Dilma Rousseff présidente, une victoire populaire

Entretien avec Joao Pedro Stedile, dirigeant de la coordination nationale du MST

Par Mis en ligne le 23 décembre 2010

Joao Pedro Sté­dile, di­ri­geant de la co­or­di­na­tion na­tio­nale du Mou­ve­ment des Sans Terre (MST) du Brésil et de Via Cam­pe­sina, a été in­ter­viewé par « Punto Final » et nous parle de l’élection de Dilma Rous­seff en tant que pré­si­dente du plus grand pays d’Amérique latine.

Que si­gnifie pour le MST et pour les tra­vailleurs, le choix de Dilma Rousseff ?

Le choix de Dilma re­pré­sente une dé­faite ma­jeure des sec­teurs les plus conser­va­teurs de la so­ciété bré­si­lienne, qui s’était cris­tal­lisée au­tour de la can­di­da­ture de José Serra. La can­di­da­ture de Serra a constitué le noyau des in­té­rêts de la bour­geoisie in­ter­na­tio­nale, la bour­geoisie fi­nan­cière, les in­dus­triels de Sao Paulo, le féo­da­lisme et l’impérialisme éta­su­niens. Dans le même temps, puisque la no­mi­na­tion de Dilma a réussi à ras­sem­bler la plu­part des or­ga­ni­sa­tions de la classe ou­vrière, sa vic­toire re­pré­sente une vic­toire élec­to­rale des sec­teurs les plus pro­gres­sistes de notre société.

Le gou­ver­ne­ment de Lula a permis d’avancer en termes de ré­forme agraire. Le gou­ver­ne­ment Dilma le ferat-il aussi ? Quelle est la si­tua­tion de la pro­priété fon­cière au Brésil aujourd’hui ?

Avant d’entrer dans ces ques­tions, nous avons be­soin de com­prendre le sens de la ré­forme agraire. Il s’agit d’une po­li­tique éla­borée par l’État pour dé­mo­cra­tiser la pro­priété des terres et à as­surer l’accès pour tous les agri­cul­teurs qui veulent vivre de l’agriculture. Au Brésil, nous n’avons ja­mais eu de ré­forme agraire. La bour­geoisie in­dus­trielle bré­si­lienne a choisi de ne pas dé­mo­cra­tiser la pro­priété de la terre, elle main­tient une al­liance avec les pro­prié­taires fon­ciers afin d’exporter les ma­tières pre­mières. Avec cela, les pay­sans ont été chassés vers les villes, créant une vaste armée de ré­serve de main-d’œuvre in­dus­trielle. Pour cette raison, tout au long du XXème siècle, les sa­laires dans l’industrie au Brésil ont été parmi les plus bas de toutes les éco­no­mies in­dus­trielles dans le monde.

Pen­dant cette pé­riode, les agri­cul­teurs bré­si­liens n’ont ja­mais réuni des forces ou des par­te­naires — une al­liance avec les ou­vriers de la ville -, pour im­poser une ré­forme agraire aux pro­prié­taires fon­ciers. Ce contexte s’est main­tenu jusqu’à aujourd’hui. Les po­li­tiques des gou­ver­ne­ments du Brésil, y com­pris le gou­ver­ne­ment de Lula, étaient li­mi­tées à la créa­tion de co­lo­nies ru­rales en vue de ré­soudre les conflits par­ti­cu­liers sous la pres­sion des pay­sans. Ces po­li­tiques n’ont pas dé­mo­cra­tisé la terre. Alors que les gou­ver­ne­ments ve­naient d’exproprier cer­taines ex­ploi­ta­tions, on n’a pas sus­cité un pro­cessus massif et global de la ré­forme agraire.

Agro-commerce au Brésil.

Au sein du gou­ver­ne­ment Lula, les agri­cul­teurs n’ont pas eu un es­pace pour dé­battre sur un pro­cessus de vé­ri­table ré­forme agraire et n’ont pas une force so­ciale assez forte pour faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment et la so­ciété. Par consé­quent, l’actuelle po­li­tique de co­lo­ni­sa­tion des terres est insuffisante.

En outre, l’agro-commerce au Brésil pro­gresse grâce à l’achat des terres, le contrôle de la pro­duc­tion, l’industrialisation, le marché des biens de pro­duc­tion et par l’imposition des OGM. Dans ce pro­cessus, il y a un phé­no­mène de cen­tra­li­sa­tion et de concen­tra­tion de la pro­duc­tion agri­cole dans les mains de quelques en­tre­prises, comme Mon­santo, Car­gill, Bunge, Syn­genta et Bayer. Le re­cen­se­ment de 2006 a ré­vélé que la concen­tra­tion de la pro­priété fon­cière est plus grande aujourd’hui qu’en 1920 (30 an­nées après la fin de l’esclavage).

Dilma a été choisie dans un meilleur contexte po­li­tique au­quel Lula a dû faire face en 2002 et 2006. Le mou­ve­ment pro­gres­siste a construit une unité im­por­tante. Ont été élus au Congrès Na­tional plus de trente par­le­men­taires qui se sont en­gagés pour la ré­forme agraire et les pro­prié­taires fon­ciers les plus vo­races ont été mis en échec. Par consé­quent, nous croyons que la ré­forme ne peut aller que de l’avant dans le gou­ver­ne­ment de Dilma. Tou­te­fois, cela ne dé­pend pas de la vo­lonté du pré­sident ou de la lutte des mou­ve­ments so­ciaux dans le do­maine, mais de la par­ti­ci­pa­tion de toute la so­ciété bré­si­lienne dans un débat au­tour de quel se­rait le meilleur mo­dèle agri­cole qui dé­ci­dera entre l’agro-industrie ou l’agriculture à pe­tite échelle et la ré­forme agraire.

Pour­quoi considère-t-on le Brésil comme le pays les plus in­éga­li­taire du conti­nent ? La si­tua­tion d’injustice so­ciale s’est-elle amé­liorée avec le gou­ver­ne­ment Lula ? Et si non, com­ment ex­pli­quer sa grande po­pu­la­rité et qu’ il ait réussi à faire élire son successeur ?

Le Brésil n’a ja­mais connu un pro­cessus de chan­ge­ments so­ciaux et struc­tu­rels qui puissent re­hausser les condi­tions de vie de la ma­jeure partie des gens. Quand nous sommes sortis de l’esclavage, il n’y a pas eu de dé­mo­cra­ti­sa­tion de la terre qui per­mette de créer de bonnes condi­tions de tra­vail pour la survie des Noirs. Lorsque nous sommes passé par un pro­cessus d’industrialisation, l’agriculture a cessé d’être l’élément cen­tral de l’économie bré­si­lienne, il n’y a pas eu de ré­forme agraire qui puisse as­surer des terres pour ceux qui vou­laient rester dans les champs. Lorsque nous nous sommes rap­pro­chés d’une pos­si­bi­lité de ré­forme agraire en 1964, s’est pro­duit le coup d’Etat militaire.

Pen­dant cette pé­riode, la bour­geoisie bré­si­lienne a fait une al­liance avec le ca­pital in­ter­na­tional, ou­vrant la voie à un projet de dé­ve­lop­pe­ment na­tional. Le Brésil est passé de l’étape ru­rale à l’urbain, au XXe siècle, mais n’a pas réa­lisé des ré­formes qui ga­ran­tissent l’éducation, la santé et le lo­ge­ment pour la po­pu­la­tion. La classe di­ri­geante a bé­né­ficié de la crois­sance éco­no­mique du pays dans les an­nées 70, mais il n’y a pas eu de ré­forme na­tio­nale, dé­mo­cra­tique et po­pu­laire qui puissent of­frir de meilleures condi­tions de vie à la population.

Le gou­ver­ne­ment de Lula n’a en­tamé au­cune ré­forme struc­tu­relle, ni même af­fronté les pro­blèmes qui sont à l’origine de l’inégalité dans notre pays. Il a eu la crois­sance éco­no­mique, l’augmentation du nombre de tra­vailleurs du sec­teur formel, l’augmentation réelle du sa­laire mi­nimum et des po­li­tiques so­ciales qui ont amé­lioré la vie des plus pauvres.

La po­li­tique étran­gère brésilienne.

Dans le scé­nario po­li­tique ac­tuel en Amé­rique la­tine, que si­gnifie un gou­ver­ne­ment du PT au Brésil ? Quels vont être les in­fluences du pro­cessus d’intégration et des ob­jec­tifs dé­cou­lant des gou­ver­ne­ments ré­vo­lu­tion­naires tels que le Ve­ne­zuela, la Bo­livie et l’Équateur ?

Le gou­ver­ne­ment de Lula a eu une po­li­tique étran­gère pro­gres­siste dans le do­maine des re­la­tions po­li­tiques de l’État. Et sa propre po­li­tique ve­nant des in­té­rêts des en­tre­prises bré­si­liennes dans ses as­pects éco­no­miques. Par rap­port à la po­li­tique néo­li­bé­rale de Fer­nando Hen­rique Car­doso, qui était ab­so­lu­ment su­bor­donnée aux in­té­rêts de l’impérialisme, cela a été un im­mense pro­grès, car nous avons eu une po­li­tique sou­ve­raine, dé­cidé par nous.

Avec cette po­li­tique se sont ren­forcés les liens avec les gou­ver­ne­ments comme ceux du Ve­ne­zuela, la Bo­livie et l’Équateur. L’UNASUR est née là-bas, pour l’Amérique du Sud, et la Com­mu­nauté des pays d’Amérique La­tine et des Ca­raïbes, pour l’ensemble du conti­nent, à l’exclusion des États-Unis et au Ca­nada. Ces deux or­ga­nismes re­pré­sentent la fin de l’OEA. Se sont ren­forcé les liens éco­no­miques avec les pays du Sud. Mais nous de­vons en­core aller plus loin pour construire une in­té­gra­tion conti­nen­tale dans l’intérêt des peuples, et pas seule­ment des en­tre­prises bré­si­liennes, mexi­caines, ar­gen­tines ou d’où qu’ils viennent.

Une in­té­gra­tion po­pu­laire latino-américaine dans le do­maine de l’économie de­vrait im­pli­quer le ren­for­ce­ment de la Banque du Sud pour pou­voir rem­placer le FMI. La banque de l’ALBA, pour pou­voir rem­placer la Banque mon­diale. Et la créa­tion d’une mon­naie unique latino-américaine, comme pro­posé par l’ALBA –à tra­vers le Sucre-, afin de sur­monter la dé­pen­dance à l’égard du dollar. Si nous vou­lons l’indépendance et la sou­ve­rai­neté dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales et en Amé­rique la­tine, il est es­sen­tiel que nous concen­trions nos éner­gies dans la dé­faite du dollar. Le dollar a été le ré­sultat de la vic­toire des États-Unis dans la Se­conde Guerre mon­diale et a été, au fil des dé­cen­nies, le mé­ca­nisme prin­cipal de l’exploitation des peuples du monde.

Plus lar­ge­ment le pré­sident Lula a raison : l’ONU ne re­pré­sente pas les in­té­rêts du peuple. Nous avons be­soin de construire de nou­velles or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales plus re­pré­sen­ta­tives. Mais cela ne dé­pend pas de pro­po­si­tions ou de vo­lonté po­li­tique. Cela dé­pend d’un rap­port de forces mon­dial, qui se fera lorsque les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes se­ront la ma­jo­rité. Et ce n’est pas le cas maintenant.

Profil du PT

Com­ment définissez-vous le PT ? Devra-t-il être dé­passé dans l’avenir pour at­teindre les ob­jec­tifs su­pé­rieurs de tra­vailleurs ur­bains et des paysans ?

Le PT est un parti im­por­tant pour le mou­ve­ment pro­gres­siste et pour la gauche au Brésil. Il a émergé dans les an­nées 70 et 80 et il a été conso­lidé dans un contexte de montée du mou­ve­ment de masse au Brésil, marqué par la lutte pour la dé­mo­cra­ti­sa­tion et de meilleures condi­tions de vie du peuple, telle qu’elle se sont ma­ni­fes­tées dans les ma­ni­fes­ta­tions, grèves et oc­cu­pa­tions de terres à tra­vers le pays.

De­puis 1989, avec la dé­faite de Lula lors d’une élec­tion qui re­pré­sen­tait la lutte entre deux pro­jets pour le pays, la lutte de la classe ou­vrière est en­trée dans une pé­riode de dé­clin, qui s’est ag­gravé avec la mise en œuvre du néo­li­bé­ra­lisme dans le gou­ver­ne­ment de Fer­nando Hen­rique Car­doso. Dans ce contexte, le PT a connu de nom­breux chan­ge­ments. Il a com­mencé à donner la prio­rité à la lutte ins­ti­tu­tion­nelle, lais­sant la lutte so­ciale à l’arrière-plan. Cette conjonc­ture a permis d’obtenir des par­le­men­taires, des pré­fets et des gou­ver­neurs. Jusqu’à ce qu’en 2002, Lula soit été élu pré­sident, et main­te­nant Dilma. Dans la lutte ins­ti­tu­tion­nelle, le PT est un parti fort, ayant la ca­pa­cité de construire des al­liances assez larges et de mettre la droite en échec. Pen­dant ce temps, d’autres or­ga­ni­sa­tions de lutte émergent et s’organisent sous les formes des plus va­riés, en fonc­tion de leur be­soin. Le PT conti­nuera à jouer un rôle im­por­tant dans la lutte ins­ti­tu­tion­nelle. Mais dans ce pro­cessus se forment d’autres or­ga­ni­sa­tions pour lutter sur les dif­fé­rents fronts aux­quels doit faire face la classe ou­vrière brésilienne.

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