L’avenir des agricultures paysannes face aux nouvelles pressions sur la terre

Par Mis en ligne le 22 septembre 2010

Mar­gi­na­lisé hier en­core dans les stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment, le rôle des agri­cul­tures pay­sannes pour lutter contre la faim, la dé­té­rio­ra­tion des éco­sys­tèmes et le chan­ge­ment cli­ma­tique, est dé­sor­mais re­connu. Mais le sort des pe­tits pro­duc­teurs reste com­promis, à l’heure où s’exercent de nou­velles pres­sions sur les terres. Promue par les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, la « co­ha­bi­ta­tion har­mo­nieuse » entre agro­bu­si­ness et agri­cul­tures pay­sannes ne change pas la donne.

La crise ali­men­taire de 2007 – 2008 a jeté une lu­mière crue sur les aber­ra­tions et les pa­ra­doxes du mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment agri­cole. Dans un contexte marqué par de fortes pres­sions sur la terre et les res­sources na­tu­relles, une en­volée brusque mais non moins pré­vi­sible des prix aura suffi pour plonger près de 125 mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires dans l’extrême pau­vreté et 75 mil­lions d’entre elles dans la sous-alimentation, « ré­dui­sant à néant, selon le pré­sident de la Banque mon­diale, Ro­bert Zoel­lick, sept ans de lutte contre la pau­vreté » (cf. Del­court, 2008).

Ag­gravée par la dé­bâcle éco­no­mique et fi­nan­cière, qui a elle aussi pro­duit son quota de nou­veaux in­di­gents, cette crise est loin d’être for­tuite. Qua­li­fiée alors un peu trop vite de « tsu­nami agri­cole et ali­men­taire » comme s’il s’agissait d’une ca­tas­trophe na­tu­relle et im­pré­vi­sible, elle té­moigne en réa­lité de l’échec des stra­té­gies de ré­duc­tion de la pau­vreté en l’absence d’une ré­forme en pro­fon­deur du sys­tème in­ter­na­tional de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion, de com­mer­cia­li­sa­tion et de dis­tri­bu­tion des den­rées is­sues de l’agriculture. Les chiffres sont ac­ca­blants pour les chantres de la « mon­dia­li­sa­tion heureuse ».

Alors que des ni­veaux de pro­duc­tion re­cord sont en­re­gis­trés de­puis des an­nées, les­quels suf­fisent théo­ri­que­ment à as­surer les be­soins ali­men­taires de la po­pu­la­tion de la pla­nète [1], la faim touche ac­tuel­le­ment plus d’un mil­liard de per­sonnes, sommet in­égalé de­puis les an­nées 1970. Un chiffre au­quel il fau­drait ajouter les quelque 2 mil­liards de per­sonnes souf­frant de ca­rences ali­men­taires. Pa­ra­doxe des plus frap­pants, près de 70 % de ces pauvres et très pauvres, en si­tua­tion de manque, sont des pay­sans et pay­sannes, pro­duc­teurs et four­nis­seurs eux-mêmes de den­rées ali­men­taires (50 % vivent sur des terres trop pe­tites ou de mau­vaise qua­lité et 20 % sont des tra­vailleurs agri­coles ou des sans-terre) ! (Golay, 2009)

Dix ans après l’adoption des Ob­jec­tifs du mil­lé­naire et cinq ans avant l’échéance de 2015 prévue pour leur réa­li­sa­tion, l’heure n’est guère à l’optimisme. En dépit de l’engagement ferme des Na­tions unies vi­sant à ré­duire de moitié le nombre de per­sonnes dans l’extrême pau­vreté, « toutes les condi­tions sont réunies, es­time Oli­vier De Schutter, pour une nou­velle crise ali­men­taire dans un ou deux ans. La ques­tion n’est pas de sa­voir si elle aura lieu mais quand » (Le Monde, 16 no­vembre 2009).

Sans une ré­forme ra­di­cale du sys­tème agroa­li­men­taire, la si­tua­tion ne peut qu’empirer, d’autant que se pro­filent une baisse des ren­de­ments agri­coles et une perte ir­ré­mé­diable de larges éten­dues de terre, en raison du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique – dans des ré­gions tout par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles aux aléas cli­ma­tiques et aux stress hy­driques – et des pres­sions exer­cées par l’urbanisation, la mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets mi­niers, hy­dro­élec­triques, tou­ris­tiques et d’infrastructure, gour­mands en es­paces. Tout ceci sans compter les énormes sur­faces de terres qui de­vraient à l’avenir être af­fec­tées à la pro­duc­tion d’agrocarburants, sa­chant que la pro­duc­tion ali­men­taire glo­bale devra dou­bler, voire tri­pler pour sa­tis­faire les be­soins ali­men­taires de 9 mil­liards de per­sonnes en 2050 (Ma­zoyer, 2009).

Sym­bo­lisés par les émeutes ur­baines qui ont touché fin 2007-début 2008 une qua­ran­taine de pays, cette crise ali­men­taire et les ef­fets en chaîne qu’elle a en­traînés ont au moins eu un im­pact po­sitif, celui de pousser les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales à rou­vrir le débat sur le rôle de l’agriculture dans les stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment. De fait, l’agriculture a re­pris sa place dans les agendas des « do­na­teurs » après en être sortie pen­dant près de trente ansE [2]. De­puis le dé­clen­che­ment de la crise, les Na­tions unies et ses or­ga­nismes spé­cia­lisés n’ont eu de cesse de mul­ti­plier les ap­pels à un re­fi­nan­ce­ment des sec­teurs agri­coles dans le Sud. Dé­dai­gnées du­rant près de trois dé­cen­nies, les po­li­tiques pu­bliques agri­coles sont dé­sor­mais âpre­ment dis­cu­tées. Au­tre­fois voué aux gé­mo­nies, l’État est à nou­veau sol­li­cité pour ré­in­vestir et im­pulser le dé­ve­lop­pe­ment du monde rural. Et sa­lués au début du 21e siècle comme so­lu­tion mi­racle à la crise éner­gé­tique, les agro­car­bu­rants sont de plus en plus dé­criés, tandis que les vertus de l’agriculture fa­mi­liale, que l’on di­sait ar­chaïque et peu ef­fi­ciente, semblent peu à peu redécouvertes.

Cette prise de conscience de la place et du rôle de l’agriculture dans la ges­tion des pro­blèmes so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux a-telle pour au­tant ou­vert la voie à une ré­vi­sion de fond en comble du mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment agri­cole do­mi­nant et du ré­gime ali­men­taire in­ter­na­tional ? Les re­mèdes pro­posés au ni­veau in­ter­na­tional sont-ils de na­ture à ré­pondre aux défis de la pau­vreté ru­rale et de la faim ? Il est permis d’en douter. Des ques­tions aussi cru­ciales que l’accès à la terre, le contrôle sur les res­sources et le droit dé­mo­cra­tique et sou­ve­rain des po­pu­la­tions à dé­finir leur propre mo­dèle agri­cole de­meurent en­core lar­ge­ment ab­sentes des pré­oc­cu­pa­tions in­ter­na­tio­nales. À l’heure où les pres­sions sur la terre et les res­sources sont de plus en plus vives, toute stra­tégie de dé­ve­lop­pe­ment rural qui ne prendra pas plei­ne­ment au sé­rieux ces ques­tions n’évitera pas les er­reurs du passé et se mon­trera sans nul doute im­puis­sante à in­verser le pro­cessus de mar­gi­na­li­sa­tion des agri­cul­tures pay­sannes aux ori­gines de la crise agroalimentaire.

Mar­gi­na­li­sa­tion de la pe­tite paysannerie

Malgré l’extension des sur­faces culti­vées dans le monde, les pays du Sud connaissent de­puis plu­sieurs dé­cen­nies un phé­no­mène de « dé­pay­san­ni­sa­tion » des cam­pagnes. En té­moigne la ré­cente tran­si­tion dé­mo­gra­phique qui a vu le nombre d’urbains dé­passer le nombre de ru­raux. Ce qui frappe sur­tout, au-delà des dif­fé­rences ré­gio­nales, c’est la ra­pi­dité et l’ampleur de cette tran­si­tion. En 1970, la po­pu­la­tion mon­diale, es­timée à 3,7 mil­liards de per­sonnes, comp­tait en­core 2,4 mil­liards de ru­raux contre 1,3 mil­liard d’urbains. Un ratio qui a com­mencé à s’inverser en ce début du 21e siècle, si bien qu’aujourd’hui 3,5 mil­liards de per­sonnes vivent dans des com­mu­nautés ur­baines contre 3,2 mil­liards en zones ru­rales (Borras, 2009).

Cette « dé­pay­san­ni­sa­tion » ra­pide des cam­pagnes, qui voit chaque année des cen­taines de mil­liers de pay­sans dé­serter leur terre dans le Sud, au point que le taux de crois­sance na­turel dans le monde rural (en­core très élevé) n’arrivera bientôt plus à com­penser le nombre de dé­parts, n’est en rien un phé­no­mène na­turel, pas plus qu’elle n’est l’expression de choix in­di­vi­duels et spon­tanés por­tant à jeter son dé­volu sur la ville. Elle est prin­ci­pa­le­ment la consé­quence de po­li­tiques éco­no­miques vo­lon­ta­ristes et de stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment as­su­mées, peu sou­cieuses du sort des pe­tits pro­duc­teurs fa­mi­liaux, voire même fran­che­ment hos­tiles au monde paysan.

Des po­li­tiques de mo­der­ni­sa­tion « antirurales »

Ins­piré des théo­ries li­néaires de la mo­der­ni­sa­tion cal­quées sur la tra­jec­toire his­to­rique des pays du Nord, celle de la tran­si­tion, par étapes suc­ces­sives, d’une éco­nomie ru­rale vers une éco­nomie in­dus­trielle et ur­baine, le mo­dèle de crois­sance qui pré­va­lait dans le Sud et orien­tait les stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment à compter des an­nées 1950, était fondé sur l’industrialisation lourde et don­nait à l’État un rôle cen­tral dans le pi­lo­tage et la pla­ni­fi­ca­tion éco­no­miques. Le dé­ve­lop­pe­ment était sy­no­nyme de crois­sance et cette crois­sance ne pou­vait être as­surée que par l’industrialisation à marche forcée et ses re­tom­bées éco­no­miques (His­toire…, 2009).

De fait, entre les an­nées 1950 et 1980, la plu­part des gou­ver­ne­ments du Sud, que ceux-ci aient tenté de s’intégrer à l’économie in­ter­na­tio­nale ou opté pour des stra­té­gies au­to­nomes de sub­sti­tu­tion aux im­por­ta­tions, ont donné la prio­rité au pro­cessus d’industrialisation– ur­ba­ni­sa­tion aux dé­pens du dé­ve­lop­pe­ment des zones ru­rales. Tout au plus l’agriculture n’était-elle consi­dérée que comme un ré­ser­voir de main-d’oeuvre bon marché et comme un moyen d’impulser, via no­tam­ment le trans­fert du pro­duit agri­cole, la mo­der­ni­sa­tion du tissu socio-économique ur­bain. Au sou­tien aux pe­tits pro­duc­teurs fa­mi­liaux, qui re­pré­sen­taient presque par­tout l’écrasante ma­jo­rité des ac­tifs, était gé­né­ra­le­ment pri­vi­légié l’appui aux sec­teurs agroex­por­ta­teurs, sources de pré­cieuses de­vises. Au souci de ga­rantir des re­venus dé­cents aux pay­sans était pri­vi­lé­giée la pré­ser­va­tion de la paix so­ciale en ville via l’importation mas­sive d’aide ali­men­taire ou de den­rées bon marché. Une stra­tégie qui avait cet autre avan­tage de rap­porter de pro­vi­den­tielles taxes (Brunel, 2008).

Ces orien­ta­tions de dé­ve­lop­pe­ment, cou­plées avec l’introduction de la « ré­vo­lu­tion verte » dans plu­sieurs pays d’Asie et d’Amérique la­tine, mo­tivée tantôt par le be­soin stra­té­gique de ga­rantir l’autosuffisance ali­men­taire, tantôt pour éviter d’avoir à ini­tier un pro­cessus de ré­forme agraire, par­ti­ci­pe­ront à l’appauvrissement pro­gressif d’une grande frange de la pe­tite pay­san­nerie, tout en pré­ci­pi­tant l’exode rural [3].

Entre l’enclume et le mar­teau : la mo­der­ni­sa­tion néolibérale

Ce mou­ve­ment de « dé­pay­san­ni­sa­tion » du monde rural s’accélérera dans les an­nées 1980, dans un contexte marqué par la crise de la dette et le re­tour en force du li­bé­ra­lisme éco­no­mique, dont les thu­ri­fé­raires dé­noncent pêle-mêle l’immobilisme des cam­pagnes, la per­sis­tance de la pau­vreté ru­rale, l’incapacité des pays en dé­ve­lop­pe­ment, plombés par les dé­fi­cits, à im­pulser un « cercle ver­tueux de crois­sance » et l’interventionnisme ex­cessif des États ac­cusés, du fait de leurs mul­tiples pré­lè­ve­ments et taxes (no­tam­ment sur le fon­cier et le pro­duit agri­cole), de gé­nérer de trop nom­breuses dis­tor­sions de marché.

De­venue prê­teur en der­nier res­sort et prin­cipal maître d’oeuvre des ré­formes, la Banque mon­diale va alors prôner, en étroite in­tel­li­gence avec le FMI, ga­rant des équi­libres ma­croé­co­no­miques, une ré­duc­tion mas­sive des dé­penses pu­bliques, l’ouverture des éco­no­mies, la li­bé­ra­li­sa­tion des échanges et des prix, des po­li­tiques at­trac­tives pour les ca­pi­taux ex­ternes ou en­core une dé­ré­gle­men­ta­tion à tous crins sup­posée li­bérer les forces du marché. Au­tant de me­sures, né­go­ciées dans le cadre des ac­cords de sta­bi­li­sa­tion et d’ajustement struc­turel, qui trou­ve­ront leur tra­duc­tion dans le do­maine de l’agriculture dans les « pro­grammes d’ajustement sec­to­riels agri­coles » na­tio­naux (Ma­zoyer, 2008). C’est ainsi qu’un vaste mou­ve­ment de désen­ga­ge­ment de l’État et de li­bé­ra­li­sa­tion du sec­teur agri­cole va être en­clenché, le­quel se pour­suivra avec l’inclusion de l’agriculture dans le der­nier cycle de né­go­cia­tions du Gatt (Ge­neral Agree­ment on Ta­riffs and Trade) et la créa­tion en 1994 – 1995 de l’OMC (Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du commerce).

Certes, dès les an­nées 1990, une poi­gnée de pays vont ef­fec­ti­ve­ment re­nouer avec la crois­sance, tandis que les consom­ma­teurs ur­bains des pays du Sud vont lar­ge­ment pro­fiter – pro­vi­soi­re­ment du moins – de la dé­crue du prix des den­rées ali­men­taires. Mais dans un contexte d’inégalités ex­trêmes entre les agri­cul­tures, l’ouverture des mar­chés lo­caux aux im­por­ta­tions se ré­vé­lera ra­pi­de­ment ca­tas­tro­phique pour la pe­tite pay­san­nerie (Hou­tart, 2009).

L’invasion des im­por­ta­tions agri­coles à bas prix va lit­té­ra­le­ment la­miner les pe­tits pro­duc­teurs. Avec la mise en place des ac­cords de libre-échange, du jour au len­de­main par­fois, ils ont dû ri­va­liser avec les poids lourds in­ter­na­tio­naux de l’agro-industrie, hau­te­ment com­pé­ti­tifs, et d’autant plus com­pé­ti­tifs qu’ils ont bé­né­ficié – et bé­né­fi­cient tou­jours – d’une gé­né­reuse po­li­tique de sub­sides et/ou de sou­tien ou peuvent miser, dans le cas des sec­teurs agro-industriels des pays émer­gents, sur de bas sa­laires et des taxes fon­cières sou­vent très faibles, voire in­exis­tantes, et d’énormes sur­faces agricoles.

Dou­ble­ment ac­culés, d’une part par la concur­rence des im­por­ta­tions bon marché, d’autre part, par la sup­pres­sion des aides et sou­tiens pu­blics et le dé­man­tè­le­ment des struc­tures d’appui aux pro­duc­teurs, les pay­sans du Sud se sont trouvés dans l’incapacité d’assurer leur propre re­pro­duc­tion. Piégés dans une spi­rale d’appauvrissement et d’endettement, moins en­ca­drés et sou­tenus que par le passé, ils n’ont sou­vent eu d’autres choix que de céder leur terre ou leurs bras aux plus of­frants (grands pro­prié­taires ter­riens, en­tre­prises agro-industrielles, etc.) ou de s’exiler vers les ag­glo­mé­ra­tions ur­baines où ils sont venus gon­fler des bi­don­villes que les cam­pagnes alen­tours ar­rivent de plus en plus dif­fi­ci­le­ment à nourrir, ceci quand leurs dettes ne les ont pas contraints au sui­cide, phé­no­mène qui a pris des pro­por­tions dra­ma­tiques en Asie du Sud.

Comme le rap­pelle Sylvie Brunel, cette ten­dance a donc dou­ble­ment ag­gravé le pro­blème ali­men­taire : « D’une part en créant de vastes “plèbes ur­baines” qui comptent sur une nour­ri­ture im­portée à bas prix pour se nourrir, d’autre part en pri­vant les cam­pagnes d’une pay­san­nerie qui au­rait pu per­mettre d’alléger la fac­ture ali­men­taire et de créer un marché in­té­rieur en éle­vant le pou­voir d’achat de la masse pay­sanne » (2008). Dans ces condi­tions, il aura suffi que sur­vienne une brusque en­volée des prix in­ter­na­tio­naux, après une très longue baisse, pour que les villes, gros­sies par l’arrivée en masse de pay­sans ap­pau­vris, se trouvent à leur tour pénalisées.

Somme toute, ce que la der­nière crise ali­men­taire a mis en évi­dence, ce n’est non pas une si­tua­tion de pé­nurie ou de manque de dis­po­ni­bi­lité ali­men­taire, mais plutôt la très grande vul­né­ra­bi­lité de nom­breux pays pauvres aux fluc­tua­tions des cours in­ter­na­tio­naux du fait de leur dé­pen­dance crois­sante aux im­por­ta­tions. Aussi, au sortir des in­dé­pen­dances, l’Afrique était-elle au­to­suf­fi­sante et même ex­por­ta­trice nette de biens ali­men­taires (près de 1,3 mil­lion de tonnes par an entre 1966 – 1970). Dé­sor­mais, elle im­porte près de 25 % de sa nour­ri­ture ! (Bello, 2008).

Ex­pan­sion des mo­no­cul­tures d’exportation et montée en puis­sance de l’agrobusiness

Ces me­sures de li­bé­ra­li­sa­tion et d’ajustement des éco­no­mies ru­rales n’ont pas seule­ment eu pour effet d’accentuer les pres­sions com­mer­ciales sur les pe­tits pro­duc­teurs. Avec le pro­cessus de mon­dia­li­sa­tion, ca­rac­té­risé par une trans­for­ma­tion ra­pide des modes et des tech­niques de pro­duc­tion, de com­mer­cia­li­sa­tion et de consom­ma­tion, et l’émergence d’une nou­velle di­vi­sion in­ter­na­tio­nale du tra­vail, elles ont été à l’origine d’un pro­fond bou­le­ver­se­ment du pay­sage agri­cole dans les pays du Sud.

Ce bou­le­ver­se­ment s’est d’abord tra­duit par une for­mi­dable ex­pan­sion des cultures in­dus­trielles d’exportation et une spé­cia­li­sa­tion ac­crue. Pour maxi­miser leurs avan­tages com­pa­ra­tifs et ac­cu­muler des de­vises, les pays du Sud, lour­de­ment en­dettés, ont en effet été in­vités à se re­cen­trer sur des cultures à plus haute va­leur ajoutée sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux. L’on verra ainsi le Kenya ou le Pérou se lancer dans la flo­ri­cul­ture, les cultures de soja rem­placer au Brésil les terres de pâ­ture ou des sols tra­di­tion­nel­le­ment voués à une agri­cul­ture plus di­ver­si­fiée, les ri­zières trans­for­mées en plan­ta­tions ma­raî­chères aux Phi­lip­pines ou en­core des oran­gers se dresser sur des sites dé­diés à la pro­duc­tion de ha­ri­cots – ali­ment de base de la po­pu­la­tion – en Haïti, pays qui im­porte ac­tuel­le­ment près de 60 % de sa nourriture !

Mais l’accent mis sur la maxi­mi­sa­tion des avan­tages com­pa­ra­tifs a eu d’autres consé­quences que la plus grande spé­cia­li­sa­tion et la ré­duc­tion des dis­po­ni­bi­lités ali­men­taires na­tio­nales. Cultures gé­né­ra­le­ment in­ten­sives en ca­pi­taux et en in­trants in­dus­triels coû­teux, mé­ca­ni­sées et éco­nomes en main-d’oeuvre, elles ex­cluaient d’emblée de nom­breux pe­tits agri­cul­teurs fa­mi­liaux in­ca­pables de consentir à de tels in­ves­tis­se­ments, tandis qu’elle a poussé de nom­breux tra­vailleurs agri­coles vers la sortie. Gour­mandes en es­paces et en res­sources, elles ont ac­cé­léré la concen­tra­tion des terres, re­poussé les fron­tières agri­coles, obligé l’agriculture de sub­sis­tance à s’établir sur des terres moins fer­tiles et ren­forcé le mou­ve­ment d’appropriation pri­va­tive des res­sources na­tu­relles. Tout ceci sans compter les dé­gâts éco­lo­giques pro­vo­qués par de telles cultures : ré­duc­tion de la bio­di­ver­sité au profit d’une pro­duc­tion stan­dar­disée, dé­fo­res­ta­tion, pol­lu­tion et dé­gra­da­tion des sols et des sous-sols du fait de l’intensification de la pro­duc­tion et l’utilisation mas­sive d’intrants chi­miques (en­grais et pesticides).

Pa­ral­lè­le­ment à ce pro­cessus de spé­cia­li­sa­tion, de concen­tra­tion et de chan­ge­ment d’affectation des terres, va s’enclencher un vaste mou­ve­ment d’opérations d’acquisition-fusion dans les sec­teurs agroa­li­men­taires qui aura pour effet de ré­duire le nombre d’opérateurs en aval et en amont des pro­cessus de pro­duc­tion. Au­tre­ment dit, l’ouverture et l’intégration des mar­chés ont permis aux grandes firmes du com­plexe agroa­li­men­taire (pro­duc­teurs de fer­ti­li­sants et de se­mences, in­ter­mé­diaires com­mer­ciaux, in­dus­trie agroa­li­men­taire, grandes chaînes de dis­tri­bu­tion, etc.) de res­serrer leur contrôle sur les chaînes de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion et de commercialisation.

À titre d’exemple, deux firmes (ADM et Car­gill) seule­ment sont ac­tuel­le­ment res­pon­sables des trois quarts des flux com­mer­ciaux in­ter­na­tio­naux de cé­réales. Et Mon­santo contrôle en­viron 41 % du marché des se­mences de maïs et 21 % du marché des se­mences de soja (Holt-Giménez, Patel, 2009). Une si­tua­tion de quasi-monopole qui non seule­ment leur donne un énorme pou­voir de marché (pos­si­bi­lité d’orienter les pro­duc­tions, d’influer sur les prix, etc.), mais ren­force consi­dé­ra­ble­ment la dé­pen­dance des pe­tits pro­duc­teurs du fait de la ré­duc­tion du nombre de fi­lières et d’intermédiaires.

No­tons enfin que, dans un contexte d’appauvrissement gé­néral des cam­pagnes, ces mêmes en­tre­prises ont lar­ge­ment tiré profit de la crise ali­men­taire en raison de leur po­si­tion do­mi­nante. Ainsi, au cours du der­nier se­mestre 2007, au plus fort de la crise ali­men­taire, ADM, Mon­santo et Car­gill ont vu gon­fler leurs bé­né­fices res­pec­ti­ve­ment de 42 %, 45 % et 86 %, tandis que Mo­zaic Fer­ti­liser, fi­liale de Car­gill, en­re­gis­trait un chiffre d’affaires en hausse de plus de 1 200 % ! (ibid.) Quant aux re­cettes des deux géants de l’agroalimentaire et de la grande dis­tri­bu­tion, Nestlé et Tisco, elles ont connu un bon de 8 % et 10 % au cours du pre­mier se­mestre 2008 (Sorge, 2010).

Nou­velle ruée sur les terres et les ressources

En juillet 2009, quelques mois avant le Sommet mon­dial sur la sé­cu­rité ali­men­taire de la FAO (Rome, 16 – 18 no­vembre), s’est tenue à New York la pre­mière confé­rence in­ter­na­tio­nale consa­crée aux in­ves­tis­se­ments dans les sec­teurs agri­coles des pays du Sud, la­quelle réunis­sait de grands pro­duc­teurs agri­coles, des pro­prié­taires ter­riens, des ma­na­gers de fonds d’investissements, de fonds sou­ve­rains et de fonds spé­cu­la­tifs, ainsi que des re­pré­sen­tants des sec­teurs de l’agrobusiness et des ex­perts du monde aca­dé­mique et du sec­teur privé, venus des quatre coins du monde (Brésil, Aus­tralie, États-Unis, pays du Golfe, Inde, etc.).

Ce pre­mier Global Agrin­ves­ting Forum or­ga­nisé par un des lob­bies des pro­duc­teurs de soja et d’agrocarburants (Soya­tech) en par­te­na­riat avec deux en­tre­prises de consul­tance (High­Quest Part­ners et In­vest­ment Ma­na­ge­ment Ins­ti­tute) en­ten­dait dresser un pa­no­rama gé­néral des nou­velles pers­pec­tives d’investissement – et des nou­velles op­por­tu­nités de profit et de crois­sance – dans les sec­teurs liés à la terre et à la pro­duc­tion agri­cole (Knaup, von Mit­tel­staedt, 2009).

L’événement, passé presque in­aperçu, montre bien le re­gain d’intérêt du monde éco­no­mique et fi­nan­cier pour la terre. De­puis l’éclatement de la crise fi­nan­cière, le fon­cier est de­venu une nou­velle poule aux oeufs d’or pour in­ves­tis­seurs en manque de dé­bou­chés. Comme l’indiquait déjà, en 2008, le res­pon­sable des pla­ce­ments al­ter­na­tifs de In­sight In­vest­ment, Reza Vi­shkai : « La meilleure cou­ver­ture contre la ré­ces­sion dans les dix à quinze ans qui viennent est un in­ves­tis­se­ment dans les terres agri­coles » (cf. Grain, 2008).

De fait, dans un climat éco­no­mique mo­rose, les prix élevés des den­rées ali­men­taires ont in­cité les grandes en­tre­prises tra­di­tion­nel­le­ment ac­tives dans le sec­teur agroa­li­men­taire, mais aussi de nou­veaux venus — en­tre­prises d’autres sec­teurs à la re­cherche de nou­velles stra­té­gies de crois­sance et sou­cieuses de di­ver­si­fier leurs ac­ti­vités, so­ciétés fi­nan­cières, banques d’affaires, fonds de pen­sion, fonds d’investissements à la re­cherche de nou­veaux pla­ce­ments ren­tables et fonds spé­cu­la­tifs qui aban­donnent le marché des pro­duits dé­rivés lar­ge­ment dé­pré­ciés de­puis la crise — à jeter leur dé­volu sur la terre, la­quelle s’avérera d’autant plus ren­table qu’y se­ront pro­duites des com­mo­di­ties pour les­quelles existe une de­mande sol­vable : agro­car­bu­rants, cultures four­ra­gères, etc.

Mais la conver­gence des crises ali­men­taire, éner­gé­tique et cli­ma­tique a mis en lu­mière un autre phé­no­mène : celui du trans­fert né­gocié d’État à État ou via leurs bras éco­no­miques et fi­nan­ciers d’importantes su­per­fi­cies de terres arables dans le Sud. Couplé à l’attrait ré­cent des grands ac­teurs éco­no­miques in­ter­na­tio­naux à la re­cherche de nou­velles li­qui­dités pour le fon­cier, les pro­duc­tions de den­rées ali­men­taires et d’agrocarburants, mais aussi l’exploitation des res­sources du sous-sol (pé­trole, mi­ne­rais, eau, etc.), ce mou­ve­ment d’accaparement de terres hors fron­tières est ainsi venu s’ajouter de­puis peu aux nom­breuses pres­sions qui pèsent sur la terre, les agri­cul­tures pay­sannes et l’environnement.

Ac­ca­pa­reurs et terres accaparées

Certes, ce phé­no­mène d’accaparement des terres n’est pas neuf. La nou­veauté, c’est que, dans ce cas-ci, il a été amorcé ou en­cou­ragé par les gou­ver­ne­ments de pays dits « riches fi­nan­cière ment, mais pauvres en res­sources », parmi les­quels de nom­breux pays du Sud [4]. Sou­cieux de ré­duire leur dé­pen­dance vis-à-vis des im­por­ta­tions et de sé­cu­riser leur ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture et en énergie, ces pays cherchent dé­sor­mais à « ex­ter­na­liser » leurs propres pro­duc­tions, en ten­tant de s’emparer ou de contrôler, di­rec­te­ment ou in­di­rec­te­ment (par le tru­che­ment de leurs so­ciétés na­tio­nales), de larges éten­dues de terre au moyen d’accords conclus avec des gou­ver­ne­ments de pays dits « riches en res­sources mais pauvres fi­nan­ciè­re­ment ». Tout par­ti­cu­liè­re­ment convoitée : l’Afrique. Là où existent en­core d’importantes « ré­serves » de terres sous-exploitées, non ex­ploi­tées ou sup­po­sées vierges et dis­po­nibles à bas prix [5].

Mis sous le feu des pro­jec­teurs avec la ces­sion aux Sud-Coréens de Daewoo Lo­gis­tics de 1,3 mil­lion de terre mal­gache, cette ruée sur la terre a pris en effet une am­pleur in­quié­tante en Afrique. On voit ainsi les pays du Golfe acheter ou louer d’importantes quan­tités de terres dans les pays mu­sul­mans frères (So­malie, Soudan, Tchad, etc.). Le Congo-Brazzavile of­frir à des in­dus­triels sud-africains plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’hectares de fo­rêts plu­viales me­na­cées. La Chine mul­ti­plier des ac­cords fon­ciers, dit de « co­opé­ra­tion », avec le Mo­zam­bique, le Zim­babwe, la Tan­zanie, le Ni­geria, ou en­core la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Congo, pays dans le­quel elle au­rait ob­tenu 2,8 mil­lions hec­tares pour y im­planter la plus grande pal­me­raie du monde. Un fonds d’investissement amé­ri­cain louer entre 400 000 et 1 mil­lion d’hectares dans le sud du Soudan. La Libye né­go­cier bec et ongle avec le Mali la ces­sion de terres pour ex­ter­na­liser sa pro­duc­tion ali­men­taire. Le pré­sident ke­nyan louer 40 000 hec­tares de terre « agro­pas­to­rale » au Qatar afin que celui-ci y dé­ve­loppe des pro­duc­tions hor­ti­coles. Ou en­core le gou­ver­ne­ment éthio­pien céder dans la plus grande opa­cité des mil­liers d’hectares de terres fer­tiles des­ti­nées ex­clu­si­ve­ment à l’exportation à des com­pa­gnies in­diennes, tandis que l’Égypte né­gocie de­puis peu avec le gou­ver­ne­ment ou­gan­dais un contrat de lo­ca­tion por­tant sur près de 840 000 hec­tares (3,5 % de la sur­face du pays !).

Au total, près de 20 mil­lions d’hectares au­raient déjà – ou se­raient en train de – changer de mains en Afrique sur les quelque 30 à 40 mil­lions d’hectares dans le monde fai­sant l’objet de telles tran­sac­tions. Des chiffres dif­fi­ci­le­ment vé­ri­fiables étant donné le si­lence qui en­toure gé­né­ra­le­ment ces contrats et l’absence de don­nées fiables (Baxter, 2010 ; Fian, 2010 ; Grain, 2008).

À noter que cette nou­velle forme de co­lo­nia­lisme agraire est vi­ve­ment en­cou­ragée par les gou­ver­ne­ments na­tio­naux et/ou les au­to­rités lo­cales des pays concernés, ces ac­cords sur la terre, de formes et de na­tures va­riées (achat, lo­ca­tion, conces­sion, etc.), étant po­ten­tiel­le­ment sources pour eux de nou­veaux re­venus. De leur côté, les pays « ac­ca­pa­reurs » n’exercent que très ra­re­ment un contrôle di­rect sur les terres ac­ca­pa­rées, les lé­gis­la­tions na­tio­nales le leur in­ter­di­sant. Dans la plu­part des cas, ils n’interviennent que comme in­ter­mé­diaires ou « fa­ci­li­ta­teurs » dans ces tran­sac­tions, lais­sant en­suite à l’initiative privée le soin d’exploiter ces terres et d’en tirer tous les pro­fits (Co­tula, Ver­meulen, Leo­nard et Keeley, 2009).

Au­tre­ment dit, ce « mou­ve­ment d’accaparement » au sens strict re­joint l’autre grande ten­dance ac­tuelle : celle de l’appropriation pri­va­tive des terres mo­tivée quasi ex­clu­si­ve­ment par la re­cherche du profit, la­quelle se ma­ni­feste sur­tout par la crois­sance spec­ta­cu­laire des in­ves­tis­se­ments privés dans le fon­cier [6], les pro­duc­tions ali­men­taires, les agro­car­bu­rants, mais aussi dans la pros­pec­tion et l’industrie mi­nière et pé­tro­lière, et les grands pro­jets d’infrastructure, les­quels se sont mul­ti­pliés ces der­nières an­nées à l’initiative des gou­ver­ne­ments des pays émergents.

Ici en­core les gou­ver­ne­ments des pays du Sud jouent un rôle actif dans ce pro­cessus, en ini­tiant de vé­ri­tables cam­pagnes de sé­duc­tion à l’extérieur et en met­tant en place des cli­mats « fa­vo­rables aux af­faires » : as­sou­plis­se­ment des lé­gis­la­tions lo­cales (droits du tra­vail ou lé­gis­la­tion en­vi­ron­ne­men­tale) sus­cep­tibles d’entraver les in­ves­tis­se­ments, créa­tion de zones franches, mise en place d’agences de pro­mo­tion des in­ves­tis­se­ments, etc.

De nou­velles me­naces sur plan so­cial et environnemental

Pré­sentés par le sec­teur privé et les États ré­ci­pien­daires comme des ac­cords bé­né­fi­ciant à l’ensemble des par­ties (sé­cu­ri­sa­tion off­shore de la pro­duc­tion et bé­né­fices pour les uns, in­ves­tis­se­ments nou­veaux, créa­tion d’emplois, trans­fert de tech­no­lo­gies, dé­ve­lop­pe­ment de l’infrastructure ou en­core accès aux mar­chés in­ter­na­tio­naux pour les autres), voire comme de vé­ri­tables pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment, et en­cou­ragés à ce titre par la Banque mon­diale, l’Africa Gou­ver­nance Ini­tia­tive lancée par Tony Blair, la SFI (So­ciété fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale) ou en­core le FIDA (Fonds in­ter­na­tional pour le dé­ve­lop­pe­ment agri­cole), ces trans­ferts né­go­ciés de terre n’en consti­tuent pas moins une dan­ge­reuse me­nace pour l’avenir des so­ciétés ru­rales, les pe­tites ex­ploi­ta­tions fa­mi­liales et les éco­sys­tèmes locaux.

D’abord parce qu’ils concernent ma­jo­ri­tai­re­ment des terres fer­tiles si­tuées dans des pays qui, à l’instar du Soudan, de l’Éthiopie ou en­core du Cam­bodge et du Pa­kistan, com­prennent une très grande pro­por­tion de sous-alimentés et/ou dont une bonne part des ha­bi­tants dé­pend di­rec­te­ment de l’aide ali­men­taire. Le risque est donc grand de voir s’aggraver da­van­tage l’insécurité ali­men­taire de ces pays, d’autant que les terres en jeu ne sont pas tou­jours af­fec­tées à la pro­duc­tion de den­rées ali­men­taires. En effet, selon cer­taines es­ti­ma­tions, près de 35 % de l’ensemble des sur­faces cé­dées le se­raient pour la pro­duc­tion d’agrocarburants, juste au-dessous de la pro­duc­tion pour l’alimentation hu­maine ou ani­male (37 %) [7].

En­suite, parce que, contrai­re­ment à l’idée de « dis­po­ni­bi­lité » qu’implique le concept de « ré­serve agri­cole », ces terres ne sont pas vides d’habitants. Dans de nom­breux cas, elles forment le cadre de vie de com­mu­nautés agro­pas­to­rales et de peuples in­di­gènes et pre­miers qui en tirent l’essentiel de leurs moyens de sub­sis­tance, af­fec­tant les sols à des em­plois va­riés et des usages mul­tiples. S’y jouent des rap­ports so­ciaux com­plexes régis par la cou­tume et la tra­di­tion. S’y nouent des re­la­tions de type sym­bio­tique entre dif­fé­rents groupes et grou­pe­ments. Au­tant de pro­cessus et de rap­ports so­ciaux que l’imagerie par sa­tel­lite – de plus en plus uti­lisée pour re­pérer ces ré­serves – ne peut rendre vi­sibles. C’est dire que ces trans­ferts de terre peuvent af­fecter ir­ré­mé­dia­ble­ment ces tissus so­ciaux, dé­struc­turer les com­mu­nautés lo­cales et exa­cerber les ten­sions et les conflits, d’ores et déjà crois­sants, au­tour de la pos­ses­sion de la terre et de l’usage des res­sources na­tu­relles (terre, eau, etc.).

Enfin, parce que quand bien même ces tran­sac­tions se­raient as­sor­ties de clauses en­vi­ron­ne­men­tales, d’obligations en­vers les po­pu­la­tions lo­cales, l’objectif re­cherché n’est nul­le­ment le dé­ve­lop­pe­ment rural. Der­rière l’argument du « dé­ve­lop­pe­ment agri­cole » se cache en réa­lité le dé­ve­lop­pe­ment et l’extension d’un mo­dèle agro-industriel et agro-exportateur que l’on sait so­cia­le­ment inique et éco­lo­gi­que­ment destructeur.

Un dis­cours re­nou­velé sur l’agriculture : les « nou­velles » ap­proches de la Banque mondiale

Lar­ge­ment mise en cause dans le dé­clen­che­ment et la ges­tion de la crise ali­men­taire et re­con­nais­sant à demi-mot l’échec des po­li­tiques an­té­rieures, la Banque mon­diale a ré­cem­ment pro­posé un New Deal agri­cole et ali­men­taire censé mo­bi­liser l’ensemble de la com­mu­nauté in­ter­na­tio­nale (or­ga­nismes spé­cia­lisés des Na­tions unies, États, sec­teurs privés, ONG, so­ciétés ci­viles, etc.) au­tour d’un projet commun de ré­ha­bi­li­ta­tion de l’agriculture dans les stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment. Les grandes lignes de ce projet ap­pa­raissent clai­re­ment dans le Rap­port sur le dé­ve­lop­pe­ment hu­main 2008. L’agriculture au ser­vice du dé­ve­lop­pe­ment (2007).

A priori, ce rap­port – le pre­mier consacré à l’agriculture de­puis plus d’un quart de siècle [8] – constitue un tour­nant im­por­tant dans l’approche du dé­ve­lop­pe­ment de la Banque. Il té­moigne en effet d’un chan­ge­ment de pers­pec­tive – du moins dans le dis­cours – dans la me­sure où est lar­ge­ment mis en évi­dence, sinon « re­dé­cou­vert », le rôle po­ten­tiel­le­ment po­sitif de l’agriculture dans la ré­duc­tion de la pau­vreté, mais aussi dans la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­sité et la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. En­vi­sagée comme la clé du succès du combat contre la faim, la mo­der­ni­sa­tion de l’agriculture ap­pa­raît dé­sor­mais comme une fi­na­lité en soi dans le pro­cessus de dé­ve­lop­pe­ment, et non plus uni­que­ment comme un moyen d’impulser la crois­sance et l’industrialisation. Pour la pre­mière fois, la Banque mon­diale re­con­naît l’hétérogénéité des agri­cul­tures dans le monde, met l’accent sur la né­ces­sité de mettre en place des stra­té­gies dif­fé­ren­ciées pour im­pulser le dé­ve­lop­pe­ment agri­cole et sou­ligne l’importance dé­ci­sive de l’agriculture fa­mi­liale dans le combat contre la pauvreté.

Tra­dui­sant bien ce chan­ge­ment de pers­pec­tive, l’État et la po­li­tique pu­blique sont éga­le­ment ap­pelés à jouer un rôle clé dans ce projet de re­dy­na­mi­sa­tion des éco­no­mies ru­rales du Sud comme l’indiquent ex­pli­ci­te­ment les au­teurs du Rap­port : « L’agriculture est […] riche de pro­messes pour la crois­sance, la ré­duc­tion de la pau­vreté et la four­ni­ture de ser­vices en­vi­ron­ne­men­taux mais, pour que ces pro­messes se concré­tisent, la main vi­sible de l’État devra aussi se ma­ni­fester – pour fournir des biens pu­blics es­sen­tiels, amé­liorer le climat de l’investissement, ré­gle­menter la ges­tion des res­sources na­tu­relles et ob­tenir des ré­sul­tats so­ciaux sou­hai­tables. […] L’État devra dis­poser de ca­pa­cités sup­plé­men­taires pour pou­voir co­or­donner les ac­tions entre les sec­teurs et former des par­te­na­riats avec des in­ter­ve­nants du sec­teur privé et de la so­ciété ci­vile » (2007).

Pour au­tant, cette nou­velle ap­proche ne rompt pas vrai­ment avec les stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment éla­bo­rées dans le passé. Bien qu’elle pré­co­nise des po­li­tiques dif­fé­ren­ciées en fonc­tion de la place oc­cupée par l’agriculture dans chaque pays, la Banque ne se dé­partit pas de la tra­di­tion­nelle vi­sion li­néaire du dé­ve­lop­pe­ment rural, la­quelle n’envisage la trans­for­ma­tion struc­tu­relle que sous l’angle d’une tran­si­tion d’une éco­nomie fondée sur l’agriculture vers une éco­nomie fondée sur l’industrie et les ser­vices (Ha­roon Akram– Lodhi, 2009). Plus symp­to­ma­tique en­core, les stra­té­gies pré­co­ni­sées pour ré­soudre la ques­tion de la faim et de la pau­vreté ru­rale [9] ne re­mettent nul­le­ment en ques­tion, malgré quelques in­flexions, les fon­de­ments éco­no­miques néo­clas­siques sur les­quels les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales ont bâti leur mo­dèle idéal-typique de dé­ve­lop­pe­ment à compter de la fin des an­nées 1970, pas plus que les so­lu­tions en­vi­sa­gées, ba­sées sur des pos­tu­lats ca­no­niques, ne pro­cèdent d’analyses em­pi­riques et contex­tua­li­sées des causes struc­tu­relles de la pau­vreté rurale.

Re­prises par la plu­part des grands ac­teurs ins­ti­tu­tion­nels spé­cia­lisés dans la lutte contre la faim et le dé­ve­lop­pe­ment agri­cole (PAM, GIAR, IFRI, USaid, Eu­ro­pAid, FAO, etc.), les so­lu­tions pro­po­sées par la Banque mon­diale à la crise agri­cole et ali­men­taire re­posent fon­da­men­ta­le­ment sur trois ap­proches fon­ciè­re­ment cri­ti­quables : l’approche technico-productiviste, l’approche libre-échangiste, l’approche « win-win ».

L’approche technico-productiviste

Les émeutes dites de la faim de 2007 – 2008 ont lar­ge­ment ré­ac­tivé le fan­tasme mal­thu­sien d’une pé­nurie gé­né­ra­lisée de biens ali­men­taires, ceci alors que la brusque hausse des prix ali­men­taires était bien plus liée à un en­semble de fac­teurs conjonc­tu­rels s’aggravant l’un l’autre et créant l’illusion d’un manque qu’à un dé­ficit struc­turel au ni­veau de la pro­duc­tion (Del­court, 2008). Certes, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité des sec­teurs agri­coles sera né­ces­saire pour ré­pondre à une de­mande ali­men­taire sans cesse crois­sante jusqu’en 2050. Mais croire que l’augmentation de la pro­duc­tion par une in­jec­tion mas­sive d’investissements, par une mé­ca­ni­sa­tion ac­crue ou en­core par l’introduction de bio­tech­no­lo­gies per­mettra de ré­gler seule la ques­tion ali­men­taire tient d’une ana­lyse er­ronée des causes et des condi­tions de pro­duc­tion de la pau­vreté et de la faim (Patel, Holt-Giménez et Shat­tuck, 2009).

Or, c’est bien sur cette voie que se sont en­ga­gées les ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales et leurs agences spé­cia­li­sées, en en­vi­sa­geant le pro­blème de la faim et de la pau­vreté ru­rale es­sen­tiel­le­ment comme un pro­blème de pro­duc­tion, de sous-investissement ou en­core comme un dé­ficit de maî­trise tech­no­lo­gique et scien­ti­fique dans le do­maine agri­cole, une pers­pec­tive qui s’inscrit du reste dans le droit fil du mé­ga­projet phi­lan­thro­pique initié par la Fon­da­tion Bill et Me­linda Gates : l’« Al­liance for the Green Re­vo­lu­tion in Africa » (Agra) [10].

De la Banque mon­diale à la FAO en pas­sant par l’ensemble des grands bailleurs mul­ti­la­té­raux et bi­la­té­raux, tous mettent dé­sor­mais l’accent sur l’impérieuse né­ces­sité d’accroître la pro­duc­tion et les in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs dans les sec­teurs agri­coles des pays du Sud. Sont tout par­ti­cu­liè­re­ment visés, les pays dé­finis comme « basés sur l’agriculture » et/ou ceux dis­po­sant de larges su­per­fi­cies de terres à haut po­ten­tiel pro­ductif, mais consi­dé­rées comme sou­sex­ploi­tées ou non ex­ploi­tées. Ces pays n’ayant pas les ca­pa­cités fi­nan­cières de mettre ces terres en va­leur, il est donc fait appel aux bailleurs bi­la­té­raux et mul­ti­la­té­raux et sur­tout aux ac­teurs de l’agrobusiness et in­ves­tis­seurs in­ter­na­tio­naux pour re­dy­na­miser l’agriculture. Des ca­pi­taux privés qui se­ront d’autant plus fa­ciles à at­tirer qu’existe un climat politico-institutionnel at­tractif. D’où la re­com­man­da­tion am­biguë de la Banque mon­diale de ré­duire les en­traves fis­cales quitte à sa­brer un peu plus dans les bud­gets de l’État.

Ob­sédée par l’amélioration des ren­de­ments et la course à la pro­duc­ti­vité, la Banque sou­tient en­core ou­ver­te­ment, à l’instar de l’Agra, l’introduction mas­sive en Afrique de se­mences à haut ren­de­ment (se­mences hy­brides ou gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées) et de tech­niques de pro­duc­tion ins­pi­rées de celles de l’agrobusiness. Une vi­sion pro­duc­ti­viste qui sous-tend éga­le­ment les so­lu­tions en­vi­sa­gées par la Banque pour les pe­tits pro­duc­teurs fa­mi­liaux qu’elle in­vite, pour ga­gner en pro­duc­ti­vité, à s’insérer dans les grandes chaînes de va­leur internationales.

Tout en s’inspirant de la ré­vo­lu­tion verte, les pro­mo­teurs de ces so­lu­tions technico-productivistes n’en tirent à l’évidence pas toutes les le­çons. Car s’il est vrai que la Ré­vo­lu­tion verte a en­traîné une hausse re­mar­quable de la pro­duc­tion et de la pro­duc­ti­vité, elle n’a pas pour au­tant permis – loin de là – de ré­soudre le pro­blème de la faim. Dans de nom­breux pays, elle n’a eu qu’un im­pact li­mité, nul, voire contre-productif en termes de ré­duc­tion de la pau­vreté, comme le montre par exemple le cas de l’Inde, qui a vu le nombre ab­solu de per­sonnes en si­tua­tion d’extrême pau­vreté aug­menter tout au­tant sinon plus que la pro­duc­ti­vité (Holt-Giménez & Patel, 2009). Tout ceci sans compter les dé­sas­treuses consé­quences de la « ré­vo­lu­tion » sur l’environnement. Un tel constat de­vrait pour­tant suf­fire à rap­peler ce qui peut passer pour une évi­dence : as­surer les be­soins ali­men­taires des po­pu­la­tions ne peut se li­miter à ajuster l’offre à la de­mande « théo­rique » aux ni­veaux mon­dial, ré­gional et local. En­core faut-il que cette de­mande soit sol­vable ! Les po­pu­la­tions souffrent gé­né­ra­le­ment de la faim non pas parce que les den­rées ali­men­taires manquent, mais parce qu’elles n’y ont pas accès, faute de moyens. Les gens ont gé­né­ra­le­ment faim parce qu’ils sont trop pauvres pour se pro­curer de la nour­ri­ture [11]. Bref, la faim est avant tout un pro­blème de ré­par­ti­tion et non un pro­blème de pro­duc­tion. Un pro­blème de po­li­tique pu­blique et d’orientation po­li­tique bien plus qu’un pro­blème tech­nique. Nombre d’études scien­ti­fiques montrent d’ailleurs que loin de ré­soudre la faim, ces so­lu­tions tech­niques et pro­duc­ti­vistes ne font, au contraire, que « ren­forcer les pays et les firmes do­mi­nant déjà le marché agri­cole mon­dial, sans re­mé­dier aux in­éga­lités ali­men­taires ou aux at­teintes éco­lo­giques » (Ben­hammou, 2009). N’en dé­plaise aux au­teurs du Rapport.

L’approche libre-échangiste

S’il est une constante dans la rhé­to­rique in­ter­na­tio­nale de­puis plu­sieurs dé­cen­nies, c’est la croyance dans les po­ten­tia­lités et les vertus créa­trices du marché. Et le dis­cours re­nou­velé des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales sur l’agriculture n’échappe pas à ce biais. Malgré l’incapacité de la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale à ré­pondre au pro­blème de la faim et de la pau­vreté, le libre-échange de­meure le ré­fé­ren­tiel théo­rique de base. La li­bé­ra­li­sa­tion, « la » clé de voûte d’un pro­cessus de dé­ve­lop­pe­ment réussi. Le marché li­bé­ra­lisé, le cadre ab­solu dans le­quel doivent être pen­sées et conçues les po­li­tiques pu­bliques. Et l’intégration au marché, l’horizon ul­time qui in­forme les so­lu­tions en­vi­sa­gées pour la pe­tite pay­san­nerie (Oya, 2009).

Aussi, pour as­surer leur survie et pal­lier leur manque de com­pé­ti­ti­vité, les pe­tits pro­duc­teurs sont-ils poussés à par­ti­ciper plei­ne­ment aux tran­sac­tions mar­chandes en s’orientant vers des pro­duc­tions com­mer­ciales et/ou en s’insérant dans les chaînes de va­leur in­ter­na­tio­nales. La ré­forme agraire n’est en­vi­sagée que comme une ré­forme du marché fon­cier. Et c’est en­core le marché qui est sol­li­cité en der­nier res­sort pour ré­pondre au pro­blème de l’approvisionnement et de la sé­cu­rité ali­men­taire. Bref, le salut des sec­teurs de l’économie ru­rale, de l’agriculture fa­mi­liale à l’agro-industrie et par­tant, celui des po­pu­la­tions ru­rales de­meure fonc­tion de leur par­ti­ci­pa­tion et ca­pa­cité d’adaptation au marché, mo­teur pri­vi­légié du dé­ve­lop­pe­ment rural. De là, no­tam­ment, l’insistance ré­pétée des grandes ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales, Banque mon­diale, OMC et FAO en tête, à conclure au plus vite le cycle de li­bé­ra­li­sa­tion de Doha et pa­ral­lè­le­ment leur promp­ti­tude à dé­noncer de ma­nière ca­té­go­rique toute forme de protection.

Certes, la Banque mon­diale ap­pa­raît un peu moins dog­ma­tique dans la me­sure où elle re­con­naît dé­sor­mais l’importance de l’intervention pu­blique pour cor­riger les dé­faillances du marché et la né­ces­sité de « me­sures al­ter­na­tives » pour aider les pe­tits pro­duc­teurs. Reste qu’elle ne semble que très peu s’inspirer de ses propres ana­lyses et pro­jec­tions pour fonder ses af­fir­ma­tions. Aussi, d’après ses propres don­nées, la li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés n’entraînerait qu’un mo­deste recul de la pau­vreté au Brésil (- 1,9 %) et une aug­men­ta­tion faible de la pau­vreté (+0,9 %) au Mexique. Pour ce der­nier pays, elle in­dique même noir sur blanc que la li­bé­ra­li­sa­tion a en­traîné une baisse des sa­laires des ou­vriers non qua­li­fiés et des pro­fits agri­coles dans les an­nées 1990.

Ces don­nées peu en­cou­ra­geantes ne suf­fisent tou­te­fois pas à ébranler la foi des au­teurs du Rap­port dans les bien­faits de la li­bé­ra­li­sa­tion. Un grand écart qui peut ex­pli­quer les nom­breuses ten­sions entre un dis­cours « po­li­ti­que­ment cor­rect » qui in­tègre un point de vue neuf sur l’agriculture et les so­lu­tions qui sont pro­po­sées (Oya, 2009 ; He­the­rington, 2009). « Les au­teurs, in­dique Lau­rence Rou­dart, sont assez pru­dents dans leur ma­nière d’énoncer les ré­sul­tats de ces mo­dèles, no­tam­ment que la li­bé­ra­li­sa­tion pour­rait en­traîner une aug­men­ta­tion de la crois­sance et des ex­por­ta­tions agri­coles dans l’ensemble des pays en dé­ve­lop­pe­ment… En re­vanche, et c’est pa­ra­doxal d’un point de vue lo­gique, les re­com­man­da­tions de li­bé­ra­li­sa­tion qu’ils en tirent sont très af­fir­ma­tives, et la­dé­non­cia­tion de l’inefficience des po­li­tiques de pro­tec­tion est ra­di­cale » (Rap­port…, 2008).

Mais la Banque mon­diale n’en est pas à une in­co­hé­rence près. Ainsi, alors que les au­teurs du Rap­port en­cou­ragent les pays du Sud à s’ouvrir da­van­tage, au motif que la li­bé­ra­li­sa­tion pour­rait en­traîner plus de bien-être et une aug­men­ta­tion des prix des pro­duits agri­coles sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux, Ro­bert Zoel­lick, le pré­sident de la Banque, ne craint-il pas d’affirmer de son côté que la li­bé­ra­li­sa­tion des échanges agri­coles en­traî­nera for­cé­ment une baisse des prix agri­coles sur les mar­chés ! (ibid.).

L’approche « win-win » La Banque mon­diale a bien conscience des risques que les nou­velles concur­rences au­tour de la terre font peser sur la survie du pay­sannat et la sé­cu­rité ali­men­taire. Mais elle es­time en même temps que ces risques peuvent être at­té­nués ou contournés. Mieux en­core, ils peuvent être convertis en op­por­tu­nités réelles pour l’ensemble des ac­teurs du monde rural, des pe­tites ex­ploi­ta­tions fa­mi­liales aux sec­teurs de l’agro-industrie, en pas­sant par les sa­la­riés agri­coles et les pay­sans sans terre. Moyen­nant quelques adap­ta­tions et ajus­te­ments, dé­cli­nées en une série de me­sures tech­nico– ad­mi­nis­tra­tives et de « bonnes pra­tiques », sup­po­sées ga­rantir une re­dis­tri­bu­tion équi­table des bé­né­fices, ces nou­veaux in­ves­tis­se­ments agri­coles peuvent dé­bou­cher, selon elle, sur un scé­nario « win-win ».

Ainsi, la for­ma­li­sa­tion des titres de pro­priété doit-il per­mettre tout à la fois de cla­ri­fier l’état du marché fon­cier, jugé in­dis­pen­sable pour at­tirer les in­ves­tis­se­ments, de conforter les droits des pay­sans sur la terre et de leur éviter l’expulsion. Des ac­cords contrac­tua­lisés entre les ac­teurs de l’agrobusiness et les pe­tits pro­duc­teurs doivent as­surer aux pre­miers une source d’approvisionnement fiable et aux se­conds des prix ga­rantis, de même que l’accès aux fi­lières com­mer­ciales, aux in­trants agri­coles, à de nou­velles tech­niques de pro­duc­tion, etc. La crois­sance des in­ves­tis­se­ments en zones ru­rales est consi­dérée comme po­ten­tiel­le­ment créa­trice de nom­breux em­plois dans les sec­teurs agri­coles et non agri­coles, les­quels pour­raient du reste ab­sorber la main-d’oeuvre ex­cé­den­taire, y com­pris les pe­tits pro­duc­teurs in­ca­pables de s’adapter aux nou­velles condi­tions du marché ou de convertir leur ex­ploi­ta­tion en ferme com­mer­ciale. Et des me­sures com­pen­sa­toires pour­raient enfin per­mettre d’assurer des condi­tions de vie dé­centes – pro­vi­soi­re­ment du moins – à ceux qui ne trou­ve­raient pas à s’employer [12].

Dans le même ordre d’idées, le phé­no­mène d’accaparement, consi­déré dans un pre­mier temps comme une me­nace pour la sé­cu­rité ali­men­taire, est dé­sor­mais perçu sous l’angle de ses po­ten­tia­lités en termes de dé­ve­lop­pe­ment rural. À condi­tion d’être en­ca­drées, ces tran­sac­tions sur la terre pour­raient, selon la Banque, éga­le­ment dé­bou­cher sur un scé­nario « win-win ». Pour au­tant qu’elles im­pliquent un par­te­na­riat, qu’elles soient né­go­ciées dans la trans­pa­rence, que l’ensemble des par­ties concer­nées par ce trans­fert de terre soient dû­ment in­for­mées et in­vi­tées à par­ti­ciper aux né­go­cia­tions et que des clauses ga­ran­tissent que les droits des po­pu­la­tions se­ront res­pectés, alors ces ac­cords peuvent être pro­fi­tables à tous, in­ves­tis­seurs, États, au­to­rités lo­cales et po­pu­la­tions. Et la Banque mon­diale, obs­ti­né­ment ré­tive à toute forme de ré­gu­la­tion, de pro­mou­voir, pour toute ré­ponse à ce phé­no­mène d’accaparement, des « codes de bonne conduite vo­lon­taires » sans autre ga­rantie pour les po­pu­la­tions concernées.

Ces ap­proches « win-win » re­posent ici en­core sur une ana­lyse su­per­fi­cielle des condi­tions du dé­ve­lop­pe­ment et des causes de la pau­vreté ru­rale et de l’exclusion. En abu­sant de concepts tels que par­ti­ci­pa­tion, re­la­tion contrac­tua­lisée et par­te­na­riat, la Banque mon­diale pré­sup­pose l’existence de rap­ports se­reins et équi­li­brés entre ac­teurs dotés des mêmes ca­pa­cités d’action, de né­go­cia­tion et d’adaptation. En pro­mou­vant l’idée de « contrat », elle passe sous si­lence les pres­sions réelles que font peser sur les pe­tits pro­duc­teurs les dif­fé­rents maillons de la chaîne de va­leur, du né­go­ciant en gros à la mul­ti­na­tio­nale de trans­for­ma­tion en pas­sant par les grands dis­tri­bu­teurs. En en­cou­ra­geant les pro­duc­teurs ru­raux à cher­cher du tra­vail sur les grandes ex­ploi­ta­tions, elle fait lar­ge­ment fi des condi­tions de vie des cou­peurs de cannes au Brésil, des col­lec­teurs de coton au Sé­négal ou des ou­vriers agri­coles des plan­ta­tions de palme en In­do­nésie, et reste peu ex­pli­cite quant au sort ré­servé aux femmes, la grande ma­jo­rité de ces contrats sa­la­riés ne concer­nant le plus sou­vent que des hommes.

Bref, ce mo­dèle idéa­lisé de co­ha­bi­ta­tion har­mo­nieuse entre agri­cul­tures pay­sannes et agro­bu­si­ness tend à dis­si­muler les conflits d’intérêts, les luttes de pou­voir et les rap­ports in­égaux et conflic­tuels qui se jouent dans les cam­pagnes des pays du Sud, avec leur lot de vio­lences, de pres­sions, d’expulsions et d’intimidations (Oya, 2009). Un tel dis­cours ne peut du reste que sonner creux dans des pays où les droits de base de la po­pu­la­tion sont quo­ti­dien­ne­ment pié­tinés et où les au­to­rités sont pas­sées maîtres dans l’art de l’arbitraire. Enfin, cette ap­proche ignore su­per­be­ment les mo­dèles al­ter­na­tifs qui pour­raient être ima­ginés et portés par les po­pu­la­tions lo­cales, pour as­seoir dé­fi­ni­ti­ve­ment un seul et unique mo­dèle fondé sur la pri­mauté de l’agrobusiness et les cultures d’exportation à haute va­leur ajoutée.

D’une cer­taine ma­nière, le scé­nario pro­posé par la Banque mon­diale n’est qu’une ten­ta­tive d’intégrer à une orien­ta­tion fon­ciè­re­ment pro­ca­pi­ta­liste et mar­chande une pré­oc­cu­pa­tion nou­velle pour le monde rural. Selon Ha­roon Akram-Lodhi, il ne s’agit ni plus ni moins que d’une ten­ta­tive de « mo­der­niser la su­bor­di­na­tion » dont font déjà l’objet les pe­tits pro­duc­teurs, ceux-ci étant soumis à l’impératif de se mettre au ser­vice du com­plexe agroa­li­men­taire (2009).

Conclu­sion : li­bérer les po­ten­tia­lités so­ciales, éco­no­miques et en­vi­ron­ne­men­tales des agri­cul­tures paysannes

En 2008, quelques mois après la sortie du Rap­port de la Banque mon­diale, était pu­bliée l’Évaluation in­ter­na­tio­nale des connais­sances, des sciences et des tech­niques agri­coles pour le dé­ve­lop­pe­ment (In­ter­na­tional As­sess­ment of Agri­cul­tural Know­ledge, Science and Tech­no­logy for De­ve­lop­ment, IAASTD). Com­man­dité par la FAO, l’Organisation des Na­tions unies pour les po­pu­la­tions et le dé­ve­lop­pe­ment et par la Banque mon­diale elle-même…, fruit d’une en­quête ayant mo­bi­lisé plus de 400 scien­ti­fiques dans le monde en­tier pen­dant quatre ans, le Rap­port de l’IAASTD prend exac­te­ment le contre-pied du rap­port de la Banque. Y est dé­montré en effet, sur base d’expériences concrètes, que non seule­ment l’agriculture pay­sanne n’est pas moins pro­duc­tive que l’agriculture in­dus­trielle, mais qu’elle peut en plus ap­porter une bien plus grande va­leur ajoutée en raison des mul­tiples fonc­tions so­ciales, cultu­relles et éco­lo­giques qu’elle remplit.

Mais les au­teurs vont plus loin en­core en mon­trant que les prin­ci­paux fac­teurs qui li­mitent la pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion sur une base équi­table et la du­ra­bi­lité éco­lo­gique sont in­trin­sè­que­ment de na­ture so­ciale et non pas tech­nique. Dans le même temps, ils se montrent très cri­tiques vis-à-vis des po­li­tiques de libre-échange, des bio­tech­no­lo­gies, etc.

Moqué sans sur­prise par les re­pré­sen­tants de l’agrobusiness dès sa sortie, le rap­port de l’IAASTD a constitué un évé­ne­ment im­por­tant pour les dé­fen­seurs de l’agriculture pay­sanne. Pour la pre­mière fois peut-être un rap­port in­ter­na­tional doté d’une forte lé­gi­ti­mité in­ter­na­tio­nale et fai­sant l’objet d’un large consensus scien­ti­fique, à l’instar des rap­ports du GIEC, vient étayer les ar­gu­ments et ap­puyer les re­ven­di­ca­tions des mou­ve­ments so­ciaux pay­sans et in­di­gènes et des syn­di­cats de pro­duc­teurs en lutte pour la re­con­nais­sance de leurs droits et pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. Pour la pre­mière fois, la su­pé­rio­rité des agri­cul­tures pay­sannes sur l’agrobusiness et leurs énormes po­ten­tia­lités sur le plan so­cial, culturel et en­vi­ron­ne­mental, de même que leur im­por­tance dé­ci­sive dans la lutte contre la faim, sont reconnues.

Mais la li­bé­ra­tion de ce po­ten­tiel de­mande bien plus que l’adoption d’un ca­ta­logue de bonnes in­ten­tions et de vaines pro­messes fi­nan­cières, l’instauration de mé­ca­nismes d’alerte ali­men­taire ou en­core la mise sur pied de groupes de ré­flexion in­ter­na­tio­naux aux dé­ci­sions du reste non contrai­gnantes. Aux an­ti­podes d’un mo­dèle de co­ha­bi­ta­tion har­mo­nieuse entre agro­bu­si­ness et agri­cul­ture fa­mi­liale fondé sur le marché, elle né­ces­site une ré­forme en pro­fon­deur du sys­tème agri­cole et ali­men­taire in­ter­na­tional axée en prio­rité sur le ren­for­ce­ment des agri­cul­tures pay­sannes et la re­con­nais­sance du rôle cen­tral joué par les pay­sans dans la lutte contre la faim.

De né­ces­saires protections

Si l’attention des mé­dias et des ac­teurs in­ter­na­tio­naux s’est avant tout fo­ca­lisée sur les émeutes ur­baines dans le contexte de la hausse conjonc­tu­relle des prix, n’oublions pas que sur les trois mil­liards de per­sonnes qui ne mangent pas à leur faim, faute d’un re­venu suf­fi­sant, la ma­jo­rité sont de pe­tits pro­duc­teurs fa­mi­liaux in­ca­pables d’affronter la concur­rence in­ter­na­tio­nale. C’est pour­quoi il im­porte avant tout de ga­rantir à ces pe­tits pro­duc­teurs des prix élevés, stables et ré­mu­né­ra­teurs en les pro­té­geant da­van­tage face aux im­por­ta­tions étran­gères bon marché, au moyen no­tam­ment de­po­li­tiques ta­ri­faires. Rap­pe­lons que les agri­cul­teurs eu­ro­péens ont bé­né­ficié de telles pro­tec­tions après la Se­conde guerre mon­diale, ce qui a d’ailleurs permis à l’Europe d’atteindre dans un pre­mier temps l’autosuffisance ali­men­taire et, à compter des an­nées 19601970, de dé­gager d’importants ex­cé­dents com­mer­cia­li­sables. Une telle ap­proche ne si­gnifie ce­pen­dant pas un refus des échanges, comme l’affirment les dé­fen­seurs de l’ultralibéralisme. Pour les pays dont le po­ten­tiel pro­ductif est très faible, les échanges de­meurent une source d’approvisionnement in­dis­pen­sable et d’autant plus in­dis­pen­sable que les chan­ge­ments cli­ma­tiques risquent de ré­duire consi­dé­ra­ble­ment les sur­faces pro­duc­tives. Mais il faudra alors veiller à éviter la concur­rence entre par­te­naires par trop in­égaux. « À cette fin, comme le pro­posent Marcel Ma­zoyer et Lau­rence Rou­dart, on peut penser à éta­blir à l’échelle in­ter­na­tio­nale de grands mar­chés agri­coles ré­gio­naux, re­grou­pant des pays ayant des ni­veaux moyens de pro­duc­ti­vité agri­cole du même ordre, et à pro­téger ces mar­chés com­muns contre toutes im­por­ta­tions agri­coles à bas prix par des droits de douane va­riables. On peut aussi penser à né­go­cier, pro­duit par pro­duit, des ac­cords in­ter­na­tio­naux fixant des prix d’achat et la quan­tité ex­por­table consentie à chaque pays » (2009).

Un accès du­rable à la terre et aux res­sources productives

Outre ces formes de pro­tec­tion vis-à-vis de l’extérieur, il im­porte en­suite d’organiser et de ga­rantir aux pe­tits pro­duc­teurs, aux tra­vailleurs ru­raux et à l’impressionnante masse de pay­sans sans terre un accès du­rable à l’usage et à l’usufruit de la terre. Car si la li­bé­ra­li­sa­tion des mar­chés a ag­gravé la si­tua­tion des pay­sans, elle n’est pas la cause pre­mière de la sous-alimentation en­dé­mique dans les cam­pagnes. La taille ré­duite de la très grande ma­jo­rité des ex­ploi­ta­tions et l’incapacité de la grande masse des pe­tits agri­cul­teurs du Sud d’en dé­gager un re­venu suf­fi­sant ont joué un rôle bien plus im­por­tant dans les pro­cessus d’appauvrissement du pay­sannat, le­quel n’en continue pas moins à pour­voir à l’essentiel des be­soins ali­men­taires locaux.

Quelques don­nées sont éclai­rantes à ce sujet. Bien que l’Afrique im­porte de plus en plus de cé­réales, 90 % de la pro­duc­tion agri­cole du conti­nent se­rait en­core as­surée par des pe­tites ex­ploi­ta­tions de moins de deux hec­tares, les­quels re­pré­sentent 80 % de l’ensemble des ex­ploi­ta­tions (plus ou moins 33 mil­lions de pro­duc­teurs fa­mi­liaux). En Asie, le gros de la pro­duc­tion de riz est as­surée par quelque 200 mil­lions de pe­tites ex­ploi­ta­tions de moins de deux hec­tares (Holt-Giménez et Patel, 2009). Et selon le der­nier re­cen­se­ment agraire bré­si­lien, l’agriculture fa­mi­liale (84 % des éta­blis­se­ments agri­coles), fournit 74,4 % des em­plois en zones ru­rales, pro­duit plus de la moitié des den­rées ali­men­taires de base consom­mées lo­ca­le­ment (87 % du ma­nioc, 70 % des ha­ri­cots, 46 % du maïs, 58 % du lait, etc.), mais n’occupe que 24,3 % des terres ex­ploi­tées (Mi­nis­tério do De­sen­vol­vi­mento Agrária, 2009).

Pa­ral­lè­le­ment, une part de plus en plus grande des sur­faces culti­vées sur terre – soit au total 1,5 mil­liard d’hectares – sont dé­diées à des cultures d’exportation, les­quelles sont ma­jo­ri­tai­re­ment ex­ploi­tées par des en­tre­prises agro-industrielles (Holt-Giménez et Patel, 2009). Et déjà, les grandes cultures com­mer­ciales oc­cupent 114 mil­lions d’hectares, soit 13 % des sur­faces culti­vées en grain (Ben­hammou, 2009).

C’est dire la né­ces­sité de dé­con­cen­trer la pro­priété de la terre et de mettre en oeuvre, pour ce faire, de vastes pro­grammes de ré­formes agraires. Avec l’instauration de dis­po­si­tifs dé­mo­cra­tiques de contrôle sur les res­sources na­tu­relles, à base col­lec­tive ou com­mu­nau­taire, il s’agit là d’une étape in­dis­pen­sable dans l’amélioration des condi­tions de vie des pay­sans, des com­mu­nautés in­di­gènes et des peuples pre­miers, dans le ren­for­ce­ment des dis­po­ni­bi­lités et de la di­ver­sité ali­men­taires au ni­veau local, et dans la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et la dé­gra­da­tion des res­sources na­tu­relles, dont l’agriculture in­dus­trielle est très lar­ge­ment res­pon­sable [13].

Des po­li­tiques pu­bliques adap­tées et efficaces

De telles ré­formes ne pour­ront ce­pen­dant porter leurs fruits (gains en termes de pro­duc­ti­vité et de pro­duc­tion, di­ver­si­fi­ca­tion agri­cole, etc.) que si elles sont as­so­ciées à des po­li­tiques pu­bliques d’aide aux pe­tits agri­cul­teurs, ef­fi­caces et adap­tées aux dif­fé­rents contextes lo­caux : accès au crédit et aux équi­pe­ments pro­duc­tifs, aide à l’acquisition d’intrants, in­ves­tis­se­ments dans l’infrastructure en mi­lieu rural, me­sures na­tio­nales de sta­bi­li­sa­tion des prix agri­coles, taxa­tion des pro­duc­teurs en fonc­tion de la quan­tité et de la qua­lité des terres pro­duc­tives, suivi tech­nique et scien­ti­fique, etc. (Ma­zoyer et Rou­dart, 2009). Ces me­sures de po­li­tique pu­blique sont éga­le­ment in­dis­pen­sables pour im­pulser une ré­vo­lu­tion dou­ble­ment verte en fa­vo­ri­sant l’agriculture bio­lo­gique et une ges­tion du­rable des res­sources na­tu­relles (ac­crois­se­ment des aides et des sub­sides aux ex­ploi­ta­tions agro-écologiques, me­sures fa­ci­li­tant l’accès à des tech­niques de pro­duc­tion adap­tées aux fonc­tion­na­lités des éco­sys­tèmes, lé­gis­la­tion en­vi­ron­ne­men­tale dras­tique et me­sures fa­vo­ri­sant la di­ver­sité des sys­tèmes de pro­duc­tion, etc.).

L’intervention de l’État doit enfin s’adresser aux consom­ma­teurs ur­bains. Pour ces der­niers, des po­li­tiques so­ciales (fi­lets de sé­cu­rité, aide à l’emploi, me­sures de sou­tien au pou­voir d’achat, etc.) s’avéreront plus que ja­mais né­ces­saires pour éviter que la hausse des prix ne les pé­na­lise. Les po­li­tiques mises en place par le gou­ver­ne­ment bré­si­lien com­bi­nant aide à l’agriculture fa­mi­liale et re­venu de base pour les plus pauvres ont prouvé à ce titre leur ef­fi­ca­cité. Entre 2003 et 2010, près de 30 mil­lions de per­sonnes sont sor­ties de l’extrême pau­vreté, si bien que le Brésil sera sans doute l’un des seuls pays à at­teindre les Ob­jec­tifs du millénaire.

Une ap­proche fondée sur les droits

Il im­porte enfin de lier ac­cords com­mer­ciaux, ré­formes des sys­tèmes agri­coles lo­caux et pro­blé­ma­tiques so­ciales et en­vi­ron­ne­men­tales. L’objectif étant de contrer les formes d’exploitation ac­tuelles, en met­tant ef­fec­ti­ve­ment en oeuvre à l’échelle in­ter­na­tio­nale, ré­gio­nale et na­tio­nale des po­li­tiques agri­coles éco­no­mi­que­ment plus viables, éco­lo­gi­que­ment du­rables et so­cia­le­ment ac­cep­tables. Le droit à l’alimentation de même que la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ré­clamée par les mou­ve­ments pay­sans consti­tuent à ce titre une base es­sen­tielle dans la re­cherche de so­lu­tions al­ter­na­tives aux po­li­tiques actuelles.

Reste main­te­nant à l’ensemble des ac­teurs pro­gres­sistes du monde agri­cole et de la so­ciété ci­vile à se mo­bi­liser pour faire émerger, au ni­veau in­ter­na­tional, na­tional ou local, la vo­lonté po­li­tique qui seule pour­rait faire primer ces droits sur les règles com­mer­ciales et les tra­duire réel­le­ment en obli­ga­tions vis-à-vis des pay­sans, des com­mu­nautés in­di­gènes et sur­tout vis-à-vis des femmes tout par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables aux nou­velles pres­sions sur la terre et aux chocs ali­men­taires [14]. L’introduction du droit à l’alimentation dans la consti­tu­tion bré­si­lienne, le­quel est as­sorti de po­li­tiques concrètes, les ju­ge­ments des cours in­diennes obli­geant les gou­ver­ne­ments (na­tional et lo­caux) à faire res­pecter ce droit, les dis­cus­sions ré­centes au sein des Na­tions unies sur les droits des pay­sans ou en­core les doutes qui as­saillent de plus en plus les né­go­cia­teurs des ac­cords com­mer­ciaux, in­ter­na­tio­naux, bi­ré­gio­naux ou bi­la­té­raux, par rap­port aux bien­faits de la li­bé­ra­li­sa­tion des sec­teurs agri­coles, ouvrent peut-être un ho­rizon prometteur.

Bi­blio­gra­phie

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Notes:

[1] De­puis trente ans, la pro­duc­tion ali­men­taire a aug­menté plus vite que la po­pu­la­tion : 2,5 % en moyenne par an contre 1,8 %. Au mo­ment de la « crise ali­men­taire », la pro­duc­tion était su­pé­rieure de 50 % aux quan­tités né­ces­saires pour nourrir la po­pu­la­tion mon­diale (Du­fu­mier, 2004 ; Ma­zoyer, 2008).

[2] ntre 1980 et 2002, l’aide au dé­ve­lop­pe­ment de l’agriculture dans le Sud des bailleurs de fonds, bi­la­té­raux et mul­ti­la­té­raux confondus, est passée de 6,2 mil­liards à 2,3 mil­liards de dol­lars (Rap­port…, 2008).

[3] No­tons que ce mo­dèle « an­ti­rural » idéal-typique n’est pas trans­po­sable comme tel en tout lieu. Par­tout dans le Sud, il exis­tait des pro­grammes plus ou moins ef­fi­caces de sou­tien aux pay­sans. En outre, à contre-courant des stra­té­gies de dé­ve­lop­pe­ment do­mi­nantes, plu­sieurs pays, d’obédience national-populaire et/ou so­cia­liste la plu­part du temps, ont fait le choix d’appuyer prio­ri­tai­re­ment la pe­tite pay­san­nerie. Ils ont mis en place d’ambitieuses po­li­tiques pu­bliques de sou­tien aux pe­tits pro­duc­teurs et, dans cer­tains cas, leurs gou­ver­ne­ments ont initié un vaste pro­cessus de ré­formes agraires (Bo­livie, Ke­rala en Inde, Éthiopie, Bur­kina Faso, Al­gérie, etc.). Reste que, pré­ci­pi­tées, mal conçues et peu en­ca­drées, ces ré­formes agraires n’atteindront que ra­re­ment leurs ob­jec­tifs, du moins avant que les ajus­te­ments struc­tu­rels et les me­sures de li­bé­ra­li­sa­tion ne viennent saper leurs fon­de­ments (Rosset, Patel, Cour­ville, 2006).

[4] D’après le World In­vest­ment Re­port (UNCTAD, 2009), près de 40 % de toutes les ac­qui­si­tions dans les pro­duc­tions agri­coles (en­viron 3,5 mil­liards de dol­lars) ont été, au cours de l’année 2008, des tran­sac­tions Sud-Sud.

[5] Les pays, hors Afrique, tou­chés par ce mou­ve­ment d’accaparement sont, entre autres, le Pa­kistan, l’Ukraine, la Bir­manie, la Géorgie, l’Indonésie, les Phi­lip­pines, le Laos, le Ka­za­khstan, le Cam­bodge, la Tur­quie, l’Argentine, etc.

[6] Les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers dans l’agriculture se­raient passés de 600 mil­lions de dol­lars chaque année du­rant les an­nées 1990 à une moyenne de 3 mil­liards de dol­lars en 2005 – 2007 (UNCTAD, 2009).

[7] Don­nées non pu­bliées de la Banque mondiale.

[8] Le der­nier rap­port de la Banque mon­diale date de 1983 !

[9] Selon la place oc­cupée par le sec­teur agri­cole dans chaque pays, ré­gion et sous­ré­gion, la Banque mon­diale pro­pose trois ob­jec­tifs stra­té­giques dis­tincts. Pour les pays basés es­sen­tiel­le­ment sur l’agriculture, les ob­jec­tifs stra­té­giques an­noncés sont d’« as­surer la crois­sance et la sé­cu­rité ali­men­taire » et de ré­duire la pau­vreté, via une meilleure ges­tion des sols et de l’eau, un meilleur accès des pro­duc­teurs aux mar­chés et aux fi­lières ou en­core des in­ci­ta­tions à la pro­duc­tion et au com­merce. Pour les pays en mu­ta­tion, l’objectif stra­té­gique vise à « ré­duire les in­éga­lités entre les re­venus ru­raux et ur­bains, faire re­culer la pau­vreté ru­rale, tout en évi­tant de tomber dans le piège des sub­ven­tions et de la pro­tec­tion ». Pour ce faire, elle pro­pose de mo­bi­liser plu­sieurs voies de sortie de la pau­vreté (pas­sage à une agri­cul­ture à haute va­leur ajoutée, la dé­cen­tra­li­sa­tion d’activités éco­no­miques non agri­coles dans les es­paces ru­raux et la four­ni­ture d’une aide pour fa­ci­liter la sortie de l’agriculture) ou en­core d’investir dans la for­ma­tion des gé­né­ra­tions sui­vantes. Dans les pays ur­ba­nisés enfin, l’objectif cen­tral est de « re­lier les pe­tits pro­duc­teurs aux mar­chés ali­men­taires mo­dernes » et de « fournir de bons em­plois » (Rap­port…, 2008).

[10] Lancée en par­te­na­riat avec la Fon­da­tion Rock­feller et en lien étroit avec de grandes en­tre­prises du sec­teur des agro­tech­no­lo­gies, dont Mon­santo, l’Agra vise à re­lancer, sous cou­vert de la lutte contre la faim et la pau­vreté, l’idée de la Ré­vo­lu­tion verte en Afrique. Dotée d’un budget co­lossal de plus de 30 mil­liards de dol­lars et im­plantée d’ores et déjà dans de nom­breux pays d’Afrique, avec les­quels elle a conclu des par­te­na­riats stra­té­giques, l’Agra en­tend fa­vo­riser l’accès aux se­mences hy­brides et gé­né­ti­que­ment mo­di­fiées et aux en­grais chi­miques, dif­fuser sur le conti­nent les nou­velles connais­sances en ma­tière de tech­niques pro­duc­tives, en for­mant sur place des spé­cia­listes, amé­liorer les in­fra­struc­tures, ren­forcer au ni­veau local les ré­seaux des grands four­nis­seurs et dis­tri­bu­teurs, en­cou­rager la mise en place de dis­po­si­tifs de mi­cro­crédit et… pro­mou­voir des ré­formes de marché (Holt-Giménez, Patel, 2009).

[11] Dans son livre de­venu clas­sique, Po­verty and Fa­mines (1981), Amartya Sen a ainsi brillam­ment dé­montré que les fa­mines ne sont pas dé­ter­mi­nées au pre­mier chef par des pro­blèmes de dis­po­ni­bi­lité en nour­ri­ture ou des mau­vaises ré­coltes au plan na­tional ou ré­gional, mais plutôt par des dé­faillances dans la « ca­pa­cité d’accès à la nour­ri­ture » (Cf. De­ve­reux, 2005).

[12] Bien que le Rap­port in­siste sur la né­ces­sité de filet de sé­cu­rité pour les ru­raux, les re­com­man­da­tions spé­ci­fiques et concrètes sur ce thème sont quasi in­exis­tantes. Pour Tania Murray Li (2009), cela tien­drait sur­tout au conser­va­tisme fiscal de la Banque et à sa dé­fiance par rap­port aux dé­penses so­ciales. Aussi celle-ci préfère-t-elle no­tam­ment s’en re­mettre, dans le cas de l’Asie, aux sys­tèmes d’entraide censés être as­surés par les vil­lages qu’elle semble en­vi­sager comme des com­mu­nautés mythiques.

[13] La Banque mon­diale in­dique elle-même dans le Rap­port sur le dé­ve­lop­pe­ment dans le monde 2008 que l’agriculture « est l’une des prin­ci­pales causes de l’épuisement des eaux sou­ter­raines, de la pol­lu­tion agro­chi­mique, de l’appauvrissement des sols et des chan­ge­ments cli­ma­tiques à l’échelle mon­diale, puisque jusqu’à 30 % des émis­sions de gaz à effet de serre lui sont im­pu­tables » (2007). Ce qui ne l’empêche pas ce­pen­dant de conti­nuer à pro­mou­voir un mo­dèle agroproductiviste.

[14] Les femmes et les filles vi­vant en zones ru­rales forment le ba­taillon le plus im­por­tant des per­sonnes sous-alimentées dans le monde. Bien que 30 % d’entre elles sont à la tête d’un mé­nage en zones ru­rales dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment, elles pos­sèdent moins de 2 % des terres dis­po­nibles. Dans de nom­breux cas, les tra­vailleuses agri­coles ne bé­né­fi­cient d’aucun re­venu, leur tra­vail n’étant consi­déré que comme une aide aux ac­ti­vités de leur mari (Golay, 2009).

Auteur-e-s: Laurent Delcourt

So­cio­logue et his­to­rien, cher­cheur au Centre tri­con­ti­nental — CETRI (Louvain-la-Neuve).

Les opi­nions ex­pri­mées et les ar­gu­ments avancés dans cet ar­ticle de­meurent l’entière res­pon­sa­bi­lité de l’auteur-e et ne re­flètent pas né­ces­sai­re­ment ceux du CETRI.

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