2011 : le printemps arabe ?

Par Mis en ligne le 22 mai 2011

L’année 2011 s’est ou­verte par une série d’explosions fra­cas­santes de co­lère des peuples arabes. Ce prin­temps arabe amorcera-t-il un se­cond temps de « l’éveil du monde arabe » ? Ou bien ces ré­voltes vont-elles pié­tiner et fi­na­le­ment avorter – comme cela été le cas du pre­mier mo­ment de cet éveil évoqué dans mon livre L’éveil du Sud. Dans la pre­mière hy­po­thèse, les avan­cées du monde arabe s’inscriront né­ces­sai­re­ment dans le mou­ve­ment de dé­pas­se­ment du ca­pi­ta­lisme / im­pé­ria­lisme à l’échelle mon­diale. L’échec main­tien­drait le monde arabe dans son statut ac­tuel de pé­ri­phérie do­minée, lui in­ter­di­sant de s’ériger au rang d’acteur actif dans le fa­çon­ne­ment du monde.

 

Il est tou­jours dan­ge­reux de gé­né­ra­liser en par­lant du « monde arabe », en igno­rant par là même la di­ver­sité des condi­tions ob­jec­tives qui ca­rac­té­risent chacun des pays de ce monde. Je cen­trerai donc les ré­flexions qui suivent sur l’Égypte, dont on re­con­naîtra sans dif­fi­culté le rôle ma­jeur qu’elle a tou­jours rempli dans l’évolution gé­né­rale de la région.

 

L’Égypte a été le pre­mier pays de la pé­ri­phérie du ca­pi­ta­lisme mon­dia­lisé qui a tenté « d’émerger ». Bien avant le Japon et la Chine, dès le début du XIXe siècle Mo­hammed Ali avait conçu et mis en œuvre un projet de ré­no­va­tion de l’Égypte et de ses voi­sins im­mé­diats du Mashreq arabe. Cette ex­pé­rience forte a oc­cupé les deux tiers du XIXe siècle et ne s’est es­souf­flée que tar­di­ve­ment dans la se­conde moitié du règne du Khé­dive Is­mail, au cours des an­nées 1870. L’analyse de son échec ne peut ignorer la vio­lence de l’agression ex­té­rieure de la puis­sance ma­jeure du ca­pi­ta­lisme in­dus­triel cen­tral de l’époque – la Grande Bre­tagne. Par deux fois, en 1840, puis dans les an­nées 1870 par la prise du contrôle des fi­nances de l’Égypte khé­di­vale, enfin par l’occupation mi­li­taire (en 1882), l’Angleterre a pour­suivi avec achar­ne­ment son ob­jectif : la mise en échec de l’émergence d’une Égypte mo­derne. Sans doute le projet égyp­tien connaissait-il des li­mites, celles qui dé­fi­nis­saient l’époque, puisqu’il s’agissait évi­dem­ment d’un projet d’émergence dans et par le ca­pi­ta­lisme, à la dif­fé­rence du projet de la se­conde ten­ta­tive égyp­tienne (1919 – 1967) sur la­quelle je re­vien­drai. Sans doute, les contra­dic­tions so­ciales propres à ce projet comme les concep­tions po­li­tiques, idéo­lo­giques et cultu­relles sur la base des­quelles il se dé­ployait ont-elles leur part de res­pon­sa­bi­lité dans cet échec. Il reste que sans l’agression de l’impérialisme ces contra­dic­tions au­raient pro­ba­ble­ment pu être sur­mon­tées, comme l’exemple ja­po­nais le suggère.

 

L’Égypte émer­gente battue a été alors sou­mise pour près de qua­rante ans (1880 – 1920) au statut de pé­ri­phérie do­minée, dont les struc­tures ont été re­fa­çon­nées pour servir le mo­dèle de l’accumulation ca­pi­ta­liste / im­pé­ria­liste de l’époque. La ré­gres­sion im­posée a frappé, au-delà du sys­tème pro­ductif du pays, ses struc­tures po­li­tiques et so­ciales, comme elle s’est em­ployée à ren­forcer sys­té­ma­ti­que­ment des concep­tions idéo­lo­giques et cultu­relles pas­séistes et ré­ac­tion­naires utiles pour le main­tien du pays dans son statut subordonné.

 

L’Égypte, c’est à dire son peuple, ses élites, la na­tion qu’elle re­pré­sente, n’a ja­mais ac­cepté ce statut. Ce refus obs­tiné est à l’origine donc d’une se­conde vague de mou­ve­ments as­cen­dants qui s’est dé­ployée au cours du demi-siècle sui­vant (1919 – 1967). Je lis en effet cette pé­riode comme un mo­ment continu de luttes et d’avancées im­por­tantes. L’objectif était triple : dé­mo­cratie, in­dé­pen­dance na­tio­nale, pro­grès so­cial. Ces trois ob­jec­tifs – quelles qu’en aient été les for­mu­la­tions li­mi­tées et par­fois confuses – sont in­dis­so­ciables les uns des autres. Cette in­ter­con­nexion des ob­jec­tifs n’est d’ailleurs rien d’autre que l’expression des ef­fets de l’intégration de l’Égypte mo­derne dans le sys­tème du ca­pi­ta­lisme / im­pé­ria­lisme mon­dia­lisé de l’époque. Dans cette lec­ture, le cha­pitre ou­vert par la cris­tal­li­sa­tion nas­sé­riste (1955 – 1967) n’est rien d’autre que le der­nier cha­pitre de ce mo­ment long du flux d’avancée des luttes, inau­guré par la ré­vo­lu­tion de 1919 – 1920.

 

Le pre­mier mo­ment de ce demi-siècle de montée des luttes d’émancipation en Égypte avait mis l’accent – avec la consti­tu­tion du Wafd en 1919 – sur la mo­der­ni­sa­tion po­li­tique par l’adoption d’une forme bour­geoise de dé­mo­cratie consti­tu­tion­nelle et sur la re­con­quête de l’indépendance. La forme dé­mo­cra­tique ima­ginée per­met­tait une avancée laï­ci­sante – sinon laïque au sens ra­dical du terme – dont le dra­peau (as­so­ciant le crois­sant et la croix – un dra­peau qui a fait sa ré­ap­pa­ri­tion dans les ma­ni­fes­ta­tions de jan­vier et fé­vrier 2011) constitue le sym­bole. Des élec­tions « nor­males » per­met­taient alors non seule­ment à des Coptes d’être élus par des ma­jo­rités mu­sul­manes, mais en­core da­van­tage à ces mêmes Coptes d’exercer de très hautes fonc­tions dans l’Etat, sans que cela ne pose le moindre problème.

 

Tout l’effort de la puis­sance bri­tan­nique, avec le sou­tien actif du bloc ré­ac­tion­naire constitué par la mo­nar­chie, les grands pro­prié­taires et les pay­sans riches, s’est em­ployé à faire re­culer les avan­cées dé­mo­cra­tiques de l’Égypte waf­diste. La dic­ta­ture de Sedki Pacha, dans les an­nées 1930 (abo­li­tion de la consti­tu­tion dé­mo­cra­tique de 1923) s’est heurtée au mou­ve­ment étu­diant, fer de lance à l’époque des luttes dé­mo­cra­tiques anti-impérialistes. Ce n’est pas un ha­sard si, pour en ré­duire le danger, l’ambassade bri­tan­nique et le Pa­lais royal ont alors sou­tenu ac­ti­ve­ment la créa­tion des Frères mu­sul­mans (1927) qui s’inspiraient de la pensée « is­la­miste » dans sa ver­sion « sa­la­fiste » (pas­séiste) wa­ha­bite for­mulée par Ra­chid Reda, c’est à dire la ver­sion la plus ré­ac­tion­naire (an­ti­dé­mo­cra­tique et anti pro­grès so­cial) du nouvel « Islam politique ».

 

La conquête de l’Ethiopie en­tre­prise par Mus­so­lini et la pers­pec­tive d’une guerre mon­diale se des­si­nant, Londres s’est trouvé obligé de faire des conces­sions aux forces dé­mo­cra­tiques, per­met­tant le re­tour du Wafd en 1936 et la si­gna­ture du Traité anglo-égyptien de la même année – un Wafd au de­meu­rant lui-même « as­sagi ». La se­conde guerre mon­diale a, par la force des choses, constitué une sorte de pa­ren­thèse. Mais le flux de montée des luttes a re­pris dès le 21 fé­vrier 1946, avec la consti­tu­tion du bloc étudiant-ouvrier, ren­forcé dans sa ra­di­ca­li­sa­tion par l’entrée en scène des com­mu­nistes et du mou­ve­ment ou­vrier. Là en­core, les forces de la ré­ac­tion égyp­tienne sou­te­nues par Londres ont réagi avec vio­lence et mo­bi­lisé à cet effet les Frères mu­sul­mans qui ont sou­tenu une se­conde dic­ta­ture de Sedki Pacha, sans par­venir à faire taire le mou­ve­ment. Le Wafd  re­venu au gou­ver­ne­ment, sa dé­non­cia­tion du Traité de 1936, l’amorce de la gué­rilla dans la zone du Canal en­core oc­cupée, n’ont été mis en dé­route que par l’incendie du Caire (1951), une opé­ra­tion dans la­quelle les Frères mu­sul­mans ont trempé.

 

Le pre­mier coup d’État des Of­fi­ciers libres (1952), mais sur­tout le se­cond inau­gu­rant la prise de contrôle de Nasser (1954) sont alors venus pour « cou­ronner » cette pé­riode de flux continu des luttes selon les uns, ou pour y mettre un terme, selon les autres.  Le nas­sé­risme a sub­stitué à cette lec­ture que je pro­pose de l’éveil égyp­tien un dis­cours idéo­lo­gique abo­lis­sant toute l’histoire des an­nées 1919 – 1952 pour faire re­monter la « ré­vo­lu­tion égyp­tienne » à juillet 1952. A l’époque, beau­coup parmi les com­mu­nistes avaient dé­noncé ce dis­cours et ana­lysé les coups d’Etat de 1952 et 1954 comme des­tinés à mettre un terme à la ra­di­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment dé­mo­cra­tique. Ils n’avaient pas tort, car le nas­sé­risme ne s’est cris­tal­lisé comme projet anti-impérialiste qu’après Ban­doung (avril 1955). Le nas­sé­risme a alors réa­lisé ce qu’il pou­vait donner : une pos­ture in­ter­na­tio­nale ré­so­lu­ment anti-impérialiste (as­so­ciée aux mou­ve­ments pan­arabe et pan­afri­cain), des ré­formes so­ciales pro­gres­sistes (mais non « so­cia­listes »). Le tout, par en haut, non seule­ment « sans dé­mo­cratie » (en in­ter­di­sant aux classes po­pu­laires le droit de s’organiser par elles-mêmes et pour elles-mêmes), mais en « abo­lis­sant » toute forme de vie po­li­tique. Le vide créé ap­pe­lait l’Islam po­li­tique à le rem­plir. Le projet a alors épuisé son po­ten­tiel d’avancées en un temps bref – dix an­nées de 1955 à 1965. L’essoufflement of­frait à l’impérialisme, di­rigé dé­sor­mais par les États-Unis, l’occasion de briser le mou­ve­ment, en mo­bi­li­sant à cet effet leur ins­tru­ment mi­li­taire ré­gional : Is­raël. La dé­faite de 1967 marque alors la fin de ce demi-siècle de flux. Le re­flux est amorcé par Nasser lui-même, choi­sis­sant la voie des conces­sions à droite – (« l’in­fitah » – l’ouverture, en­tendre « à la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste ») plutôt que la ra­di­ca­li­sa­tion pour la­quelle se bat­taient, entre autres, les étu­diants (dont le mou­ve­ment oc­cupe le de­vant de la scène en 1970, peu avant puis après la mort de Nasser). Sa­date qui suc­cède, ac­centue la portée de la dé­rive à droite et in­tègre les Frères mu­sul­mans dans son nou­veau sys­tème au­to­cra­tique. Mou­barak pour­suit dans la même voie.

 

La pé­riode de re­flux qui suit (1967 – 2011) couvre à son tour presqu’un demi-siècle. L’Égypte, sou­mise aux exi­gences du li­bé­ra­lisme mon­dia­lisé et aux stra­té­gies des Etats-Unis, a cessé d’exister comme ac­teur actif ré­gional et in­ter­na­tional. Dans la ré­gion, les al­liés ma­jeurs des Etats-Unis – l’Arabie saou­dite et Is­raël – oc­cupent le de­vant de la scène. Is­raël peut alors s’engager dans la voie de l’expansion de sa co­lo­ni­sa­tion de la Pa­les­tine oc­cupée, avec la com­pli­cité ta­cite de l’Égypte et des pays du Golfe.

 

L’Égypte de Nasser avait mis en place un sys­tème éco­no­mique et so­cial cri­ti­quable mais co­hé­rent. Nasser avait fait le pari de l’industrialisation pour sortir de la spé­cia­li­sa­tion in­ter­na­tio­nale co­lo­niale qui can­ton­nait le pays à l’exportation de coton. Ce sys­tème a as­suré une ré­par­ti­tion des re­venus fa­vo­rable aux classes moyennes en ex­pan­sion, sans ap­pau­vris­se­ment des classes po­pu­laires. Sa­date et Mou­barak ont œuvré au dé­man­tè­le­ment du sys­tème pro­ductif égyp­tien, au­quel ils ont sub­stitué un sys­tème to­ta­le­ment in­co­hé­rent, ex­clu­si­ve­ment fondé sur la re­cherche de la ren­ta­bi­lité d’entreprises qui ne sont pour la plu­part que des sous-traitants du ca­pital des mo­no­poles im­pé­ria­listes. Les taux de crois­sance égyp­tiens, pré­ten­du­ment élevés, qu’exalte de­puis trente ans la Banque mon­diale, n’ont au­cune si­gni­fi­ca­tion. La crois­sance égyp­tienne est vul­né­rable à l’extrême. Cette crois­sance, par ailleurs, s’est ac­com­pa­gnée d’une in­croyable montée des in­éga­lités et du chô­mage qui frappe une ma­jo­rité de jeunes. Cette si­tua­tion était ex­plo­sive ; elle a explosé.

 

L’apparente « sta­bi­lité du ré­gime » que Wa­shington van­tait re­po­sait sur une ma­chine po­li­cière  mons­trueuse (1 200 000 hommes contre 5 00 000 seule­ment pour l’armée), qui se li­vrait à des abus cri­mi­nels quo­ti­diens. Les puis­sances im­pé­ria­listes pré­ten­daient que ce ré­gime « pro­té­geait » l’Égypte de l’alternative is­la­miste. Or, il ne s’agit là que d’un men­songe gros­sier. En fait, le ré­gime avait par­fai­te­ment in­tégré l’Islam po­li­tique ré­ac­tion­naire (le mo­dèle wa­ha­bite du Golfe) dans son sys­tème de pou­voir, en lui concé­dant la ges­tion de l’éducation, de la jus­tice et des mé­dias ma­jeurs (la té­lé­vi­sion en par­ti­cu­lier). Le seul dis­cours au­to­risé était celui des mos­quées confiées aux Sa­la­fistes, leur per­met­tant de sur­croît de faire sem­blant de consti­tuer « l’opposition ». La du­pli­cité cy­nique du dis­cours de l’establishment des États-Unis (et sur ce plan Obama n’est pas dif­fé­rent de Bush) sert par­fai­te­ment ses ob­jec­tifs. Le sou­tien de fait à l’Islam po­li­tique an­ni­hile les ca­pa­cités de la so­ciété à faire face aux défis du monde mo­derne (il est à l’origine du dé­clin ca­tas­tro­phique de l’éducation et de la re­cherche), tandis que la dé­non­cia­tion oc­ca­sion­nelle des « abus » dont il est res­pon­sable (as­sas­si­nats de Coptes, par exemple) sert à lé­gi­timer les in­ter­ven­tions mi­li­taires de Wa­shington en­gagé dans la soit di­sant « guerre contre le ter­ro­risme ». Le ré­gime pou­vait pa­raître « to­lé­rable » tant que fonc­tion­nait la sou­pape de sé­cu­rité que re­pré­sen­tait l’émigration en masse des pauvres et des classes moyennes vers les pays pé­tro­liers. L’épuisement de ce sys­tème (la sub­sti­tu­tion d’immigrés asia­tiques à ceux en pro­ve­nance des pays arabes) a en­traîné la re­nais­sance des ré­sis­tances. Les grèves ou­vrières de 2007 – les plus fortes du conti­nent afri­cain de­puis 50 ans – la ré­sis­tance obs­tinée des pe­tits pay­sans me­nacés d’expropriation par le ca­pi­ta­lisme agraire, la for­ma­tion de cercles de pro­tes­ta­tion dé­mo­cra­tique dans les classes moyennes (les mou­ve­ments Ke­faya et du 6 avril) an­non­çaient l’inévitable ex­plo­sion — at­tendue en Égypte, même si elle a sur­pris les « ob­ser­va­teurs étran­gers ». Nous sommes donc en­trés dans une phase nou­velle de flux des luttes d’émancipation dont il nous faut alors ana­lyser les di­rec­tions et les chances de développement.

 

Les com­po­santes du mou­ve­ment démocratique

 

La « ré­vo­lu­tion égyp­tienne » en cours illustre la pos­si­bi­lité de la fin an­noncée du sys­tème « néo­li­béral », remis en cause dans toutes ses di­men­sions po­li­tiques, éco­no­miques et so­ciales. Ce mou­ve­ment gi­gan­tesque du peuple égyp­tien as­socie trois com­po­santes ac­tives : les jeunes « re-politisés » par leur propre vo­lonté et dans des formes « mo­dernes » qu’ils ont in­ven­tées, les forces de la gauche ra­di­cale, celles ras­sem­blées par les classes moyennes démocrates.

 

Les jeunes (en­viron un mil­lion de mi­li­tants) ont été le fer de lance du mou­ve­ment. Ils ont été im­mé­dia­te­ment re­joints par la gauche ra­di­cale et les classes moyennes dé­mo­crates. Les Frères mu­sul­mans dont les di­ri­geants avaient ap­pelé à boy­cotter les ma­ni­fes­ta­tions pen­dant les quatre pre­miers jours (per­suadés que celles-ci se­raient mises en dé­route par la ré­pres­sion) n’ont ac­cepté le mou­ve­ment que tar­di­ve­ment, lorsque l’appel, en­tendu par l’ensemble du peuple égyp­tien, a pro­duit des mo­bi­li­sa­tions gi­gan­tesques de 15 mil­lions de manifestants.

 

Les jeunes et la gauche ra­di­cale pour­suivent trois ob­jec­tifs com­muns : la res­tau­ra­tion de la dé­mo­cratie (la fin du ré­gime mi­li­taire et po­li­cier), la mise en œuvre d’une nou­velle po­li­tique éco­no­mique et so­ciale fa­vo­rable aux classes po­pu­laires (la rup­ture avec la sou­mis­sion aux exi­gences du li­bé­ra­lisme mon­dia­lisé), et celle d’une po­li­tique in­ter­na­tio­nale in­dé­pen­dante (la rup­ture avec la sou­mis­sion aux exi­gences de l’hégémonie des États-Unis et du dé­ploie­ment de son contrôle mi­li­taire sur la pla­nète). La ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique à la­quelle ils ap­pellent est une ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique anti-impérialiste et so­ciale. Bien que le mou­ve­ment des jeunes reste di­ver­sifié dans sa com­po­si­tion so­ciale et ses ex­pres­sions po­li­tiques et idéo­lo­giques, il se situe dans l’ensemble « à gauche ». Les ma­ni­fes­ta­tions de sym­pa­thie spon­ta­nées et fortes avec la gauche ra­di­cale en sont le témoignage.

 

Les classes moyennes se ras­semblent dans l’ensemble au­tour du seul ob­jectif dé­mo­cra­tique, sans né­ces­sai­re­ment re­mettre in­té­gra­le­ment en cause le « marché » (tel qu’il est) et l’alignement in­ter­na­tional de l’Égypte. On ne doit pas ignorer le rôle d’un groupe de blo­gueurs qui par­ti­cipent – consciem­ment ou pas – à un vé­ri­table com­plot or­ga­nisé par la CIA. Ses ani­ma­teurs sont gé­né­ra­le­ment des jeunes issus des classes ai­sées, amé­ri­ca­nisés à l’extrême, qui se posent néan­moins en « contes­ta­taires » des dic­ta­tures en place. Le thème de la dé­mo­cratie, dans la ver­sion que sa ma­ni­pu­la­tion par Wa­shington im­pose, do­mine leurs in­ter­ven­tions sur le « net ». Ils par­ti­cipent de ce fait à la chaîne des ac­teurs des contre­ré­vo­lu­tions or­ches­trées par Wa­shington, dé­gui­sées en « ré­vo­lu­tions dé­mo­cra­tiques » sur le mo­dèle « des ré­vo­lu­tions co­lo­rées » de l’Europe de l’Est. Mais on au­rait tort de conclure que ce com­plot est à l’origine des ré­voltes po­pu­laires. La CIA tente néan­moins de ren­verser le sens du mou­ve­ment, d’éloigner les mi­li­tants de leurs ob­jec­tifs de trans­for­ma­tion so­ciale pro­gres­siste et de les dé­voyer sur d’autres ter­rains. Les chances de succès du com­plot de­viennent sé­rieuses si le mou­ve­ment échoue dans la construc­tion de la conver­gence de ses di­verses com­po­santes, à iden­ti­fier des ob­jec­tifs stra­té­giques com­muns et à in­venter des formes d’organisation et d’action ef­fi­caces. On connaît des exemples de cet échec, aux Phi­lip­pines et en In­do­nésie par exemple. Il est in­té­res­sant de noter à ce propos que nos blo­gueurs, qui s’expriment en an­glais plutôt qu’en arabe ( !), partis dans la dé­fense de la « dé­mo­cratie » — à l’américaine– dé­ve­loppent sou­vent, en Egypte, des ar­gu­ments des­tinés à lé­gi­timer les Frères Musulmans.

 

L’appel à la ma­ni­fes­ta­tion for­mulé par les trois com­po­santes ac­tives du mou­ve­ment a été ra­pi­de­ment en­tendu par l’ensemble du peuple égyp­tien. La ré­pres­sion, d’une vio­lence ex­trême les pre­miers jours (plus d’un mil­lier de morts) n’a pas dé­cou­ragé ces jeunes et leurs al­liés (qui, à aucun mo­ment, n’ont ap­pelé à leur se­cours les puis­sances oc­ci­den­tales comme on a pu le voir ailleurs). Leur cou­rage a été l’élément dé­cisif qui a en­traîné dans la pro­tes­ta­tion à tra­vers tous les quar­tiers des grandes et des pe­tites villes, voire de vil­lages, une quin­zaine de mil­lions de ma­ni­fes­tants pen­dant des jours et des jours (et par­fois des nuits). Ce succès po­li­tique fou­droyant a pro­duit ses ef­fets : la peur a changé de camp ; Hi­lary Clinton et Obama ont dé­cou­vert alors qu’il leur fal­lait lâ­cher Mou­barak qu’ils avaient sou­tenu jusqu’alors, tandis que les di­ri­geants de l’armée sor­taient du si­lence, re­fu­saient de par­ti­ciper à la re­lève de la ré­pres­sion – sau­ve­gar­dant ainsi leur image – et fi­na­le­ment dé­po­saient Mou­barak et quelque uns de ses sup­pôts majeurs.

 

La gé­né­ra­li­sa­tion du mou­ve­ment à l’ensemble du peuple égyp­tien constitue par elle-même un défi po­sitif. Car ce peuple est, comme tous les autres, loin de consti­tuer un « bloc ho­mo­gène ». Cer­tains des seg­ments qui le com­posent ren­forcent in­con­tes­ta­ble­ment la pers­pec­tive d’une ra­di­ca­li­sa­tion pos­sible. L’entrée dans la ba­taille de la classe ou­vrière (en­viron 5 mil­lions de tra­vailleurs) peut être dé­ci­sive. Les tra­vailleurs en lutte (à tra­vers de nom­breuses grèves) ont fait pro­gresser des formes d’organisation amor­cées de­puis 2007. On compte dé­sor­mais plus d’une cin­quan­taine de syn­di­cats in­dé­pen­dants. La ré­sis­tance opi­niâtre des pe­tits pay­sans aux ex­pro­pria­tions ren­dues pos­sibles par l’annulation de la ré­forme agraire (les Frères mu­sul­mans ont voté au par­le­ment pour ces lois scé­lé­rates, sous pré­texte que la pro­priété privée se­rait « sa­crée » dans l’Islam et que la ré­forme agraire était ins­pirée par le diable com­mu­niste !) par­ti­cipe éga­le­ment de la ra­di­ca­li­sa­tion pos­sible du mou­ve­ment. Il reste qu’une masse gi­gan­tesque de « pauvres » ont par­ti­cipé ac­ti­ve­ment aux ma­ni­fes­ta­tions de fé­vrier 2011 et se re­trouvent sou­vent dans des co­mités po­pu­laires consti­tués dans les quar­tiers pour « dé­fendre la ré­vo­lu­tion ». Ces « pauvres » peuvent donner l’impression (par les barbes, les voiles, les ac­cou­tre­ments ves­ti­men­taires) que le pays pro­fond est « is­la­mique », voire mo­bi­lisé par les Frères mu­sul­mans. En fait, leur en­trée en scène s’est im­posée à la di­rec­tion de l’organisation. La course est donc en­gagée : qui des Frères et de leurs as­so­ciés is­la­mistes (les Sa­la­fistes) ou de l’alliance dé­mo­cra­tique par­viendra à for­muler des al­liances ef­fi­caces avec les masses déso­rien­tées, voire à les « en­ca­drer » (terme que je récuse) ?

 

Des avan­cées non né­gli­geables dans la construc­tion du front uni des forces dé­mo­cra­tiques et des tra­vailleurs sont en cours en Egypte. Cinq partis d’orientation so­cia­liste (le Parti So­cia­liste égyp­tien, l’Alliance po­pu­laire dé­mo­cra­tique –une ma­jo­rité sortie de l’ancien parti du Ta­gammu, le Parti dé­mo­cra­tique des tra­vailleurs, le Parti des So­cia­listes ré­vo­lu­tion­naires –trots­kiste, et le Parti Com­mu­niste égyp­tien –qui avait été une com­po­sante du Ta­gammu) ont constitué en avril 2011 une Al­liance des forces so­cia­listes, et se sont en­gagés à pour­suivre, à tra­vers elle, leurs luttes en commun. Pa­ral­lè­le­ment un Conseil Na­tional (Ma­glis Wa­tany) à été constitué par toutes les forces po­li­tiques et so­ciales ac­teurs du mou­ve­ment (les partis à orien­ta­tion so­cia­liste, les partis dé­mo­cra­tiques di­vers, les syn­di­cats in­dé­pen­dants, les or­ga­ni­sa­tions pay­sannes, les ré­seaux de jeunes, de nom­breuses as­so­cia­tions so­ciales). Les Frères Mu­sul­mans et les partis de droite ont re­fusé de par­ti­ciper à ce Conseil, ré­af­fir­mant ainsi ce qu’on sait : leur op­po­si­tion à la pour­suite du mou­ve­ment. Le Conseil ras­semble en­viron 150 membres.

 

Face au mou­ve­ment dé­mo­cra­tique : le bloc réactionnaire

 

Tout comme dans la pé­riode de flux des luttes du passé, le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique anti-impérialiste et so­cial se heurte en Égypte à un bloc ré­ac­tion­naire puis­sant. Ce bloc peut être iden­tifié dans les termes de ses com­po­santes so­ciales (de classes, évi­dem­ment) mais il doit l’être tout éga­le­ment dans ceux qui dé­fi­nissent ses moyens d’intervention po­li­tique et des dis­cours idéo­lo­giques au ser­vice de celle-ci.

 

En termes so­ciaux, le bloc ré­ac­tion­naire est di­rigé par la bour­geoisie égyp­tienne consi­dérée dans son en­semble. Les formes d’accumulation dé­pen­dante à l’œuvre au cours des 40 der­nières an­nées ont pro­duit l’émergence d’une bour­geoisie riche, bé­né­fi­ciaire ex­clu­sive de l’inégalité scan­da­leuse qui a ac­com­pagné ce mo­dèle « libéral-mondialisé ». Il s’agit de di­zaines de mil­liers non pas « d’entrepreneurs in­ven­tifs » — comme le dis­cours de la Banque mon­diale les pré­sente – mais de mil­lion­naires et de mil­liar­daires qui tous doivent leur for­tune à leur col­lu­sion avec l’appareil po­li­tique (la « cor­rup­tion » est une com­po­sante or­ga­nique de ce sys­tème). Cette bour­geoisie  est com­pra­dore (dans la langue po­li­tique cou­rante en Égypte le peuple les qua­lifie de « pa­ra­sites cor­rompus »). Elle constitue le sou­tien actif de l’insertion de l’Égypte dans la mon­dia­li­sa­tion im­pé­ria­liste contem­po­raine, l’allié in­con­di­tionnel des États-Unis. Cette bour­geoisie compte dans ses rangs de nom­breux gé­né­raux de l’armée et de la po­lice, de « ci­vils » as­so­ciés à l’État et au parti do­mi­nant (« Na­tional dé­mo­cra­tique ») créé par Sa­date et Mou­barak, de re­li­gieux (la to­ta­lité des di­ri­geants des Frères mu­sul­mans et des cheikhs ma­jeurs de l’Azhar, sont tous des « mil­liar­daires »). Certes, il existe en­core une bour­geoisie de pe­tits et moyens en­tre­pre­neurs ac­tifs. Mais ceux-là sont les vic­times du sys­tème de ra­cket mis en place par la bour­geoisie com­pra­dore, ré­duits le plus sou­vent au statut de sous-traitants do­minés par les mo­no­poles lo­caux, eux-mêmes cour­roies de trans­mis­sion des mo­no­poles étran­gers. Dans le do­maine de la construc­tion, cette si­tua­tion est presque gé­né­ra­lisée : les « gros » raflent les mar­chés puis les sous-traitent avec les « pe­tits ». Cette bour­geoisie d’entrepreneurs au­then­tiques sym­pa­thise avec le mou­ve­ment démocratique.

 

Le ver­sant rural du bloc ré­ac­tion­naire n’est pas moins im­por­tant. Il s’est constitué de pay­sans riches qui ont été les bé­né­fi­ciaires ma­jeurs de la ré­forme agraire nas­sé­rienne, se sub­sti­tuant à l’ancienne classe des grands pro­prié­taires. Les co­opé­ra­tives agri­coles mises en place par le ré­gime nas­sé­rien as­so­ciaient les pe­tits pay­sans et les pay­sans riches et de ce fait fonc­tion­naient prin­ci­pa­le­ment au bé­né­fice des riches. Mais le ré­gime avait pris des pré­cau­tions pour li­miter les agres­sions pos­sibles contre les pe­tits pay­sans. Ces pré­cau­tions ayant été aban­don­nées par Sa­date et Mou­barak, sur la re­com­man­da­tion de la Banque mon­diale, la pay­san­nerie riche s’emploie main­te­nant à ac­cé­lérer l’élimination de la pe­tite pay­san­nerie. Les pay­sans riches ont tou­jours constitué dans l’Égypte mo­derne une classe ré­ac­tion­naire et ils le sont plus que ja­mais. Ils sont éga­le­ment le sou­tien ma­jeur de l’Islam conser­va­teur dans les cam­pagnes et, par leurs rap­ports étroits (sou­vent de pa­renté) avec les re­pré­sen­tants des ap­pa­reils d’État et de la re­li­gion (l’Azhar est en Égypte l’équivalent d’une Église mu­sul­mane or­ga­nisée) do­minent la vie so­ciale ru­rale. De sur­croît une bonne partie des classes moyennes ur­baines (en par­ti­cu­lier les of­fi­ciers de l’armée et de la po­lice, mais éga­le­ment les tech­no­crates et les pro­fes­sions li­bé­rales) sont sor­ties di­rec­te­ment de la pay­san­nerie riche.

 

Ce bloc so­cial ré­ac­tion­naire dis­pose d’instruments po­li­tiques à son ser­vice : l’armée et la po­lice, les ins­ti­tu­tions de l’État, le parti po­li­tique pri­vi­légié (une sorte de parti unique de fait) – le Parti na­tional dé­mo­cra­tique créé par Sa­date –, l’appareil re­li­gieux (l’Azhar), les cou­rants de l’Islam po­li­tique (les Frères mu­sul­mans et les Sa­la­fistes). L’aide mi­li­taire oc­troyée par les États-Unis à l’armée égyp­tienne (1,5 mil­liard de dol­lars an­nuels) n’a ja­mais été des­tinée à ren­forcer la ca­pa­cité de dé­fense du pays mais au contraire à en an­ni­hiler le danger par la cor­rup­tion sys­té­ma­tique, non pas connue et to­lérée, mais sou­tenue po­si­ti­ve­ment, avec cy­nisme. Cette « aide » a permis aux plus hauts of­fi­ciers de s’approprier des seg­ments im­por­tants de l’économie com­pra­dore égyp­tienne, au point qu’on parle en Égypte de « la so­ciété ano­nyme / armée » (Sha­rika al geish). Le com­man­de­ment de l’armée qui a pris la res­pon­sa­bi­lité de « di­riger » la pé­riode de tran­si­tion, n’est de ce fait pas « neutre » bien qu’il ait pris la pré­cau­tion de pa­raître l’être en se dis­so­ciant de la ré­pres­sion. Le gou­ver­ne­ment « civil » à ses ordres (dont les membres ont été nommés par le haut com­man­de­ment) com­posé en partie d’hommes de l’ancien ré­gime, choisis néan­moins parmi les per­son­na­lités les moins vi­sibles de celui-ci, a pris une série de me­sures par­fai­te­ment ré­ac­tion­naires des­ti­nées à freiner la ra­di­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment. Parmi ces me­sures une loi scé­lé­rate an­ti­grève (sous pré­texte de re­mettre en route l’économie du pays), une loi im­po­sant des res­tric­tions sé­vères à la consti­tu­tion des partis po­li­tiques qui vise à ne per­mettre la pos­si­bi­lité d’entrer dans le jeu élec­toral qu’aux cou­rants de l’Islam po­li­tique (les Frères mu­sul­mans en par­ti­cu­lier) déjà bien or­ga­nisés grâce au sou­tien sys­té­ma­tique du ré­gime an­cien. Et ce­pen­dant, en dépit de tout cela, l’attitude de l’armée de­meure en der­nier res­sort im­pré­vi­sible. Car en dépit de la cor­rup­tion de ses cadres (les sol­dats sont des conscrits mais les of­fi­ciers sont des pro­fes­sion­nels) le sen­ti­ment na­tio­na­liste n’est pas tou­jours ab­sent chez tous. De sur­croît l’armée souffre d’avoir pra­ti­que­ment été écartée du pou­voir au profit de la po­lice. Dans ces cir­cons­tances, et parce que le mou­ve­ment a ex­primé avec force sa vo­lonté d’écarter l’armée de la di­rec­tion po­li­tique du pays, il est pro­bable que le haut com­man­de­ment en­vi­sa­gera pour l’avenir de rester dans les cou­lisses, re­non­çant à pré­senter ses hommes dans les élec­tions à venir.

 

Si, évi­dem­ment, l’appareil po­li­cier de­meure in­tact (au­cune pour­suite n’est en­vi­sagée contre ses res­pon­sables) comme l’ensemble de l’appareil d’État (les nou­veaux gou­ver­neurs sont tous des an­ciens du ré­gime), le Parti na­tional dé­mo­cra­tique a par contre dis­paru dans la tour­mente et sa dis­so­lu­tion pro­noncée par la jus­tice. Néan­moins fai­sons confiance à la bour­geoisie égyp­tienne, elle saura faire re­naître son parti sous des ap­pel­la­tions nou­velles diverses.

 

L’Islam po­li­tique

 

Les Frères mu­sul­mans consti­tuent la seule force po­li­tique dont le ré­gime avait non seule­ment to­léré l’existence, mais dont il avait sou­tenu ac­ti­ve­ment l’épanouissement. Sa­date et Mou­barak leur avaient confié la ges­tion de trois ins­ti­tu­tions fon­da­men­tales : l’éducation, la jus­tice et la té­lé­vi­sion. Les Frères mu­sul­mans n’ont ja­mais été et ne peuvent pas être « mo­dérés », en­core moins « dé­mo­cra­tiques ». Leur chef — le mour­chid (tra­duc­tion arabe de « guide » — Führer) est au­to­pro­clamé et l’organisation re­pose sur le prin­cipe de la dis­ci­pline et de l’exécution des ordres des chefs, sans dis­cus­sions d’aucune sorte. La di­rec­tion est consti­tuée ex­clu­si­ve­ment d’hommes im­men­sé­ment riches (grâce, entre autre, au sou­tien fi­nan­cier de l’Arabie Saou­dite, c’est-à-dire de Wa­shington), l’encadrement par des hommes issus des frac­tions obs­cu­ran­tistes des classes moyennes, la base par des gens du peuple re­crutés par les ser­vices so­ciaux de cha­rité of­ferts par la confrérie (et fi­nancés tou­jours par l’Arabie Saou­dite), tandis que la force de frappe est consti­tuée par les mi­lices (les bal­ta­guis) re­crutés dans le lumpen.

 

Les Frères mu­sul­mans sont ac­quis à un sys­tème éco­no­mique basé sur le marché et to­ta­le­ment dé­pen­dant de l’extérieur. Ils sont en fait une com­po­sante de la bour­geoisie com­pra­dore. Ils ont d’ailleurs pris po­si­tion contre les grandes grèves de la classe ou­vrière et les luttes des pay­sans pour conserver la pro­priété de leur terre. Les Frères mu­sul­mans ne sont donc « mo­dérés » que dans le double sens où ils ont tou­jours re­fusé de for­muler un pro­gramme éco­no­mique et so­cial quel­conque et que, de fait, il ne re­mettent pas en cause les po­li­tiques néo-libérales ré­ac­tion­naires, et qu’ils ac­ceptent de facto la sou­mis­sion aux exi­gences du dé­ploie­ment du contrôle des États-Unis dans le monde et dans la ré­gion. Ils sont donc des al­liés utiles pour Wa­shington (y-a-t-il un meilleur allié des États-Unis que l’Arabie Saou­dite, pa­tron des Frères ?) qui leur a dé­cerné un « cer­ti­ficat de démocratie » !

 

Mais les États-Unis ne peuvent avouer que leur stra­tégie vise à mettre en place des ré­gimes « is­la­miques » dans la ré­gion. Ils ont be­soin de faire comme si « cela leur fai­sait peur ». Par ce moyen, ils lé­gi­ti­ment leur « guerre per­ma­nente au ter­ro­risme », qui pour­suit en réa­lité d’autres ob­jec­tifs : le contrôle mi­li­taire de la pla­nète des­tiné à ré­server aux États-Unis-Europe-Japon l’accès ex­clusif aux res­sources. Avan­tage sup­plé­men­taire de cette du­pli­cité : elle permet de mo­bi­liser « l’islamophobie » des opi­nions pu­bliques. L’Europe, comme on le sait, n’a pas de stra­tégie par­ti­cu­lière à l’égard de la ré­gion et se contente de s’aligner au jour le jour sur les dé­ci­sions de Wa­shington. Il est plus que ja­mais né­ces­saire de faire ap­pa­raître clai­re­ment cette vé­ri­table du­pli­cité de la stra­tégie des États-Unis, dont les opi­nions pu­bliques – ma­ni­pu­lées avec ef­fi­ca­cité – sont dupes. Les États-Unis, (et der­rière eux l’Europe) craignent plus que tout une Égypte réel­le­ment dé­mo­cra­tique qui, cer­tai­ne­ment, re­met­trait en cause son ali­gne­ment sur le li­bé­ra­lisme éco­no­mique et la stra­tégie agres­sive des États-Unis et de l’OTAN. Ils fe­ront tout pour que l’Égypte ne soit pas dé­mo­cra­tique et, à cette fin, sou­tien­dront, par tous les moyens, mais avec hy­po­crisie, la fausse al­ter­na­tive Frères mu­sul­mans qui ont montré n’être qu’en mi­no­rité dans le mou­ve­ment du peuple égyp­tien pour un chan­ge­ment réel.

 

La col­lu­sion entre les puis­sances im­pé­ria­listes et l’Islam po­li­tique n’est d’ailleurs ni nou­velle, ni par­ti­cu­lière à l’Égypte. Les Frères mu­sul­mans, de­puis leur créa­tion en 1927 jusqu’à ce jour, ont tou­jours été un allié utile pour l’impérialisme et le bloc ré­ac­tion­naire local. Ils ont tou­jours été un en­nemi fé­roce des mou­ve­ments dé­mo­cra­tiques en Égypte. Et les mul­ti­mil­liar­daires qui as­surent aujourd’hui la di­rec­tion de la Confrérie ne sont pas des­tinés à se ral­lier à la cause dé­mo­cra­tique ! L’Islam po­li­tique est tout éga­le­ment l’allié stra­té­gique des États-Unis et de leurs par­te­naires su­bal­ternes de l’OTAN à tra­vers le monde mu­sulman. Wa­shington a armé et fi­nancé les Ta­li­bans, qua­li­fiés de « héros de la li­berté » (« Freedom Figh­ters ») dans leur guerre contre le ré­gime na­tional po­pu­laire dit « com­mu­niste » (avant et après l’intervention so­vié­tique). Lorsque les Ta­li­bans ont fermé les écoles de filles créées par les « com­mu­nistes », il s’est trouvé des « dé­mo­crates » et même des « fé­mi­nistes » pour pré­tendre qu’il fal­lait « res­pecter les traditions » !

 

En Égypte, les Frères mu­sul­mans sont dé­sor­mais épaulés par le cou­rant sa­la­fiste (« tra­di­tio­na­liste »), tout éga­le­ment lar­ge­ment fi­nancé par les pays du Golfe. Les Sa­la­fistes s’affirment ex­tré­mistes (wa­ha­bites convaincus, in­to­lé­rants à l’égard de tout autre in­ter­pré­ta­tion de l’Islam) et sont à l’origine des meurtres sys­té­ma­tiques per­pé­trés contre les Coptes. Des opé­ra­tions dif­fi­ciles à ima­giner sans le sou­tien ta­cite (et par­fois da­van­tage de com­pli­cité) de l’appareil d’État, en par­ti­cu­lier de la Jus­tice, lar­ge­ment confiée aux Frères mu­sul­mans. Cette étrange di­vi­sion du tra­vail permet aux Frères mu­sul­mans de pa­raître mo­dérés ; ce que Wa­shington feint de croire. Il y a néan­moins des luttes vio­lentes en pers­pec­tive au sein des cou­rants re­li­gieux is­la­mistes en Égypte. Car l’Islam égyp­tien his­to­rique do­mi­nant est « soufi » dont les confré­ries ras­semblent aujourd’hui 15 mil­lions de fi­dèles. Islam ou­vert, to­lé­rant, in­sis­tant sur la convic­tion in­di­vi­duelle plutôt que sur la pra­tique des rites («il y a au­tant de voies vers Dieu que d’individus » disent-ils), le sou­fisme égyp­tien a tou­jours été tenu en sus­pi­cion par les pou­voirs d’État, les­quels, néan­moins, ma­niant la ca­rotte et le bâton, se gar­daient d’entrer en guerre ou­verte contre lui. L’Islam wa­ha­bite du Golfe se situe à ses an­ti­podes : il est ar­chaïque, ri­tua­liste, confor­miste, en­nemi dé­claré de toute in­ter­pré­ta­tion autre que la sienne, la­quelle n’est que ré­pé­ti­tive des textes, en­nemie de tout es­prit cri­tique – as­si­milé au Diable. L’Islam wa­ha­bite a dé­claré la guerre au sou­fisme qu’il veut « ex­tirper » et compte sur l’appui des au­to­rités du pou­voir pour y par­venir. En ré­ac­tion, les sou­fistes d’aujourd’hui sont laï­ci­sants, sinon laïques ; ils ap­pellent à la sé­pa­ra­tion entre la re­li­gion et la po­li­tique (le pou­voir d’État et celui des au­to­rités re­li­gieuses re­con­nues par lui, l’Azhar). Les sou­fistes sont des al­liés du mou­ve­ment dé­mo­cra­tique. L’introduction de l’Islam wa­ha­bite en Égypte a été amorcée par Ra­chid Reda dans les an­nées 1920 et re­pris par les Frères mu­sul­mans dès 1927. Mais il n’a pris toute sa vi­gueur qu’après la se­conde guerre mon­diale lorsque la rente pé­tro­lière des pays du Golfe, sou­tenus par les États-Unis en conflit avec la vague de li­bé­ra­tion na­tio­nale po­pu­laire des an­nées 1960, a permis d’en dé­mul­ti­plier les moyens financiers.

 

La stra­tégie des États-Unis : le mo­dèle pakistanais

 

Les trois puis­sances qui ont do­miné la scène moyen-orientale au cours de toute la pé­riode de re­flux (1967 – 2011) sont les États-Unis, pa­tron du sys­tème, l’Arabie Saou­dite et Is­raël. Il s’agit là de trois al­liés in­times. Ils par­tagent tous les trois la même han­tise de l’émergence d’une Égypte dé­mo­cra­tique. Car celle-ci ne pour­rait être qu’anti-impérialiste et so­ciale, pren­drait ses dis­tances à l’égard du li­bé­ra­lisme mon­dia­lisé, condam­ne­rait l’Arabie Saou­dite et les pays du Golfe à l’insignifiance, ré­ani­me­rait la so­li­da­rité des peuples arabes et im­po­se­rait la re­con­nais­sance de l’État pa­les­ti­nien par Israël.

 

L’Égypte est une pièce an­gu­laire dans la stra­tégie états-unienne de contrôle de la Pla­nète. L’objectif ex­clusif de Wa­shington et de ses al­liés Is­raël  et l’Arabie Séou­dite est de faire avorter le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique en Égypte et, à cette fin, veulent im­pose un « ré­gime is­la­mique » di­rigé par les Frères Mu­sul­mans, qui est le seul moyen pour eux de per­pé­tuer la sou­mis­sion de l’Égypte. Le « dis­cours dé­mo­cra­tique » d’Obama n’est là que pour tromper les opi­nions naïves, celles des États-Unis et de l’Europe en pre­mier lieu.

 

On parle beau­coup, pour donner une lé­gi­ti­mité à un gou­ver­ne­ment des Frères mu­sul­mans (« ral­liés à la dé­mo­cratie ! »), de l’exemple turc. Mais il ne s’agit là en­core que de poudre aux yeux. Car l’armée turque, qui reste pré­sente dans les cou­lisses, bien que cer­tai­ne­ment non dé­mo­cra­tique et de sur­croit un allié fi­dèle de l’OTAN, reste la ga­rantie de la « laï­cité » en Tur­quie. Le projet de Wa­shington, ou­ver­te­ment ex­primé par Hi­lary Clinton, Obama et les think tanks à leur ser­vice, s’inspire du mo­dèle pa­kis­ta­nais : l’armée (« is­la­mique ») dans les cou­lisses, le gou­ver­ne­ment (« civil ») as­sumé par un (ou des) parti is­la­mique « élu ». Évi­dem­ment, dans cette hy­po­thèse, le gou­ver­ne­ment « is­la­mique » égyp­tien se­rait ré­com­pensé pour sa sou­mis­sion sur l’essentiel (la non re­mise en cause du li­bé­ra­lisme et des soit di­sant « traités de paix » qui per­mettent à Is­raël la pour­suite de sa po­li­tique d’expansion ter­ri­to­riale) et pour­rait pour­suivre, en com­pen­sa­tion dé­ma­go­gique, la mise en œuvre de ses pro­jets « d’islamisation de l’État et de la po­li­tique », et les as­sas­si­nats des Coptes ! Belle dé­mo­cratie que celle conçue à Wa­shington pour l’Égypte. L’Arabie Séou­dite sou­tient évi­dem­ment avec tous ses moyens (fi­nan­ciers) la mise en œuvre de ce projet. Car Ryad sait par­fai­te­ment que son hé­gé­monie ré­gio­nale (dans le monde arabe et mu­sulman) exige la ré­duc­tion de l’Égypte à l’insignifiance. Et le moyen est « l’islamisation de l’État et de la po­li­tique » ; en fait, une is­la­mi­sa­tion à la wa­ha­bite, avec tous ses ef­fets – entre autres celui de dé­voie­ments fa­na­tiques à l’égard des Coptes et d’une né­ga­tion des droits à l’égalité des femmes.

 

Cette forme d’islamisation est-elle pos­sible ? Peut être, mais au prix de vio­lences ex­trêmes. La ba­taille est conduite sur l’article 2 de la consti­tu­tion du ré­gime déchu. Cet ar­ticle qui sti­pule que « la sharia est la source du droit », est une nou­veauté dans l’histoire po­li­tique de l’Égypte. Ni la consti­tu­tion de 1923, ni celle de Nasser ne l’avaient ima­giné. C’est Sa­date qui l’a in­tro­duit dans sa nou­velle consti­tu­tion, avec le sou­tien triple de Wa­shington (« res­pecter les tra­di­tions » !), de Ryad (« le Coran tient lieu de Consti­tu­tion ») et de Jé­ru­salem (« l’État d’Israël est un État juif »).

 

Le projet des Frères Mu­sul­mans de­meure la mise en place d’un Etat théo­cra­tique, comme en té­moigne leur at­ta­che­ment à l’article 2 de la Consti­tu­tion de Sadate/Moubarak. De sur­croît le pro­gramme le plus ré­cent de l’organisation ren­force en­core cette vi­sion pas­séiste par la pro­po­si­tion de mise en place d’un « Conseil des Ulémas » chargé de veiller à la confor­mité de toute pro­po­si­tion de loi aux exi­gences de la Sharia. Ce conseil consti­tu­tionnel re­li­gieux, est l’analogue de celui qui, en Iran, contrôle le « pou­voir élu ». Le ré­gime est alors celui d’un super parti re­li­gieux unique et tous les partis qui se re­ven­di­que­raient de la laï­cité de­viennent « illé­gaux ». Leurs par­ti­sans, comme les non Mu­sul­mans (les Coptes), sont, de ce fait, ex­clus de la vie po­li­tique. En dépit de tout cela les pou­voirs à Wa­shington et en Eu­rope font comme si on pou­vait prendre au sé­rieux la ré­cente dé­cla­ra­tion des Frères « re­non­çant » au projet théo­cra­tique (sans mo­di­fier leur pro­gramme !), une dé­cla­ra­tion op­por­tu­niste men­son­gère de plus. Les ex­perts de la CIA ne savent-ils donc pas lire l’arabe ? La conclu­sion s’impose : Wa­shington pré­fère le pou­voir de Frères, qui leur ga­rantit le main­tien de l’Egypte dans leur giron et celui de la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale, à celui de dé­mo­crates qui ris­que­raient fort de re­mettre en ques­tion le statut su­bal­terne de l’Egypte. Le Parti de la Jus­tice et de la Li­berté, créé ré­cem­ment et ins­piré vi­si­ble­ment du mo­dèle turc, n’est guère qu’un ins­tru­ment des Frères. Les Coptes y se­raient admis ( !), ce qui si­gnifie qu’ils sont in­vités à ac­cepter l’Etat mu­sulman théo­cra­tique consacré par le pro­gramme des Frères, s’ils veulent avoir le droit de « par­ti­ciper » à la vie po­li­tique de leur pays. Passés à l’offensive, les Frères Mu­sul­mans créent des « syn­di­cats », des « or­ga­ni­sa­tions pay­sannes » et une ky­rielle de « partis po­li­tiques » re­vê­tant des noms di­vers, dont le seul ob­jectif est de di­viser les fronts unis ou­vriers, pay­sans et dé­mo­cra­tiques en voie de construc­tion, au bé­né­fice, bien en­tendu, du bloc contrerévolutionnaire.

 

Le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique égyp­tien sera-t-il ca­pable d’abroger cet ar­ticle dans la nou­velle consti­tu­tion à venir ? On ne peut ré­pondre à cette ques­tion que par un re­tour sur un examen des dé­bats po­li­tiques, idéo­lo­giques et cultu­rels qui se sont dé­ployés dans l’histoire de l’Égypte moderne.

 

On constate en effet que les pé­riodes de flux sont ca­rac­té­ri­sées par une di­ver­sité d’opinions ou­ver­te­ment ex­pri­mées qui re­lèguent la « re­li­gion » (tou­jours pré­sente dans la so­ciété) à l’arrière-plan. Il en fut ainsi pen­dant les deux tiers du XIXe siècle (de Mo­hamed Ali au Khé­dive Is­maïl). Les thèmes de la mo­der­ni­sa­tion (dans une forme de des­po­tisme éclairé plutôt que dé­mo­cra­tique) do­minent alors la scène. Il en fut de même de 1920 à 1970 : l’affrontement est ou­vert entre les « dé­mo­crates bour­geois » et les « com­mu­nistes » qui oc­cupent lar­ge­ment le de­vant de la scène jusqu’au nas­sé­risme. Celui-ci abolit ce débat pour lui sub­sti­tuer un dis­cours po­pu­liste pan arabe, mais si­mul­ta­né­ment « mo­der­ni­sant ». Les contra­dic­tions de ce sys­tème ouvrent la voie au re­tour de l’Islam po­li­tique. On constate, en contre­point, que dans les phases de re­flux la di­ver­sité d’opinions s’efface, lais­sant la place au pas­séisme pré­tendu is­la­mique, qui s’octroie le mo­no­pole du dis­cours au­to­risé par le pou­voir. De 1880 à 1920 les Bri­tan­niques ont construit cette dé­rive, entre autre par la condam­na­tion à l’exil (en Nubie, pour l’essentiel) de tous les pen­seurs et ac­teurs mo­der­nistes égyp­tiens formés de­puis Mo­hamed Ali. Mais on re­mar­quera aussi que « l’opposition » à cette oc­cu­pa­tion bri­tan­nique se range éga­le­ment dans cette concep­tion pas­séiste. La Nahda (inau­gurée par Af­ghani et pour­suivie par Mo­hamed Abdou) s’inscrit dans cette dé­rive, as­so­ciée à l’illusion ot­to­ma­niste dé­fendue par le nou­veau Parti Na­tio­na­liste de Mou­tapha Kemal et Mo­hammad Farid. Que cette dé­rive ait conduit vers la fin de l’époque aux écrits ultra-réactionnaires de Ra­chid Reda, re­pris par Hassan el Banna, fon­da­teur des Frères mu­sul­mans, ne de­vrait pas surprendre.

 

Il en est de même en­core dans la pé­riode de re­flux des an­nées 1970 – 2010.Le dis­cours of­fi­ciel du pou­voir (de Sa­date et de Mou­barak), par­fai­te­ment is­la­miste (la preuve : l’introduction de la Sharia dans la consti­tu­tion et la dé­lé­ga­tion de pou­voirs es­sen­tiels aux Frères mu­sul­mans), est éga­le­ment celui de la fausse op­po­si­tion, la seule to­lérée, celle du dis­cours des mos­quées. L’article 2 peut pa­raître de ce fait, bien so­li­de­ment ancré dans la « convic­tion » gé­né­rale (la « rue » comme on se plaît à dire, par imi­ta­tion du dis­cours état­su­nien). On ne sau­rait sous-estimer les ef­fets dé­vas­ta­teurs de la dé­po­li­ti­sa­tion mise en œuvre sys­té­ma­ti­que­ment pen­dant les pé­riodes de re­flux. La pente n’est ja­mais fa­cile à re­monter. Mais cela n’est pas im­pos­sible. Les dé­bats en cours en Égypte sont axés – ex­pli­ci­te­ment ou im­pli­ci­te­ment – sur cette ques­tion de la pré­tendue di­men­sion « cultu­relle » du défi (en l’occurrence is­la­mique). In­di­ca­teurs po­si­tifs : il a suffi de quelques se­maines de dé­bats libres im­posés dans les faits pour voir le slogan « l’islam est la so­lu­tion » dis­pa­raître dans toutes les ma­ni­fes­ta­tions au bé­né­fice de re­ven­di­ca­tions pré­cises sur le ter­rain de la trans­for­ma­tion concrète de la so­ciété (li­berté d’opinion, de for­ma­tion des partis, syn­di­cats et autres or­ga­ni­sa­tions so­ciales, sa­laires et droits du tra­vail, accès à la terre, école et santé, rejet des pri­va­ti­sa­tions et appel aux na­tio­na­li­sa­tions etc.) Signe qui ne trompe pas : aux élec­tions des étu­diants, l’écrasante ma­jo­rité (80%) des voix don­nées aux Frères mu­sul­mans il y a cinq ans (lorsque seul ce dis­cours était ac­cepté comme pré­tendue op­po­si­tion) a fait suite à une chute des Frères dans les élec­tions d’avril à 20% ! Mais l’adversaire sait éga­le­ment or­ga­niser la ri­poste au « danger dé­mo­cra­tique ». Les mo­di­fi­ca­tions in­si­gni­fiantes de la consti­tu­tion (tou­jours en vi­gueur !) pro­po­sées par un co­mité constitué ex­clu­si­ve­ment d’islamistes choisis par le conseil su­prême (l’armée) et adop­tées à la hâte en avril par re­fe­rendum (23% de « non », mais une ma­jo­rité de « oui », forcée par les fraudes et un chan­tage massif des mos­quées) ne concernent évi­dem­ment pas l’article 2. Des élec­tions pré­si­den­tielles et lé­gis­la­tives sont pré­vues pour sep­tembre / oc­tobre 2011. Le mou­ve­ment dé­mo­cra­tique se bat pour une « tran­si­tion dé­mo­cra­tique » plus longue, de ma­nière à per­mettre à ses dis­cours d’atteindre  vé­ri­ta­ble­ment les masses désem­pa­rées. Mais Obama a choisi dès les pre­miers jours de l’insurrection : une tran­si­tion brève, or­donnée (c’est à dire sans re­mise en cause des ap­pa­reils du ré­gime) et des élec­tions (don­nant une vic­toire sou­haitée aux Is­la­mistes). Les « élec­tions » comme on le sait, en Égypte comme ailleurs dans le monde, ne sont pas le meilleur moyen d’asseoir la dé­mo­cratie, mais sou­vent celui de mettre un terme à la dy­na­mique des avan­cées démocratiques.

 

Un der­nier mot concer­nant la « cor­rup­tion ». Le dis­cours do­mi­nant du « ré­gime de tran­si­tion » place l’accent sur sa dé­non­cia­tion, as­so­ciée  de me­naces de pour­suites ju­di­ciaires (on verra ce qu’il en sera dans les faits). Ce dis­cours est cer­tai­ne­ment bien reçu, en par­ti­cu­lier par la frac­tion sans doute ma­jeure de l’opinion naïve. Mais on se garde d’en ana­lyser les rai­sons pro­fondes et de faire com­prendre que la « cor­rup­tion » (pré­sentée comme une dé­viance mo­rale, façon dis­cours mo­ra­li­sant état­su­nien) est une com­po­sante or­ga­nique né­ces­saire à la for­ma­tion de la bour­geoisie. Non seule­ment dans le cas de l’Égypte et dans les pays du Sud en gé­néral, s’agissant de la for­ma­tion d’une bour­geoisie com­pra­dore dont l’association aux pou­voirs d’État constitue le seul moyen pour son émer­gence. Je sou­tiens qu’au stade du ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles gé­né­ra­lisés, la cor­rup­tion est de­venue un élé­ment consti­tutif or­ga­nique de la re­pro­duc­tion du mo­dèle d’accumulation : le pré­lè­ve­ment  de la rente des mo­no­poles exige la com­pli­cité ac­tive de l’État. Le dis­cours idéo­lo­gique (« le virus li­béral ») pro­clame « pas d’État » ; tandis que sa pra­tique est : « l’État au ser­vice des monopoles ».

 

La zone des tempêtes

 

Mao n’avait pas tort lorsqu’il af­fir­mait que le ca­pi­ta­lisme (réel­le­ment exis­tant, c’est-à-dire im­pé­ria­liste par na­ture) n’avait rien à of­frir aux peuples des trois conti­nents (la pé­ri­phérie consti­tuée par l’Asie, l’Afrique et l’Amérique la­tine – cette « mi­no­rité » qui ras­semble 85% de la po­pu­la­tion de la pla­nète !) et que donc le Sud consti­tuait la « zone des tem­pêtes », c’est-à-dire des ré­voltes ré­pé­tées, po­ten­tiel­le­ment (mais seule­ment po­ten­tiel­le­ment) por­teuses d’avancées ré­vo­lu­tion­naires en di­rec­tion du dé­pas­se­ment so­cia­liste du capitalisme.

 

Le « prin­temps arabe » s’inscrit dans cette réa­lité. Il s’agit de ré­voltes so­ciales po­ten­tiel­le­ment por­teuses de la cris­tal­li­sa­tion d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans la pers­pec­tive so­cia­liste. C’est la raison pour la­quelle le sys­tème ca­pi­ta­liste, le ca­pital des mo­no­poles do­mi­nants à l’échelle mon­diale, ne peut to­lérer le dé­ve­lop­pe­ment de ces mou­ve­ments. Il mo­bi­li­sera tous les moyens de dé­sta­bi­li­sa­tion pos­sibles, des pres­sions éco­no­miques et fi­nan­cières jusqu’à la me­nace mi­li­taire. Il sou­tiendra, selon les cir­cons­tances, soit les fausses al­ter­na­tives fas­cistes ou fas­ci­santes, soit la mise en place de dic­ta­tures mi­li­taires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Obama. Obama, c’est Bush, mais avec un autre lan­gage. Il y a là une du­pli­cité per­ma­nente dans le lan­gage des di­ri­geants de la triade im­pé­ria­liste (États-Unis, Eu­rope oc­ci­den­tale, Japon).

 

Je n’ai pas l’intention, dans cet ar­ticle, d’examiner avec au­tant de pré­ci­sion chacun des mou­ve­ments en cours dans le monde arabe (Tu­nisie, Libye, Syrie, Yémen et autres). Car les com­po­santes du mou­ve­ment sont dif­fé­rents d’un pays à l’autre, tout comme le sont les formes de leur in­té­gra­tion dans la mon­dia­li­sa­tion im­pé­ria­liste et les struc­tures des ré­gimes en place.

 

La ré­volte tu­ni­sienne a donné le coup d’envoi et cer­tai­ne­ment for­te­ment en­cou­ragé les Egyp­tiens. Par ailleurs le mou­ve­ment tu­ni­sien bé­né­ficie d’un avan­tage cer­tain : la semi laï­cité in­tro­duite par Bour­guiba ne pourra sans doute pas être re­mise en cause par les Is­la­mistes ren­trés de leur exil en Grande Bre­tagne. Mais si­mul­ta­né­ment le mou­ve­ment tu­ni­sien ne pa­raît pas être en me­sure de re­mettre en ques­tion le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment ex­tra­verti ins­crit dans la mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste libérale.

 

La Libye n’est ni la Tu­nisie, ni l’Égypte. Le bloc au pou­voir (Kha­dafi) et les forces qui se battent contre lui n’ont rien d’analogues avec ce qu’ils sont en Tu­nisie et en Égypte. Kha­dafi n’a ja­mais été qu’un po­li­chi­nelle dont le vide de la pensée trouve son re­flet dans son fa­meux « Livre vert ». Opé­rant dans une so­ciété en­core ar­chaïque, Kha­dafi pou­vait se per­mettre de tenir des dis­cours suc­ces­sifs — sans grande portée réelle — « na­tio­na­listes et so­cia­listes » puis se ral­lier le len­de­main au « li­bé­ra­lisme ». Il l’a fait « pour faire plaisir aux Oc­ci­den­taux » !, comme si le choix du li­bé­ra­lisme n’aurait pas d’effets dans la so­ciété. Or, il en a eu, et, très ba­na­le­ment, ag­gravé les dif­fi­cultés so­ciales pour la ma­jo­rité. Les condi­tions étaient alors créées qui ont donné l’explosion qu’on connaît, im­mé­dia­te­ment mise à profit par l’Islam po­li­tique du pays et les ré­gio­na­lismes. Car la Libye n’a ja­mais vrai­ment existé comme na­tion. C’est une ré­gion géo­gra­phique qui sé­pare le Maghreb et le Mashreq. La fron­tière entre les deux passe pré­ci­sé­ment au mi­lieu de la Libye. La Cy­ré­naïque est his­to­ri­que­ment grecque et hel­lé­nis­tique, puis est de­venue mash­ré­qine. La Tri­po­li­taine, elle, a été la­tine et est de­venue magh­ré­bine. De ce fait, il y a tou­jours eu une base pour des ré­gio­na­lismes dans le pays. On ne sait pas réel­le­ment qui sont les membres du Conseil na­tional de tran­si­tion de Ben­ghazi. Il y a peut-être des dé­mo­crates parmi eux, mais il y a cer­tai­ne­ment des is­la­mistes, et les pires d’entre eux, et des ré­gio­na­listes. Dès l’origine « le mou­ve­ment » a pris en Lybie la forme d’une ré­volte armée, fai­sant feu sur l’armée, et non celle d’une vague de ma­ni­fes­ta­tions ci­viles. Cette ré­volte armée a par ailleurs  ap­pelé im­mé­dia­te­ment l’Otan à son se­cours. L’occasion était alors donnée pour une in­ter­ven­tion mi­li­taire des puis­sances im­pé­ria­listes. L’objectif pour­suivi n’est cer­tai­ne­ment ni la « pro­tec­tion des ci­vils », ni la « dé­mo­cratie », mais le contrôle du pé­trole et l’acquisition d’une base mi­li­taire ma­jeure dans le pays. Certes, les com­pa­gnies oc­ci­den­tales contrô­laient déjà le pé­trole li­byen, de­puis le ral­lie­ment de Kha­dafi au « li­bé­ra­lisme ». Mais avec Kha­dafi on n’est ja­mais sûr de rien. Et s’il re­tour­nait sa veste et in­tro­dui­sait de­main dans son jeu les Chi­nois ou les In­diens ? Mais il y a plus grave. Kha­dafi avait dès 1969 exigé l’évacuation des bases bri­tan­niques et états-uniennes mises en place au len­de­main de la se­conde guerre mon­diale. Aujourd’hui, les États-Unis ont be­soin de trans­férer l’Africom (le com­man­de­ment mi­li­taire des États-Unis pour l’Afrique, une pièce im­por­tante du dis­po­sitif du contrôle mi­li­taire de la pla­nète, tou­jours lo­ca­lisé à Stutt­gart !) en Afrique. Or l’Union Afri­caine re­fuse de l’accepter et jusqu’à ce jour aucun État afri­cain n’a osé le faire. Un la­quais mis en place à Tri­poli (ou à Ben­ghazi) sous­cri­rait évi­dem­ment à toutes les exi­gences de Wa­shington et de ses al­liés su­bal­ternes de l’OTAN.

 

Les com­po­santes de la ré­volte en Syrie n’ont jusqu’à pré­sent pas fait connaître leurs pro­grammes. Sans doute la dé­rive du ré­gime baas­siste, rallié au néo li­bé­ra­lisme et sin­gu­liè­re­ment passif face à l’occupation du Golan par Is­raël est-elle à l’origine de l’explosion po­pu­laire. Mais il ne faut pas ex­clure l’intervention de la CIA : on parle de groupes qui ont pé­nétré à Diraa en pro­ve­nance de la Jor­danie voi­sine. La mo­bi­li­sa­tion des Frères Mu­sul­mans, qui avaient été à l’origine il y a quelques an­nées des in­sur­rec­tions de Hama et de Homs, n’est peut-être pas étran­gère au com­plot de Wa­shington, qui s’emploie à mettre un terme à l’alliance Syrie/Iran, es­sen­tielle au sou­tien de Hez­bollah au Liban et de Hamas à Gaza.

 

Au Yemen l’unité s’était construite sur la dé­faite des forces pro­gres­sistes qui avaient gou­verné le Sud du pays. Le mou­ve­ment va-t-il rendre sa vi­ta­lité à ces forces ? Pour cette raison on com­prend les hé­si­ta­tions de Wa­shington et du Golfe.

 

A Bah­rein la ré­volte a été tuée dans l’œuf par l’intervention de l’armée séou­dienne et le mas­sacre, sans que les mé­dias do­mi­nants n’y aient trouvé à re­dire. Deux poids, deux me­sures, comme toujours.

 

La « ré­volte arabe » ne constitue pas l’exemple unique, même si elle en est l’expression la plus ré­cente, de la ma­ni­fes­ta­tion de l’instabilité in­hé­rente à la «  zone des tempêtes ».

 

Une pre­mière vague de « ré­vo­lu­tions », si on les ap­pelle ainsi, avait ba­layé cer­taines dic­ta­tures en Asie (les Phi­lip­pines, l’Indonésie) et en Afrique (le Mali), qui avaient été mises en place par l’impérialisme et les blocs ré­ac­tion­naires lo­caux. Mais ici les États-Unis et l’Europe étaient par­venus à faire avorter la dy­na­mique de ces mou­ve­ments po­pu­laires, par­fois gi­gan­tesques par les mo­bi­li­sa­tions qu’ils ont sus­ci­tées. Les États-Unis et l’Europe veulent ré­péter dans le monde arabe ce qui s’est passé au Mali, aux Phi­lip­pines et en In­do­nésie : tout changer pour que rien ne change ! Là-bas, après que les mou­ve­ments po­pu­laires se sont dé­bar­rassés de leurs  dic­ta­teurs, les puis­sances im­pé­ria­listes se sont em­ployées à ce que l’essentiel soit pré­servé  par la mise en place de gou­ver­ne­ments ali­gnés sur le néo­li­bé­ra­lisme et les in­té­rêts de leur po­li­tique étran­gère. Il est in­té­res­sant de constater que dans les pays mu­sul­mans (Mali, In­do­nésie), l’Islam po­li­tique a été mo­bi­lisé à cet effet.

 

La vague des mou­ve­ments d’émancipation qui a ba­layé l’Amérique du Sud a par contre permis des avan­cées réelles dans les trois di­rec­tions que re­pré­sentent la dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’État et de la so­ciété, l’adoption de pos­tures anti-impérialistes consé­quentes, l’engagement sur la voie de ré­formes so­ciales progressistes.

 

Le dis­cours do­mi­nant des mé­dias com­pare les « ré­voltes dé­mo­cra­tiques » du tiers monde à celles qui ont mis un terme aux « so­cia­lismes » de l’Europe orien­tale à la suite de la chute du « mur de Berlin ». Il s’agit là d’une su­per­cherie pure et simple. Car, quelles qu’aient été les rai­sons (com­pré­hen­sibles) des ré­voltes en ques­tion, celles-ci s’inscrivaient dans la pers­pec­tive de l’annexion de la ré­gion par les puis­sances im­pé­ria­listes de l’Europe de l’Ouest (au bé­né­fice de l’Allemagne en pre­mier lieu). En fait, ré­duits dé­sor­mais au statut de « pé­ri­phé­ries » de l’Europe ca­pi­ta­liste dé­ve­loppée, les pays de l’Europe orien­tale connaî­tront de­main leur ré­volte au­then­tique. Il y en a déjà les signes an­non­cia­teurs, dans l’ex-Yougoslavie en particulier.

 

Les ré­voltes, po­ten­tiel­le­ment por­teuses d’avancées ré­vo­lu­tion­naires, sont à pré­voir par­tout ou presque dans les trois conti­nents, qui de­meurent, plus que ja­mais, la zone des tem­pêtes, dé­men­tant par là les dis­cours si­ru­peux sur le « ca­pi­ta­lisme éternel » et la sta­bi­lité, la paix, le pro­grès dé­mo­cra­tique qu’on lui as­socie. Mais ces ré­voltes, pour de­venir des avan­cées ré­vo­lu­tion­naires, de­vront sur­monter de nom­breux obs­tacles : d’une part, sur­monter les fai­blesses du mou­ve­ment, construire des conver­gences po­si­tives entre ses com­po­santes, conce­voir et mettre en œuvre des stra­té­gies ef­fi­caces, mais aussi d’autre part mettre en dé­route les in­ter­ven­tions (y com­pris mi­li­taires) de la triade im­pé­ria­liste. Car toute in­ter­ven­tion mi­li­taire des États-Unis et de l’OTAN dans les af­faires des pays du Sud, sous quelque pré­texte que ce soit fût-il d’apparence sym­pa­thique — comme l’intervention « hu­ma­ni­taire » — doit être pros­crite. L’impérialisme ne veut ni le pro­grès so­cial, ni la dé­mo­cratie pour ces pays. Les la­quais qu’il place au pou­voir quand il gagne la ba­taille res­te­ront des en­nemis de la dé­mo­cratie. On ne peut que dé­plorer que la « gauche » eu­ro­péenne, même ra­di­cale, ait cessé de com­prendre ce qu’est l’impérialisme.

 

Le dis­cours do­mi­nant aujourd’hui ap­pelle à la mise en œuvre d’un « droit in­ter­na­tional » qui au­to­rise en prin­cipe l’intervention lorsque les droits fon­da­men­taux d’un peuple sont ba­foués. Mais les condi­tions ne sont pas réunies pour per­mettre d’avancer dans cette di­rec­tion. La « com­mu­nauté in­ter­na­tio­nale » n’existe pas. Elle se ré­sume à l’ambassadeur des États-Unis, suivi au­to­ma­ti­que­ment par ceux de l’Europe. Faut-il faire la longue liste de ces in­ter­ven­tions plus que mal­heu­reuses, cri­mi­nelles dans leurs ré­sul­tats (l’Irak, par exemple) ? Faut-il rap­peler le prin­cipe « deux poids, deux me­sures » qui les ca­rac­té­rise (on pen­sera évi­dem­ment aux droits ba­foués des Pa­les­ti­niens et au sou­tien in­con­di­tionnel à Is­raël, aux in­nom­brables dic­ta­tures tou­jours sou­te­nues en Afrique) ?

 

Le prin­temps des peuples du Sud et l’automne du capitalisme

 

Les « prin­temps » des peuples arabes, comme ceux que les peuples d’Amérique la­tine connaissent de­puis deux dé­cen­nies, que j’appelle la se­conde vague de l’éveil des peuples du Sud – la pre­mière s’était dé­ployée au 20 ième siècle jusqu’à la controf­fen­sive du capitalisme/impérialisme néo li­béral – revêt des formes di­verses al­lant des ex­plo­sions di­ri­gées contre les au­to­cra­ties qui ont pré­ci­sé­ment ac­com­pagné le dé­ploie­ment néo li­béral à la re­mise en cause de l’ordre in­ter­na­tional par les « pays émer­gents ». Ces prin­temps coïn­cident donc avec « l’automne du ca­pi­ta­lisme », le dé­clin du ca­pi­ta­lisme des mo­no­poles gé­né­ra­lisés, mon­dia­lisés et fi­nan­cia­risés. Les mou­ve­ments partent, comme ceux du siècle pré­cé­dent, de la re­con­quête de l’indépendance des peuples et des Etas des pé­ri­phé­ries du sys­tème, re­pre­nant l’initiative dans la trans­for­ma­tion du monde. Ils sont donc avant tout des mou­ve­ments anti im­pé­ria­listes et donc seule­ment po­ten­tiel­le­ment anti ca­pi­ta­listes. Si ces mou­ve­ments par­viennent à converger avec l’autre ré­veil né­ces­saire, celui des tra­vailleurs des centres im­pé­ria­listes, une pers­pec­tive au­then­ti­que­ment so­cia­liste pour­rait se des­siner à l’échelle de l’humanité en­tière. Mais cela n’est en au­cune ma­nière ins­crit à l’avance comme une « né­ces­sité de l’histoire ». Le dé­clin du ca­pi­ta­lisme peut ou­vrir la voie à la longue tran­si­tion au so­cia­lisme comme il peut en­gager l’humanité sur la voie de la bar­barie gé­né­ra­lisée. Le projet de contrôle mi­li­taire de la pla­nète par les forces ar­mées des Etats Unis et de leurs al­liés su­bal­ternes de l’Otan, tou­jours en cours, le dé­clin de la dé­mo­cratie dans les pays du centre im­pé­ria­liste, le refus pas­séiste de la dé­mo­cratie dans les pays du Sud en ré­volte (qui prend la forme d’illusions para re­li­gieuses « fon­da­men­ta­listes » que les Islam, Hin­douisme et Boud­dhisme po­li­tiques pro­posent) opèrent en­semble dans cette pers­pec­tive abo­mi­nable. La lutte pour la dé­mo­cra­ti­sa­tion laïque prend alors une di­men­sion dé­ci­sive dans le mo­ment ac­tuel qui op­pose la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion des peuples à celle de la bar­barie généralisée.

 

 

 

Lec­tures com­plé­men­taires :

 

Hassan Riad, L’Egypte nas­sé­rienne, Mi­nuit 1964

Samir Amin, La na­tion arabe, Mi­nuit 1976

Samir Amin, A life loo­king for­ward, Me­mo­ries of an in­de­pendent Mar­xist, Zed, London 2006

Samir Amin, L’éveil du Sud; Le temps des ce­rises, 2008

 

Le lec­teur y trou­vera mes lec­tures des réa­li­sa­tions du Vice-Roi Mu­hammad Ali (1805 – 1848) et des Khé­dives qui lui ont suc­cédé, en par­ti­cu­lier d’Ismail (1867 – 79), du Wafd (1920 – 1952), des po­si­tions du com­mu­nisme égyp­tien face au nas­sé­risme, de la dé­rive de la Nahda d’Afghani à Ra­chid Reda.

 

Gil­bert Achcar, Les Arabes et la Shoah, Actes Sud, 2009.

Il s’agit là de la meilleure ana­lyse des com­po­santes de l’Islam po­li­tique (de Ra­chid Reda et des Frères Mu­sul­mans, des Sa­la­fistes modernes).

 

Concer­nant le rap­port entre le conflit nord/Sud et celui qui op­pose l’amorce de la tran­si­tion so­cia­liste à la pour­suite du dé­ploie­ment du ca­pi­ta­lisme, voir :

 

Samir Amin, La crise, sortir de la crise du ca­pi­ta­lisme ou sortir du ca­pi­ta­lisme en crise ? ; Le Temps des Ce­rises, 2009

Samir Amin, La loi de la va­leur mon­dia­lisée ; Le temps des ce­rises, 2011

Samir Amin, Pour la cin­quième in­ter­na­tio­nale ; Le temps des ce­rises, 2006

Samir Amin, The long tra­jec­tory of his­to­rical ca­pi­ta­lism ; Monthly Re­view, New York, fe­bruary 2011

Gil­bert Achcar, Le choc des bar­ba­ries, Ed Com­plexe, Bruxelles

 

 

Le Caire et Paris, mai 2011

 

Laisser un commentaire