2011 : le printemps arabe ?

Par Mis en ligne le 22 mai 2011

L’année 2011 s’est ouverte par une série d’explosions fra­cas­santes de colère des peuples arabes. Ce prin­temps arabe amorcera-t-il un second temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces révoltes vont-elles pié­tiner et fina­le­ment avorter – comme cela été le cas du pre­mier moment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud. Dans la pre­mière hypo­thèse, les avan­cées du monde arabe s’inscriront néces­sai­re­ment dans le mou­ve­ment de dépas­se­ment du capi­ta­lisme / impé­ria­lisme à l’échelle mon­diale. L’échec main­tien­drait le monde arabe dans son statut actuel de péri­phérie dominée, lui inter­di­sant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le façon­ne­ment du monde.

 

Il est tou­jours dan­ge­reux de géné­ra­liser en par­lant du « monde arabe », en igno­rant par là même la diver­sité des condi­tions objec­tives qui carac­té­risent chacun des pays de ce monde. Je cen­trerai donc les réflexions qui suivent sur l’Égypte, dont on recon­naîtra sans dif­fi­culté le rôle majeur qu’elle a tou­jours rempli dans l’évolution géné­rale de la région.

 

L’Égypte a été le pre­mier pays de la péri­phérie du capi­ta­lisme mon­dia­lisé qui a tenté « d’émerger ». Bien avant le Japon et la Chine, dès le début du XIXe siècle Mohammed Ali avait conçu et mis en œuvre un projet de réno­va­tion de l’Égypte et de ses voi­sins immé­diats du Mashreq arabe. Cette expé­rience forte a occupé les deux tiers du XIXe siècle et ne s’est essouf­flée que tar­di­ve­ment dans la seconde moitié du règne du Khédive Ismail, au cours des années 1870. L’analyse de son échec ne peut ignorer la vio­lence de l’agression exté­rieure de la puis­sance majeure du capi­ta­lisme indus­triel cen­tral de l’époque – la Grande Bretagne. Par deux fois, en 1840, puis dans les années 1870 par la prise du contrôle des finances de l’Égypte khé­di­vale, enfin par l’occupation mili­taire (en 1882), l’Angleterre a pour­suivi avec achar­ne­ment son objectif : la mise en échec de l’émergence d’une Égypte moderne. Sans doute le projet égyp­tien connaissait-il des limites, celles qui défi­nis­saient l’époque, puisqu’il s’agissait évi­dem­ment d’un projet d’émergence dans et par le capi­ta­lisme, à la dif­fé­rence du projet de la seconde ten­ta­tive égyp­tienne (1919-1967) sur laquelle je revien­drai. Sans doute, les contra­dic­tions sociales propres à ce projet comme les concep­tions poli­tiques, idéo­lo­giques et cultu­relles sur la base des­quelles il se déployait ont-elles leur part de res­pon­sa­bi­lité dans cet échec. Il reste que sans l’agression de l’impérialisme ces contra­dic­tions auraient pro­ba­ble­ment pu être sur­mon­tées, comme l’exemple japo­nais le sug­gère.

 

L’Égypte émer­gente battue a été alors sou­mise pour près de qua­rante ans (1880-1920) au statut de péri­phérie dominée, dont les struc­tures ont été refa­çon­nées pour servir le modèle de l’accumulation capi­ta­liste / impé­ria­liste de l’époque. La régres­sion imposée a frappé, au-delà du sys­tème pro­ductif du pays, ses struc­tures poli­tiques et sociales, comme elle s’est employée à ren­forcer sys­té­ma­ti­que­ment des concep­tions idéo­lo­giques et cultu­relles pas­séistes et réac­tion­naires utiles pour le main­tien du pays dans son statut subor­donné.

 

L’Égypte, c’est à dire son peuple, ses élites, la nation qu’elle repré­sente, n’a jamais accepté ce statut. Ce refus obs­tiné est à l’origine donc d’une seconde vague de mou­ve­ments ascen­dants qui s’est déployée au cours du demi-siècle sui­vant (1919-1967). Je lis en effet cette période comme un moment continu de luttes et d’avancées impor­tantes. L’objectif était triple : démo­cratie, indé­pen­dance natio­nale, pro­grès social. Ces trois objec­tifs – quelles qu’en aient été les for­mu­la­tions limi­tées et par­fois confuses – sont indis­so­ciables les uns des autres. Cette inter­con­nexion des objec­tifs n’est d’ailleurs rien d’autre que l’expression des effets de l’intégration de l’Égypte moderne dans le sys­tème du capi­ta­lisme / impé­ria­lisme mon­dia­lisé de l’époque. Dans cette lec­ture, le cha­pitre ouvert par la cris­tal­li­sa­tion nas­sé­riste (1955-1967) n’est rien d’autre que le der­nier cha­pitre de ce moment long du flux d’avancée des luttes, inau­guré par la révo­lu­tion de 1919-1920.

 

Le pre­mier moment de ce demi-siècle de montée des luttes d’émancipation en Égypte avait mis l’accent – avec la consti­tu­tion du Wafd en 1919 – sur la moder­ni­sa­tion poli­tique par l’adoption d’une forme bour­geoise de démo­cratie consti­tu­tion­nelle et sur la recon­quête de l’indépendance. La forme démo­cra­tique ima­ginée per­met­tait une avancée laï­ci­sante – sinon laïque au sens radical du terme – dont le dra­peau (asso­ciant le crois­sant et la croix – un dra­peau qui a fait sa réap­pa­ri­tion dans les mani­fes­ta­tions de jan­vier et février 2011) constitue le sym­bole. Des élec­tions « nor­males » per­met­taient alors non seule­ment à des Coptes d’être élus par des majo­rités musul­manes, mais encore davan­tage à ces mêmes Coptes d’exercer de très hautes fonc­tions dans l’Etat, sans que cela ne pose le moindre pro­blème.

 

Tout l’effort de la puis­sance bri­tan­nique, avec le sou­tien actif du bloc réac­tion­naire constitué par la monar­chie, les grands pro­prié­taires et les pay­sans riches, s’est employé à faire reculer les avan­cées démo­cra­tiques de l’Égypte waf­diste. La dic­ta­ture de Sedki Pacha, dans les années 1930 (abo­li­tion de la consti­tu­tion démo­cra­tique de 1923) s’est heurtée au mou­ve­ment étu­diant, fer de lance à l’époque des luttes démo­cra­tiques anti-impérialistes. Ce n’est pas un hasard si, pour en réduire le danger, l’ambassade bri­tan­nique et le Palais royal ont alors sou­tenu acti­ve­ment la créa­tion des Frères musul­mans (1927) qui s’inspiraient de la pensée « isla­miste » dans sa ver­sion « sala­fiste » (pas­séiste) waha­bite for­mulée par Rachid Reda, c’est à dire la ver­sion la plus réac­tion­naire (anti­dé­mo­cra­tique et anti pro­grès social) du nouvel « Islam poli­tique ».

 

La conquête de l’Ethiopie entre­prise par Mussolini et la pers­pec­tive d’une guerre mon­diale se des­si­nant, Londres s’est trouvé obligé de faire des conces­sions aux forces démo­cra­tiques, per­met­tant le retour du Wafd en 1936 et la signa­ture du Traité anglo-égyptien de la même année – un Wafd au demeu­rant lui-même « assagi ». La seconde guerre mon­diale a, par la force des choses, constitué une sorte de paren­thèse. Mais le flux de montée des luttes a repris dès le 21 février 1946, avec la consti­tu­tion du bloc étudiant-ouvrier, ren­forcé dans sa radi­ca­li­sa­tion par l’entrée en scène des com­mu­nistes et du mou­ve­ment ouvrier. Là encore, les forces de la réac­tion égyp­tienne sou­te­nues par Londres ont réagi avec vio­lence et mobi­lisé à cet effet les Frères musul­mans qui ont sou­tenu une seconde dic­ta­ture de Sedki Pacha, sans par­venir à faire taire le mou­ve­ment. Le Wafd  revenu au gou­ver­ne­ment, sa dénon­cia­tion du Traité de 1936, l’amorce de la gué­rilla dans la zone du Canal encore occupée, n’ont été mis en déroute que par l’incendie du Caire (1951), une opé­ra­tion dans laquelle les Frères musul­mans ont trempé.

 

Le pre­mier coup d’État des Officiers libres (1952), mais sur­tout le second inau­gu­rant la prise de contrôle de Nasser (1954) sont alors venus pour « cou­ronner » cette période de flux continu des luttes selon les uns, ou pour y mettre un terme, selon les autres.  Le nas­sé­risme a sub­stitué à cette lec­ture que je pro­pose de l’éveil égyp­tien un dis­cours idéo­lo­gique abo­lis­sant toute l’histoire des années 1919-1952 pour faire remonter la « révo­lu­tion égyp­tienne » à juillet 1952. A l’époque, beau­coup parmi les com­mu­nistes avaient dénoncé ce dis­cours et ana­lysé les coups d’Etat de 1952 et 1954 comme des­tinés à mettre un terme à la radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment démo­cra­tique. Ils n’avaient pas tort, car le nas­sé­risme ne s’est cris­tal­lisé comme projet anti-impérialiste qu’après Bandoung (avril 1955). Le nas­sé­risme a alors réa­lisé ce qu’il pou­vait donner : une pos­ture inter­na­tio­nale réso­lu­ment anti-impérialiste (asso­ciée aux mou­ve­ments pan­arabe et pan­afri­cain), des réformes sociales pro­gres­sistes (mais non « socia­listes »). Le tout, par en haut, non seule­ment « sans démo­cratie » (en inter­di­sant aux classes popu­laires le droit de s’organiser par elles-mêmes et pour elles-mêmes), mais en « abo­lis­sant » toute forme de vie poli­tique. Le vide créé appe­lait l’Islam poli­tique à le rem­plir. Le projet a alors épuisé son poten­tiel d’avancées en un temps bref – dix années de 1955 à 1965. L’essoufflement offrait à l’impérialisme, dirigé désor­mais par les États-Unis, l’occasion de briser le mou­ve­ment, en mobi­li­sant à cet effet leur ins­tru­ment mili­taire régional : Israël. La défaite de 1967 marque alors la fin de ce demi-siècle de flux. Le reflux est amorcé par Nasser lui-même, choi­sis­sant la voie des conces­sions à droite – (« l’infitah » – l’ouverture, entendre « à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ») plutôt que la radi­ca­li­sa­tion pour laquelle se bat­taient, entre autres, les étu­diants (dont le mou­ve­ment occupe le devant de la scène en 1970, peu avant puis après la mort de Nasser). Sadate qui suc­cède, accentue la portée de la dérive à droite et intègre les Frères musul­mans dans son nou­veau sys­tème auto­cra­tique. Moubarak pour­suit dans la même voie.

 

La période de reflux qui suit (1967-2011) couvre à son tour presqu’un demi-siècle. L’Égypte, sou­mise aux exi­gences du libé­ra­lisme mon­dia­lisé et aux stra­té­gies des Etats-Unis, a cessé d’exister comme acteur actif régional et inter­na­tional. Dans la région, les alliés majeurs des Etats-Unis – l’Arabie saou­dite et Israël – occupent le devant de la scène. Israël peut alors s’engager dans la voie de l’expansion de sa colo­ni­sa­tion de la Palestine occupée, avec la com­pli­cité tacite de l’Égypte et des pays du Golfe.

 

L’Égypte de Nasser avait mis en place un sys­tème éco­no­mique et social cri­ti­quable mais cohé­rent. Nasser avait fait le pari de l’industrialisation pour sortir de la spé­cia­li­sa­tion inter­na­tio­nale colo­niale qui can­ton­nait le pays à l’exportation de coton. Ce sys­tème a assuré une répar­ti­tion des revenus favo­rable aux classes moyennes en expan­sion, sans appau­vris­se­ment des classes popu­laires. Sadate et Moubarak ont œuvré au déman­tè­le­ment du sys­tème pro­ductif égyp­tien, auquel ils ont sub­stitué un sys­tème tota­le­ment inco­hé­rent, exclu­si­ve­ment fondé sur la recherche de la ren­ta­bi­lité d’entreprises qui ne sont pour la plu­part que des sous-traitants du capital des mono­poles impé­ria­listes. Les taux de crois­sance égyp­tiens, pré­ten­du­ment élevés, qu’exalte depuis trente ans la Banque mon­diale, n’ont aucune signi­fi­ca­tion. La crois­sance égyp­tienne est vul­né­rable à l’extrême. Cette crois­sance, par ailleurs, s’est accom­pa­gnée d’une incroyable montée des inéga­lités et du chô­mage qui frappe une majo­rité de jeunes. Cette situa­tion était explo­sive ; elle a explosé.

 

L’apparente « sta­bi­lité du régime » que Washington van­tait repo­sait sur une machine poli­cière  mons­trueuse (1 200 000 hommes contre 5 00 000 seule­ment pour l’armée), qui se livrait à des abus cri­mi­nels quo­ti­diens. Les puis­sances impé­ria­listes pré­ten­daient que ce régime « pro­té­geait » l’Égypte de l’alternative isla­miste. Or, il ne s’agit là que d’un men­songe gros­sier. En fait, le régime avait par­fai­te­ment intégré l’Islam poli­tique réac­tion­naire (le modèle waha­bite du Golfe) dans son sys­tème de pou­voir, en lui concé­dant la ges­tion de l’éducation, de la jus­tice et des médias majeurs (la télé­vi­sion en par­ti­cu­lier). Le seul dis­cours auto­risé était celui des mos­quées confiées aux Salafistes, leur per­met­tant de sur­croît de faire sem­blant de consti­tuer « l’opposition ». La dupli­cité cynique du dis­cours de l’establishment des États-Unis (et sur ce plan Obama n’est pas dif­fé­rent de Bush) sert par­fai­te­ment ses objec­tifs. Le sou­tien de fait à l’Islam poli­tique anni­hile les capa­cités de la société à faire face aux défis du monde moderne (il est à l’origine du déclin catas­tro­phique de l’éducation et de la recherche), tandis que la dénon­cia­tion occa­sion­nelle des « abus » dont il est res­pon­sable (assas­si­nats de Coptes, par exemple) sert à légi­timer les inter­ven­tions mili­taires de Washington engagé dans la soit disant « guerre contre le ter­ro­risme ». Le régime pou­vait paraître « tolé­rable » tant que fonc­tion­nait la sou­pape de sécu­rité que repré­sen­tait l’émigration en masse des pauvres et des classes moyennes vers les pays pétro­liers. L’épuisement de ce sys­tème (la sub­sti­tu­tion d’immigrés asia­tiques à ceux en pro­ve­nance des pays arabes) a entraîné la renais­sance des résis­tances. Les grèves ouvrières de 2007 – les plus fortes du conti­nent afri­cain depuis 50 ans – la résis­tance obs­tinée des petits pay­sans menacés d’expropriation par le capi­ta­lisme agraire, la for­ma­tion de cercles de pro­tes­ta­tion démo­cra­tique dans les classes moyennes (les mou­ve­ments Kefaya et du 6 avril) annon­çaient l’inévitable explo­sion – attendue en Égypte, même si elle a sur­pris les « obser­va­teurs étran­gers ». Nous sommes donc entrés dans une phase nou­velle de flux des luttes d’émancipation dont il nous faut alors ana­lyser les direc­tions et les chances de déve­lop­pe­ment.

 

Les com­po­santes du mou­ve­ment démo­cra­tique

 

La « révo­lu­tion égyp­tienne » en cours illustre la pos­si­bi­lité de la fin annoncée du sys­tème « néo­li­béral », remis en cause dans toutes ses dimen­sions poli­tiques, éco­no­miques et sociales. Ce mou­ve­ment gigan­tesque du peuple égyp­tien associe trois com­po­santes actives : les jeunes « re-politisés » par leur propre volonté et dans des formes « modernes » qu’ils ont inven­tées, les forces de la gauche radi­cale, celles ras­sem­blées par les classes moyennes démo­crates.

 

Les jeunes (environ un mil­lion de mili­tants) ont été le fer de lance du mou­ve­ment. Ils ont été immé­dia­te­ment rejoints par la gauche radi­cale et les classes moyennes démo­crates. Les Frères musul­mans dont les diri­geants avaient appelé à boy­cotter les mani­fes­ta­tions pen­dant les quatre pre­miers jours (per­suadés que celles-ci seraient mises en déroute par la répres­sion) n’ont accepté le mou­ve­ment que tar­di­ve­ment, lorsque l’appel, entendu par l’ensemble du peuple égyp­tien, a pro­duit des mobi­li­sa­tions gigan­tesques de 15 mil­lions de mani­fes­tants.

 

Les jeunes et la gauche radi­cale pour­suivent trois objec­tifs com­muns : la res­tau­ra­tion de la démo­cratie (la fin du régime mili­taire et poli­cier), la mise en œuvre d’une nou­velle poli­tique éco­no­mique et sociale favo­rable aux classes popu­laires (la rup­ture avec la sou­mis­sion aux exi­gences du libé­ra­lisme mon­dia­lisé), et celle d’une poli­tique inter­na­tio­nale indé­pen­dante (la rup­ture avec la sou­mis­sion aux exi­gences de l’hégémonie des États-Unis et du déploie­ment de son contrôle mili­taire sur la pla­nète). La révo­lu­tion démo­cra­tique à laquelle ils appellent est une révo­lu­tion démo­cra­tique anti-impérialiste et sociale. Bien que le mou­ve­ment des jeunes reste diver­sifié dans sa com­po­si­tion sociale et ses expres­sions poli­tiques et idéo­lo­giques, il se situe dans l’ensemble « à gauche ». Les mani­fes­ta­tions de sym­pa­thie spon­ta­nées et fortes avec la gauche radi­cale en sont le témoi­gnage.

 

Les classes moyennes se ras­semblent dans l’ensemble autour du seul objectif démo­cra­tique, sans néces­sai­re­ment remettre inté­gra­le­ment en cause le « marché » (tel qu’il est) et l’alignement inter­na­tional de l’Égypte. On ne doit pas ignorer le rôle d’un groupe de blo­gueurs qui par­ti­cipent – consciem­ment ou pas – à un véri­table com­plot orga­nisé par la CIA. Ses ani­ma­teurs sont géné­ra­le­ment des jeunes issus des classes aisées, amé­ri­ca­nisés à l’extrême, qui se posent néan­moins en « contes­ta­taires » des dic­ta­tures en place. Le thème de la démo­cratie, dans la ver­sion que sa mani­pu­la­tion par Washington impose, domine leurs inter­ven­tions sur le « net ». Ils par­ti­cipent de ce fait à la chaîne des acteurs des contre­ré­vo­lu­tions orches­trées par Washington, dégui­sées en « révo­lu­tions démo­cra­tiques » sur le modèle « des révo­lu­tions colo­rées » de l’Europe de l’Est. Mais on aurait tort de conclure que ce com­plot est à l’origine des révoltes popu­laires. La CIA tente néan­moins de ren­verser le sens du mou­ve­ment, d’éloigner les mili­tants de leurs objec­tifs de trans­for­ma­tion sociale pro­gres­siste et de les dévoyer sur d’autres ter­rains. Les chances de succès du com­plot deviennent sérieuses si le mou­ve­ment échoue dans la construc­tion de la conver­gence de ses diverses com­po­santes, à iden­ti­fier des objec­tifs stra­té­giques com­muns et à inventer des formes d’organisation et d’action effi­caces. On connaît des exemples de cet échec, aux Philippines et en Indonésie par exemple. Il est inté­res­sant de noter à ce propos que nos blo­gueurs, qui s’expriment en anglais plutôt qu’en arabe ( !), partis dans la défense de la « démo­cratie » – à l’américaine- déve­loppent sou­vent, en Egypte, des argu­ments des­tinés à légi­timer les Frères Musulmans.

 

L’appel à la mani­fes­ta­tion for­mulé par les trois com­po­santes actives du mou­ve­ment a été rapi­de­ment entendu par l’ensemble du peuple égyp­tien. La répres­sion, d’une vio­lence extrême les pre­miers jours (plus d’un mil­lier de morts) n’a pas décou­ragé ces jeunes et leurs alliés (qui, à aucun moment, n’ont appelé à leur secours les puis­sances occi­den­tales comme on a pu le voir ailleurs). Leur cou­rage a été l’élément décisif qui a entraîné dans la pro­tes­ta­tion à tra­vers tous les quar­tiers des grandes et des petites villes, voire de vil­lages, une quin­zaine de mil­lions de mani­fes­tants pen­dant des jours et des jours (et par­fois des nuits). Ce succès poli­tique fou­droyant a pro­duit ses effets : la peur a changé de camp ; Hilary Clinton et Obama ont décou­vert alors qu’il leur fal­lait lâcher Moubarak qu’ils avaient sou­tenu jusqu’alors, tandis que les diri­geants de l’armée sor­taient du silence, refu­saient de par­ti­ciper à la relève de la répres­sion – sau­ve­gar­dant ainsi leur image – et fina­le­ment dépo­saient Moubarak et quelque uns de ses sup­pôts majeurs.

 

La géné­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment à l’ensemble du peuple égyp­tien constitue par elle-même un défi positif. Car ce peuple est, comme tous les autres, loin de consti­tuer un « bloc homo­gène ». Certains des seg­ments qui le com­posent ren­forcent incon­tes­ta­ble­ment la pers­pec­tive d’une radi­ca­li­sa­tion pos­sible. L’entrée dans la bataille de la classe ouvrière (environ 5 mil­lions de tra­vailleurs) peut être déci­sive. Les tra­vailleurs en lutte (à tra­vers de nom­breuses grèves) ont fait pro­gresser des formes d’organisation amor­cées depuis 2007. On compte désor­mais plus d’une cin­quan­taine de syn­di­cats indé­pen­dants. La résis­tance opi­niâtre des petits pay­sans aux expro­pria­tions ren­dues pos­sibles par l’annulation de la réforme agraire (les Frères musul­mans ont voté au par­le­ment pour ces lois scé­lé­rates, sous pré­texte que la pro­priété privée serait « sacrée » dans l’Islam et que la réforme agraire était ins­pirée par le diable com­mu­niste !) par­ti­cipe éga­le­ment de la radi­ca­li­sa­tion pos­sible du mou­ve­ment. Il reste qu’une masse gigan­tesque de « pauvres » ont par­ti­cipé acti­ve­ment aux mani­fes­ta­tions de février 2011 et se retrouvent sou­vent dans des comités popu­laires consti­tués dans les quar­tiers pour « défendre la révo­lu­tion ». Ces « pauvres » peuvent donner l’impression (par les barbes, les voiles, les accou­tre­ments ves­ti­men­taires) que le pays pro­fond est « isla­mique », voire mobi­lisé par les Frères musul­mans. En fait, leur entrée en scène s’est imposée à la direc­tion de l’organisation. La course est donc engagée : qui des Frères et de leurs asso­ciés isla­mistes (les Salafistes) ou de l’alliance démo­cra­tique par­viendra à for­muler des alliances effi­caces avec les masses déso­rien­tées, voire à les « enca­drer » (terme que je récuse) ?

 

Des avan­cées non négli­geables dans la construc­tion du front uni des forces démo­cra­tiques et des tra­vailleurs sont en cours en Egypte. Cinq partis d’orientation socia­liste (le Parti Socialiste égyp­tien, l’Alliance popu­laire démo­cra­tique –une majo­rité sortie de l’ancien parti du Tagammu, le Parti démo­cra­tique des tra­vailleurs, le Parti des Socialistes révo­lu­tion­naires –trots­kiste, et le Parti Communiste égyp­tien –qui avait été une com­po­sante du Tagammu) ont constitué en avril 2011 une Alliance des forces socia­listes, et se sont engagés à pour­suivre, à tra­vers elle, leurs luttes en commun. Parallèlement un Conseil National (Maglis Watany) à été constitué par toutes les forces poli­tiques et sociales acteurs du mou­ve­ment (les partis à orien­ta­tion socia­liste, les partis démo­cra­tiques divers, les syn­di­cats indé­pen­dants, les orga­ni­sa­tions pay­sannes, les réseaux de jeunes, de nom­breuses asso­cia­tions sociales). Les Frères Musulmans et les partis de droite ont refusé de par­ti­ciper à ce Conseil, réaf­fir­mant ainsi ce qu’on sait : leur oppo­si­tion à la pour­suite du mou­ve­ment. Le Conseil ras­semble environ 150 membres.

 

Face au mou­ve­ment démo­cra­tique : le bloc réac­tion­naire

 

Tout comme dans la période de flux des luttes du passé, le mou­ve­ment démo­cra­tique anti-impérialiste et social se heurte en Égypte à un bloc réac­tion­naire puis­sant. Ce bloc peut être iden­tifié dans les termes de ses com­po­santes sociales (de classes, évi­dem­ment) mais il doit l’être tout éga­le­ment dans ceux qui défi­nissent ses moyens d’intervention poli­tique et des dis­cours idéo­lo­giques au ser­vice de celle-ci.

 

En termes sociaux, le bloc réac­tion­naire est dirigé par la bour­geoisie égyp­tienne consi­dérée dans son ensemble. Les formes d’accumulation dépen­dante à l’œuvre au cours des 40 der­nières années ont pro­duit l’émergence d’une bour­geoisie riche, béné­fi­ciaire exclu­sive de l’inégalité scan­da­leuse qui a accom­pagné ce modèle « libéral-mondialisé ». Il s’agit de dizaines de mil­liers non pas « d’entrepreneurs inven­tifs » – comme le dis­cours de la Banque mon­diale les pré­sente – mais de mil­lion­naires et de mil­liar­daires qui tous doivent leur for­tune à leur col­lu­sion avec l’appareil poli­tique (la « cor­rup­tion » est une com­po­sante orga­nique de ce sys­tème). Cette bour­geoisie  est com­pra­dore (dans la langue poli­tique cou­rante en Égypte le peuple les qua­lifie de « para­sites cor­rompus »). Elle constitue le sou­tien actif de l’insertion de l’Égypte dans la mon­dia­li­sa­tion impé­ria­liste contem­po­raine, l’allié incon­di­tionnel des États-Unis. Cette bour­geoisie compte dans ses rangs de nom­breux géné­raux de l’armée et de la police, de « civils » asso­ciés à l’État et au parti domi­nant (« National démo­cra­tique ») créé par Sadate et Moubarak, de reli­gieux (la tota­lité des diri­geants des Frères musul­mans et des cheikhs majeurs de l’Azhar, sont tous des « mil­liar­daires »). Certes, il existe encore une bour­geoisie de petits et moyens entre­pre­neurs actifs. Mais ceux-là sont les vic­times du sys­tème de racket mis en place par la bour­geoisie com­pra­dore, réduits le plus sou­vent au statut de sous-traitants dominés par les mono­poles locaux, eux-mêmes cour­roies de trans­mis­sion des mono­poles étran­gers. Dans le domaine de la construc­tion, cette situa­tion est presque géné­ra­lisée : les « gros » raflent les mar­chés puis les sous-traitent avec les « petits ». Cette bour­geoisie d’entrepreneurs authen­tiques sym­pa­thise avec le mou­ve­ment démo­cra­tique.

 

Le ver­sant rural du bloc réac­tion­naire n’est pas moins impor­tant. Il s’est constitué de pay­sans riches qui ont été les béné­fi­ciaires majeurs de la réforme agraire nas­sé­rienne, se sub­sti­tuant à l’ancienne classe des grands pro­prié­taires. Les coopé­ra­tives agri­coles mises en place par le régime nas­sé­rien asso­ciaient les petits pay­sans et les pay­sans riches et de ce fait fonc­tion­naient prin­ci­pa­le­ment au béné­fice des riches. Mais le régime avait pris des pré­cau­tions pour limiter les agres­sions pos­sibles contre les petits pay­sans. Ces pré­cau­tions ayant été aban­don­nées par Sadate et Moubarak, sur la recom­man­da­tion de la Banque mon­diale, la pay­san­nerie riche s’emploie main­te­nant à accé­lérer l’élimination de la petite pay­san­nerie. Les pay­sans riches ont tou­jours constitué dans l’Égypte moderne une classe réac­tion­naire et ils le sont plus que jamais. Ils sont éga­le­ment le sou­tien majeur de l’Islam conser­va­teur dans les cam­pagnes et, par leurs rap­ports étroits (sou­vent de parenté) avec les repré­sen­tants des appa­reils d’État et de la reli­gion (l’Azhar est en Égypte l’équivalent d’une Église musul­mane orga­nisée) dominent la vie sociale rurale. De sur­croît une bonne partie des classes moyennes urbaines (en par­ti­cu­lier les offi­ciers de l’armée et de la police, mais éga­le­ment les tech­no­crates et les pro­fes­sions libé­rales) sont sor­ties direc­te­ment de la pay­san­nerie riche.

 

Ce bloc social réac­tion­naire dis­pose d’instruments poli­tiques à son ser­vice : l’armée et la police, les ins­ti­tu­tions de l’État, le parti poli­tique pri­vi­légié (une sorte de parti unique de fait) – le Parti national démo­cra­tique créé par Sadate –, l’appareil reli­gieux (l’Azhar), les cou­rants de l’Islam poli­tique (les Frères musul­mans et les Salafistes). L’aide mili­taire octroyée par les États-Unis à l’armée égyp­tienne (1,5 mil­liard de dol­lars annuels) n’a jamais été des­tinée à ren­forcer la capa­cité de défense du pays mais au contraire à en anni­hiler le danger par la cor­rup­tion sys­té­ma­tique, non pas connue et tolérée, mais sou­tenue posi­ti­ve­ment, avec cynisme. Cette « aide » a permis aux plus hauts offi­ciers de s’approprier des seg­ments impor­tants de l’économie com­pra­dore égyp­tienne, au point qu’on parle en Égypte de « la société ano­nyme / armée » (Sharika al geish). Le com­man­de­ment de l’armée qui a pris la res­pon­sa­bi­lité de « diriger » la période de tran­si­tion, n’est de ce fait pas « neutre » bien qu’il ait pris la pré­cau­tion de paraître l’être en se dis­so­ciant de la répres­sion. Le gou­ver­ne­ment « civil » à ses ordres (dont les membres ont été nommés par le haut com­man­de­ment) com­posé en partie d’hommes de l’ancien régime, choisis néan­moins parmi les per­son­na­lités les moins visibles de celui-ci, a pris une série de mesures par­fai­te­ment réac­tion­naires des­ti­nées à freiner la radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment. Parmi ces mesures une loi scé­lé­rate anti­grève (sous pré­texte de remettre en route l’économie du pays), une loi impo­sant des res­tric­tions sévères à la consti­tu­tion des partis poli­tiques qui vise à ne per­mettre la pos­si­bi­lité d’entrer dans le jeu élec­toral qu’aux cou­rants de l’Islam poli­tique (les Frères musul­mans en par­ti­cu­lier) déjà bien orga­nisés grâce au sou­tien sys­té­ma­tique du régime ancien. Et cepen­dant, en dépit de tout cela, l’attitude de l’armée demeure en der­nier res­sort impré­vi­sible. Car en dépit de la cor­rup­tion de ses cadres (les sol­dats sont des conscrits mais les offi­ciers sont des pro­fes­sion­nels) le sen­ti­ment natio­na­liste n’est pas tou­jours absent chez tous. De sur­croît l’armée souffre d’avoir pra­ti­que­ment été écartée du pou­voir au profit de la police. Dans ces cir­cons­tances, et parce que le mou­ve­ment a exprimé avec force sa volonté d’écarter l’armée de la direc­tion poli­tique du pays, il est pro­bable que le haut com­man­de­ment envi­sa­gera pour l’avenir de rester dans les cou­lisses, renon­çant à pré­senter ses hommes dans les élec­tions à venir.

 

Si, évi­dem­ment, l’appareil poli­cier demeure intact (aucune pour­suite n’est envi­sagée contre ses res­pon­sables) comme l’ensemble de l’appareil d’État (les nou­veaux gou­ver­neurs sont tous des anciens du régime), le Parti national démo­cra­tique a par contre dis­paru dans la tour­mente et sa dis­so­lu­tion pro­noncée par la jus­tice. Néanmoins fai­sons confiance à la bour­geoisie égyp­tienne, elle saura faire renaître son parti sous des appel­la­tions nou­velles diverses.

 

L’Islam poli­tique

 

Les Frères musul­mans consti­tuent la seule force poli­tique dont le régime avait non seule­ment toléré l’existence, mais dont il avait sou­tenu acti­ve­ment l’épanouissement. Sadate et Moubarak leur avaient confié la ges­tion de trois ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales : l’éducation, la jus­tice et la télé­vi­sion. Les Frères musul­mans n’ont jamais été et ne peuvent pas être « modérés », encore moins « démo­cra­tiques ». Leur chef – le mour­chid (tra­duc­tion arabe de « guide » – Führer) est auto­pro­clamé et l’organisation repose sur le prin­cipe de la dis­ci­pline et de l’exécution des ordres des chefs, sans dis­cus­sions d’aucune sorte. La direc­tion est consti­tuée exclu­si­ve­ment d’hommes immen­sé­ment riches (grâce, entre autre, au sou­tien finan­cier de l’Arabie Saoudite, c’est-à-dire de Washington), l’encadrement par des hommes issus des frac­tions obs­cu­ran­tistes des classes moyennes, la base par des gens du peuple recrutés par les ser­vices sociaux de cha­rité offerts par la confrérie (et financés tou­jours par l’Arabie Saoudite), tandis que la force de frappe est consti­tuée par les milices (les bal­ta­guis) recrutés dans le lumpen.

 

Les Frères musul­mans sont acquis à un sys­tème éco­no­mique basé sur le marché et tota­le­ment dépen­dant de l’extérieur. Ils sont en fait une com­po­sante de la bour­geoisie com­pra­dore. Ils ont d’ailleurs pris posi­tion contre les grandes grèves de la classe ouvrière et les luttes des pay­sans pour conserver la pro­priété de leur terre. Les Frères musul­mans ne sont donc « modérés » que dans le double sens où ils ont tou­jours refusé de for­muler un pro­gramme éco­no­mique et social quel­conque et que, de fait, il ne remettent pas en cause les poli­tiques néo-libérales réac­tion­naires, et qu’ils acceptent de facto la sou­mis­sion aux exi­gences du déploie­ment du contrôle des États-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont donc des alliés utiles pour Washington (y-a-t-il un meilleur allié des États-Unis que l’Arabie Saoudite, patron des Frères ?) qui leur a décerné un « cer­ti­ficat de démo­cratie » !

 

Mais les États-Unis ne peuvent avouer que leur stra­tégie vise à mettre en place des régimes « isla­miques » dans la région. Ils ont besoin de faire comme si « cela leur fai­sait peur ». Par ce moyen, ils légi­ti­ment leur « guerre per­ma­nente au ter­ro­risme », qui pour­suit en réa­lité d’autres objec­tifs : le contrôle mili­taire de la pla­nète des­tiné à réserver aux États-Unis-Europe-Japon l’accès exclusif aux res­sources. Avantage sup­plé­men­taire de cette dupli­cité : elle permet de mobi­liser « l’islamophobie » des opi­nions publiques. L’Europe, comme on le sait, n’a pas de stra­tégie par­ti­cu­lière à l’égard de la région et se contente de s’aligner au jour le jour sur les déci­sions de Washington. Il est plus que jamais néces­saire de faire appa­raître clai­re­ment cette véri­table dupli­cité de la stra­tégie des États-Unis, dont les opi­nions publiques – mani­pu­lées avec effi­ca­cité – sont dupes. Les États-Unis, (et der­rière eux l’Europe) craignent plus que tout une Égypte réel­le­ment démo­cra­tique qui, cer­tai­ne­ment, remet­trait en cause son ali­gne­ment sur le libé­ra­lisme éco­no­mique et la stra­tégie agres­sive des États-Unis et de l’OTAN. Ils feront tout pour que l’Égypte ne soit pas démo­cra­tique et, à cette fin, sou­tien­dront, par tous les moyens, mais avec hypo­crisie, la fausse alter­na­tive Frères musul­mans qui ont montré n’être qu’en mino­rité dans le mou­ve­ment du peuple égyp­tien pour un chan­ge­ment réel.

 

La col­lu­sion entre les puis­sances impé­ria­listes et l’Islam poli­tique n’est d’ailleurs ni nou­velle, ni par­ti­cu­lière à l’Égypte. Les Frères musul­mans, depuis leur créa­tion en 1927 jusqu’à ce jour, ont tou­jours été un allié utile pour l’impérialisme et le bloc réac­tion­naire local. Ils ont tou­jours été un ennemi féroce des mou­ve­ments démo­cra­tiques en Égypte. Et les mul­ti­mil­liar­daires qui assurent aujourd’hui la direc­tion de la Confrérie ne sont pas des­tinés à se ral­lier à la cause démo­cra­tique ! L’Islam poli­tique est tout éga­le­ment l’allié stra­té­gique des États-Unis et de leurs par­te­naires subal­ternes de l’OTAN à tra­vers le monde musulman. Washington a armé et financé les Talibans, qua­li­fiés de « héros de la liberté » (« Freedom Fighters ») dans leur guerre contre le régime national popu­laire dit « com­mu­niste » (avant et après l’intervention sovié­tique). Lorsque les Talibans ont fermé les écoles de filles créées par les « com­mu­nistes », il s’est trouvé des « démo­crates » et même des « fémi­nistes » pour pré­tendre qu’il fal­lait « res­pecter les tra­di­tions » !

 

En Égypte, les Frères musul­mans sont désor­mais épaulés par le cou­rant sala­fiste (« tra­di­tio­na­liste »), tout éga­le­ment lar­ge­ment financé par les pays du Golfe. Les Salafistes s’affirment extré­mistes (waha­bites convaincus, into­lé­rants à l’égard de tout autre inter­pré­ta­tion de l’Islam) et sont à l’origine des meurtres sys­té­ma­tiques per­pé­trés contre les Coptes. Des opé­ra­tions dif­fi­ciles à ima­giner sans le sou­tien tacite (et par­fois davan­tage de com­pli­cité) de l’appareil d’État, en par­ti­cu­lier de la Justice, lar­ge­ment confiée aux Frères musul­mans. Cette étrange divi­sion du tra­vail permet aux Frères musul­mans de paraître modérés ; ce que Washington feint de croire. Il y a néan­moins des luttes vio­lentes en pers­pec­tive au sein des cou­rants reli­gieux isla­mistes en Égypte. Car l’Islam égyp­tien his­to­rique domi­nant est « soufi » dont les confré­ries ras­semblent aujourd’hui 15 mil­lions de fidèles. Islam ouvert, tolé­rant, insis­tant sur la convic­tion indi­vi­duelle plutôt que sur la pra­tique des rites («il y a autant de voies vers Dieu que d’individus » disent-ils), le sou­fisme égyp­tien a tou­jours été tenu en sus­pi­cion par les pou­voirs d’État, les­quels, néan­moins, maniant la carotte et le bâton, se gar­daient d’entrer en guerre ouverte contre lui. L’Islam waha­bite du Golfe se situe à ses anti­podes : il est archaïque, ritua­liste, confor­miste, ennemi déclaré de toute inter­pré­ta­tion autre que la sienne, laquelle n’est que répé­ti­tive des textes, ennemie de tout esprit cri­tique – assi­milé au Diable. L’Islam waha­bite a déclaré la guerre au sou­fisme qu’il veut « extirper » et compte sur l’appui des auto­rités du pou­voir pour y par­venir. En réac­tion, les sou­fistes d’aujourd’hui sont laï­ci­sants, sinon laïques ; ils appellent à la sépa­ra­tion entre la reli­gion et la poli­tique (le pou­voir d’État et celui des auto­rités reli­gieuses recon­nues par lui, l’Azhar). Les sou­fistes sont des alliés du mou­ve­ment démo­cra­tique. L’introduction de l’Islam waha­bite en Égypte a été amorcée par Rachid Reda dans les années 1920 et repris par les Frères musul­mans dès 1927. Mais il n’a pris toute sa vigueur qu’après la seconde guerre mon­diale lorsque la rente pétro­lière des pays du Golfe, sou­tenus par les États-Unis en conflit avec la vague de libé­ra­tion natio­nale popu­laire des années 1960, a permis d’en démul­ti­plier les moyens finan­ciers.

 

La stra­tégie des États-Unis : le modèle pakis­ta­nais

 

Les trois puis­sances qui ont dominé la scène moyen-orientale au cours de toute la période de reflux (1967-2011) sont les États-Unis, patron du sys­tème, l’Arabie Saoudite et Israël. Il s’agit là de trois alliés intimes. Ils par­tagent tous les trois la même han­tise de l’émergence d’une Égypte démo­cra­tique. Car celle-ci ne pour­rait être qu’anti-impérialiste et sociale, pren­drait ses dis­tances à l’égard du libé­ra­lisme mon­dia­lisé, condam­ne­rait l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe à l’insignifiance, réani­me­rait la soli­da­rité des peuples arabes et impo­se­rait la recon­nais­sance de l’État pales­ti­nien par Israël.

 

L’Égypte est une pièce angu­laire dans la stra­tégie états-unienne de contrôle de la Planète. L’objectif exclusif de Washington et de ses alliés Israël  et l’Arabie Séoudite est de faire avorter le mou­ve­ment démo­cra­tique en Égypte et, à cette fin, veulent impose un « régime isla­mique » dirigé par les Frères Musulmans, qui est le seul moyen pour eux de per­pé­tuer la sou­mis­sion de l’Égypte. Le « dis­cours démo­cra­tique » d’Obama n’est là que pour tromper les opi­nions naïves, celles des États-Unis et de l’Europe en pre­mier lieu.

 

On parle beau­coup, pour donner une légi­ti­mité à un gou­ver­ne­ment des Frères musul­mans (« ral­liés à la démo­cratie ! »), de l’exemple turc. Mais il ne s’agit là encore que de poudre aux yeux. Car l’armée turque, qui reste pré­sente dans les cou­lisses, bien que cer­tai­ne­ment non démo­cra­tique et de sur­croit un allié fidèle de l’OTAN, reste la garantie de la « laï­cité » en Turquie. Le projet de Washington, ouver­te­ment exprimé par Hilary Clinton, Obama et les think tanks à leur ser­vice, s’inspire du modèle pakis­ta­nais : l’armée (« isla­mique ») dans les cou­lisses, le gou­ver­ne­ment (« civil ») assumé par un (ou des) parti isla­mique « élu ». Évidemment, dans cette hypo­thèse, le gou­ver­ne­ment « isla­mique » égyp­tien serait récom­pensé pour sa sou­mis­sion sur l’essentiel (la non remise en cause du libé­ra­lisme et des soit disant « traités de paix » qui per­mettent à Israël la pour­suite de sa poli­tique d’expansion ter­ri­to­riale) et pour­rait pour­suivre, en com­pen­sa­tion déma­go­gique, la mise en œuvre de ses pro­jets « d’islamisation de l’État et de la poli­tique », et les assas­si­nats des Coptes ! Belle démo­cratie que celle conçue à Washington pour l’Égypte. L’Arabie Séoudite sou­tient évi­dem­ment avec tous ses moyens (finan­ciers) la mise en œuvre de ce projet. Car Ryad sait par­fai­te­ment que son hégé­monie régio­nale (dans le monde arabe et musulman) exige la réduc­tion de l’Égypte à l’insignifiance. Et le moyen est « l’islamisation de l’État et de la poli­tique » ; en fait, une isla­mi­sa­tion à la waha­bite, avec tous ses effets – entre autres celui de dévoie­ments fana­tiques à l’égard des Coptes et d’une néga­tion des droits à l’égalité des femmes.

 

Cette forme d’islamisation est-elle pos­sible ? Peut être, mais au prix de vio­lences extrêmes. La bataille est conduite sur l’article 2 de la consti­tu­tion du régime déchu. Cet article qui sti­pule que « la sharia est la source du droit », est une nou­veauté dans l’histoire poli­tique de l’Égypte. Ni la consti­tu­tion de 1923, ni celle de Nasser ne l’avaient ima­giné. C’est Sadate qui l’a intro­duit dans sa nou­velle consti­tu­tion, avec le sou­tien triple de Washington (« res­pecter les tra­di­tions » !), de Ryad (« le Coran tient lieu de Constitution ») et de Jérusalem (« l’État d’Israël est un État juif »).

 

Le projet des Frères Musulmans demeure la mise en place d’un Etat théo­cra­tique, comme en témoigne leur atta­che­ment à l’article 2 de la Constitution de Sadate/Moubarak. De sur­croît le pro­gramme le plus récent de l’organisation ren­force encore cette vision pas­séiste par la pro­po­si­tion de mise en place d’un « Conseil des Ulémas » chargé de veiller à la confor­mité de toute pro­po­si­tion de loi aux exi­gences de la Sharia. Ce conseil consti­tu­tionnel reli­gieux, est l’analogue de celui qui, en Iran, contrôle le « pou­voir élu ». Le régime est alors celui d’un super parti reli­gieux unique et tous les partis qui se reven­di­que­raient de la laï­cité deviennent « illé­gaux ». Leurs par­ti­sans, comme les non Musulmans (les Coptes), sont, de ce fait, exclus de la vie poli­tique. En dépit de tout cela les pou­voirs à Washington et en Europe font comme si on pou­vait prendre au sérieux la récente décla­ra­tion des Frères « renon­çant » au projet théo­cra­tique (sans modi­fier leur pro­gramme !), une décla­ra­tion oppor­tu­niste men­son­gère de plus. Les experts de la CIA ne savent-ils donc pas lire l’arabe ? La conclu­sion s’impose : Washington pré­fère le pou­voir de Frères, qui leur garantit le main­tien de l’Egypte dans leur giron et celui de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, à celui de démo­crates qui ris­que­raient fort de remettre en ques­tion le statut subal­terne de l’Egypte. Le Parti de la Justice et de la Liberté, créé récem­ment et ins­piré visi­ble­ment du modèle turc, n’est guère qu’un ins­tru­ment des Frères. Les Coptes y seraient admis ( !), ce qui signifie qu’ils sont invités à accepter l’Etat musulman théo­cra­tique consacré par le pro­gramme des Frères, s’ils veulent avoir le droit de « par­ti­ciper » à la vie poli­tique de leur pays. Passés à l’offensive, les Frères Musulmans créent des « syn­di­cats », des « orga­ni­sa­tions pay­sannes » et une kyrielle de « partis poli­tiques » revê­tant des noms divers, dont le seul objectif est de diviser les fronts unis ouvriers, pay­sans et démo­cra­tiques en voie de construc­tion, au béné­fice, bien entendu, du bloc contre­ré­vo­lu­tion­naire.

 

Le mou­ve­ment démo­cra­tique égyp­tien sera-t-il capable d’abroger cet article dans la nou­velle consti­tu­tion à venir ? On ne peut répondre à cette ques­tion que par un retour sur un examen des débats poli­tiques, idéo­lo­giques et cultu­rels qui se sont déployés dans l’histoire de l’Égypte moderne.

 

On constate en effet que les périodes de flux sont carac­té­ri­sées par une diver­sité d’opinions ouver­te­ment expri­mées qui relèguent la « reli­gion » (tou­jours pré­sente dans la société) à l’arrière-plan. Il en fut ainsi pen­dant les deux tiers du XIXe siècle (de Mohamed Ali au Khédive Ismaïl). Les thèmes de la moder­ni­sa­tion (dans une forme de des­po­tisme éclairé plutôt que démo­cra­tique) dominent alors la scène. Il en fut de même de 1920 à 1970 : l’affrontement est ouvert entre les « démo­crates bour­geois » et les « com­mu­nistes » qui occupent lar­ge­ment le devant de la scène jusqu’au nas­sé­risme. Celui-ci abolit ce débat pour lui sub­sti­tuer un dis­cours popu­liste pan arabe, mais simul­ta­né­ment « moder­ni­sant ». Les contra­dic­tions de ce sys­tème ouvrent la voie au retour de l’Islam poli­tique. On constate, en contre­point, que dans les phases de reflux la diver­sité d’opinions s’efface, lais­sant la place au pas­séisme pré­tendu isla­mique, qui s’octroie le mono­pole du dis­cours auto­risé par le pou­voir. De 1880 à 1920 les Britanniques ont construit cette dérive, entre autre par la condam­na­tion à l’exil (en Nubie, pour l’essentiel) de tous les pen­seurs et acteurs moder­nistes égyp­tiens formés depuis Mohamed Ali. Mais on remar­quera aussi que « l’opposition » à cette occu­pa­tion bri­tan­nique se range éga­le­ment dans cette concep­tion pas­séiste. La Nahda (inau­gurée par Afghani et pour­suivie par Mohamed Abdou) s’inscrit dans cette dérive, asso­ciée à l’illusion otto­ma­niste défendue par le nou­veau Parti Nationaliste de Moutapha Kemal et Mohammad Farid. Que cette dérive ait conduit vers la fin de l’époque aux écrits ultra-réactionnaires de Rachid Reda, repris par Hassan el Banna, fon­da­teur des Frères musul­mans, ne devrait pas sur­prendre.

 

Il en est de même encore dans la période de reflux des années 1970-2010.Le dis­cours offi­ciel du pou­voir (de Sadate et de Moubarak), par­fai­te­ment isla­miste (la preuve : l’introduction de la Sharia dans la consti­tu­tion et la délé­ga­tion de pou­voirs essen­tiels aux Frères musul­mans), est éga­le­ment celui de la fausse oppo­si­tion, la seule tolérée, celle du dis­cours des mos­quées. L’article 2 peut paraître de ce fait, bien soli­de­ment ancré dans la « convic­tion » géné­rale (la « rue » comme on se plaît à dire, par imi­ta­tion du dis­cours état­su­nien). On ne sau­rait sous-estimer les effets dévas­ta­teurs de la dépo­li­ti­sa­tion mise en œuvre sys­té­ma­ti­que­ment pen­dant les périodes de reflux. La pente n’est jamais facile à remonter. Mais cela n’est pas impos­sible. Les débats en cours en Égypte sont axés – expli­ci­te­ment ou impli­ci­te­ment – sur cette ques­tion de la pré­tendue dimen­sion « cultu­relle » du défi (en l’occurrence isla­mique). Indicateurs posi­tifs : il a suffi de quelques semaines de débats libres imposés dans les faits pour voir le slogan « l’islam est la solu­tion » dis­pa­raître dans toutes les mani­fes­ta­tions au béné­fice de reven­di­ca­tions pré­cises sur le ter­rain de la trans­for­ma­tion concrète de la société (liberté d’opinion, de for­ma­tion des partis, syn­di­cats et autres orga­ni­sa­tions sociales, salaires et droits du tra­vail, accès à la terre, école et santé, rejet des pri­va­ti­sa­tions et appel aux natio­na­li­sa­tions etc.) Signe qui ne trompe pas : aux élec­tions des étu­diants, l’écrasante majo­rité (80%) des voix don­nées aux Frères musul­mans il y a cinq ans (lorsque seul ce dis­cours était accepté comme pré­tendue oppo­si­tion) a fait suite à une chute des Frères dans les élec­tions d’avril à 20% ! Mais l’adversaire sait éga­le­ment orga­niser la riposte au « danger démo­cra­tique ». Les modi­fi­ca­tions insi­gni­fiantes de la consti­tu­tion (tou­jours en vigueur !) pro­po­sées par un comité constitué exclu­si­ve­ment d’islamistes choisis par le conseil suprême (l’armée) et adop­tées à la hâte en avril par refe­rendum (23% de « non », mais une majo­rité de « oui », forcée par les fraudes et un chan­tage massif des mos­quées) ne concernent évi­dem­ment pas l’article 2. Des élec­tions pré­si­den­tielles et légis­la­tives sont pré­vues pour sep­tembre / octobre 2011. Le mou­ve­ment démo­cra­tique se bat pour une « tran­si­tion démo­cra­tique » plus longue, de manière à per­mettre à ses dis­cours d’atteindre  véri­ta­ble­ment les masses désem­pa­rées. Mais Obama a choisi dès les pre­miers jours de l’insurrection : une tran­si­tion brève, ordonnée (c’est à dire sans remise en cause des appa­reils du régime) et des élec­tions (don­nant une vic­toire sou­haitée aux Islamistes). Les « élec­tions » comme on le sait, en Égypte comme ailleurs dans le monde, ne sont pas le meilleur moyen d’asseoir la démo­cratie, mais sou­vent celui de mettre un terme à la dyna­mique des avan­cées démo­cra­tiques.

 

Un der­nier mot concer­nant la « cor­rup­tion ». Le dis­cours domi­nant du « régime de tran­si­tion » place l’accent sur sa dénon­cia­tion, asso­ciée  de menaces de pour­suites judi­ciaires (on verra ce qu’il en sera dans les faits). Ce dis­cours est cer­tai­ne­ment bien reçu, en par­ti­cu­lier par la frac­tion sans doute majeure de l’opinion naïve. Mais on se garde d’en ana­lyser les rai­sons pro­fondes et de faire com­prendre que la « cor­rup­tion » (pré­sentée comme une déviance morale, façon dis­cours mora­li­sant état­su­nien) est une com­po­sante orga­nique néces­saire à la for­ma­tion de la bour­geoisie. Non seule­ment dans le cas de l’Égypte et dans les pays du Sud en général, s’agissant de la for­ma­tion d’une bour­geoisie com­pra­dore dont l’association aux pou­voirs d’État constitue le seul moyen pour son émer­gence. Je sou­tiens qu’au stade du capi­ta­lisme des mono­poles géné­ra­lisés, la cor­rup­tion est devenue un élé­ment consti­tutif orga­nique de la repro­duc­tion du modèle d’accumulation : le pré­lè­ve­ment  de la rente des mono­poles exige la com­pli­cité active de l’État. Le dis­cours idéo­lo­gique (« le virus libéral ») pro­clame « pas d’État » ; tandis que sa pra­tique est : « l’État au ser­vice des mono­poles ».

 

La zone des tem­pêtes

 

Mao n’avait pas tort lorsqu’il affir­mait que le capi­ta­lisme (réel­le­ment exis­tant, c’est-à-dire impé­ria­liste par nature) n’avait rien à offrir aux peuples des trois conti­nents (la péri­phérie consti­tuée par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine – cette « mino­rité » qui ras­semble 85% de la popu­la­tion de la pla­nète !) et que donc le Sud consti­tuait la « zone des tem­pêtes », c’est-à-dire des révoltes répé­tées, poten­tiel­le­ment (mais seule­ment poten­tiel­le­ment) por­teuses d’avancées révo­lu­tion­naires en direc­tion du dépas­se­ment socia­liste du capi­ta­lisme.

 

Le « prin­temps arabe » s’inscrit dans cette réa­lité. Il s’agit de révoltes sociales poten­tiel­le­ment por­teuses de la cris­tal­li­sa­tion d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans la pers­pec­tive socia­liste. C’est la raison pour laquelle le sys­tème capi­ta­liste, le capital des mono­poles domi­nants à l’échelle mon­diale, ne peut tolérer le déve­lop­pe­ment de ces mou­ve­ments. Il mobi­li­sera tous les moyens de désta­bi­li­sa­tion pos­sibles, des pres­sions éco­no­miques et finan­cières jusqu’à la menace mili­taire. Il sou­tiendra, selon les cir­cons­tances, soit les fausses alter­na­tives fas­cistes ou fas­ci­santes, soit la mise en place de dic­ta­tures mili­taires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Obama. Obama, c’est Bush, mais avec un autre lan­gage. Il y a là une dupli­cité per­ma­nente dans le lan­gage des diri­geants de la triade impé­ria­liste (États-Unis, Europe occi­den­tale, Japon).

 

Je n’ai pas l’intention, dans cet article, d’examiner avec autant de pré­ci­sion chacun des mou­ve­ments en cours dans le monde arabe (Tunisie, Libye, Syrie, Yémen et autres). Car les com­po­santes du mou­ve­ment sont dif­fé­rents d’un pays à l’autre, tout comme le sont les formes de leur inté­gra­tion dans la mon­dia­li­sa­tion impé­ria­liste et les struc­tures des régimes en place.

 

La révolte tuni­sienne a donné le coup d’envoi et cer­tai­ne­ment for­te­ment encou­ragé les Egyptiens. Par ailleurs le mou­ve­ment tuni­sien béné­ficie d’un avan­tage cer­tain : la semi laï­cité intro­duite par Bourguiba ne pourra sans doute pas être remise en cause par les Islamistes ren­trés de leur exil en Grande Bretagne. Mais simul­ta­né­ment le mou­ve­ment tuni­sien ne paraît pas être en mesure de remettre en ques­tion le modèle de déve­lop­pe­ment extra­verti ins­crit dans la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste libé­rale.

 

La Libye n’est ni la Tunisie, ni l’Égypte. Le bloc au pou­voir (Khadafi) et les forces qui se battent contre lui n’ont rien d’analogues avec ce qu’ils sont en Tunisie et en Égypte. Khadafi n’a jamais été qu’un poli­chi­nelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux « Livre vert ». Opérant dans une société encore archaïque, Khadafi pou­vait se per­mettre de tenir des dis­cours suc­ces­sifs – sans grande portée réelle – « natio­na­listes et socia­listes » puis se ral­lier le len­de­main au « libé­ra­lisme ». Il l’a fait « pour faire plaisir aux Occidentaux » !, comme si le choix du libé­ra­lisme n’aurait pas d’effets dans la société. Or, il en a eu, et, très bana­le­ment, aggravé les dif­fi­cultés sociales pour la majo­rité. Les condi­tions étaient alors créées qui ont donné l’explosion qu’on connaît, immé­dia­te­ment mise à profit par l’Islam poli­tique du pays et les régio­na­lismes. Car la Libye n’a jamais vrai­ment existé comme nation. C’est une région géo­gra­phique qui sépare le Maghreb et le Mashreq. La fron­tière entre les deux passe pré­ci­sé­ment au milieu de la Libye. La Cyrénaïque est his­to­ri­que­ment grecque et hel­lé­nis­tique, puis est devenue mash­ré­qine. La Tripolitaine, elle, a été latine et est devenue magh­ré­bine. De ce fait, il y a tou­jours eu une base pour des régio­na­lismes dans le pays. On ne sait pas réel­le­ment qui sont les membres du Conseil national de tran­si­tion de Benghazi. Il y a peut-être des démo­crates parmi eux, mais il y a cer­tai­ne­ment des isla­mistes, et les pires d’entre eux, et des régio­na­listes. Dès l’origine « le mou­ve­ment » a pris en Lybie la forme d’une révolte armée, fai­sant feu sur l’armée, et non celle d’une vague de mani­fes­ta­tions civiles. Cette révolte armée a par ailleurs  appelé immé­dia­te­ment l’Otan à son secours. L’occasion était alors donnée pour une inter­ven­tion mili­taire des puis­sances impé­ria­listes. L’objectif pour­suivi n’est cer­tai­ne­ment ni la « pro­tec­tion des civils », ni la « démo­cratie », mais le contrôle du pétrole et l’acquisition d’une base mili­taire majeure dans le pays. Certes, les com­pa­gnies occi­den­tales contrô­laient déjà le pétrole libyen, depuis le ral­lie­ment de Khadafi au « libé­ra­lisme ». Mais avec Khadafi on n’est jamais sûr de rien. Et s’il retour­nait sa veste et intro­dui­sait demain dans son jeu les Chinois ou les Indiens ? Mais il y a plus grave. Khadafi avait dès 1969 exigé l’évacuation des bases bri­tan­niques et états-uniennes mises en place au len­de­main de la seconde guerre mon­diale. Aujourd’hui, les États-Unis ont besoin de trans­férer l’Africom (le com­man­de­ment mili­taire des États-Unis pour l’Afrique, une pièce impor­tante du dis­po­sitif du contrôle mili­taire de la pla­nète, tou­jours loca­lisé à Stuttgart !) en Afrique. Or l’Union Africaine refuse de l’accepter et jusqu’à ce jour aucun État afri­cain n’a osé le faire. Un laquais mis en place à Tripoli (ou à Benghazi) sous­cri­rait évi­dem­ment à toutes les exi­gences de Washington et de ses alliés subal­ternes de l’OTAN.

 

Les com­po­santes de la révolte en Syrie n’ont jusqu’à pré­sent pas fait connaître leurs pro­grammes. Sans doute la dérive du régime baas­siste, rallié au néo libé­ra­lisme et sin­gu­liè­re­ment passif face à l’occupation du Golan par Israël est-elle à l’origine de l’explosion popu­laire. Mais il ne faut pas exclure l’intervention de la CIA : on parle de groupes qui ont pénétré à Diraa en pro­ve­nance de la Jordanie voi­sine. La mobi­li­sa­tion des Frères Musulmans, qui avaient été à l’origine il y a quelques années des insur­rec­tions de Hama et de Homs, n’est peut-être pas étran­gère au com­plot de Washington, qui s’emploie à mettre un terme à l’alliance Syrie/Iran, essen­tielle au sou­tien de Hezbollah au Liban et de Hamas à Gaza.

 

Au Yemen l’unité s’était construite sur la défaite des forces pro­gres­sistes qui avaient gou­verné le Sud du pays. Le mou­ve­ment va-t-il rendre sa vita­lité à ces forces ? Pour cette raison on com­prend les hési­ta­tions de Washington et du Golfe.

 

A Bahrein la révolte a été tuée dans l’œuf par l’intervention de l’armée séou­dienne et le mas­sacre, sans que les médias domi­nants n’y aient trouvé à redire. Deux poids, deux mesures, comme tou­jours.

 

La « révolte arabe » ne constitue pas l’exemple unique, même si elle en est l’expression la plus récente, de la mani­fes­ta­tion de l’instabilité inhé­rente à la «  zone des tem­pêtes ».

 

Une pre­mière vague de « révo­lu­tions », si on les appelle ainsi, avait balayé cer­taines dic­ta­tures en Asie (les Philippines, l’Indonésie) et en Afrique (le Mali), qui avaient été mises en place par l’impérialisme et les blocs réac­tion­naires locaux. Mais ici les États-Unis et l’Europe étaient par­venus à faire avorter la dyna­mique de ces mou­ve­ments popu­laires, par­fois gigan­tesques par les mobi­li­sa­tions qu’ils ont sus­ci­tées. Les États-Unis et l’Europe veulent répéter dans le monde arabe ce qui s’est passé au Mali, aux Philippines et en Indonésie : tout changer pour que rien ne change ! Là-bas, après que les mou­ve­ments popu­laires se sont débar­rassés de leurs  dic­ta­teurs, les puis­sances impé­ria­listes se sont employées à ce que l’essentiel soit pré­servé  par la mise en place de gou­ver­ne­ments ali­gnés sur le néo­li­bé­ra­lisme et les inté­rêts de leur poli­tique étran­gère. Il est inté­res­sant de constater que dans les pays musul­mans (Mali, Indonésie), l’Islam poli­tique a été mobi­lisé à cet effet.

 

La vague des mou­ve­ments d’émancipation qui a balayé l’Amérique du Sud a par contre permis des avan­cées réelles dans les trois direc­tions que repré­sentent la démo­cra­ti­sa­tion de l’État et de la société, l’adoption de pos­tures anti-impérialistes consé­quentes, l’engagement sur la voie de réformes sociales pro­gres­sistes.

 

Le dis­cours domi­nant des médias com­pare les « révoltes démo­cra­tiques » du tiers monde à celles qui ont mis un terme aux « socia­lismes » de l’Europe orien­tale à la suite de la chute du « mur de Berlin ». Il s’agit là d’une super­cherie pure et simple. Car, quelles qu’aient été les rai­sons (com­pré­hen­sibles) des révoltes en ques­tion, celles-ci s’inscrivaient dans la pers­pec­tive de l’annexion de la région par les puis­sances impé­ria­listes de l’Europe de l’Ouest (au béné­fice de l’Allemagne en pre­mier lieu). En fait, réduits désor­mais au statut de « péri­phé­ries » de l’Europe capi­ta­liste déve­loppée, les pays de l’Europe orien­tale connaî­tront demain leur révolte authen­tique. Il y en a déjà les signes annon­cia­teurs, dans l’ex-Yougoslavie en par­ti­cu­lier.

 

Les révoltes, poten­tiel­le­ment por­teuses d’avancées révo­lu­tion­naires, sont à pré­voir par­tout ou presque dans les trois conti­nents, qui demeurent, plus que jamais, la zone des tem­pêtes, démen­tant par là les dis­cours siru­peux sur le « capi­ta­lisme éternel » et la sta­bi­lité, la paix, le pro­grès démo­cra­tique qu’on lui associe. Mais ces révoltes, pour devenir des avan­cées révo­lu­tion­naires, devront sur­monter de nom­breux obs­tacles : d’une part, sur­monter les fai­blesses du mou­ve­ment, construire des conver­gences posi­tives entre ses com­po­santes, conce­voir et mettre en œuvre des stra­té­gies effi­caces, mais aussi d’autre part mettre en déroute les inter­ven­tions (y com­pris mili­taires) de la triade impé­ria­liste. Car toute inter­ven­tion mili­taire des États-Unis et de l’OTAN dans les affaires des pays du Sud, sous quelque pré­texte que ce soit fût-il d’apparence sym­pa­thique – comme l’intervention « huma­ni­taire » – doit être pros­crite. L’impérialisme ne veut ni le pro­grès social, ni la démo­cratie pour ces pays. Les laquais qu’il place au pou­voir quand il gagne la bataille res­te­ront des ennemis de la démo­cratie. On ne peut que déplorer que la « gauche » euro­péenne, même radi­cale, ait cessé de com­prendre ce qu’est l’impérialisme.

 

Le dis­cours domi­nant aujourd’hui appelle à la mise en œuvre d’un « droit inter­na­tional » qui auto­rise en prin­cipe l’intervention lorsque les droits fon­da­men­taux d’un peuple sont bafoués. Mais les condi­tions ne sont pas réunies pour per­mettre d’avancer dans cette direc­tion. La « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » n’existe pas. Elle se résume à l’ambassadeur des États-Unis, suivi auto­ma­ti­que­ment par ceux de l’Europe. Faut-il faire la longue liste de ces inter­ven­tions plus que mal­heu­reuses, cri­mi­nelles dans leurs résul­tats (l’Irak, par exemple) ? Faut-il rap­peler le prin­cipe « deux poids, deux mesures » qui les carac­té­rise (on pen­sera évi­dem­ment aux droits bafoués des Palestiniens et au sou­tien incon­di­tionnel à Israël, aux innom­brables dic­ta­tures tou­jours sou­te­nues en Afrique) ?

 

Le prin­temps des peuples du Sud et l’automne du capi­ta­lisme

 

Les « prin­temps » des peuples arabes, comme ceux que les peuples d’Amérique latine connaissent depuis deux décen­nies, que j’appelle la seconde vague de l’éveil des peuples du Sud – la pre­mière s’était déployée au 20 ième siècle jusqu’à la controf­fen­sive du capitalisme/impérialisme néo libéral – revêt des formes diverses allant des explo­sions diri­gées contre les auto­cra­ties qui ont pré­ci­sé­ment accom­pagné le déploie­ment néo libéral à la remise en cause de l’ordre inter­na­tional par les « pays émer­gents ». Ces prin­temps coïn­cident donc avec « l’automne du capi­ta­lisme », le déclin du capi­ta­lisme des mono­poles géné­ra­lisés, mon­dia­lisés et finan­cia­risés. Les mou­ve­ments partent, comme ceux du siècle pré­cé­dent, de la recon­quête de l’indépendance des peuples et des Etas des péri­phé­ries du sys­tème, repre­nant l’initiative dans la trans­for­ma­tion du monde. Ils sont donc avant tout des mou­ve­ments anti impé­ria­listes et donc seule­ment poten­tiel­le­ment anti capi­ta­listes. Si ces mou­ve­ments par­viennent à converger avec l’autre réveil néces­saire, celui des tra­vailleurs des centres impé­ria­listes, une pers­pec­tive authen­ti­que­ment socia­liste pour­rait se des­siner à l’échelle de l’humanité entière. Mais cela n’est en aucune manière ins­crit à l’avance comme une « néces­sité de l’histoire ». Le déclin du capi­ta­lisme peut ouvrir la voie à la longue tran­si­tion au socia­lisme comme il peut engager l’humanité sur la voie de la bar­barie géné­ra­lisée. Le projet de contrôle mili­taire de la pla­nète par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subal­ternes de l’Otan, tou­jours en cours, le déclin de la démo­cratie dans les pays du centre impé­ria­liste, le refus pas­séiste de la démo­cratie dans les pays du Sud en révolte (qui prend la forme d’illusions para reli­gieuses « fon­da­men­ta­listes » que les Islam, Hindouisme et Bouddhisme poli­tiques pro­posent) opèrent ensemble dans cette pers­pec­tive abo­mi­nable. La lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion laïque prend alors une dimen­sion déci­sive dans le moment actuel qui oppose la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion des peuples à celle de la bar­barie géné­ra­lisée.

 

 

 

Lectures com­plé­men­taires :

 

Hassan Riad, L’Egypte nas­sé­rienne, Minuit 1964

Samir Amin, La nation arabe, Minuit 1976

Samir Amin, A life loo­king for­ward, Memories of an inde­pendent Marxist, Zed, London 2006

Samir Amin, L’éveil du Sud; Le temps des cerises, 2008

 

Le lec­teur y trou­vera mes lec­tures des réa­li­sa­tions du Vice-Roi Muhammad Ali (1805-1848) et des Khédives qui lui ont suc­cédé, en par­ti­cu­lier d’Ismail (1867-79), du Wafd (1920-1952), des posi­tions du com­mu­nisme égyp­tien face au nas­sé­risme, de la dérive de la Nahda d’Afghani à Rachid Reda.

 

Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, Actes Sud, 2009.

Il s’agit là de la meilleure ana­lyse des com­po­santes de l’Islam poli­tique (de Rachid Reda et des Frères Musulmans, des Salafistes modernes).

 

Concernant le rap­port entre le conflit nord/Sud et celui qui oppose l’amorce de la tran­si­tion socia­liste à la pour­suite du déploie­ment du capi­ta­lisme, voir :

 

Samir Amin, La crise, sortir de la crise du capi­ta­lisme ou sortir du capi­ta­lisme en crise ? ; Le Temps des Cerises, 2009

Samir Amin, La loi de la valeur mon­dia­lisée ; Le temps des cerises, 2011

Samir Amin, Pour la cin­quième inter­na­tio­nale ; Le temps des cerises, 2006

Samir Amin, The long tra­jec­tory of his­to­rical capi­ta­lism ; Monthly Review, New York, february 2011

Gilbert Achcar, Le choc des bar­ba­ries, Ed Complexe, Bruxelles

 

 

Le Caire et Paris, mai 2011

 

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