Accord économique et commercial global

Le cheval de Troie canadien

Par Mis en ligne le 29 juillet 2010

Pour la Com­mis­sion eu­ro­péenne, la forme pri­vi­lé­giée, voire unique, des re­la­tions entre l’Union eu­ro­péenne (UE) et les pays tiers est la conclu­sion d’accords de libre-échange. L’argument in­voqué – et dé­menti par la réa­lité — est que l’augmentation du vo­lume du com­merce est mu­tuel­le­ment bé­né­fique aux par­ties pre­nantes, et contribue à l’accroissement de la ri­chesse glo­bale. Les néo­li­bé­raux oc­cultent sciem­ment la vé­ri­table raison d’être de ces ac­cords : uti­liser les dis­sy­mé­tries so­ciales, en­vi­ron­ne­men­tales, lé­gales et fis­cales entre les par­te­naires afin de tirer les droits des tra­vailleurs vers le bas et d’élargir tou­jours da­van­tage les marges de profit des en­tre­prises, tout par­ti­cu­liè­re­ment des trans­na­tio­nales.

Ainsi, chaque nou­velle avancée du libre-échange, qu’elle s’effectue par le biais de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) ou au moyen de traités bi­la­té­raux, en­traîne mé­ca­ni­que­ment un recul des droits ac­quis par l’ensemble des ci­toyens des pays concernés, et des dif­fi­cultés sup­plé­men­taires pour en conquérir de nou­veaux. C’est un vé­ri­table tra­vail de sape contre la co­hé­sion des so­ciétés qui est ainsi mené dans des né­go­cia­tions en gé­néral se­crètes et se dra­pant dans le man­teau de la tech­ni­cité, alors que leurs im­pli­ca­tions sont hau­te­ment politiques.

L’UE constitue un dis­po­sitif idéal pour ce tour de passe-passe. C’est en effet la Com­mis­sion eu­ro­péenne, for­te­resse du néo­li­bé­ra­lisme, qui, au nom des 27 Etats membres de l’UE, mène sans aucun contrôle les né­go­cia­tions com­mer­ciales avec le reste du monde. Le der­nier en date des pro­jets les plus per­ni­cieux de Bruxelles est l’Accord éco­no­mique et com­mer­cial global (AECG) né­gocié entre l’UE et le Ca­nada. Com­men­cées en mai 2009, les dis­cus­sions doivent dé­bou­cher sur la si­gna­ture d’un ac­cord à la fin juillet 2010.

Pour les mul­ti­na­tio­nales eu­ro­péennes, le pre­mier ob­jectif de l’AEGC est de dé­man­teler les ser­vices pu­blics — édu­ca­tion, santé, eau, ser­vices so­ciaux, ges­tion des dé­chets, etc.- relevant des au­to­rités pro­vin­ciales et mu­ni­ci­pales du Ca­nada et qui, jusqu’ici, n’étaient pas concer­nées par les ac­cords com­mer­ciaux conclus au ni­veau fé­déral. A Ot­tawa, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Ste­phen Harper – comme d’ailleurs dif­fé­rents gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux, dont celui du Québec — y trouve aussi son compte : il voit dans l’AECG un outil de choix pour faire dis­pa­raître ce qui reste de ca­pa­cité de ré­sis­tance dé­mo­cra­tique lo­cale à la créa­tion d’un marché unique ca­na­dien et aux privatisations.

L’un des points les plus scan­da­leux de l’accord est la pos­si­bi­lité, pour les en­tre­prises, de dé­férer les Etats et les autres col­lec­ti­vités pu­bliques de­vant un or­gane ad hoc de rè­gle­ment des dif­fé­rends afin d’obtenir des com­pen­sa­tions fi­nan­cières au cas où des dis­po­si­tions lé­gis­la­tives nou­velles (par exemple en ma­tière so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale) au­raient pour consé­quence de ré­duire leurs bé­né­fices ac­tuels, et même leurs bé­né­fices po­ten­tiels ! C’est une copie conforme du cha­pitre 11 de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) qui re­groupe le Ca­nada, les Etats-Unis et le Mexique. Cet ac­cord a en­traîné la dé­vas­ta­tion de l’agriculture mexi­caine et contribué à la stag­na­tion sa­la­riale dans les em­plois in­dus­triels des trois pays membres.

Les né­go­cia­teurs eu­ro­péens et ca­na­diens ne se cachent pas de faire de l’AECG la tête de pont d’un grand marché trans­at­lan­tique, le Ca­nada jouant le rôle de cheval de Troie des Etats-Unis. Promu avec en­thou­siasme par les grandes cor­po­ra­tions des deux rives de l’Atlantique, cet ac­cord de­vrait lo­gi­que­ment mo­bi­liser contre lui toutes les forces pro­gres­sistes. C’est ce qui se passe au Ca­nada. Rien de sem­blable, pour l’instant, en Europe.

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