Luttes, oppressions, rapports sociaux de sexe

Présentation du Numéro 4

Par , Mis en ligne le 02 septembre 2010

So­cia­lismes, fé­mi­nismes et éman­ci­pa­tion humaine


S’il y a, chez les so­cia­listes, des tra­di­tions en fa­veur de l’émancipation des femmes1, il n’en reste pas moins qu’elles ont connu une éclipse avec la social-démocratisation des or­ga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ou­vrier (adap­ta­tion au ca­pi­ta­lisme2) et la bu­reau­cra­ti­sa­tion du « com­mu­nisme ». La deuxième vague fé­mi­niste3 des an­nées 1960 – 1970 a changé cela, bien que plu­sieurs groupes aient été, à l’époque, ré­frac­taires à ce mou­ve­ment. Aujourd’hui, la gauche et les mou­ve­ments al­ter­na­tifs se ré­clament pra­ti­que­ment tous de l’émancipation des femmes, ce qui n’était pas le cas voici 30 ans.

Néan­moins, le fé­mi­nisme sus­cite en­core de nom­breuses contro­verses et subit les contre­coups de la pro­pa­ga­tion ful­gu­rante des po­li­tiques conser­va­trices et des in­té­grismes re­li­gieux. La ré­sis­tance ré­ac­tion­naire mas­cu­li­niste jouit d’un appui jour­na­lis­tique et d’une cou­ver­ture mé­dia­tique sans com­mune me­sure avec sa force mi­li­tante. Le dis­cours do­mi­nant oc­culte l’oppression et ses vio­lences sous le cou­vert de va­leurs dites uni­ver­selles, mais qui s’avèrent mas­cu­lines4. Les fé­mi­nistes sont ap­pe­lées à conti­nuel­le­ment se jus­ti­fier et à ré­af­firmer la né­ces­sité d’une ana­lyse en termes de rap­ports so­ciaux de sexe. Bien que la gauche et les mou­ve­ments so­ciaux qué­bé­cois aient gé­né­ra­le­ment in­tégré dans leurs pro­grammes des re­ven­di­ca­tions qui visent à lutter contre l’oppression spé­ci­fique des femmes, plu­sieurs les ou­blient lors de l’élaboration des dis­cours, des pla­te­formes et des prises de dé­ci­sion. C’est ce que met en évi­dence l’article pu­blié dans ce nu­méro de Flavie Achard qui exa­mine le « non dis­cours » sur les femmes du Front commun in­ter­syn­dical qué­bé­cois, com­posé pour­tant de 74 % de femmes5.

Sous les ar­gu­ments fal­la­cieux d’une ins­crip­tion dans la mo­der­nité et d’une « éman­ci­pa­tion » pro­curée par une par­ti­ci­pa­tion à l’économie mar­chande offi­cielle et à la consom­ma­tion, les femmes sont prises dans un agenda – du soi-disant em­po­werment jusqu’au mi­cro­crédit – qui ren­force la lo­gique pa­triar­cale et ca­pi­ta­liste6. « Ce ne sont donc pas né­ces­sai­re­ment les constats concer­nant les si­tua­tions dis­cri­mi­na­toires vé­cues par les femmes qui manquent. Ce qui fait pro­blème est plutôt l’univocité et les biais du re­gard éco­no­mi­ciste et andro­centrique qui est adopté pour ana­lyser et re­dresser les si­tua­tions ob­ser­vées ; la va­riable sexe n’étant trop sou­vent re­connue qu’à titre de va­riable de ca­té­go­ri­sa­tion ou de com­pa­raison. Une telle si­tua­tion ren­voie, il va sans dire, à la dif­fi­culté de faire re­con­naître une ré­flexion et des stra­té­gies fé­mi­nistes qui amè­ne­raient à penser et à contester col­lec­ti­ve­ment les ef­fets d’imbrication, de co­pro­duc­tion du pa­triarcat7» et du ca­pi­ta­lisme dans une dy­na­mique d’appropriation et de do­mi­na­tion qui s’actualise, no­tam­ment, dans la mar­chan­di­sa­tion du corps des femmes, l’apparition de nou­velles formes d’exploitation sexuelle et de vio­lence, le main­tien de la di­vi­sion sexuelle du tra­vail, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans la sphère do­mes­tique, la dif­fé­ren­cia­tion des res­pon­sa­bi­lités hié­rar­chiques et des rémunérations.

Les ques­tions de l’oppression et des luttes des femmes de même que des rap­ports so­ciaux de sexe dans leur évo­lu­tion s’avèrent ainsi dé­ci­sives pour éla­borer un réel projet d’émancipation hu­maine. Ce nu­méro de la revue vise en consé­quence, non seule­ment à ap­porter une contri­bu­tion à l’analyse de cer­tains as­pects de l’oppression des femmes, de leurs ré­sis­tances et de leurs luttes, mais aussi à sus­citer un mo­ment de ré­flexion théo­rique et po­li­tique afin de poser les bases d’une dé­fi­ni­tion d’un projet de so­ciété global émancipateur.

So­cia­lisme et op­pres­sion des femmes

À l’origine, le so­cia­lisme mar­xiste a eu le mé­rite de dé­noncer la su­bor­di­na­tion des femmes pen­dant que d’autres so­cia­listes prô­naient son ag­gra­va­tion au nom de la ma­ter­nité. En outre, Karl Marx et Frie­drich En­gels his­to­ri­ci­saient l’oppression des femmes : elle n’était donc pas un in­va­riant de l’histoire, mais le pro­duit d’une for­ma­tion so­ciale ; elle n’était pas na­tu­relle ou bio­lo­gique, mais sociale.

Dans son der­nier ou­vrage, L’origine de la fa­mille, de la pro­priété privée et de l’État 8 , En­gels dis­tingue, à la suite de Lewis Morgan, trois grandes pé­riodes dans l’histoire des femmes : les so­ciétés sans classes où les femmes au­raient oc­cupé une po­si­tion avan­ta­geuse (ce qu’Engels à la suite de Jo­hann Jakob Ba­chofen nom­mait le « ma­triarcat ori­ginel »); les so­ciétés de classes pré­ca­pi­ta­listes, où les femmes au­raient été vouées à la re­pro­duc­tion do­mes­tique; la so­ciété ca­pi­ta­liste qui ré­in­té­gre­rait les femmes dans la pro­duc­tion so­ciale of­frant ainsi une base ob­jec­tive à leur éman­ci­pa­tion. Cette pé­rio­di­sa­tion pose de nom­breux pro­blèmes. Car des so­ciétés sans pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et sans État, où les rap­ports so­ciaux s’exprimaient en termes de pa­renté, op­pri­maient les femmes9. Li­mité par les dé­cou­vertes eth­no­lo­giques de son époque, En­gels a amal­gamé deux réa­lités dis­tinctes : la ma­tri­li­néa­rité et le ma­triarcat (dont l’existence n’a, par ailleurs, ja­mais été dé­mon­trée). Plu­sieurs so­ciétés pri­mi­tives connues ont fonc­tionné selon un mode de des­cen­dance ma­tri­li­néaire, néan­moins ce sys­tème pou­vait conférer le pou­voir à l’oncle ma­ternel. Selon que le mari ré­si­dait dans le clan de la femme (ma­tri­lo­ca­lité) ou la femme dans le sien (pa­tri­lo­ca­lité), les rap­ports so­ciaux de sexes étaient très dif­fé­rents10. La pa­tri­lo­ca­lité a marqué sans doute « la pre­mière dé­faite his­to­rique du sexe fé­minin11 ». Elle a été suivie par une autre qui a ag­gravé sa condi­tion : l’apparition des so­ciétés de classe, de l’État et de la fa­mille patriarcale.

En­gels ca­rac­té­rise la deuxième pé­riode de l’histoire des femmes par leur ex­clu­sion de la pro­duc­tion. De l’esclavage à la ma­nu­fac­ture, les femmes au­raient avant tout été vouées à la re­pro­duc­tion do­mes­tique. « La femme de­vint la pre­mière ser­vante, elle fut écartée de la par­ti­ci­pa­tion à la pro­duc­tion so­ciale. C’est seule­ment la grande in­dus­trie qui a rou­vert – et seule­ment à la femme pro­lé­taire – la voie de la pro­duc­tion so­ciale12. » Même si elle met le doigt sur un phé­no­mène im­por­tant, cette thèse est ir­re­ce­vable parce qu’elle pos­tule une sé­pa­ra­tion tran­chée entre la sphère de la pro­duc­tion et celle de la re­pro­duc­tion, alors même que que toutes les for­ma­tions so­ciales connues dans l’histoire ont bé­né­ficié de la force de tra­vail des femmes des classes su­bor­don­nées dans la production.

Par ailleurs, on ne trouve pas chez Marx ou En­gels d’apologie du tra­vail do­mes­tique ou de la ma­ter­nité ; cela est d’autant plus re­mar­quable que les d’autres so­cia­listes ré­cla­maient l’exclusion des femmes de la pro­duc­tion so­ciale au nom de la fonc­tion ma­ter­nelle13. Pour En­gels, « la fa­mille conju­gale mo­derne est fondée sur l’esclavage do­mes­tique avoué ou voilé de la femme14 ».

Marx et En­gels ont dé­ve­loppé les li­néa­ments d’une théorie de la fa­mille mo­no­ga­mique en met­tant en évi­dence son ca­rac­tère op­pressif : « Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gou­ver­nail ; la femme fut dé­gradée, as­servie, elle de­vint es­clave du plaisir de l’homme et simple ins­tru­ment de repro­duction15. » « Dans la fa­mille, dé­clare en­core En­gels, l’homme est le bour­geois ; la femme joue le rôle du pro­lé­ta­riat16. » Quand En­gels parle de l’homme comme d’un bour­geois, ce n’est pas qu’une simple mé­ta­phore. Il fait ré­fé­rence ici aux hommes qui concentrent entre leurs mains les ri­chesses qu’ils en­tendent trans­mettre à leur des­cen­dance ; les femmes, elles, étant com­plè­te­ment dé­pen­dantes éco­no­mi­que­ment d’eux et ra­va­lées au rang de por­teuses et d’éleveuses de leurs en­fants. Chez En­gels, la fa­mille mo­no­ga­mique est cen­trée pour l’essentiel sur le rôle de la trans­mis­sion de l’héritage à des en­fants lé­gi­times et de l’enrichissement grâce à la dot de la femme ; cela se­rait la source his­to­rique de la do­mi­na­tion mas­cu­line. Si l’héritage joue un rôle dé­ter­mi­nant dans la cir­cu­la­tion des ri­chesses au sein de la classe do­mi­nante17, il est évident que, pour la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion, ce n’est pas la fonc­tion prin­ci­pale de la fa­mille. Elle n’en reste pas moins pa­triar­cale, donc ins­ti­tu­tion d’oppression.

Dans le ca­pi­ta­lisme, la com­po­si­tion du sa­laire est dif­fé­rente pour les hommes et les femmes. Pour Marx, « [l]a va­leur de la force de tra­vail était dé­ter­minée par les frais d’entretien de l’ouvrier et de sa fa­mille18 ». His­to­ri­que­ment, le sa­laire fé­minin a été am­puté de la partie que les hommes re­çoivent pour en­tre­tenir leur fa­mille, en plus d’eux-mêmes, comme s’il ne pou­vait être, du point de vue ca­pi­ta­liste pa­triarcal, qu’un sa­laire d’appoint. D’où la sur­ex­ploi­ta­tion du tra­vail des femmes qui se tra­duit par un dif­fé­ren­tiel de ré­mu­né­ra­tion sys­té­mique. On constate que l’inégalité pro­fes­sion­nelle entre les sexes est la règle à tous les ni­veaux de la py­ra­mide so­ciale19. Tout in­dique que la dé­va­lo­ri­sa­tion du tra­vail fé­minin est consub­stan­tielle au sys­tème. Cette sur­ex­ploi­ta­tion tire son bien-fondé de la « na­tu­ra­li­sa­tion » des tâches exé­cu­tées par les femmes au sein de la fa­mille, une ins­ti­tu­tion ap­pa­rem­ment ex­té­rieure aux rap­ports de production.

Les luttes du mou­ve­ment des femmes et de leurs par­te­naires syn­di­caux ont réussi à ré­duire les écarts im­por­tants de sa­laire entre hommes et femmes, mais la dy­na­mique ca­pi­ta­liste a fait que la va­leur du sa­laire « fa­mi­lial mas­culin » a re­culé au cours des 30 der­nières an­nées for­çant les sa­la­riéEs à tra­vailler plus pour ga­gner moins ou à compter sur un double re­venu fa­mi­lial pour ar­river à main­tenir leur an­cien ni­veau de vie. En 2005, selon Sta­tis­tique Ca­nada, les fa­milles comp­tant sur un seul re­venu d’emploi avaient cinq fois plus de chances de se re­trouver parmi les unités fa­mi­liales à faible re­venu que les fa­milles comp­tant plus d’un re­venu d’emploi. C’est donc dire que la re­pro­duc­tion fa­mi­liale, pour la ma­jo­rité, peut de moins en moins être as­surée par un seul salaire.

Le tra­vail do­mes­tique ap­pa­raît chez les épi­gones du mar­xisme comme du non tra­vail, parce que non pro­duc­teur de va­leurs d’échange20, ce qui est d’ailleurs contra­dic­toire avec la for­mule d’Engels sur l’esclavage do­mes­tique. Ce tra­vail est pro­duc­teur de va­leurs d’usage, mais parce que non pro­duc­teur de mar­chan­dises, il n’acquiert pas de va­leur d’échange (va­leur mar­chande ou va­leur pro­pre­ment dite). S’il en ac­quiert, c’est uni­que­ment lorsque le ca­pi­ta­lisme com­mer­cia­lise les tra­vaux réa­lisés au­pa­ra­vant dans un cadre fa­mi­lial. Dès la pre­mière ré­vo­lu­tion in­dus­trielle dis­pa­raît dans les villes la pro­duc­tion fa­mi­liale des ali­ments de base alors que les vê­te­ments sont pro­gres­si­ve­ment achetés sur le marché. Au fur et à me­sure de son dé­ve­lop­pe­ment, le ca­pi­ta­lisme étend à de larges sec­teurs de la re­pro­duc­tion le règne de la mar­chan­dise (pro­gres­sion re­ten­tis­sante du marché du prêt-à-porter, des plats pré­parés, des buan­de­ries, des net­toyeurs à sec, des ser­vices do­mes­tiques ré­mu­nérés, etc.).

Marx et En­gels ont su em­ployer des termes beau­coup plus vi­gou­reux que cer­tains de leurs suc­ces­seurs qui ont mi­noré l’oppression des femmes au nom de l’unité du pro­lé­ta­riat ou de mo­dèles so­cia­listes ir­réel­le­ment exis­tants. « La [fa­mille] contient en mi­nia­ture tous les an­ta­go­nismes qui, par la suite, se dé­ve­lop­pe­ront lar­ge­ment dans la so­ciété et dans son État21 »; « [le ma­riage conjugal] ap­pa­raît comme l’assujettissement d’un sexe par l’autre, comme la pro­cla­ma­tion d’un conflit des deux sexes »; « [l]a pre­mière op­po­si­tion de classe qui se ma­ni­feste dans l’histoire coïn­cide avec le dé­ve­lop­pe­ment de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le ma­riage conjugal, et la pre­mière op­pres­sion de classe, avec l’oppression du sexe fé­minin par le sexe mas­culin22. » La di­vi­sion sexuelle du tra­vail dans la so­ciété bour­geoise23, à la base de la sé­pa­ra­tion ra­di­cale du privé et du pu­blic, leur ap­pa­raît né­ces­saire à éli­miner au moyen de la so­cia­li­sa­tion du tra­vail do­mes­tique et du tra­vail des femmes dans la pro­duc­tion so­ciale24.

Au­gust Bebel a dé­noncé dans son livre, La femme, dans le passé, le pré­sent, l’avenir, les so­cia­listes hos­tiles à la li­bé­ra­tion des femmes : « Il est des so­cia­listes qui ne se montrent pas moins an­ti­pa­thiques à l’émancipation de la femme que ne le sont les ca­pi­ta­listes au so­cia­lisme […] Mais il ar­rive dans bien des cas qu’il [le so­cia­liste] ne sent pas à quel point la femme est dé­pen­dante de l’homme, parce que son propre et cher moi en vien­drait à être mis en ques­tion. C’est la ten­dance à sau­ve­garder des in­té­rêts, réels ou sup­posés, qui alors sont tou­jours pri­mor­diaux et sa­crés […] qui rend les hommes aveugles de la sorte25. » C’est pour­quoi les femmes doivent compter sur leurs propres forces et non sur l’aide des hommes : « Les hommes se com­plaisent vo­lon­tiers dans cette si­tua­tion et en re­tirent tous les avan­tages. Il plait à leur or­gueil, à leur égoïsme, à leur in­térêt, de jouer le rôle du plus fort et du maître, et, comme tous les des­potes, ils se laissent dif­fi­ci­le­ment in­fluencer par des mo­tifs puisés dans la raison. L’intérêt qu’ont les femmes à s’agiter pour ar­river à un état de choses qui les dé­livre d’une si­tua­tion in­digne d’elles n’en est que plus évident. Elles n’ont pas plus à compter sur les hommes que les tra­vailleurs n’ont à compter sur la bour­geoisie26. »

L’oppression des femmes par les hommes des classes do­mi­nées peut-elle être ana­lysée comme une simple consé­quence de la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion qu’il s’agirait d’abolir pour ré­gler la ques­tion ? Les fé­mi­nistes des an­nées 1970 ont ré­pondu né­ga­ti­ve­ment à cette ques­tion, quelles que soient par ailleurs leurs di­ver­gences sur les liens entre la lutte des femmes et la lutte des classes. Leur refus de mettre entre pa­ren­thèses l’oppression des femmes dans les classes ex­ploi­tées les a d’ailleurs op­posé aux dif­fé­rentes or­ga­ni­sa­tions sta­li­niennes (pro-Moscou, pro-Beijing ou pro-Tirana) qui, au nom de la dé­fense d’une unité fac­tice du pro­lé­ta­riat, dé­non­çaient le mou­ve­ment des femmes (ainsi que d’autres mou­ve­ments de lutte) comme une en­tre­prise de di­vi­sion petite-bourgeoise ou bourgeoise.

Contrai­re­ment à En­gels, qui idéa­lise l’amour sexuel « vé­ri­table » des classes do­mi­nées, puisque les ques­tions de pro­priétés ne joue­raient aucun rôle dans la dy­na­mique conju­gale et que la double mo­rale27 n’y au­rait pas cours, ce qui est faux, Bebel fait des pri­vi­lèges mas­cu­lins, y com­pris dans les classes do­mi­nées, un for­mi­dable obs­tacle à l’émancipation des femmes, la­quelle sera l’œuvre des femmes elles-mêmes. Ce qui pose la né­ces­sité de l’organisation au­to­nome des femmes que les so­cia­listes doivent, et pas uni­que­ment les fé­mi­nistes, dé­fendre et promouvoir.

Bref, malgré plu­sieurs avan­cées ana­ly­tiques, théo­riques et éthiques, les socia­listes mar­xistes ont in­suf­fi­sam­ment ré­fléchi à l’importance fon­da­trice dans le sys­tème ca­pi­ta­liste des rap­ports so­ciaux de sexe. Pour cela, il a fallu at­tendre la deuxième vague fé­mi­niste et la prise de dis­tance des fé­mi­nistes ra­di­cales ma­té­ria­listes (France, Québec… ) et so­cia­listes (États-Unis, Grande-Bretagne, Ca­nada… ) qui pro­po­se­ront une théorie de l’histoire écrite en termes de domi­nation des hommes sur les femmes.

Ce­pen­dant, entre-temps, le so­cia­lisme mar­xiste connais­sait un pro­fond recul non seule­ment en ce qui concerne les ana­lyses de l’oppression des femmes, mais éga­le­ment en ce qui a trait à leur statut et aux re­ven­di­ca­tions en fa­veur de leur émancipation.

L’émancipation trahie

La ré­vo­lu­tion russe a donné une im­pul­sion consi­dé­rable à la lutte pour l’émancipation. En oc­tobre 1919, lors de son se­cond an­ni­ver­saire, Lé­nine a dé­claré non sans fierté : « En deux ans de pou­voir des so­viets, dans un des pays les plus ar­riérés de l’Europe, on a plus fait pour l’émancipation des femmes, pour les rendre égales au “sexe fort”, que ce qui a été fait de­puis 130 ans par toutes les ré­pu­bliques avan­cées, éclai­rées et “dé­mo­cra­tiques” du monde en­tier28. » L’œuvre lé­gis­la­tive a été en effet im­pres­sion­nante : le ma­riage civil est ins­titué, l’égalité entre les hommes et les femmes pro­clamée, la loi ne fait plus de dif­fé­rence entre les en­fants illé­gi­times et lé­gi­times, le di­vorce par consen­te­ment mu­tuel est of­fi­cia­lisé (ou à la de­mande d’un seul conjoint sans be­soin de preuve ou de té­moin). À l’époque, la Russie est le seul pays où existe un droit du di­vorce aussi com­plet. Les nou­velles lois offrent la pos­si­bi­lité de choisir le nom de fa­mille (celui de la femme, celui de l’homme ou les deux) et sera au nombre des quelques pays qui, à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale, en 1918, ac­cor­dera le droit de vote aux femmes29. Le nou­veau Code du tra­vail com­prend des congés de ma­ter­nité, le sa­laire égal et l’égalité pro­fes­sion­nelle (ainsi que des me­sures sur le tra­vail des femmes et leur pro­tec­tion), la journée de huit heures et la se­maine de 48 heures, les as­su­rances so­ciales sont créées. L’adultère comme l’homosexualité sont sup­primés du Code pénal, de même que l’autorité du chef de fa­mille dis­pa­raît du Code civil. En 1920, l’avortement est lé­ga­lisé (il n’existe nulle part ailleurs). La pre­mière consti­tu­tion de l’État so­vié­tique re­con­naît l’utilité so­ciale du tra­vail do­mes­tique. Le pro­gramme du parti adopté en 1919 pré­voit la so­cia­li­sa­tion du tra­vail do­mes­tique via des équi­pe­ments com­mu­nau­taires30. Selon Lé­nine : « Le tra­vail mé­nager écrase, étrangle, ra­baisse et dé­grade la femme ; il l’enchaîne à la cui­sine et à la chambre des en­fants […] Can­tines pu­bliques, crèches, jar­dins d’enfants : voilà quelques exemples de ce qui est in­dis­pen­sable, voilà les moyens simples et quo­ti­diens, sans grande pompe ni dé­corum, qui peuvent vrai­ment ré­sorber et abolir l’inégalité entre hommes et femmes dans le do­maine de la pro­duction so­ciale et de la vie pu­blique31. »

Pour Léon Trotski, « la ré­vo­lu­tion a tenté hé­roï­que­ment de dé­truire l’ancien “foyer fa­mi­lial” crou­pis­sant, ins­ti­tu­tion ar­chaïque, rou­ti­nière, étouf­fante, dans la­quelle la femme des classes la­bo­rieuses est vouée aux tra­vaux forcés, de l’enfance jusqu’à la mort. À la fa­mille, consi­dérée comme une pe­tite en­tre­prise fermée, de­vait se sub­sti­tuer, dans l’esprit des ré­vo­lu­tion­naires, un sys­tème achevé de ser­vices so­ciaux : ma­ter­nités, crèches, jar­dins d’enfants, res­tau­rants, blan­chis­se­ries, dis­pen­saires, hô­pi­taux, sa­na­to­riums, or­ga­ni­sa­tions spor­tives, ci­némas, théâtres, etc. » Mais, note-t-il, « on n’avait pas réussi à prendre d’assaut l’ancienne fa­mille […] La so­ciété se ré­véla trop pauvre et trop peu ci­vi­lisée. Les res­sources réelles del’État ne cor­res­pon­daient pas aux plans et aux in­ten­tions du parti com­mu­niste. La fa­mille ne peut pas être abolie : il faut la rem­placer. L’émancipation vé­ri­table de la femme est im­pos­sible sur le ter­rain de la “mi­sère so­cia­lisée” 32 ».

C’est pré­ci­sé­ment sur la base de la « mi­sère so­cia­lisée » que s’est dé­ve­loppée une couche so­ciale pa­ra­si­taire, la bu­reau­cratie. Sa prise du pou­voir a en­traîné une ré­gres­sion des droits des femmes. En 1934, l’homosexualité re­de­vient un crime pas­sible de huit ans de prison, tandis qu’une large cam­pagne est lancée contre la li­berté sexuelle, l’adultère, les ma­riages trop ra­pides. En 1936, l’avortement est de nou­veau in­terdit, sauf en cas de ma­ladie ou de danger de mort, tandis que les di­vorces sont sanc­tionnés par des amendes. Cette ré­ac­tion avec son cor­tège de louanges en fa­veur de la fa­mille (re­bap­tisée pour l’occasion « pro­lé­ta­rienne ») et du bon­heur pour la mère d’avoir une ri­bam­belle d’enfants s’installe comme la nou­velle mo­rale so­vié­tique. Un sys­tème de mé­dailles et de ré­com­penses est mis en place pour les mères ayant au moins cinq en­fants. À tra­vers le monde, les partis com­mu­nistes re­prennent dans leur pro­gramme des élé­ments ré­ac­tion­naires de cette po­li­tique bu­reau­cra­tique qui va to­ta­le­ment à l’encontre du projet d’émancipation des femmes.

Et, si les femmes ont eu ra­pi­de­ment eu accès à l’éducation, aux sports et à tout type d’emploi sa­larié, même dans les sec­teurs tra­di­tion­nel­le­ment mas­cu­lins, au cours de la pé­riode sta­li­nienne, c’est une concep­tion ins­tru­men­tale pa­triar­cale des femmes qui a do­miné. Elles ont continué de subir la double journée de tra­vail, la­quelle a été ag­gravée avec les pé­nu­ries de biens de consom­ma­tion, alors que leur place est restée se­con­daire dans la so­ciété. L’égalité ju­ri­dique ins­ti­tuée par la ré­vo­lu­tion russe s’est donc avérée insuf­fisante pour éra­di­quer l’oppression des femmes en l’absence de moyens éco­nomiques pour so­cia­liser les tâches do­mes­tiques. Tou­te­fois, ce qu’elle avait réa­lisé dans un court laps de temps (avant la contre-révolution sta­li­nienne), malgré des condi­tions ex­trê­me­ment dif­fi­ciles, le mou­ve­ment des femmes saura à son tour l’imposer dans la plu­part des pays ca­pi­ta­listes oc­ci­den­taux au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Ce­pen­dant, malgré ces gains im­por­tants, fé­mi­nistes et so­cia­listes sont peu nom­breux à pré­tendre que le pa­triarcat est un sys­tème en voie de dis­pa­ri­tion : l’obtention des droits for­mels ne suf­fi­sant pas à contrer les causes pro­fondes de l’oppression des femmes qui prennent leurs ra­cines dans un sys­tème an­té­rieur au ca­pi­ta­lisme. Dans beau­coup de pays, cette op­pres­sion a certes été amoin­drie sur plu­sieurs as­pects, mais, sans contredit, comme nous le montrent les ar­ticles de ce nu­méro, même dans les pays les plus pro­gres­sistes du point de vue de l’égalité entre les sexes, cer­tains des ac­quis sont fra­giles, tandis que, sur d’autres as­pects, l’oppression se voit re­nou­velée si ce n’est renforcée.

Dé­bats et enjeux

La deuxième vague fé­mi­niste a gagné, en par­ti­cu­lier dans la plu­part des so­ciétés li­bé­rales dé­mo­cra­tiques des pays ca­pi­ta­listes do­mi­nants, l’égalité juri­dique pleine et en­tière des femmes dans tous les do­maines, leur droit à dis­poser li­bre­ment de leur corps (droit au­pa­ra­vant dé­volu aux hommes, à l’Église et aux mé­de­cins), tout comme la re­con­nais­sance du bien-fondé de leurs luttes contre toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion et contre les vio­lences mas­cu­lines. Les femmes de ces pays peuvent dé­cider ou non d’avoir des en­fants. L’accès à l’éducation, no­tam­ment à l’éducation su­pé­rieure, est un fait ac­quis. Les mé­tiers se trans­forment, et ce qui était des ghettos mas­cu­lins au­pa­ra­vant, comme la mé­de­cine, le génie et les sciences exactes, ont été in­vestis par les femmes. Les femmes sont dé­sor­mais des ci­toyennes à part en­tière : droit de vote, par­ti­ci­pa­tion po­li­tique, etc. Le mou­ve­ment des femmes a in­fluencé de nom­breuses organisa­tions, dont des syn­di­cats, des or­ga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires, des partis politiques

– plu­sieurs se ré­clament aujourd’hui du fé­mi­nisme –, des gou­ver­ne­ments et des or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, bien que les re­la­tions, pour cer­taines étroites, pour d’autres conflic­tuelles, sont tou­jours à re­né­go­cier et à ra­viver33.

Au fil des ans et des luttes ce­pen­dant, d’une pers­pec­tive re­la­ti­ve­ment uni­fiée axée sur l’égalité de droits, les pro­po­si­tions, re­ven­di­ca­tions et prises de po­si­tions fé­mi­nistes vont se di­ver­si­fier et les concep­tions de l’égalité et de la li­bé­ra­tion mises de l’avant, se mul­ti­plier, se « com­plexi­fier34», voire s’opposer sur cer­tains dos­siers. Non seule­ment faut-il en voir la cause dans les cri­tiques for­mu­lées par de nom­breux groupes ou col­lec­tifs de femmes (fé­mi­nistes afro-américaines, col­lec­tifs de femmes im­mi­grantes ou au­toch­tones, les­biennes ou ac­ti­vistes des pays du Sud, femmes han­di­ca­pées… ) qui trouvent dif­fi­ciles de se re­con­naître dans un projet qu’elles consi­dèrent pensé en de­hors de leurs propres réa­lités et ex­pé­riences. Mais en­core, faut-il réa­liser qu’au fur et à me­sure que cer­tains groupes de femmes voient leur statut dans l’espace pu­blic pro­gresser ou connaissent une amé­lio­ra­tion de leur si­tua­tion éco­no­mique ou pro­fes­sion­nelle, le mou­ve­ment des femmes se voit da­van­tage in­ter­pellé par les dif­fé­rents cli­vages et conflits po­ten­tiels que gé­nèrent la di­ver­sité des al­lé­geances po­li­tiques et idéo­logiques, tout comme celle des sta­tuts éco­no­mique et socio-professionnel. Ce qui, dans cer­tains cas, se tra­duit par une perte au ni­veau de son pou­voir de mo­bi­li­sa­tion ou de ral­lie­ment. L’actuelle po­la­ri­sa­tion des dé­bats au Québec au­tour de la pros­ti­tu­tion versus le tra­vail du sexe, ou en­core de la place à faire aux ac­com­mo­de­ments rai­son­nables en sont des ré­vé­la­teurs35.

Les fé­mi­nistes – tout comme les so­cia­listes36 – sont en effet par­ta­géEs quant à l’analyse de la pros­ti­tu­tion et, par consé­quent, de la traite à des fins de prostitu­tion. Si le mou­ve­ment des femmes dans son en­semble se pro­nonce en fa­veur de la dé­cri­mi­na­li­sa­tion des per­sonnes pros­ti­tuées et s’insurge contre leur stigma­tisation so­ciale, des in­ter­pré­ta­tions di­ver­gentes quant à la na­ture même du phé­no­mène et du trai­te­ment à ré­server aux autres ac­teurs de la pros­ti­tu­tion – proxé­nètes et clients pros­ti­tueurs – di­visent le mou­ve­ment des femmes en deux camps. Pour l’un, la pros­ti­tu­tion re­pré­sente une forme d’exploitation des femmes et de vio­lence ins­ti­tuée37 qui doit être éra­di­quée. Pour l’autre, elle est une ac­ti­vité pro­fes­sion­nelle exercée par des femmes ven­dant des ser­vices sexuels. Dans le pre­mier cas, les per­sonnes pros­ti­tuées sont consi­dé­rées comme des vic­times du sys­tème proxé­nète, dans le se­cond, comme des tra­vailleuses du sexe exer­çant un tra­vail comme un autre re­le­vant d’un choix in­di­vi­duel lié à l’« au­to­nomie » des femmes. Les te­nantes d’une telle po­si­tion sont fa­vo­rables à la dé­cri­mi­na­li­sa­tion des proxé­nètes et s’opposent à la pé­na­li­sa­tion des prostitueurs.

Le mou­ve­ments des femmes, ici comme ailleurs, est éga­le­ment di­visé sur la ques­tion des « ac­com­mo­de­ments rai­son­nables », qui se li­mite sou­vent à une dis­cus­sion sur le port du voile/foulard dans les es­paces pu­blics, mais à la­quelle se greffent éga­le­ment des dé­bats concer­nant la place de la re­li­gion dans la so­ciété ci­vile, la com­pré­hen­sion ana­ly­tique et stra­té­gique de la « catégorie-femmes » ou en­core les pa­ra­mètres du « non-négociable » des prin­cipes féministes.

Si, tant de l’interne que de l’externe, des cri­tiques se font en­tendre38 pour re­pro­cher au mou­ve­ment des femmes son in­ap­ti­tude à pro­poser une ana­lyse mul­ti­fac­to­rielle, in­ap­ti­tude qu’il par­tage avec les autres mou­ve­ments so­ciaux, la né­ces­sité d’entrecroiser les va­riables ex­pli­ca­tives de classe, de sexe et d’ethnie im­prègne do­ré­na­vant l’essentiel de son dis­cours et de son agir po­li­tique de ma­nière à mieux saisir ce que chaque sys­tème d’oppression ap­porte à l’autre39 et à « in­té­grer […] la di­ver­sité in­terne des si­tua­tions qui pro­pulsent ré­gu­liè­re­ment des femmes dans la po­si­tion de l’Autre, de cette femme gé­né­rique qui n’existe pas plus que l’Homme gé­né­rique40 », sans pour au­tant ignorer que le Nous-femmes, en tant que ca­té­gorie so­cia­le­ment construite, constitue le sujet même du féminisme.

Ac­quis, re­culs, luttes à venir

Dans les so­ciétés oc­ci­den­tales, malgré quelques ex­cep­tions et des ré­gres­sions ré­centes, de­puis deux gé­né­ra­tions, il est in­dé­niable que la condi­tion des femmes a spec­ta­cu­lai­re­ment pro­gressé. Les luttes ont donc été fruc­tueuses. Plu­sieurs ana­lystes di­ront que les chan­ge­ments en­traînés par le mou­ve­ment des femmes au cours du xxe siècle ont été les plus dé­ter­mi­nants en ce qui concerne la struc­ture des rap­ports so­ciaux. Pour­tant, dans ces mêmes so­ciétés, la dif­fé­ren­cia­tion des res­pon­sa­bi­lités hié­rar­chiques et des ré­mu­né­ra­tions, malgré des luttes impor­tantes, de­meure, bien que les écarts aient été ré­trécis41. Les confré­ries et les ré­seaux mas­cu­lins tissent les fils du pla­fond dit de verre, le­quel est un obs­tacle à la pro­gres­sion des femmes. Dans de nom­breuses so­ciétés (Al­le­magne, Au­triche et Es­pagne, par exemple), des me­sures so­ciales conti­nuent d’inciter les mères à élever leurs en­fants en res­tant à la maison, au dé­tri­ment de la mise en place d’un ré­seau de gar­de­ries adé­quat et à un prix abordable.

Des écarts im­por­tants sub­sistent entre les femmes et les hommes en termes de ré­mu­né­ra­tion. Ainsi, au Québec, pour­tant l’une des so­ciétés les plus ou­vertes à la pro­mo­tion des femmes, leur re­venu total re­pré­sente 63 % de celui des hommes, leur re­venu d’emploi 76 % alors qu’elles dé­tiennent 59,5 % des em­plois au sa­laire mi­nimum42. Pré­ca­rité, flexi­bi­lité, pau­vreté (en partie liée à la mo­no­pa­ren­ta­lité) sont le lot des femmes (et de leurs en­fants) qui, ici comme ailleurs, ont subi de plein fouet les trans­for­ma­tions du tra­vail en­gen­drées par les po­li­tiques néo­li­bé­rales43. Les femmes ne sont certes pas les seules à avoir subi de telles po­li­tiques, mais elles ont été par­ti­cu­liè­re­ment touchées.

Vio­lences dites do­mes­tiques ou conju­gales, agres­sions sexuelles, meurtres44, fé­mi­ni­cide comme à Ciudad Juárez, les femmes sont les prin­ci­pales cibles des vio­lences mas­cu­lines. D’après Sta­tis­tique Ca­nada, une Ca­na­dienne sur quatre sera agressée sexuel­le­ment au cours de sa vie, la moitié de ces agres­sions sera per­pé­trée contre des filles de moins de 16 ans. Une étude menée par l’Organisation mon­diale de la santé, basée sur des in­ter­views de 24 000 per­sonnes dans 10 pays dif­fé­rents, montre une pré­va­lence de vio­lence conju­gale mas­cu­line qui af­fecte de 15 à 70 % des femmes in­ter­ro­gées selon le pays45. Ce n’est donc pas sans raison que le mou­ve­ment au­to­nome des femmes a mis beau­coup d’énergie sur les luttes contre la vio­lence mas­cu­line46.

On a as­sisté au cours des deux der­nières dé­cen­nies au re­tour en force de la femme-objet. Outre la mar­chan­di­sa­tion de la sexua­lité (ainsi que de la ma­ter­nité), le diktat des ap­pa­rences (beauté as­so­ciée à l’obligation du toujours-jeune), la sexua­lité per­for­ma­tive, les trans­for­ma­tions cor­po­relles (chi­rurgie plas­tique, entre autres), etc., posent des ques­tions non seule­ment sur les rap­ports so­ciaux de sexe, mais éga­le­ment sur le rap­port au corps47. Sans compter les phé­no­mènes d’hypersexualisation et de sexua­li­sa­tion pré­coce48 qui font des jeunes filles des ob­jets sexuels à convoiter dans une so­ciété où, pa­ra­doxa­le­ment, la pé­do­philie reste l’un des der­niers ta­bous. De ce point de vue, quel est le bilan de la « libéra­lisation sexuelle » ? N’a-t-on pas as­sisté à une contre-révolution sexuelle ?

Por­no­gra­phie, pros­ti­tu­tion, traite à des fins d’exploitation sexuelle, tou­risme de pros­ti­tu­tion ont d’ailleurs connu une crois­sance sans pré­cé­dent à l’échelle mon­diale de­puis la dé­cennie 1990. Les femmes et les fillettes, qui consti­tuent 98 % des cas de la traite à des fins d’exploitation sexuelle, sont les proies et les hommes les bé­né­fi­ciaires (pros­ti­tueurs et proxé­nètes). Tous les hommes ? D’une cer­taine façon oui, comme groupe do­mi­nant ; d’une autre non49, cer­tains s’identifiant à la lutte pour l’égalité des femmes re­mettent en cause des fa­cettes de la « mas­cu­li­nité hé­gé­mo­nique50 ». Ce­pen­dant, tous, d’une façon ou d’une autre, ont des pri­vi­lèges liés à la do­mi­na­tion pa­triar­cale et à la per­pé­tua­tion de la di­vi­sion sexuelle du travail.

Bref, en Oc­ci­dent, le ta­bleau est contrasté. Aux avan­cées, ju­ri­diques et poli­tiques, aux gains dans l’éducation et au tra­vail, se couplent des re­culs so­ciaux, qui se sont tra­duits, entre autres, par une mar­chan­di­sa­tion et une ob­jec­ti­va­tion ac­cen­tuées du corps des femmes.

Pa­ral­lè­le­ment, on a éga­le­ment as­sisté à une « pro­fes­sion­na­li­sa­tion » de l’in­tervention fé­mi­niste51, la­quelle est liée aux sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales, ce qui la fra­gi­lise lorsque des gou­ver­ne­ments comme celui de Ste­phen Harper pro­cèdent à des coupes sombres dans les sub­sides. Cette « pro­fes­sion­na­li­sa­tion » connaîtra-t-elle le même sort que celle qui a conduit à la bu­reau­cra­ti­sa­tion des or­ga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ou­vrier et à leur adap­ta­tion au sys­tème qu’elles de­vaient pour­tant abattre ?

Ailleurs, dans les pays du Sud, la souf­france d’être pauvre, mal nourri, illettré, sur­ex­ploité est le lot de plus de la moitié de l’humanité. Naître femme ag­grave cette souf­france. Dans cer­tains pays, elles sont ju­ri­di­que­ment in­fé­rieures. Elles sont sou­mises, vio­lées, ache­tées et ven­dues, ré­pu­diées, ex­ci­sées, la­pi­dées, tuées pour l’honneur… Vic­times de la traite à des fins d’exploitation sexuelle – des mil­lions de vic­times par année – et de la traite à des fins de ma­riage forcé, no­tam­ment dans les pays comme l’Inde et la Chine où les pra­tiques pa­triar­cales ont créé un dé­ficit de femmes à ma­rier. Bref, elles sont vic­times d’une « écono­mie va­gi­nale » in­dus­tria­lisée et mon­dia­lisée. Le trafic des femmes à des fins d’ex­ploitation do­mes­tique et de tra­vail forcé, y com­pris au Ca­nada – ce qui est bien do­cu­menté dans le cas des Phi­lip­pines –, permet aux États d’origine d’engran­ger des de­vises fortes ser­vant à payer leur dette. La mon­dia­li­sa­tion ca­pi­ta­liste ac­tuelle se ca­rac­té­rise pré­ci­sé­ment par une fé­mi­ni­sa­tion des mi­gra­tions (48 %), due en partie à la traite des femmes et au trafic des mi­grantes52. L’effondrement des so­ciétés bu­reau­cra­tiques de l’Est a gé­néré une vé­ri­table pau­pé­ri­sa­tion des femmes de ces pays qui, dé­sor­mais, sont un cheptel pour les in­dus­tries mondia­lisées du sexe.

Tou­te­fois, le bilan est là aussi contrasté. En Chine et en Inde ainsi qu’ailleurs, des femmes ont un meilleur accès à l’éducation et à l’emploi, s’impliquent so­cia­le­ment da­van­tage, etc. Les liens entre classes, castes, eth­nies et rap­ports so­ciaux de sexe sont im­por­tants à ap­pro­fondir pour saisir dans toute sa com­plexité un tel bilan. Là aussi, le fé­mi­nisme a fait des avan­cées non négligeables.

Les femmes sont tou­chées de ma­nière dif­fé­rente des hommes par la mondia­lisation néo­li­bé­rale Elles de­meurent, par ailleurs, sous-représentées au sein des ins­tances où s’élaborent et se dé­cident les grandes orien­ta­tions des en­tentes com­mer­ciales contem­po­raines qui s’appuient sur les fon­de­ments mêmes du pa­triarcat pour ga­rantir leur réa­li­sa­tion. Les rap­ports so­ciaux de sexe font partie in­té­grale des fon­da­tions et de l’agencement du ca­pi­ta­lisme, le­quel a exa­cerbé au cours des der­nières dé­cen­nies la di­vi­sion sexuelle du travail.

Faut-il rap­peler à cet égard que les femmes sont à la fois une main-d’œuvre ca­pi­tale tant pour le tra­vail sa­larié que pour celui qui est non ré­mu­néré, une source for­mi­dable de pro­fits pour les en­tre­prises et de tra­vail gra­tuit pour la so­ciété dans son en­semble et pour les hommes en par­ti­cu­lier. Parce qu’elles sont aussi sources de plaisir, elles sont ob­jec­ti­vées sexuel­le­ment et com­mer­cia­li­sées de dif­fé­rentes fa­çons. En même temps, à cause de cette po­si­tion su­bor­donnée dans la so­ciété et de la sur­ex­ploi­ta­tion qui en dé­coule, les femmes consti­tuent un groupe so­cia­le­ment im­pliqué dans l’analyse du monde ac­tuel de même que dans les luttes pour l’égalité so­ciale et la mise en place d’alternatives.

Dès lors, la prise en consi­dé­ra­tion des rap­ports so­ciaux de sexe permet de mieux saisir des phé­no­mènes in­ter­na­tio­naux aussi im­por­tant que la mar­chan­di­sa­tion du vi­vant, les mou­ve­ments mi­gra­toires, les nou­velles pau­vretés, les hié­rar­chies so­ciales (caste, classe, groupes ra­cia­lisés et eth­ni­cisés), les vio­lences, etc. Sans cette pers­pec­tive ana­ly­tique, tout reste obscur.

Par­tout dans le monde, à des de­grés di­vers, il y a eu le dé­ve­lop­pe­ment d’une nou­velle gé­né­ra­tion de luttes, de ré­sis­tances, de mou­ve­ments qui agissent comme ca­ta­ly­seurs et qui se sont in­ter­na­tio­na­lisés comme la Marche mon­diale des femmes. Ce qui dé­bouche sur d’autres ac­quis et permet le ques­tion­ne­ment sur les luttes et les théo­ries fa­vo­rables à la trans­for­ma­tion so­ciale ; cela in­dique éga­le­ment que le so­cia­lisme ne peut être réel­le­ment so­cia­liste qu’à la condi­tion d’être fé­mi­niste… Au­tre­ment dit, on ne peut ima­giner penser et construire une al­ter­na­tive au ca­pi­ta­lisme sans s’attaquer au patriarcat.

Le pré­sent dos­sier sur les rap­ports so­ciaux de sexe est di­visé en quatre par­ties. La pre­mière se penche sur dif­fé­rents en­jeux po­li­tiques et théo­riques, tant par rap­port aux so­cia­lismes mar­xistes qu’aux fé­mi­nismes. La deuxième concerne quelques en­jeux qué­bé­cois : la lutte du Front commun in­ter­syn­dical, l’impact des po­li­tiques néo­li­bé­rales sur la main-d’œuvre fé­mi­nine, les ef­fets de ces poli­tiques dans les do­maines de la santé et de l’éducation en rap­port avec la dégra­dation de la condi­tion des femmes et la ques­tion des dif­fé­rences sa­la­riales et la lutte pour l’équité sa­la­riale. La troi­sième exa­mine la do­mi­na­tion mas­cu­line et la vio­lence qui en dé­coule, ainsi que de la « nor­ma­lité » de cette suprématie/ hé­gé­monie et des pri­vi­lèges qui lui sont at­ta­chés. Oc­cultée, cette do­mi­na­tion n’en ap­pa­raît pas moins, à cer­tains égards, équi­voque ; c’est ce que montre la dis­cus­sion sur les clients pros­ti­tueurs et sur les non clients. La qua­trième se penche sur le mou­ve­ment des femmes, tant dans ses or­ga­ni­sa­tions au­to­nomes que dans celles qui sont mixtes. Elle tire éga­le­ment des le­çons de la Marche mon­diale des femmes ainsi que de la lutte contre la sexua­li­sa­tion so­ciale tout en dis­cu­tant de cer­tains obs­tacles aux­quelles elles sont confrontées.

Enfin, si le fé­mi­nisme est un as­pect fon­da­mental et in­con­tour­nable de la lutte pour l’émancipation hu­maine, d’autres as­pects doivent éga­le­ment être dis­cutés. Il s’agit, entre autres, des liens entre dé­mo­cratie et éco­nomie. La ru­brique « pers­pec­tive » com­porte un texte de Ca­the­rine Sa­mary sur l’autogestion « so­cia­liste » à la lu­mière de la ré­vo­lu­tion en You­go­slavie et une dis­cus­sion entre Jean-Marc Piotte et Louis Fa­vreau sur l’économie so­ciale au Québec. Enfin, après l’arraisonnement d’une flot­tille par un com­mando is­raé­lien et le meurtre d’humanitaires ap­por­tant de l’aide aux Pa­les­ti­niens pri­son­niers d’un sé­vère blocus à Gaza, il nous a semblé im­por­tant d’examiner l’état des mou­ve­ments so­ciaux pa­les­ti­niens, au moyen d’une en­trevue avec Re­faat Sabbah.

* * *

Ce nu­méro des Nou­veaux Ca­hiers du so­cia­lisme n’a pas pu traiter de toutes les fa­cettes de l’oppression des femmes et de leurs luttes, par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays du Sud et de l’Est. Ce n’est que partie remise.

Notes

  1. Entre autres, Frie­drich En­gels, Au­guste Bebel, Clara Zetkin, Alexandra Kol­lontaï, Inès Ar­mand et bien d’autres.
  2. Sur la tra­jec­toire de la social-démocratie al­le­mande par rap­port à l’émancipation des femmes, voir Annik Ma­haim, « Les femmes et la social-démocratie al­le­mande », dans Annik Ma­haim, Alix Holt et Jac­que­line Heinen, Femmes et mou­ve­ment ou­vrier, Paris, La Brèche, 1979, p. 13 – 85.
  3. La pre­mière vague a lutté pour la pleine re­con­nais­sance ci­toyenne des femmes (suffra­gettes) et pour l’abolition de la pros­ti­tu­tion en bor­dels et du proxé­né­tisme ainsi que de la traite des femmes, ap­pelée à l’époque traite des blanches.
  4. Ce que met en évi­dence, dans le cas des vio­lences mas­cu­lines, l’article dans ce nu­méro de Pa­trizia Ro­mito, « Du si­lence au bruit : l’occultation des vio­lences mas­cu­lines contre les femmes ».
  5. Flavie Achard, « La né­go­cia­tion du sec­teur pu­blic et la ques­tion des femmes ».
  6. Voir l’article de Diane La­mou­reux, « Un État ca­pi­ta­liste certes, mais éga­le­ment sexiste et raciste ».
  7. Fran­cine Des­car­ries, « De la né­ces­sité de l’analyse de l’interaction entre pa­triarcat et ca­pi­ta­lisme mon­dial », com­mu­ni­ca­tion, Col­loque in­ter­na­tional L’accès des femmes à l’éco­nomie à l’heure de l’intégration des Amé­riques : quelle éco­nomie ? Mont­réal, Uni­ver­sité Concordia et UQAM, 24 avril 2003.
  8. Frie­drich En­gels, L’origine de la fa­mille, de la pro­priété privée et de l’État, Paris Édi­tions so­ciales, 1972 [1884].
  9. Voir à ce sujet l’étude de Chris­tophe Dar­man­geat, Le com­mu­nisme pri­mitif n’est plus ce qu’il était… Aux ori­gines de l’oppression des femmes, Paris, Smolny, 2009 ; voir éga­lement Mau­rice Go­de­lier, La pro­duc­tion des grands hommes, Paris, Fayard, 1982, ainsi que Ni­cole Che­villard et Sé­bas­tien Le­conte (dir.), Tra­vail des femmes et pou­voir des hom­mes. Aux ori­gines de l’oppression des femmes, Paris, La Brèche, 1987.
  10. Voir Mau­rice Go­de­lier, L’idéel et le ma­té­riel : pensée, éco­no­mies, so­ciétés, Paris, Fayard, 1989 ; voir éga­le­ment Jo­sette Trat, « En­gels et l’émancipation des femmes », dans Geor­ges La­bica et Mi­reille Del­braccio (dir.), Frie­drich En­gels, sa­vant et ré­vo­lu­tion­naire, Paris, PUF, 1997, p. 175 – 192.
  11. Fré­dé­rique Vin­teuil, « Mar­xisme et fé­mi­nisme », Cri­tiques so­cia­listes, n° 1, 1986, p. 17 – 40.
  12. En­gels, op. cit., p. 82.
  13. Pour les prou­dho­niens membres de la Pre­mière In­ter­na­tio­nale, il fal­lait condamner le tra­vail des femmes parce qu’il était consi­déré comme « une des causes les plus ac­tives de la dé­gé­né­res­cence de l’espèce hu­maine ». Or, l’Internationale s’est pro­noncée, en 1866, en fa­veur du tra­vail des femmes et de leur in­dé­pen­dance éco­no­mique. Chris­tian La­brande (dir.), La Pre­mière In­ter­na­tio­nale, an­tho­logie, Paris, UGE, 10/18, 1976, p. 119.
  14. En­gels, op. cit., p. 82.
  15. Ibid., p. 65.
  16. Ibid., p. 82.
  17. Dans la grande bour­geoisie fran­çaise, la « fa­mille est au cœur de la re­pro­duc­tion so­ciale car c’est elle qui condi­tionne le pas­sage du re­lais à la gé­né­ra­tion sui­vante. D’où la so­li­dité de l’institution du ma­riage. Le concu­bi­nage n’est pas bien perçu. Le di­vorce est évité. Alors que le nombre d’enfants moyen par mé­nage est de 1,9 en France, il at­teint 3,9 pour les couples fi­gu­rant dans le Bottin mon­dain. La grande bour­geoisie pa­raît se tenir à l’écart des pro­cessus de dés­in­té­gra­tion de la cel­lule fa­mi­liale tra­di­tion­nelle qui conduisent aux fa­milles mo­no­pa­ren­tales ou re­com­po­sées. » Mi­chel Pinçon et Mo­nique Pinçon-Charlot, Les ghettos du Gotha. Au cœur de la grande bour­geoisie, Paris, Seuil, 2010 [2007], p. 318.
  18. Karl Marx, Le Ca­pital, livre pre­mier, tome II, Paris, Édi­tions so­ciales, 1973 [1867], p. 79. Cette pre­mière dé­fi­ni­tion sera par la suite com­plexi­fiée. Elle concerne la va­leur de la force de tra­vail simple qui n’a pas, contrai­re­ment à la force de tra­vail com­plexe, un temps de for­ma­tion qui lui confère une spé­cia­li­sa­tion et aug­mente sa va­leur. Enfin, deux autres élé­ments se­ront in­tro­duits : le poids de la ré­serve de la main-d’œuvre (chô­mage) et les luttes pour amé­liorer les condi­tions de tra­vail et sa­la­riales. Bref, la déter­mination de la va­leur de la force de tra­vail et de son prix sur le marché (sa­laire) re­pose sur des fac­teurs per­met­tant la re­pro­duc­tion quo­ti­dienne, gé­né­ra­tion­nelle (fa­mille) et so­ciale (édu­ca­tion) de la force de tra­vail ainsi que par les luttes so­ciales, condi­tion­nées, entre autres, par le poids du chômage.
  19. Voir les ar­ticles de Marie-Pierre Bou­cher et de Ya­nick Noi­seux, « L’impact de la libéra­lisation sur la main-d’œuvre fé­mi­nine au Québec » et de Jen­nifer Beeman, « L’équité sa­la­riale au Québec : défi au pa­triarcat et ren­for­ce­ment des rap­ports de classe ».
  20. Voir l’article de Mé­lissa Blais et Isa­belle Courcy, « “Pro­lé­taires de tous les pays, qui lave vos chaus­settes ?” Dia­logue entre Delphy, Marx et les marxistes ».
  21. Karl Marx cité par En­gels, op. cit., p. 66.
  22. Ibid., p. 74.
  23. Plus gé­né­ra­le­ment, la cri­tique de la di­vi­sion so­ciale du tra­vail tra­verse et fonde la pen­sée de Marx. Cette di­vi­sion re­pré­sente « l’expression éco­no­mique du ca­rac­tère so­cial du tra­vail dans le cadre de l’aliénation » (Ma­nus­crits de 1844, Paris, Édi­tions so­ciales, 1972 [1844], p. 111). Cette cri­tique s’inscrit éga­le­ment sur les dif­fé­rentes formes d’opposition telles que ville et cam­pagne, tra­vail ma­nuel et tra­vail in­tel­lec­tuel, hommes et femmes, sa­la­riat et bourgeoisie.
  24. « La Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique ne sup­prime pas l’antagonisme entre les deux classes au contraire […] De même le ca­rac­tère par­ti­cu­lier de la pré­do­mi­nance de l’homme sur la femme dans la fa­mille mo­derne, ainsi que la né­ces­sité et la ma­nière d’établir une véri­table éga­lité so­ciale des deux sexes, ne se mon­tre­ront en pleine lu­mière qu’une fois que l’homme et la femme au­ront ju­ri­di­que­ment des droits ab­so­lu­ment égaux. On verra alors que l’affranchissement de la femme a pour condi­tion pre­mière la ren­trée de tout le sexe fé­minin dans l’industrie pu­blique et que cette condi­tion exige à son tour la sup­pression de la fa­mille conju­gale en tant qu’unité éco­no­mique de la so­ciété. » En­gels, op. cit., p. 82.
  25. Au­guste Bebel, La femme, dans le passé, le pré­sent, l’avenir, Paris et Ge­nève, Res­sources, 1979 [1891], p. 160. Pour Lé­nine, « [p]armi nos ca­ma­rades, il y en a en­core beau­coup dont on peut dire mal­heu­reu­se­ment : “grattez un peu le com­mu­niste et vous trou­verez le phi­listin”. Certes, il faut gratter à l’endroit sen­sible : sa men­ta­lité à l’égard de la femme. » Vla­dimir I. Lé­nine, Sur l’ éman­ci­pa­tion de la femme, Moscou, Édi­tions du pro­grès, 1973, p. 119.
  26. Bebel, op. cit., p. 101 – 102.
  27. En­gels stig­ma­tise l’hypocrisie des ma­riages « d’arrangement », ty­piques de la bourgeoi­sie, fondés of­fi­ciel­le­ment sur la fi­dé­lité ré­ci­proque des époux et le ca­rac­tère in­dis­so­luble des liens du ma­riage alors même que la li­berté des hommes est ga­rantie par la cou­tume et la loi; ceux-ci peuvent ainsi pra­ti­quer l’adultère ou re­courir à la pros­ti­tu­tion, alors que le moindre écart des femmes est lour­de­ment sanctionné.
  28. Cité par Tony Cliff, Class Struggle and Women’s Li­be­ra­tion, 1640 to the Present Day, London, Book­marks, 1987, p. 139.
  29. En 1917, ce droit est ac­cordé aux Ca­na­diennes au ni­veau fé­déral. À cette époque, seuls la Nouvelle-Zélande (1893), l’Australie (1902), la Fin­lande (1906), la Nor­vège (1913), le Da­ne­mark (1915) et les Pays-Bas (1917) avaient passé des lé­gis­la­tions à cet effet.
  30. Sur cette pé­riode, voir Alix Holt, « Les bol­che­viks et l’oppression des femmes », dans Annik Ma­haim et al., op. cit., p. 89 – 132.
  31. Lé­nine, op. cit., p. 67 et 120.
  32. Léon Trotski, La ré­vo­lu­tion trahie [1936], < http://www.marxists.org/francais/trotsky/ livres/revtrahie/frodcp7.htm > ; voir éga­le­ment Wil­helm Reich (La ré­vo­lu­tion sexuelle, Paris, UGE, 10/18, 1970 [1936]) qui montre com­ment la mi­sère so­cia­lisée a re­pré­senté un pro­di­gieux obs­tacle à la ré­vo­lu­tion sexuelle en URSS et un sou­bas­se­ment à la res­tauration ou au ren­for­ce­ment de la fa­mille autoritaire.
  33. Voir l’article de Vé­ro­nique Brouillette, Na­thalie Guay et Flavie Achard, « Por­trait des luttes fé­mi­nistes me­nées dans les or­ga­ni­sa­tions mixtes ».
  34. Hu­guette Da­ge­nais (dir.), Science, conscience et ac­tion. 25 ans de re­cherche fé­mi­niste au Québec, Mont­réal, Remue-ménage, 1996.
  35. Voir Ge­ne­viève Szc­ze­panik, Fran­cine Des­car­ries, Mé­lissa Blais et San­drine Ricci, « Penser le nous-féministes : le fé­mi­nisme so­li­daire »; Isa­belle Courcy, « Le mou­ve­ment des femmes qué­bé­cois : en­trevue col­lec­tive de trois fé­mi­nistes ». Voir éga­le­ment, Jo­sette Trat, « Entre néo­li­bé­ra­lisme et ordre moral, les fé­mi­nistes di­vi­sées », dans Jo­sette Trat, Diane La­mou­reux, Ro­land Pfef­fer­korn (dir.), L’autonomie des femmes en ques­tion. An­ti­fé­mi­nismes et ré­sis­tances en Amé­rique et en Eu­rope, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 214 – 237.
  36. Le mou­ve­ment ou­vrier, in­fluencé par la pre­mière vague fé­mi­niste, était traditionnelle­ment abo­li­tion­niste, consi­dé­rant la pros­ti­tu­tion comme une ins­ti­tu­tion d’exploitation sexuelle et les bor­dels comme des lieux d’enfermement et de contrôle des femmes. Ce n’est que tout ré­cem­ment, au cours des deux der­nières dé­cen­nies, que la social-démocratie en Al­le­magne, aux Pays-Bas, en Suisse, en Aus­tralie et en Nouvelle-Zélande, al­liée dans cer­tains cas aux Verts, est de­venue ré­gle­men­ta­riste et a par­ti­cipé à l’institutionnalisation d’une in­dus­trie vouée au plaisir mas­culin et basée sur l’inégalité entre les hommes et les femmes.
  37. Voir l’article de Ri­chard Poulin, « Vio­lence, pou­voir mas­culin et prostitution ».
  38. Voir Ca­tha­rine A. Mac­Kinnon, « Fé­misme, mar­xisme et post­mo­der­nité » et Sheila Jef­freys, « Ce cher vieux ball­room dan­cing, quand le queer s’entiche du genre ».
  39. Sur cette ques­tion, on lira avec in­térêt Elsa Ga­le­rand, « Classe de sexe ou contra­dic­tion entre femmes : un faux di­lemme », dans Fran­cine Des­car­ries et Lyne Kurtzman, Faut-il ré­futer le Nous-femmes pour être fé­mi­niste au xxie siècle? Mont­réal, Ca­hiers de l’IREF, n° 19, 2009, p. 107 – 125.
  40. Mi­che­line De Sève, « L’entre nous fé­mi­niste », dans Des­car­ries et Kurtzman, ibid., p. 126.
  41. Voir Beeman, op. cit.
  42. Conseil du statut de la femme, Por­trait des qué­bé­coises en 8 temps, Québec, CSF2010.
  43. Sur cer­tains des ef­fets de ces po­li­tiques, voir Sé­bas­tien Bou­chard, « Ré­formes néo-libérales en édu­ca­tion et en santé et condi­tion des femmes au Québec ».
  44. Of­fi­ciel­le­ment, de 1992 à 2004, il y a eu au Ca­nada 171 meurtres de femmes pros­ti­tuées, sans compter les trop nom­breuses dis­pa­rues (plus de 500). Plu­sieurs ont été tuées par des meur­triers en série, cas qui ont dé­frayé la man­chette, mais la ma­jo­rité des cas re­lève de meurtres « or­di­naires » de pros­ti­tueurs et de proxé­nètes. Au Québec, de 1989 à mai 2008, il y a eu 864 meurtres de femmes (et de leurs en­fants) tuées très ma­jo­ri­tai­re­ment par leur conjoint. Sur ces don­nées, voir Ri­chard Poulin et Ya­nick Du­long, Les meurtres en série et de masse, dy­na­mique so­ciale et po­li­tique, Mont­réal, Si­syphe, 2009.
  45. Claudia Garcia-Moreno, Hen­rica Jansen, Mary Ells­berg, Lori Heise, et Char­lotte H. Watts, « Pre­va­lence of in­ti­mate partner vio­lence: fin­dings from the WHO multi­country study on women’s health and do­mestic vio­lence », The Lancet, vol. 368, n° 9543, 7 Oc­tobre 2006, p. 1260 – 1269.
  46. Voir Diane Matte, « La Marche mon­diale des femmes : mo­bi­li­sa­tion d’un autre genre ».
  47. Ri­chard Poulin, « Ap­pa­rence, hy­per­sexua­li­sa­tion et por­no­gra­phie », Nou­veaux Ca­hiers du so­cia­lisme, n° 1, 2009, p. 227 – 245.
  48. Voir l’article de Ca­role Bou­lebsol et de Lilia Gold­farb, « Penser la sexua­li­sa­tion : de l’économie de ré­flexion au ren­for­ce­ment des discriminations ».
  49. Voir Flo­rence Mon­trey­naud, « Non à la pros­ti­tu­tion, disent-ils ».
  50. Voir Ya­nick Du­long, « À la pour­suite de la mas­cu­li­nité hégémonique ».
  51. Voir Isa­belle Courcy, « Le mou­ve­ment des femmes qué­bé­cois… », op. cit.
  52. Ces ques­tions se­ront trai­tées dans le nu­méro 5 des Nou­veaux Ca­hiers du so­cia­lisme, dont le dos­sier porte sur les migrations.

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