bour­geois se pa­rent de va­leurs en­vi­ron­ne­men­ta­listes ver­tueuses. Or, par leurs ac­ti­vités et leur idéo­logie de la crois­sance ca­pi­ta­liste, ces partis ont promu pen­dant des dé­cen­nies des po­li­tiques qui ont concouru à la dé­gra­da­tion de l’environnement. Simple dé­ma­gogie de leur part ? Non, sans doute pas, même si cela s’avère sou­vent le cas, par­ti­cu­liè­re­ment lorsqu’il est ques­tion de l’exploitation ex­trê­me­ment pol­luante des sables bi­tu­mi­neux[1], des gaz de schiste[2] ou du nu­cléaire[3].

Ainsi, le Pre­mier mi­nistre du Québec, Jean Cha­rest, adore se pa­vaner dans les grandes confé­rences cli­ma­tiques pour faire l’éloge de ses po­li­tiques en ma­tière de ré­duc­tion des émis­sions à effet de serre et mon­trer qu’on peut lui faire confiance comme di­ri­geant res­pon­sable et éclairé. Pour­tant, son gou­ver­ne­ment consi­dère que l’exploitation des gaz de schiste est im­por­tante pour le « dé­ve­lop­pe­ment » du Québec afin d’assurer sa pré­tendue in­dé­pen­dance éner­gé­tique[4], bien que cela va di­mi­nuer et conta­miner, no­tam­ment avec des pro­duits po­ten­tiel­le­ment can­cé­ri­gènes, les ré­serves d’eau sou­ter­raine (nappe phréa­tique), af­fecter les ha­bi­tats na­tu­rels, l’air et la santé de la po­pu­la­tion ainsi qu’induire une aug­men­ta­tion des émis­sions de gaz à effet de serre – selon un rap­port réa­lisé par l’Agence de pro­tec­tion de l’environnement des États-Unis, l’activité du gi­se­ment de Bar­nett Shale, dans le nord du Texas, pollue plus que tout le trafic au­to­mo­bile de cette ville de 725000 ha­bi­tants[5].

Ce même gou­ver­ne­ment a of­fert une ga­rantie de prêt de 58 mil­lions de dol­lars pour per­mettre la re­lance des ac­ti­vités de la mine Jef­frey à As­bestos (en échange d’une mise de fonds de 25 mil­lions de dol­lars de la part de la com­pa­gnie), sous pré­texte que l’amiante chry­so­tile se­rait plus « sé­cu­ri­taire » que l’amiante cro­ci­do­lite. Le consensus est pour­tant bien établi : l’amiante, quel que soit son type, est dan­ge­reux pour la santé. Selon l’Institut na­tional de santé pu­blique du Québec (INSPQ) « l’état des connais­sances à ce jour permet de conclure que l’amiante chry­so­tile est un can­cé­ri­gène pour l’humain[6] ». Selon l’Organisation mon­diale de la santé (OMS), 100000 décès dans le monde par année sont causés par l’amiante[7].

Dans le dos­sier de l’uranium, 20 mé­de­cins de la Côte-Nord ont me­nacé de dé­mis­sionner en bloc afin de pro­tester contre les im­pacts de l’exploitation éven­tuelle d’une mine d’uranium sur la santé de la po­pu­la­tion… et la leur. Les ci­toyenNEs se sont or­ga­ni­séEs pour exiger un moratoire.

Des ci­toyenNEs, des mé­de­cins et des scien­ti­fiques ré­agissent, s’organisent et luttent, exi­geant ici un mo­ra­toire, là l’abandon de pro­jets de « dé­ve­lop­pe­ment » qui s’avèrent en fait du mal dé­ve­lop­pe­ment. Ces luttes sont tou­te­fois secto­rielles, dis­per­sées et lar­ge­ment dé­fen­sives. Com­ment ces ba­tailles peuvent-elles se trans­former et dé­bou­cher sur une lutte glo­bale et of­fen­sive ? Ces ques­tions sont au cœur de nos pré­oc­cu­pa­tions… et de nos in­quié­tudes, car il y a urgence.

L’humanité me­nacée !

L’urgence des pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux est telle que plu­sieurs, dont une ma­jo­rité de scien­ti­fiques, pré­tendent avec force et convic­tion – et nous parta­geons ce point de vue – que l’avenir des so­ciétés hu­maines est en jeu. Aux me­naces de pol­lu­tions mul­tiples, à l’épuisement des res­sources, y com­pris ha­lieu­tiques, s’ajoutent trois autres pé­rils : la bio­di­ver­sité pré­ca­risée et di­mi­nuée tant par la mar­chan­di­sa­tion que par des des­truc­tions, l’amincissement de la couche d’ozone[8] qui nous pro­tège des rayons ul­tra­vio­lets (la consé­quence immé­diate est une aug­men­ta­tion sen­sible des can­cers de la peau) et le réchauf­fement global du climat qui pro­voque aussi bien des sé­che­resses que des inon­dations, tout en oc­ca­sion­nant la fonte des glaces des pôles, dont l’une des consé­quences est la montée du ni­veau des mers, ce qui rend fort pro­bable des ca­tas­trophes ma­jeures pour les villes du lit­toral océa­nique et la dis­pa­ri­tion sous les eaux d’îles ha­bi­tées[9].

Sans compter la sa­li­ni­sa­tion des sols que l’élévation du ni­veau des mers pro­duit[10]. En 2010, l’élévation du ni­veau moyen des mers est es­timée à 3,28 mm par an de­puis l’année de ré­fé­rence, soit 1993[11].

La ques­tion éco­lo­gique concerne tout le monde. Il s’agit à la fois de l’existence de l’espèce hu­maine et, plus pro­saï­que­ment et im­mé­dia­te­ment, de la qua­lité comme de l’espérance de vie de po­pu­la­tions en­tières sou­mises tant à la lente dé­gra­da­tion de l’environnement qu’à la me­nace, déjà réa­lisée dans cer­tains cas, de ca­tas­trophes éco­lo­giques majeures.

Il n’est plus pos­sible d’ignorer cette évi­dence : l’humain n’exploite pas im­pu­né­ment la na­ture, car il en est une partie[12]. Toute at­teinte lé­tale à la na­ture finit par de­venir une at­teinte mor­telle à l’humain.

L’urgence des problèmes

Les ca­tas­trophes éco­lo­giques d’origine in­dus­trielle se mul­ti­plient. En Hon­grie, en 2010, un mil­lion de mètres cubes de boue rouge toxique s’est échappé d’un bassin de ré­ten­tion sur le site d’une usine d’aluminium, dé­trui­sant l’écosystème en­vi­ron­nant et cau­sant la mort. Tou­jours en 2010, dans le Golfe du Mexique, l’explosion d’une plate-forme pé­tro­lière a causé la pire marée noire des États-Unis. Pen­dant des mois, de deux à trois mil­lions de litres de pé­trole se sont écoulés dans la mer chaque jour. Plus de 1000 km de côtes ont été souillés. Les bayous (ma­ré­cages) sont tou­jours en­glués dans le brut et leur net­toyage de­vrait prendre des années.

Il y a eu la ma­ladie de Mi­na­mata au Japon, une in­toxi­ca­tion aux com­posés de mer­cure due au dé­ver­se­ment par les usines chi­miques de la so­ciété Shin Nippon Chisso de nom­breux ré­sidus de mé­taux lourds dans la mer. Or, cette mala­die af­fecte par­ti­cu­liè­re­ment les Au­toch­tones qué­bé­cois ; c’est l’un des ef­fets de la construc­tion de bar­rages hydro-électriques. Il y a eu de graves ac­ci­dents nu­cléaires à Windscale/Sellafield (An­gle­terre) en 1957 et en 2000, à Three Mile Is­land (États-Unis) en 1979, à Tcher­nobyl (Ukraine) en 1986[13], à Tokaï-mura en 2000 et à Fu­ku­shima Daichi (Japon) en 2011. Il y a eu la ca­tas­trophe de Se­veso en 1976, où un nuage conte­nant de la dioxine s’est échappé d’un ré­ac­teur de l’usine chi­mique Ic­mesa se ré­pan­dant sur la plaine lom­barde en Italie, l’explosion d’une usine de pes­ti­cides Union Car­bide a dé­gagé 40 tonnes d’isocyanate de mé­thyle dans l’atmosphère de la ville de Bhopal (Inde) en 1984, etc. Les graves ac­ci­dents lé­taux, qui se mul­ti­plient, ne sont pour­tant que la pointe de l’iceberg.

En­viron sept mil­liards de tonnes par an de gaz à effet de serre (CO2, CH4, N2O, CFC) sont re­jetés dans l’atmosphère, dont la moitié n’est pas re­cy­clée par les océans ou les fo­rêts. L’effet de serre, res­pon­sable du main­tien de tempéra­tures pro­pices à la vie à la sur­face de la pla­nète, s’en trouve dés­équi­libré, ce qui in­duit de graves per­tur­ba­tions du sys­tème cli­ma­tique com­plexe de la pla­nète, dont le ré­chauf­fe­ment global n’est qu’un as­pect. Un autre as­pect concerne la qua­lité dé­gradée de l’air et ses consé­quences, entre autres les ma­la­dies respira­toires et car­dio­vas­cu­laires plus fré­quentes. Selon l’OMS, les ma­la­dies res­pi­ra­toires re­pré­sentent une cause de sur­mor­ta­lité dans les pays de la pé­ri­phérie ca­pi­ta­liste et font partie des ma­la­dies les plus cou­rantes chez les en­fants des pays capita­listes du centre.

L’année 2010 a été mar­quée par deux épi­sodes mé­téo­ro­lo­giques ex­cep­tion­nels. La Russie a connu une ca­ni­cule meur­trière et le Pa­kistan a été frappé par des inon­da­tions ca­tas­tro­phiques qui ont sub­mergé 160000 km2.

Les ca­tas­trophes dites na­tu­relles ont fait plus de 295000 morts en 2010. La mor­ta­lité due à ces ca­tas­trophes a aug­menté de 60 % entre les an­nées 1980 et 2000 et le nombre de ca­tas­trophes a été mul­ti­plié par trois en 50 ans. Au total, 950 ca­tas­trophes na­tu­relles ont frappé la pla­nète en 2010. Un chiffre bien su­pé­rieur à la moyenne an­nuelle de ces 30 der­nières an­nées avec 615 catastrophes.

Le climat qui change pro­voque des condi­tions mé­téo­ro­lo­giques ex­trêmes comme des sé­che­resses, des inon­da­tions, des ou­ra­gans plus forts qu’auparavant, des vagues de cha­leur ou de froid. Les ca­tas­trophes ve­nant du tré­fonds de la Terre – les trem­ble­ments de terre, les érup­tions vol­ca­niques, les tsu­namis – sont plus fréquentes.

Les cher­cheurs ont cal­culé que sans le ré­chauf­fe­ment du climat, la ca­ni­cule de l’été 2010 en Russie ne se pro­dui­rait qu’une fois tous les 100000 ans.

Des don­nées pré­li­mi­naires montrent que 2010 a été l’année la plus chaude ja­mais re­censée dans 18 pays. Et elle pour­rait être l’année la plus chaude ja­mais ré­per­to­riée sur la pla­nète ou au moins, selon l’Organisation mé­téo­ro­lo­gique mon­diale (OMM), l’une des trois plus chaudes. Entre 1995 et 2006, 11 des 12 an­nées fi­gurent parmi les 12 an­nées les plus chaudes de­puis 1850[14]. De­puis 1850, la tem­pé­ra­ture moyenne de la sur­face de la terre a aug­menté de 0,8 °C et elle aug­mente de plus en plus vite. Sur la dé­cennie 2001 – 2010, les tempéra­tures mon­diales ont été en moyenne de 0,43 °C su­pé­rieures à la nor­male cal­culée pour la pé­riode 1961 – 1990, soit le chiffre le plus haut ja­mais constaté pour une pé­riode de 10 ans[15].

Selon l’OMM, les prin­ci­paux gaz à effet de serre ont at­teint leurs plus hauts ni­veaux ja­mais ob­servés de­puis l’époque pré­in­dus­trielle. Selon le Groupe d’experts in­ter­gou­ver­ne­mental sur l’évolution du climat (GIEC), une hausse de 1 °C du climat in­ten­si­fiera la sé­che­resse dans les ré­gions sub­tro­pi­cales et dans les ré­gions semi-arides. Une hausse de 2 °C sou­mettra, chaque année, des mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires à des inon­da­tions cô­tières. À partir de 3,5 °C, « la baisse de la pro­duc­ti­vité agri­cole sera pro­ba­ble­ment gé­né­ra­lisée pour toutes les cé­réales, à toutes les la­ti­tudes[16] ». Déjà en 1999, le nombre de ré­fu­giéEs cli­ma­tiques dé­pas­sait celui des ré­fu­giéEs de guerre. Les causes les plus im­por­tantes sont la perte de fer­ti­lité des sols, la sé­che­resse, les inon­da­tions et la dé­fo­res­ta­tion ; ces causes sont sou­vent in­ter­con­nec­tées. À partir de +2,5 °C, une partie des éco­systèmes com­men­cera à émettre plus de CO2 qu’ils ne peuvent en absorber.

Selon le GIEC, un ac­crois­se­ment de tem­pé­ra­ture de 2 °C de la pla­nète, par rap­port au ni­veau pré­in­dus­triel, constitue un seuil fa­ti­dique au-delà du­quel la ca­pa­cité des so­ciétés et des éco­sys­tèmes à s’adapter est me­nacée. D’où cet ob­jectif – ne pas dé­passer un ré­chauf­fe­ment de 2 °C – pour les gou­ver­ne­ments qui né­go­cient un ac­cord pour ré­duire les gaz à effet de serre. Pour y ar­river, les pays ca­pi­ta­listes do­mi­nants, qui sont les pays les plus pol­luants, de­vraient ré­duire leurs émis­sions de 80 à 95 % d’ici 2050 (par rap­port à 1990) et les autres pays de 15 à 30 %. Pour at­teindre cet ob­jectif, il faut que les pre­miers ré­duisent, d’ici 2020, de 25 à 40 % leurs émis­sions. Ces ré­duc­tions per­met­traient de main­tenir la hausse de tem­pé­ra­ture de +2 à +2,4 °C par rap­port à 1780[17].

Près de 20 % de la sur­face des ré­cifs co­ral­liens – la forêt tro­pi­cale des océans – a dis­paru et un autre 25 % est me­nacé. L’acidification des océans y est sans doute pour beau­coup[18]. À partir d’un ré­chauf­fe­ment de 1 °C, 30 % des es­pèces ani­males et vé­gé­tales courent un risque aigu d’extinction. Si 21 es­pèces de ver­té­brés ont dis­paru au xviie siècle, 38 au xviiie, 84 au xixe, 270 au xxe, 8500 sont me­na­cées à court terme aujourd’hui[19]. Selon le GIEC, si la tem­pé­ra­ture s’élevait de plus de 3,5 °C, de 40 à 70 % des es­pèces re­cen­sées pour­raient dis­pa­raître de la sur­face du globe.

La di­ver­sité bio­lo­gique a re­culé. Cela re­pré­sente un péril pour l’humain, pas seule­ment pour la na­ture. Sur les 400000 va­riétés de riz na­guère culti­vées, il n’en reste que 50 seule­ment. De nom­breuses va­riétés de fruits, de lé­gumes et de cé­réales ont dis­paru au profit de quelques va­riétés li­mi­tées, sou­vent sans goût, mais fa­ciles à com­mer­cia­liser. Quelque 70 % des stocks mon­diaux de pois­sons sont sur­ex­ploités par la pêche in­dus­trielle et sont in­ca­pables de se re­nou­veler. En­viron 90 % de la forêt tro­pi­cale a déjà dis­paru[20]. On a donc as­sisté à un ex­tra­or­di­naire ap­pau­vris­se­ment du pa­tri­moine gé­né­tique. Plus un mi­lieu est di­vers, plus il est équi­libré. Plus il pro­cède de la mo­no­cul­ture, plus il est fra­gile et plus il appau­vrit les sols. L’agrobusiness com­pense cet ap­pau­vris­se­ment par l’utilisation mas­sive d’engrais et de pes­ti­cides les­quels, avec leurs ni­trates et leurs phos­phores, eutro­phisent les ri­vières et les lacs, pol­luent gra­ve­ment la nappe phréa­tique et dégra­dent la couche d’ozone ; à terme, l’utilisation d’engrais in­dus­triels et de pesti­cides dé­ser­tifie les sols. Aujourd’hui, un autre pas en avant a été fait dans l’indus­tria­lisation de l’agriculture avec les OGM (or­ga­nismes gé­né­ti­que­ment modi­fiés), qui sou­mettent da­van­tage les agri­cul­teurs aux mul­ti­na­tio­nales[21].

Le ré­chauf­fe­ment de l’Arctique constitue une bombe à re­tar­de­ment, car la fonte des glaces risque de pro­vo­quer un re­lar­gage de gaz à effet de serre – tout comme le dégel du per­gé­lisol (sous-sol gelé en permanence).

Le sys­tème ca­pi­ta­liste de pro­duc­tion pollue à grande échelle et en profon­deur. Les éco­sys­tèmes sont fra­gi­lisés, cer­tains sont dé­fi­ni­ti­ve­ment morts. La dé­fo­res­ta­tion se pour­suit pour pro­duire no­tam­ment des agro­car­bu­rants « verts », lar­ge­ment sub­ven­tionnés, qui ont des ef­fets so­ciaux tout aussi des­truc­teurs que leurs consé­quences sur les éco­sys­tèmes[22]. Sur­tout, toutes ces ac­ti­vités se conjuguent dans un pro­cessus cu­mu­latif d’effet de serre que l’humanité ne peut em­pê­cher, mais seule­ment es­pérer amoin­drir. À la condi­tion tou­te­fois de re­mettre ra­pi­de­ment en cause la lo­gique même de l’accumulation du ca­pital et de trans­former ra­di­ca­le­ment notre monde.

Bref, les dé­gâts causés à l’environnement ont sou­vent des ef­fets ir­ré­ver­sibles, et la crise éco­lo­gique met en danger la vie de mil­lions de gens et peut-être même la vie sur terre, du moins dans plu­sieurs régions.

Les éco­lo­gistes ont été les pre­miers à nous avertir de ces graves pro­blèmes, à nous faire prendre conscience de la fra­gi­lité des éco­sys­tèmes, à pro­poser de lutter contre les dif­fé­rentes pol­lu­tions et à pro­téger la biodiversité.

L’écologisme, cri­tique du procès de pro­duc­tion industriel

Pour les éco­lo­gistes, les so­ciétés in­dus­trielles in­duisent de telles des­truc­tions des éco­sys­tèmes qu’elles semblent in­sur­mon­tables et pour plu­sieurs dé­fi­ni­tives. Cette thèse fon­da­men­tale s’appuie sur plu­sieurs fac­teurs sy­ner­giques, c’est-à-dire met en lu­mière dif­fé­rentes chaînes cau­sales que l’on peut, sché­ma­ti­que­ment, ré­sumer ainsi :

1) L’industrialisation s’est jusqu’à pré­sent nourrie de sources d’énergie qui, dans l’ensemble, sont non re­nou­ve­lables, no­tam­ment les com­bus­tibles fos­siles et les ma­tières fis­siles ; elles sont ex­trê­me­ment pol­luantes. Éven­tuel­le­ment, ces res­sources s’épuiseront. La crise éner­gé­tique ap­pré­hendée amène les puis­sances in­dus­trielles à donner une prio­rité à la pro­duc­tion de sources d’énergie al­ter­na­tives, dont les agro­car­bu­rants et les gaz de schiste. Ces éner­gies sont elles-mêmes très pol­luantes. Cer­tains pays, en par­ti­cu­lier les États-Unis, veulent re­lancer l’in­dustrie du charbon et de la houille, re­bap­tisée pour l’occasion « propre et verte », grâce au pos­sible cap­tage et au sto­ckage du car­bone (puits de CO2), un « re­mède » qui pour­rait s’avérer pire que le mal.

2) Le pro­cessus in­dus­triel ac­tuel dé­pend aussi de l’exploitation de ma­tières pre­mières mi­né­rales, no­tam­ment des mé­taux, qui sont non re­nou­ve­lables. Là aussi, on peut en­tre­voir l’épuisement des gi­se­ments. Aujourd’hui, il y a une ruée aux « terres rares », un groupe de 17 mé­taux aux pro­priétés électromagné­tiques très re­cher­chées dans les tech­no­lo­gies de pointe, les éner­gies renouve­lables, l’électronique, etc. Leur pro­cessus d’extraction et de trai­te­ment est long et très polluant.

3) Les be­soins en eau du procès in­dus­triel ont at­teint un tel ni­veau que le cycle na­turel ne peut plus y suf­fire. Cela ne manque pas de pro­duire des per­tur­ba­tions dans le cycle d’évaporation et de pré­ci­pi­ta­tion, et donc de pro­vo­quer des chan­ge­ments cli­ma­tiques. On ex­ploite à ou­trance les ré­serves d’eau du sous-sol (pour les pays bien munis en eau, on pense à la dé­tourner pour la vendre à d’autres pays moins bien pourvus, bref à aliéner un bien commun – ce qui est déjà le cas pour l’eau de source mise en bou­teille et vendue dans le com­merce). Théo­ri­que­ment, l’issue conce­vable est le des­sa­le­ment des eaux de mer, ce qui né­ces­site une telle consom­ma­tion d’énergie que le pro­cessus dé­crit au pre­mier point sera ac­cé­léré de façon importante.

4) La pro­duc­tion des den­rées ali­men­taires est do­minée par l’agrobusiness. Ses ten­ta­tives d’augmenter le ren­de­ment agri­cole conduisent à de nou­veaux dés­équi­libres éco­lo­giques, tels que l’érosion, la dé­ser­ti­fi­ca­tion, la pol­lu­tion par des sub­stances toxiques (en­grais, pes­ti­cides, etc.) et la ré­duc­tion de la va­ria­bi­lité gé­né­tique. Par ailleurs, la terre est li­mitée en terme de sur­faces culti­vables. L’exploitation de la mer se heurte à d’autres li­mites, dont la re­pro­duc­tion des es­pèces, les­quelles sont d’ores et déjà surexploitées.

5) La pol­lu­tion in­duit des dés­équi­libres et des dys­fonc­tion­ne­ments de toutes sortes d’une com­plexité in­ima­gi­nable. L’empoisonnement par des sub­stances toxiques, les dom­mages phy­sio­lo­giques causés par les pes­ti­cides, les iso­topes radio­actifs, les dé­ter­gents, les pro­duits phar­ma­ceu­tiques, les en­grais indus­triels, le plomb et le mer­cure, les sub­stances car­ci­no­gènes et mu­ta­gènes, et par beau­coup d’autres en­core, ne constitue qu’un as­pect du pro­blème. La ques­tion des dé­chets non re­cy­clables en est un autre as­pect. Il faut éga­le­ment prendre en compte les trans­for­ma­tions dans la com­po­si­tion de l’atmosphère, du sol et de l’eau : for­ma­tion de smogs, mo­di­fi­ca­tions cli­ma­tiques, trans­for­ma­tion des ri­vières, des lacs et des océans, etc. Sans compter, bien sûr, l’ensemble des mala­dies industrielles.

6) La pol­lu­tion psy­chique, c’est-à-dire l’exposition crois­sante à des bruits ex­ces­sifs et d’autres nui­sances, est cause de stress dif­fi­ciles à analyser.

7) La pol­lu­tion ther­mique constitue une ul­time li­mite cri­tique. Les lois de la ther­mo­dy­na­mique montrent que, en théorie, cette li­mite ne peut pas être fran­chie. Tout pro­cessus de conver­sion éner­gé­tique li­bère de la cha­leur. Les consé­quences de cette pro­duc­tion gé­né­rale de cha­leur à l’échelle pla­né­taire com­mencent à être com­prises et élu­ci­dées. Toutes ces causes évo­quées ici – et pour les néo­mal­thu­siens, il faut ajouter celle de la crois­sance « in­con­trôlée » de la po­pu­la­tion mon­diale, en par­ti­cu­lier dans le tiers-monde[23] – in­ter­fèrent les unes avec les autres, étant mu­tuel­le­ment dépendantes.

Éco­lo­gisme et « ca­pi­ta­lisme vert »

Les pro­blèmes éco­lo­giques sont mul­tiples et va­riés, même si, fondamentale­ment, ils sont étroi­te­ment im­bri­qués les uns aux autres. Tou­te­fois, cela ex­plique la di­ver­sité des mou­ve­ments éco­lo­gistes, leurs sphères d’action par­ti­cu­lières et leurs re­ven­di­ca­tions sec­to­rielles. Ces mou­ve­ments pro­cèdent de pen­sées qui peuvent va­rier de l’adaptation au ca­pi­ta­lisme, qu’il s’agit de « verdir », à la re­mise en cause ra­di­cale de ce mode de pro­duc­tion. Il y a plu­sieurs grands cou­rants en éco­logie po­li­tique qui vont d’une éco­logie ins­ti­tu­tion­nelle, la­quelle situe son ac­tion au sein de l’ordre ca­pi­ta­liste, à une éco­logie « pro­fonde », qui peut s’avérer an­ti­hu­ma­niste, en pas­sant par l’écosocialisme[24]. Les éco­lo­gistes consti­tuent à la fois un mou­ve­ment so­cial et des partis po­li­tiques. Ils ne dé­fendent pas tous le même pro­gramme. Plu­sieurs éco­lo­gistes, et non les moindres, adhèrent à des partis an­ti­ca­pi­ta­listes plutôt que de mi­liter dans des partis verts. Entre autres, parce que plu­sieurs partis verts ont adopté une po­li­tique gra­dua­liste et réfor­miste qui dé­coule, comme celle des sociaux-démocrates, d’une par­ti­ci­pa­tion à la ges­tion quo­ti­dienne de l’État et de l’économie ca­pi­ta­listes. Consé­quem­ment, ils sont moins fi­dèles à leur crédo éco­lo­giste ini­tial (en fonc­tion des « né­ces­saires » com­promis po­li­tiques) et, tout comme la social-démocratie, leur pers­pec­tive est social-libérale ou plus exac­te­ment éco-libérale. De nom­breux partis verts ont par­ti­cipé à des gou­ver­ne­ments sociaux-libéraux de gauche ou de centre-gauche (Al­le­magne, France, Italie) ainsi que de centre-droit ou de droite (Bel­gique, Fin­lande, Let­tonie, Ré­pu­blique Tchèque).

Par ailleurs, la pro­tec­tion de l’environnement est de­venue une nou­velle branche de la crois­sance éco­no­mique ca­pi­ta­liste, dont le coût est re­porté soit sur les prix, soit di­rec­te­ment trans­formé en charge so­ciale dans les bud­gets gouverne­mentaux sous forme de sub­ven­tions[25], de taxes et de me­sures di­rectes des au­to­rités pu­bliques, les­quelles pour fi­nancer le tout sa­bre­ront dans d’autres dé­penses, no­tam­ment celles ju­gées non pro­fi­tables, ce qui concerne gé­né­ra­le­ment les ser­vices aux citoyenNEs.

Le com­plexe in­dus­triel ca­pi­ta­liste tend donc à réa­liser des pro­fits de deux ma­nières : sur le marché tra­di­tionnel, où les pro­duits de consom­ma­tion sont fa­bri­qués avec des ef­fets pol­luants im­por­tants, et sur un autre où la pol­lu­tion sera en partie maî­trisée par des moyens tech­niques fi­nancés par les de­niers pu­blics. Rien n’est à l’abri : l’agriculture bio­lo­gique a été in­vestie par l’agrobusiness : des pou­lets élevés en bat­terie, des to­mates ou des fraises pro­duites hors saison, avec des fer­ti­li­sants et en mo­no­cul­ture, sont cer­ti­fiées « bio ».[26]

Le ca­pi­ta­lisme se ca­rac­té­rise par un pro­duc­ti­visme qui gé­nère de constantes ré­vo­lu­tions tech­no­lo­giques et une ro­ta­tion de plus en plus ra­pide tant du ca­pital que des mar­chan­dises, ce qui en­gendre des gas­pillages fantastiques.

Lorsqu’il s’agit de dé­pol­luer, l’État prend gé­né­ra­le­ment en charge les coûts, en don­nant des contrats très ren­tables à des firmes qui se sont spé­cia­li­sées dans ce sec­teur d’activité. Les in­dus­triels ont en­grangé d’énormes pro­fits en uti­li­sant et en pol­luant ce qui re­lève du bien commun, puis c’est la col­lec­ti­vité qui a la charge de dé­pol­luer. So­cia­li­sa­tion des coûts, pri­va­ti­sa­tion des pro­fits, c’est là l’une des dy­na­miques in­trin­sèques du sys­tème ca­pi­ta­liste qui, de­puis ses ori­gines, sur­ex­ploite la na­ture, l’autre source de sa ri­chesse avec son ex­ploi­ta­tion de la force de tra­vail humaine.

Les grandes firmes ca­pi­ta­listes ont ac­quis une in­fluence sur d’importants mou­ve­ments éco­lo­gistes. Elles sont re­pré­sen­tées dans toutes les com­mis­sions gou­vernementales ou pri­vées qui s’occupent de la pro­tec­tion de l’environne­ment. Leur as­cen­dance sur les lé­gis­la­tions est in­du­bi­table. De nom­breux in­dices at­testent que des cam­pagnes éco­lo­giques ont été lan­cées par ces grandes firmes ou par des of­fi­cines gou­ver­ne­men­tales in­fluen­cées par elles. Dès 1971, James Ridgway dans son livre The Po­li­tics of Eco­logy ana­ly­sait le « com­plexe éco-industriel », c’est-à-dire le rôle du monde des af­faires dans la pro­mo­tion de cam­pagnes éco­lo­giques et la liaison entre les af­faires, les po­li­ti­cienNEs, le gou­ver­ne­ment local et des « ini­tia­tives ci­toyennes[27] ».

Le mou­ve­ment éco­lo­giste peut donc être vam­pi­risé par le ca­pi­ta­lisme. Il n’en reste pas moins que, dans sa grande ma­jo­rité, il n’est pas au ser­vice des in­té­rêts du Ca­pital. S’il peut être vam­pi­risé, c’est parce qu’il y a confu­sion, au ni­veau de l’analyse, des buts pour­suivis, des moyens à uti­liser et des ob­jec­tifs à atteindre.

La thèse cen­trale de l’écologisme, selon la­quelle, si le pro­cessus d’industrialisation pré­sent se pour­suit, il y aura des consé­quences ca­tas­tro­phiques pour la vie est to­ta­le­ment fondée. Tou­te­fois, cette thèse fait l’économie de l’analyse du mode de pro­duc­tion qui sous-tend cette in­dus­tria­li­sa­tion et, par là même, in­duit dans la jus­tesse de la thèse cen­trale un biais po­ten­tiel­le­ment rétrograde.

L’industrialisation ca­pi­ta­liste s’est réa­lisée, sur un mode par­ti­cu­lier qui n’a pas d’équivalent his­to­rique. Karl Marx sou­li­gnait que « dans l’histoire des modes de pro­duc­tion, au­cune classe n’a ex­ploité, n’a dé­truit le cadre de vie de la ma­jo­rité de l’humanité aussi bru­ta­le­ment que la bour­geoisie[28] ». Voici un siècle et demi en­viron, l’industrialisation a rendu quasi in­ha­bi­tables des villes et des ré­gions ru­rales en­tières. La si­tua­tion de l’environnement sur les lieux de tra­vail – usines et mines – était dan­ge­reuse pour la vie (ce qu’elle est en­core aujourd’hui, mais moins grâce aux luttes syn­di­cales). Le bruit était in­fernal, les gens res­pi­raient un air pollué par des gaz ex­plo­sifs et em­poi­sonnés, aussi bien que par des parti­cules et des ma­tières for­te­ment conta­mi­nées. La puan­teur était in­ima­gi­nable. On uti­li­sait des pro­duits toxiques de toutes sortes dans la pro­duc­tion. La nour­ri­ture était mau­vaise et cor­rompue. Les me­sures de sé­cu­rité n’existaient pas. La sur­population des quar­tiers ou­vriers était no­toire. Le pro­blème de l’eau po­table et du drai­nage était ter­ri­fiant. Au­cune mé­thode or­ga­nisée de des­truc­tion des or­dures n’existait.

De telles condi­tions au­raient dû nourrir la ré­flexion éco­lo­gique. Serait-ce parce que le pro­blème éco­lo­gique n’apparaissait pas comme vital lorsque la pol­lu­tion in­dus­trielle sem­blait se cir­cons­crire dans ses ef­fets aux seulEs sa­la­riéEs et à la pay­san­nerie ? Aujourd’hui, il est de plus en plus im­pro­bable de bé­né­fi­cier d’un en­vi­ron­ne­ment privé per­met­tant d’échapper aux consé­quences de la pollu­tion. On a beau pos­séder sa propre plage et vivre dans des quar­tiers loin des usines pol­luantes, il n’en reste pas moins que la pol­lu­tion de l’eau et de l’air ne s’occupe guère des fron­tières créées par la pro­priété privée.

L’analyse so­cia­liste, qui met en lu­mière la di­vi­sion de la so­ciété en classes so­ciales et ses ef­fets, permet de penser les ques­tions éco­lo­giques d’une façon dif­fé­ren­ciée, ce qui a évi­dem­ment des consé­quences sur le pro­gramme ainsi que sur les stra­té­gies politiques.

Ef­fets dif­fé­ren­ciés sur les classes sociales

L’image du vaisseau-Terre dont nous se­rions tous pas­sa­gers, donc in­ter­dé­pen­dants et co­res­pon­sables, par­ta­geant une com­mu­nauté d’intérêts face à notre avenir commun, masque la réa­lité des an­ta­go­nismes so­ciaux. Les ef­fets de la pol­lu­tion ont des im­pacts di­ver­si­fiés sur les com­mu­nautés hu­maines, pous­sant à leur pa­roxysme les conflits so­ciaux. Le nau­frage d’un vais­seau en­gendre né­ces­sai­re­ment des formes par­ti­cu­liè­re­ment aigües de lutte de classes pour l’appropriation des ca­nots de sau­ve­tage. Lors du nau­frage du Ti­tanic, 75 % des pre­mières classes ont sur­vécu, tandis que 75 % des troi­sièmes classes sont dé­cé­dées[29].

De­puis le tout début du ca­pi­ta­lisme, la bour­geoisie est consciente des ef­fets de la pol­lu­tion et s’est or­ga­nisée pour ne pas trop en subir les consé­quences. Ainsi, à l’origine, les villes ont été or­ga­ni­sées pour que les classes do­mi­nées su­bissent le gros de la pol­lu­tion de l’air. Les vents do­mi­nants vont d’ouest en est, les quar­tiers ou­vriers se re­trouvent dans l’est des villes, re­ce­vant les parti­cules pol­luantes, tandis que, gé­né­ra­le­ment, les quar­tiers bour­geois se si­tuent dans l’ouest, sauf dans le cas où il y a une col­line ou une mon­tagne. Au Ca­nada, cela se com­bine à un autre fac­teur : celui des na­tions do­mi­nées. Dans l’est du pays, les quar­tiers fran­co­phones sont dans la partie est des villes, dans l’ouest du pays, on re­trouve les Au­toch­tones dans l’est des villes.

La so­ciété bour­geoise a parqué les sa­la­riéEs dans les cités qui se sont dévelop­pées au­tour des usines nais­santes. Cela est en­core par­ti­cu­liè­re­ment évident dans l’Est de Mont­réal, au­tour des grandes raf­fi­ne­ries. La ca­rac­té­ris­tique prin­ci­pale de la ville ca­pi­ta­liste ré­side dans le contraste entre les beaux quar­tiers et les quar­tiers de sa­la­riéEs et d’immigrantEs ; cette po­la­ri­sa­tion so­ciale est di­rec­te­ment liée au ca­rac­tère privé de la pro­priété du sol. Les condi­tions d’existence fa­vo­risent une sur­mor­ta­lité des classes do­mi­nées, dont l’espérance de vie est moindre que celle des do­mi­nants. Ainsi, un en­fant né dans une ban­lieue in­dus­trielle de Glasgow, en Écosse, aura une es­pé­rance de vie in­fé­rieure de 28 ans à un autre né à peine 13 ki­lo­mètres plus loin et 886202 décès au­raient pu être évités entre 1991 et 2000 aux États-Unis si le taux de mor­ta­lité avait été le même chez les Afro-Américains que chez les Blancs[30].

Au xxe siècle, le dé­ve­lop­pe­ment sys­té­ma­ti­que­ment en­cou­ragé de l’automobile et du ca­mion comme moyens de trans­port des per­sonnes et des mar­chan­dises, conjugué à l’essor des ban­lieues, qui sont de vé­ri­tables dé­serts cultu­rels obli­geant les gens à prendre leur au­to­mo­bile pour ac­céder aux pro­duits cultu­rels, créent des dif­fi­cultés in­so­lubles. Les pro­blèmes de pol­lu­tion – dont la cir­cu­la­tion mo­to­risée est la pre­mière res­pon­sable – re­pré­sentent un coût éco­lo­gique et hu­main de plus en plus dif­fi­cile à supporter.

En ce qui concerne les ef­fets sur les so­ciétés du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, le scé­nario du Ti­tanic risque de se ré­péter, mais à une échelle incommensurable­ment plus vaste. Ce sont clai­re­ment les po­pu­la­tions les plus pauvres de la pla­nète qui en su­bi­ront les ef­fets les plus né­ga­tifs. Selon Ni­cholas Stern, il y aura sans doute plus de 200 mil­lions de ré­fu­giéEs cli­ma­tiques d’ici quelques an­nées[31]. La faim et la ma­ladie se­ront le lot de mil­lions de per­sonnes, d’abord dans les ré­gions les plus vul­né­rables, d’autant que la si­tua­tion s’est pas­sa­ble­ment dé­gradée de­puis 50 ans. Selon l’Organisation des Na­tions Unies pour l’alimen­tation et l’agriculture (FAO), 925 mil­lions de per­sonnes sont vic­times de faim chro­nique dans le monde en 2010, dont 15 mil­lions dans les pays riches[32]. Selon la Confé­rence des Na­tions Unies pour le com­merce et le dé­ve­lop­pe­ment « le nombre de pays très pauvres a doublé en qua­rante ans pas­sant de 25 en 1971 à 49 en 2010 et il en fut de même pour le nombre de per­sonnes vi­vant dans l’extrême pau­vreté de­puis les an­nées 1980[33] ».

Ci­toyenNEs (ir)responsables !

Le chan­ge­ment cli­ma­tique re­pré­sente une grave me­nace glo­bale qui exige une ré­ponse glo­bale ur­gente. Une question-clé est de sa­voir com­ment nous pou­vons ré­duire les gaz à effet de serre. Vrai­sem­bla­ble­ment, malgré l’urgence, les gou­ver­ne­ments bour­geois de­meurent em­pê­trés dans leurs contra­dic­tions, d’où l’échec de la confé­rence de Co­pen­hague, celle de Cancún par ailleurs n’ayant ac­couché que d’une souris. Une des so­lu­tions trou­vées avec l’accord de Kyōto, bien dans la ligne de la lo­gique mer­can­tile, est l’émission de droits de pol­luer (mo­né­ta­ri­sa­tion de la pol­lu­tion via une bourse du car­bone, objet déjà de spé­cu­lations impor­tantes). Dans la lo­gique ca­pi­ta­liste, ce qui n’a pas de va­leur mar­chande ne compte pas. Pour ré­soudre la crise éco­lo­gique, il s’agit pour ses idéo­logues de réussir à aliéner (mar­chan­diser) l’environnement, à lui donner une va­leur d’échange[34]. Alors, puisque cela aura une va­leur mar­chande, le ca­pi­ta­liste aura peut-être in­térêt à pro­téger l’environnement plutôt que de l’exploiter. Ce n’est cer­tai­ne­ment pas ce qui se passe dans le cas des gaz de schiste, ni d’ailleurs dans les autres cas.

Une autre ré­ponse est de res­pon­sa­bi­liser et, par le fait même, de culpa­bi­liser les in­di­vidus en fai­sant appel à leur conscience tout en igno­rant ou plutôt en fei­gnant d’ignorer les causes struc­tu­relles de la crise éco­lo­gique. On en pro­fite pour aug­menter de façon im­por­tante les prix à la consom­ma­tion, donc les pro­fits, sous pré­texte qu’ainsi la consom­ma­tion sera moindre, donc la pol­lu­tion bais­sera. Ce n’est pas to­ta­le­ment faux, mais ainsi on évite de poser la ques­tion dé­ci­sive de l’accumulation du ca­pital et sa lo­gique de la crois­sance continue. C’est un sys­tème qu’il faut re­mettre en ques­tion, pas seule­ment le com­por­te­ment des individus.

Aussi, on a pu ac­cuser la mé­na­gère, qui uti­lise des dé­ter­gents, d’être respon­sable de la pol­lu­tion de l’eau. Tout comme on ac­cuse l’automobiliste d’être res­pon­sable de la pol­lu­tion de l’air. Évi­dem­ment, cela sert à dé­douaner l’industrie qui a im­posé ses choix de pro­duc­tion à la po­pu­la­tion. Ses lob­bies ont pu faire déman­teler, dans la plu­part des villes, le tramway élec­trique au profit de l’autobus et de la voi­ture beau­coup plus polluants.

L’exemple des dé­ter­gents est, à ce sujet, éclai­rant. Le marché des dé­ter­gents in­dus­triels et mé­na­gers est une vé­ri­table mine d’or pour les ca­pi­ta­listes. De­puis le début des an­nées 1950, ce sec­teur de pro­duc­tion est l’enjeu d’une lutte fé­roce entre les com­pa­gnies qui ont vu leur nombre di­mi­nuer alors que leur taille crois­sait. La lutte se mène, comme d’habitude, à coups d’innovations tech­no­lo­giques qu’une pu­bli­cité monstre im­pose aux consom­ma­trices et aux consom­ma­teurs. Au début des an­nées 1960, les dé­ter­gents rem­placent to­ta­le­ment le savon et ses dé­rivés. Ils sont com­posés de deux élé­ments : le pre­mier (la ma­jeure partie du dé­ter­gent), à base de phos­phates, sert à adoucir l’eau, le deuxième, dit agent de sur­face, a la même ac­tion que le savon, mais en plus fort. Consé­quence : la mousse dans les égouts, les ri­vières, les lacs et jusque dans l’eau du ro­binet. Cette pol­lu­tion est due au fait que les agents de sur­face ne sont pas bio­dé­gra­dables. Grâce à la contrainte de la loi, à partir de 1964, l’industrie des dé­ter­gents rem­place, en traî­nant les pieds, les agents de sur­face par d’autres biodégra­dables. À la fin des an­nées 1960, les com­pa­gnies font des agents de sur­face bio­dé­gra­dables un ar­gu­ment pu­bli­ci­taire. Tou­te­fois, la prin­ci­pale pol­lu­tion par les dé­ter­gents reste à dé­cou­vrir : l’eutrophication crois­sante des lacs. Les lacs connaissent une crois­sance ef­frénée des algues (cya­no­bac­té­ries) qui épuisent leur oxy­gène. Les ani­maux meurent ou fuient. L’oxygène manque pour la dé­com­po­si­tion des or­ga­nismes morts : l’eau est im­propre à la consom­ma­tion et aux bai­gnades. Cette sur­fer­ti­li­sa­tion des lacs pro­vient des phos­phates et des phos­phores. Le lac Érié est l’exemple, à l’époque, du cas le plus ca­tas­tro­phique d’eutrophication[35]. Les an­nées 1970 voient les sta­tions d’épuration des eaux uti­liser de nou­veaux pro­duits chi­miques des­tinés à éli­miner ces pro­duits toxiques, mais cela se fait aux frais des contri­buables et non de l’industrie res­pon­sable de cette pol­lu­tion. Puis, on dé­couvre jusqu’à 70 ppm d’arsenic dans les sub­stances des dé­ter­gents. L’arsenic est un poison cu­mu­latif. Les chi­mistes des com­pa­gnies de dé­ter­gents le sa­vaient, mais les for­mules chi­miques sont te­nues se­crètes, concur­rence et pro­priété privée obligent ! Les pou­voirs pu­blics ré­agissent après coup lorsque les ef­fets no­cifs de­viennent évi­dents. C’est tou­jours après un cer­tain temps… trop sou­vent quand les consé­quences sur l’environnement sont graves, sinon ir­ré­ver­sibles. Ac­tuel­le­ment, en­viron 90 % de la dé­gra­da­tion du lit­toral méditer­ranéen marin et fo­res­tier se­rait dû aux seuls ten­sio­ac­tifs, c’est-à-dire au pou­voir dé­grais­sant des dé­ter­gents[36].

La mé­na­gère est res­pon­sable ? Pour­quoi pas glosent cer­tainEs, puisqu’on lui offre sur le marché des dé­ter­gents « verts » qui coûtent certes plus cher, mais qui ne sont pas aussi no­cifs. Si elle ne fait pas le bon choix, c’est qu’elle est ir­res­pon­sable ! Mais com­ment peut-elle dis­tin­guer les « vrais » pro­duits éco­lo­giques des « faux » pro­duits verts ? Dans les rayons des su­per­mar­chés, les net­toyants mé­na­gers s’affichent de plus en plus « verts ». Face à cette of­fen­sive de mar­ke­ting, peu peuvent se tar­guer de pou­voir faire le bon choix, à moins d’être unE chi­miste che­vronnéE et de sa­voir, en li­sant l’étiquette des in­gré­dients uti­lisés – lorsqu’il y a une telle éti­quette –, quels en sont les ef­fets sur l’environnement (y com­pris par leur combinaison).

Cela ne veut pas dire qu’il faut cesser de conscien­tiser et de res­pon­sa­bi­liser la po­pu­la­tion, bien au contraire. Tou­te­fois, il s’agit de mettre da­van­tage l’accent sur les causes struc­tu­relles de la pol­lu­tion, qui sont liées à l’appropriation privée des moyens de pro­duc­tion gé­né­ra­trice de pro­fits et d’accumulation de capital.

Dans le cas des dé­ter­gents, on a là le cycle or­di­naire du cours des choses dans le sys­tème : la course au profit en­gendre une pol­lu­tion im­por­tante et les classes po­pu­laires en sup­portent les ef­fets (eau moins po­table, ma­la­dies in­duites par les pro­duits toxiques, in­ter­dic­tion des bai­gnades, etc.), pour les­quels ils se­raient en fin de compte res­pon­sables par leurs choix de consom­ma­tion. Puis, les ca­pi­ta­listes leur font payer les coûts de la dé­pol­lu­tion sous formes de taxes, d’impôts et d’augmentation de prix, sans compter les sub­ven­tions et les dé­grè­ve­ments fis­caux qui sont ac­cordés aux in­dus­triels pour qu’ils in­ves­tissent dans des tech­niques ré­dui­sant leur pol­lu­tion et dans les éner­gies dites vertes, dont un cer­tain nombre ne le sont pas…

Va­leur d’usage contre va­leur d’échange

Dans le sys­tème ac­tuel, une mar­chan­dise quel­conque, comme une paire de sou­liers, vendue sur un marché local, a été pro­duite via le tra­vail de diffé­rentes per­sonnes dans dif­fé­rents pays. Si l’assemblage a été réa­lisé en Chine, le cuir pro­duit en Ar­gen­tine, la colle en Inde, le fil en Afrique du Sud, la mo­dé­li­sa­tion et le pa­tro­nage ont été réa­li­sées en Italie, la coupe et le pi­quage au Maroc, etc. La ma­chi­nerie, elle, pro­vient du Ca­nada, du moins ses pièces les plus impor­tantes, mais elle a été as­sem­blée en Slo­va­quie. Les mé­taux uti­lisés pour la fa­bri­quer pro­viennent eux aussi de dif­fé­rents pays : ils ont été ex­portés pour une pre­mière trans­for­ma­tion, puis ex­portés à nou­veau vers une usine pro­duc­trice de ma­chines. Le pé­trole né­ces­saire à la pro­duc­tion des plas­tiques de la ma­chine pro­vient du Ve­ne­zuela ou de l’Arabie saou­dite, a été ex­porté, puis raf­finé en Al­le­magne, trans­formé en feuilles de plas­tique en Tur­quie, les­quelles ont été ré­ex­por­tées et trans­for­mées à nou­veau aux États-Unis, tout comme les fils de laiton, les puces in­for­ma­tiques, qui pro­viennent d’une ma­qui­da­lora mexi­caine, etc. Tout ce pro­cessus pollue énor­mé­ment et laisse une lourde em­preinte écologique.

La di­vi­sion so­ciale ca­pi­ta­liste du tra­vail, qui est in­ter­na­tio­nale, re­pré­sente non seule­ment « l’expression éco­no­mique du ca­rac­tère so­cial du tra­vail dans le cadre de l’aliénation[37] », mais éga­le­ment l’une des grandes causes de la pol­lu­tion. La di­vi­sion so­ciale du tra­vail, qui a été en­gen­drée par la pro­duc­tion mar­chande et qui est son socle, soumet la cam­pagne à la ville, les femmes aux hommes, le ma­nuel à l’intellectuel, le sa­la­riat à la bour­geoisie, les pays de la pé­ri­phérie aux pays ca­pi­ta­listes du centre. Au­tre­ment dit, par sa dy­na­mique in­trin­sèque, la pro­duc­tion mar­chande gé­né­ra­lisée est non seule­ment gé­né­ra­trice d’aliénation et de sou­mis­sion de la ma­jo­rité des hu­mains à une mi­no­rité, mais de pol­lu­tion et de des­truc­tion de l’écosystème ter­restre. En ce sens, le ca­pi­ta­lisme vert s’avère une utopie ré­tro­grade, car il ne s’attaque pas à l’une des prin­ci­pales causes de la pol­lu­tion : la di­vi­sion in­ter­na­tio­nale ca­pi­ta­liste du travail.

Pour re­mettre en cause cette di­vi­sion du tra­vail, il s’agit de briser avec la lo­gique de la pro­duc­tion mar­chande gé­né­ra­lisée pour pri­vi­lé­gier une so­ciété basée sur la va­leur d’usage, ce qu’est le so­cia­lisme[38]. Pour ac­cé­lérer la ro­ta­tion du ca­pital et per­mettre l’accumulation, la vie utile des mar­chan­dises a été ré­duite et la consom­ma­tion ac­cé­lérée, via no­tam­ment les in­ci­ta­tifs pu­bli­ci­taires et le crédit à la consom­ma­tion. Pro­duire selon une autre lo­gique, en fonc­tion de la va­leur d’usage, al­lon­ge­rait la vie des pro­duits, per­met­trait d’utiliser moins de ma­tières pre­mières, consé­quem­ment moins d’énergie, et gé­né­re­rait moins de dé­chets. Cela au­rait pour consé­quence, entre autres, de va­lo­riser l’agriculture pay­sanne bio­lo­gique. Cela en­traî­ne­rait une ré­vo­lu­tion dans l’éducation – elle ne se­rait plus sou­mise aux be­soins de for­ma­tion des en­tre­prises, donc du marché de la force de tra­vail –, dans la fa­bri­ca­tion des mé­di­ca­ments, qui tien­drait compte des ma­la­dies exis­tantes et non de la ren­ta­bi­lité des pro­duits, etc. Bref, l’humain, dont la force de tra­vail elle-même ne se­rait plus une mar­chan­dise, et l’écosphère se­raient au centre des préoccupations.

L’appel de cer­tains cou­rants éco­lo­gistes à l’intérêt commun, qui exige sacri­­fices et dis­ci­pline, a déjà été re­pris par des gou­ver­ne­ments bour­geois, ceci s’intégrant par­fai­te­ment dans leurs po­li­tiques d’austérité. Là ré­side un danger très réel. Tout comme leur cri­tique des syn­di­cats parce qu’ils luttent pour aug­menter le ni­veau de vie qui stagne de­puis 30 ans, ce qui n’a en rien changé le pro­duc­ti­visme du ca­pi­ta­lisme ni la sur­con­som­ma­tion, la­quelle a été rendue pos­sible grâce à l’endet­tement (crédit), l’une des causes de la ré­ces­sion in­ter­na­tio­nale de 2008.

Les ap­pels mo­ra­li­sa­teurs aux peuples des pays riches pour qu’ils abaissent leur ni­veau de vie risquent fort peu de réussir, même si cela est cru­cial pour amoin­drir le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Plu­sieurs pro­posent la dé­crois­sance et se pro­noncent pour une « ci­vi­li­sa­tion de so­briété choisie et d’autolimitation al­ter­na­tive à l’impasse de la so­ciété de crois­sance[39] » et en fa­veur de « la construc­tion, au Nord comme au Sud, de so­ciétés convi­viales au­to­nomes et éco­nomes[40] ». Pour­tant, tous conviennent qu’on ne peut mettre de côté les 925 mil­lions de per­sonnes qui sont vic­times de faim chro­nique dans le monde en 2010, dont la ma­jo­rité est consti­tuée de femmes et de leurs en­fants (70 % des pauvres sont des femmes).

Il s’agit donc :

  • de sub­sti­tuer à la crois­sance quan­ti­ta­tive du ca­pi­ta­lisme et à sa lo­gique d’accumulation une autre lo­gique que l’on pour­rait nommer crois­sance qua­li­ta­tive, la­quelle im­plique une im­por­tante dé­crois­sance quan­ti­ta­tive avant tout dans les pays ca­pi­ta­listes dominants ;
  • de changer ra­di­ca­le­ment la ré­par­ti­tion de la ri­chesse. L’écart est gigan­tesque en ce qui concerne la ré­par­ti­tion de la ri­chesse mon­diale, puisque 2 % de l’humanité dé­tient 50 % du pa­tri­moine des mé­nages tandis que 50 % de l’humanité n’en dé­tient que 1 %. Les trois per­sonnes les plus for­tu­nées au monde pos­sèdent une va­leur nette su­pé­rieure au total du pro­duit in­té­rieur brut (PIB) des 50 na­tions les plus pauvres et les sept in­di­vidus les plus riches pos­sèdent 28 % de la ri­chesse mon­diale, tandis que 25000 per­sonnes meurent de faim chaque jour. Au Ca­nada, les di­ri­geants des 100 plus grandes en­tre­prises ca­na­diennes ins­crites à la Bourse touchent une ré­mu­né­ra­tion to­tale 174 fois plus élevée que le re­venu total d’unE sa­la­riéE moyenNE à temps plein. À la fin des an­nées 1980, cette ré­mu­né­ra­tion était 40 fois plus élevée. L’écart entre les grands bour­geois, les sa­la­riéEs et les pauvres n’a pas cessé de se creuser de­puis 30 ans.

Il ne s’agit certes pas de di­mi­nuer le bien-être (qui, par ailleurs, n’est pas que ma­té­riel), mais de fa­vo­riser une meilleure qua­lité de vie en ré­par­tis­sant la ri­chesse au­tre­ment, en pro­dui­sant dif­fé­rem­ment et moins, ainsi qu’en ré­dui­sant le temps de tra­vail. Or, s’il y a une in­éga­lité quant aux ef­fets de la pol­lu­tion sur l’humanité, il existe éga­le­ment une in­éga­lité dans l’émission de la pol­lu­tion, non seule­ment entre le Nord et le Sud, mais au sein des so­ciétés elles-mêmes. Ainsi, en France, selon l’Institut na­tional de la sta­tis­tique et des études éco­no­miques (INSEE), 20 % des mé­nages les plus aisés émettent 9,7 tonnes de CO2 par per­sonne et par année, contre 3,6 tonnes pour les 20 % les plus pauvres. En Inde, le ni­veau est de 5 tonnes pour le 1 % de la po­pu­la­tion la plus riche, soit 10 mil­lions de per­sonnes, contre 1,1 tonne pour les plus pauvres, soit 38 % de la po­pu­la­tion[41]. S’il faut un ré­équi­li­brage entre le Nord et le Sud (les do­mi­nants en France pol­luent deux fois plus que les do­mi­nants in­diens et les do­mi­néEs trois fois plus), une lutte éco­lo­giste consé­quente doit s’attaquer au dés­équi­libre de la ri­chesse et donc à l’émission dif­fé­ren­ciée de la pol­lu­tion selon les classes so­ciales au sein même des so­ciétés. Elle doit donc être socialiste.

La faim de consom­ma­tion qui ca­rac­té­rise les so­ciétés ca­pi­ta­listes, si aveugle soit-elle, est un ré­sultat de la pro­duc­tion de mar­chan­dises, qui ne pourra être sup­primée qu’avec la mar­chan­dise elle-même, à moins que la crise éco­lo­gique ca­pi­ta­liste ne soit fa­tale non seule­ment pour la na­ture, mais éga­le­ment pour les so­ciétés humaines.

L’acharnement ac­tuel à com­pro­mettre l’avenir de l’humanité en dé­gra­dant l’écosphère ne peut se com­prendre qu’à partir d’une ana­lyse d’ensemble d’un sys­tème pour le­quel la na­ture comme l’être hu­main sont d’abord l’objet d’une ex­ploi­ta­tion pro­fi­table. Le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste va­lo­rise le bé­né­fice privé sous forme de pro­fits. Le maximum des coûts est re­porté sur la na­ture au prix de gas­pillages et de des­truc­tions. De plus, la course aux pro­fits en­gendre des crises de sur­pro­duc­tion de mar­chan­dises et de sur­ac­cu­mu­la­tion de ca­pital qui se ré­solvent pé­rio­di­que­ment par une des­truc­tion mas­sive de mar­chan­dises et de ca­pi­taux, donc par des gas­pillages éhontés[42]. Il y a là pri­va­ti­sa­tion de la na­ture et de ses res­sources pour une so­cia­li­sa­tion des coûts éco­lo­gistes et hu­mains. Ce qui est donc en jeu, c’est l’orientation et la ges­tion des so­ciétés, c’est-à-dire la dé­mo­cratie, no­tam­ment la pla­ni­fi­ca­tion dé­mo­cra­tique de l’économie pour une pro­duc­tion éco­lo­giste en fonc­tion des be­soins hu­mains et non des pro­fits (socialisme).

La dé­gra­da­tion éco­lo­gique est causée fon­da­men­ta­le­ment par le mode et le procès de pro­duc­tion. Marx le fai­sait déjà re­mar­quer : « Chaque pro­grès de l’agri­culture ca­pi­ta­liste est un pro­grès non seule­ment dans l’art d’exploiter le travail­leur, mais en­core dans l’art de dé­pouiller le sol ; chaque pro­grès dans l’art d’accroître sa fer­ti­lité pour un temps, un pro­grès dans la ruine de ses sources du­rables de fer­ti­lité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se dé­ve­loppe sur la base de la grande in­dus­trie, plus ce procès de destruc­­tion s’accomplit ra­pi­de­ment. La pro­duc­tion ca­pi­ta­liste ne dé­ve­loppe donc la tech­nique et la com­bi­naison du procès de pro­duc­tion so­ciale qu’en épui­­sant en même temps les deux sources d’où jaillit toute ri­chesse : la terre et le tra­vailleur[43]. »

Cloi­sonner les luttes éco­lo­gistes et les luttes so­ciales risque de ne pas per­mettre l’élaboration de so­lu­tions adé­quates, ou risque de faire payer aux pauvres et aux ex­ploi­téEs les dom­mages causés par les riches exploiteurs.


NOTES

[1]. Sur ce pro­blème, voir An­drew Ni­ki­foruk, Les sables bi­tu­mi­neux : la honte du Ca­nada. Com­ment le pé­trole sale dé­truit la pla­nète, Mont­réal, Éco­so­ciété, 2010.

[2]. Voir à ce propos le do­cu­men­taire Gas­land du réa­li­sa­teur Josh Fox, pro­duit par Trish Ad­lesic, Molly Gan­dour, Josh Fox, co­pro­duit par David Roma, < www.pressegauche.org/spip.php?article6460 >.

[3]. En­viron 200000 m3 de dé­chets fai­ble­ment ra­dio­ac­tifs et 10000 m3 de dé­chets hau­te­ment ra­dio­ac­tifs sont pro­duits à l’échelle mon­diale chaque année. La ra­dio­ac­ti­vité de ces dé­chets sub­siste pen­dant des cen­taines de mil­liers, voire des mil­lions d’années. Par exemple, le plutonium-239 reste ra­dio­actif pen­dant au moins 240000 ans. Penser que l’industrie nu­cléaire peut sto­cker ces dé­chets de ma­nière sé­cu­ri­taire du­rant un si long laps de temps est absurde.

[4]. Selon le com­mis­saire au dé­ve­lop­pe­ment du­rable du Québec, Jean Cinq-Mars, le gou­ver­ne­ment au­rait contourné ses propres lois pour per­mettre le dé­ve­lop­pe­ment ra­pide de l’industrie du gaz de schiste. Heu­reu­se­ment, les mo­bi­li­sa­tions po­pu­laires ont réussi à freiner les plans du gou­ver­ne­ment Cha­rest qui, néan­moins, main­tient la porte ou­verte à des fo­rages pour des « fins d’évaluation » et re­fuse tou­jours un mo­ra­toire. Pour­tant, il y a déjà 29 puits en opé­ra­tion sur le ter­ri­toire qué­bé­cois, c’est lar­ge­ment suf­fi­sant pour faire une éva­lua­tion. En mars 2011, après de mul­tiples avis d’infraction, deux puits de la com­pa­gnie Can­briam, près de Saint-Hyacinthe, ont été obligés de fermer pour cause d’une fuite im­por­tante au méthane.

[5]. Al Ar­men­dariz, Emis­sions from Na­tural Gas Pro­duc­tion in the Bar­nett Shale Area and Op­por­tu­ni­ties for Cost-Effective Im­pro­ve­ments, 26 jan­vier 2009, < www.edf.org/documents/9235_Barnett_Shale_Report.pdf >

[6]. INSP, Dos­sier amiante, < www.inspq.qc.ca/dossiers/amiante/default.asp?e=cp >.

[7]. OMS, Éli­mi­na­tion des ma­la­dies re­liées à l’amiante, Ge­nève, 2006, < http://whqlibdoc.who.int/hq/2006/WHO_SDE_OEH_06.03_fre.pdf >.

[8]. L’amenuisement de la couche d’ozone au-dessus de l’Arctique n’a ja­mais été aussi pro­noncé in­diquent des scien­ti­fiques qui font état d’une perte de 40 % sur­venue entre le début de l’hiver et la fin mars 2011. Selon les cher­cheurs de l’administration états-unienne de l’océan et de l’atmosphère, le pro­toxyde d’azote est le gaz qui en­dom­mage le plus for­te­ment la couche d’ozone. Il est lié à l’utilisation d’engrais in­dus­triels dans l’agriculture. Les émis­sions de ce gaz ne sont pas en­ca­drées par le pro­to­cole de Mont­réal sur l’ozone. Ce pro­to­cole a tou­te­fois permis de ré­duire consi­dé­ra­ble­ment cer­taines sub­stances no­cives pour la couche d’ozone comme les chlo­ro­fluo­ro­car­bones (CFC).

[9]. Les ha­bi­tants de l’atoll de Car­teret (Tulun ou Ki­li­nailau) dans le Sud Pa­ci­fique sont consi­dérés comme les « pre­miers éco­ré­fu­giés of­fi­ciels ». L’archipel de Tu­valu, dans le Pa­ci­fique, com­posé de neuf îles peu­plées de 11000 ha­bi­tants sera en­tiè­re­ment re­cou­vert par les eaux d’ici 2050. À cause de la sa­li­ni­sa­tion des sols, la terre y est déjà in­cul­ti­vable. En Asie, en 2005, la moitié de l’île de Bhola, au Ban­gla­desh, a été en­gloutie par les eaux, ca­tas­trophe à la suite de la­quelle 500000 per­sonnes se sont re­trou­vées sans abri.

[10]. Au Ban­gla­desh, la sa­li­ni­sa­tion des sols et la pres­sion exercée sur la man­grove des Sun­dar­bans, au sud-ouest du pays, pré­ci­pitent la mi­gra­tion de mil­liers de fa­milles qui, gé­né­ra­le­ment, se re­trouvent dans les bi­don­villes de Dacca.

[11]. CNES et CLS, Évo­lu­tion du ni­veau moyen des mers vu par les al­ti­mètres, Aviso, 2011, < www.aviso.oceanobs.com/fr/actualites/indicateurs-des-oceans/niveau-moyen-des-mers/index.html >.

[12]. Ce que no­tait déjà Karl Marx dans ses Ma­nus­crits de 1844, Paris, Édi­tions so­ciales, 1972 [1844], p. 62.

[13]. Poussé par le vent, le nuage nocif a re­cou­vert en quelques jours 40 % de l’Europe et conta­miné par ses re­tom­bées de vastes zones. Plus de 20 ans après cette ca­tas­trophe nu­cléaire ci­vile, cinq mil­lions de per­sonnes sont tou­jours ex­po­sées à des ra­dia­tions su­pé­rieures à la nor­male dans les ex-Républiques soviétiques.

[14]. GIEC, Chan­ge­ments cli­ma­tiques 2007. Rap­port de syn­thèse, Ge­nève, OMM et PNUE, 2008, < www.ipcc.ch/pdf/assessment-report/ar4/syr/ar4_syr_fr.pdf >.

[15]. La tem­pé­ra­ture moyenne com­binée de l’air à la sur­face des terres et de la mer, en 2010 (janvier-octobre), pré­sente ac­tuel­le­ment une ano­malie po­si­tive es­timée à 0,55 °C ± 0,11 °C (0,99 °F ± 0,20 °F) par rap­port à la nor­male cal­culée pour la pé­riode 1961 – 1990 (14 °C/57,2 °F). Source : OMM, 15 dé­cembre 2010, < www.wmo.int/pages/mediacentre/news/index_fr.html >.

[16]. Da­niel Ta­nuro, L’impossible ca­pi­ta­lisme vert, Paris, La Dé­cou­verte, 2010, p. 47.

[17]. Ibid., p. 104 – 108.

[18]. Selon le GIEC, op. cit., « la fixa­tion du car­bone an­thro­pique émis de­puis 1750 a abaissé le pH des océans de 0,1 unité en moyenne. La hausse de la concen­tra­tion at­mo­sphé­rique de CO2 a ac­centué en­core l’acidité du mi­lieu marin ».

[19]. Ar­mand Far­rachi, « La bio­di­ver­sité : un combat prio­ri­taire », Pistes pour un an­ti­ca­pi­ta­lisme vert, Paris, Syl­lepse, 2010, p. 64.

[20]. Ibid., p. 63.

[21]. Selon l’International Ser­vice for Ac­qui­si­tion of Agri-biotech Ap­pli­ca­tions (ISAAA), en 2009 – 2010, en­viron 10 % des terres agri­coles sur la sur­face du globe ont été en­se­men­cées avec des plantes gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées, soit 148 mil­lions d’hectares.

[22]. Voir à ce propos Fran­çois Hou­tart, L’agroénergie. So­lu­tion pour le climat ou sortie de crise pour le ca­pital? Bruxelles, Cou­leur livres, 2009.

[23]. Les crises éco­lo­giques ont fa­vo­risé le dé­ve­lop­pe­ment de toute une série de cou­rants idéo­lo­giques qui, sous cou­vert d’écologie ra­di­cale ou « pro­fonde », tentent de ré­ha­bi­liter les thèses de Mal­thus. Ces cou­rants trouvent un écho au plus haut ni­veau dans cer­tains sec­teurs des classes do­mi­nantes, où la dis­pa­ri­tion de quelques cen­taines de mil­lions d’êtres hu­mains est plus fa­cile à ima­giner que celle du ca­pi­ta­lisme. En gé­néral, cette me­nace pèse sur les pauvres, tout par­ti­cu­liè­re­ment sur les femmes et leurs enfants.

[24]. C’est no­tam­ment le cas au Da­ne­mark, où il y a eu une unité po­li­tique des éco­lo­gistes et des an­ti­ca­pi­ta­listes dans le parti En­hed­slisten – de rød-grønne, c’est-à-dire La liste de l’unité – les rouges et verts.

[25]. Par exemple, le mon­tant des aides pu­bliques s’élève à 326000 dol­lars par em­ploi créé dans une cen­trale pho­to­vol­taïque. Au­ré­lien Ber­nier, Mi­chel Mar­chand et le M’PEP, Ne soyons pas des éco­lo­gistes be­nêts. Pour un pro­tec­tion­nisme éco­lo­gique et so­cial, Paris, Mille et une nuits, 2010, p. 87. Au Québec, le gou­ver­ne­ment Cha­rest a donné une sub­ven­tion de 16 mil­lions de dol­lars à Ba­thium Ca­nada, fi­liale du Groupe di­ver­sifié Bol­loré, pour dé­ve­lopper et fa­bri­quer une pile au li­thium dans le des­sein, nous explique-t-on, de conso­lider 67 em­plois et peut-être d’en créer, d’ici 2014, 245, ce qui re­vient cher l’emploi.

[26]. Voir Phi­lippe Baqué, « Flo­ris­sante in­dus­trie de l’agriculture bio­lo­gique », Le Monde di­plo­ma­tique, fé­vrier 2011, p. 20 – 21.

[27]. James Ridgway, The Po­li­tics of Eco­logy, New York, Dutton, 1971.

[28]. Karl Marx cité par Jean-Paul De­léage, « La na­ture : un pa­ra­digme in­trou­vable », Cri­tique com­mu­niste, n° 7, mai-juin 1976, p. 67.

[29]. Ro­bert Bal­lard et Rick Arch­bold, Les grands pa­que­bots dis­parus, Paris, Glénat, 1998.

[30]. OMS, Les in­éga­lités « tuent à grande échelle », 28 août 2008, < www.who.int/mediacentre/news/releases/2008/pr29/fr/index.html >.

[31]. Ni­cholas Stern, Re­port on the Eco­nomy of Cli­matic Change, Londres, Fi­nan­cial Mi­nis­tery, 2006.

[32]. < www.fao.org/news/story/fr/item/45232/icode/ >.

[33]. < www.suissehebdo.com/__n1695443__Le_nombre_de_pays_les_plus_pauvres_a_double_en_quarante_ ans__salarme_lONU.html >.

[34]. C’est no­tam­ment le sens du rap­port Stern, op. cit.

[35]. William Mc­Gu­cken, Lake Erie Re­ha­bi­li­tated: Control­ling Cultural Eu­tro­phi­ca­tion 1960s-1990s, Akron, Uni­ver­sity of Akron Press, 2000.

[36]. Voir à ce sujet < www.jne-asso.org/dossiers_detergents.html >.

[37]. Marx, Ma­nus­crits de 1844, op. cit., p. 111

[38]. Karl Marx a mis en évi­dence cet as­pect dans La cri­tique du pro­gramme de Gotha, Paris, LDES, 2008. Le so­cia­lisme im­plique non seule­ment la fin de la force de tra­vail comme mar­chan­dise (abo­li­tion du sa­la­riat et du marché du tra­vail) et l’étatisation moyens de pro­duc­tion, mais la fin du marché pro­pre­ment dit, de la mar­chan­dise et de l’argent (va­leur d’échange). En outre, il exige l’auto-organisation des pro­duc­teurs as­so­ciés qui dé­cident col­lec­ti­ve­ment, donc dé­mo­cra­ti­que­ment, ce qui sera pro­duit, com­ment cela sera pro­duit, etc., ce qui est l’une des bases du dé­pé­ris­se­ment de l’État.

[39]. Serge La­touche, Sortir de la so­ciété de consom­ma­tion, Paris, Les Liens qui li­bèrent, 2010.

[40]. Ar­naud Ber­thoud, Une phi­lo­so­phie de la consom­ma­tion. Agent éco­no­mique et sujet moral, Paris, PUF, 2005. Voir éga­le­ment les écrits de Serge Mon­geau, dont La sim­pli­cité vo­lon­taire, plus que ja­mais, Mont­réal, Éco­so­ciété, 1998.

[41]. Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la dé­mo­cratie, Paris, Seuil, 2011, p. 140 – 141.

[42]. Voir, entre autres, Karl Marx, Les crises du ca­pi­ta­lisme, Paris, De­mo­polis, 2009.

[43]. Karl Marx, Le Ca­pital, Livre pre­mier, Tome II, Paris, Édi­tions so­ciales, 1973 [1867], p. 181 – 182. Sou­ligné par Marx.

Laisser un commentaire