Intervention de Xavier Lafrance

Apprendre à lutter en luttant

Université d'été des NCS 2010

Par Mis en ligne le 30 août 2010

Lors de l’Université d’été des NCS, plu­sieurs dis­cus­sions ont eu lieu sur l’état du mou­ve­ment po­pu­laire, ses forces et ses fai­blesses, ses avan­cées et ses re­culs. Pour sûr, la grande grève étu­diante de 2005 ap­pa­raît pour à peu près tout le monde comme un «mo­ment fort» des mo­bi­li­sa­tions so­ciales, au même titre, par exemple, que la Marche des femmes (1995) et le Sommet des peuples des Amé­riques (2001). Selon, Xa­vier La­france, qui a été un des ani­ma­teurs de l’ASSE, qui était si on peut dire le centre de gra­vité de cette grève, il y a plu­sieurs le­çons à tirer de cette lutte. D’emblée, la grève a été en conti­nuité avec les grandes mo­bi­li­sa­tions étu­diantes des 30 der­nières an­nées ex­pri­mant le prin­cipe d’un syn­di­ca­lisme com­batif dé­mo­cra­tique. Dans cette tra­di­tion ex­plique La­france, «l’éducation est un droit et non un pri­vi­lège», constam­ment me­nacé et miné par les élites. Le mou­ve­ment étu­diant est donc conscient des rap­ports de forces que cela im­plique, mais ce rap­port de forces n’est ja­mais figé : »Le mou­ve­ment so­cial est un ac­teur et non pas seule­ment un spec­ta­teur. Il mo­difie les rap­ports de forces par ses mo­bi­li­sa­tions, son or­ga­ni­sa­tion, sa conscience : ac­cepter la dé­faite, le statu quo, sous pré­texte que les do­mi­nants sont puis­sants, n’est pas une op­tique». On pour­rait rap­peler la re­marque la­co­nique de Ber­told Brecht : «Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.

Une des rup­tures im­por­tantes de la grève de 2005 a été l’implication de la base. Plu­sieurs syn­di­cats étu­diants jouent tra­di­tion­nel­le­ment le jeu du lobby, de l’influence, des ex­perts et des trac­ta­tions se­crètes. Lors de la grève de 2005, les syn­di­cats FAEUQ et FAEQ re­fu­saient d’expliquer à leurs membres ce qui se pas­sait dans les né­go­cia­tions. «Dans cette pers­pec­tive, seuls les di­ri­geants connaissent la «game», selon La­france, et les membres sont au mieux un fac­teur dont il faut tenir compte et au pire un ir­ri­tant». C’est l’inverse pour le syn­di­ca­lisme mi­li­tant. Le point de dé­part est «la dé­fense et les conquêtes des ac­quis so­ciaux passe par la mo­bi­li­sa­tion sans se mo­dérer et ac­cepter le statu quo».

Cette pers­pec­tive s’inscrit dans celle de l’auto-émancipation évo­quée par Karl Marx et qui im­plique que la trans­for­ma­tion so­ciale, ou la lutte pour le so­cia­lisme si l’on veut, est une lutte par en bas : «L’émancipation ne peut être dé­crétée ni oc­troyée. En en­trant en lutte en tant qu’acteurs, les in­di­vidus entrent dans un pro­cessus d’auto trans­for­ma­tion, de ra­di­ca­li­sa­tion. Ils construisent la dé­lé­gi­ti­ma­tion du pou­voir au­quel ils font face». Certes dans cette lutte, «on se change soi même, on change les rap­ports so­ciaux. On dé­ve­loppe de nou­velles ca­pa­cités d’organisation». Selon La­france, «se ras­sem­bler n’est pas seule­ment un moyen pour ga­gner des ac­quis, mais un goût de la collectivité».

En 2005, les étu­diants n’ont pas gagné toutes leurs re­ven­di­ca­tions ni réussi à abolir l’essentiel de la «ré­forme» du gou­ver­ne­ment qui trans­fert aux étu­diants et aux fa­milles le coût de l’éducation su­pé­rieure. Mais des gains ont quant même été in­dé­niables : le re­tour des sommes payées par les étu­diants et un cer­tain ré­in­ves­tis­se­ment dans le sys­tème, ce qui enfin de compte a bloqué l’explosion de l’endettement étu­diant. Plus en­core, la grève a res­sus­cité un débat de so­ciété, y com­pris en plan­tant l’idée de la gra­tuité sco­laire, au centre de la ques­tion de l’accès à l’éducation. «Bref, cela a été une dé­faite par­tielle du néo­li­bé­ra­lisme dans la grande ba­taille des idées». Aurait-on pu aller plus loin ? «Pro­ba­ble­ment que oui, mais il au­rait fallu une plus grande im­pli­ca­tion des di­verses com­po­santes du mou­ve­ment social».

En conclu­sion, La­france a rap­pelé qu’il n’y a aucun sub­stitut à une telle mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire. Qu’un gou­ver­ne­ment soit de gauche ou de droite, rien ne peut sub­venir sans un mou­ve­ment po­pu­laire or­ga­nisé et com­batif. Il es­time même que la pro­gres­sion de Québec so­li­daire dé­pend, dans une large me­sure, d’une montée des luttes populaires.

Laisser un commentaire