Ils voulaient changer le monde.

Le militantisme marxiste-léniniste au Québec

de Jean-Philippe Warren, Montréal, VLB éditeur, 2007, 255 p.

Par Mis en ligne le 27 juillet 2010

Jean-Philippe Warren est so­cio­logue et sa for­ma­tion pre­mière a sû­re­ment été utile pour la re­cherche et l’analyse re­la­tives au phé­no­mène de l’extrême-gauche maoïste au Québec, dont il pré­sente les ré­sul­tats dans son der­nier livre. Mais le mé­rite pre­mier (au sens de pre­mier ni­veau) de ce livre, je crois, est de l’ordre de la re­cherche his­to­rique. Il s’agit en effet d’une contri­bu­tion ma­jeure à l’étude du dé­ve­lop­pe­ment idéo­lo­gique de la gauche au Québec, par la re­cons­ti­tu­tion de la trame des che­mi­ne­ments qui conduisent de scis­sions au RIN (Ras­sem­ble­ment pour l’indépendance na­tio­nale) du­rant les an­nées 1960 à la for­ma­tion de groupes re­la­ti­ve­ment conjonc­tu­rels (Co­mité indépendance-socialisme – CIS, Front de li­bé­ra­tion po­pu­laire – FLP, etc.), à l’impact d’initiatives po­li­tiques du syn­di­ca­lisme et de mou­ve­ments po­pu­laires (Front d’action po­li­tique – FRAP, no­tam­ment) et à la ren­contre avec des cou­rants maoïstes de l’Amérique du Nord an­glo­phone, jusqu’à la consti­tu­tion de grou­pe­ments fran­co­phones ré­so­lu­ment marxistes-léninistes dans la pre­mière moitié de la dé­cennie 1970, et par l’analyse de ceux-ci.

Titre du livre : Ils vou­laient changer le monde. Le mi­li­tan­tisme marxiste-léniniste au Québec
Au­teur :
Jean-Philippe Warren
Édi­teur : VLB édi­teur, Mont­réal
Date de pu­bli­ca­tion : 2007

Il faut sa­voir gré à J.-P. Warren de la somme de tra­vail qu’il a ici consentie : malgré le nombre sou­vent élevé de groupes et de cou­rants dont il doit tenir compte, le lec­teur ne s’y perd pas et ce simple éclai­rage permet déjà de mieux saisir les réa­lités. Pour les gé­né­ra­tions ar­ri­vées à la conscience po­li­tique après la dis­pa­ri­tion de ce marxisme-léninisme, et en par­ti­cu­lier pour la gé­né­ra­tion étu­diante d’aujourd’hui qui a par­fois ten­dance à confondre la pé­riode de Parti pris et celle du mi­li­tan­tisme des an­nées 1970, par exemple, l’apport de ce livre (au titre ce­pen­dant un peu apa­thique) à la connais­sance de la pensée de contes­ta­tion est réel et di­rect. Et comme Warren est lui-même d’une gé­né­ra­tion so­cio­po­li­tique ul­té­rieure à celle des grou­pe­ments qu’il étudie, son tra­vail res­pecte d’autant plus fa­ci­le­ment une dis­tance cri­tique nécessaire.

J.-P. Warren cite ré­gu­liè­re­ment les do­cu­ments d’orientation, les jour­naux et les bul­le­tins in­té­rieurs de ces or­ga­ni­sa­tions, de même qu’il se ré­fère à des ré­cits de vie de leurs mi­li­tantes et leurs mi­li­tants : non seule­ment les in­di­ca­tions qu’il en tire pa­raissent tou­jours fort in­té­res­santes et ré­vé­la­trices, mais elles sont ma­ni­fes­te­ment l’oeuvre d’un cher­cheur qui do­mine par­fai­te­ment le corpus des textes qu’il a consultés. Je n’ai pas dé­celé de contre­sens dans l’interprétation qu’il fournit et je ne vois pas ce qui pour­rait man­quer de dé­ter­mi­nant, c’est-à-dire qui mo­di­fie­rait la donne d’ensemble, dans ce qui est rap­porté et sert à son ana­lyse. À ces égards aussi, Ils vou­laient changer le monde. Le mi­li­tan­tisme marxiste-léniniste au Québec s’avère un ou­vrage de grande qualité.

En début de livre, le lec­teur peut trouver in­ap­pro­prié que J.-P. Warren adopte (ou semble adopter) la pos­ture d’une cer­taine condes­cen­dance à l’endroit des groupes qu’il va étu­dier et de leurs mi­li­tantes et mi­li­tants, ou alors pré­sente son tra­vail comme celui d’un pé­riple dans un monde d’exotisme et d’insolite, comme un voyage en ubu­land. En lan­gage da­van­tage uni­ver­si­taire, il écrit vou­loir « faire sens de l’insensé ». Mais cette pos­ture est mise de côté assez ra­pi­de­ment ; et on se de­mande bientôt si l’auteur ne s’est pas senti obligé de payer par elle un tribut à l’esprit du temps, afin que le lec­teur d’aujourd’hui ac­cepte plus fa­ci­le­ment de le suivre… Quoi qu’il en soit, la­dite pos­ture n’interfère pas par la suite avec l’effort d’analyse. On trouve ce­pen­dant dans le texte de pe­tits ana­chro­nismes et quelques er­reurs. Mais fort peu. Et à moins de vou­loir chi­caner, coûte que coûte, il faut men­tionner que les quelques élé­ments aux­quels tout cela peut se ré­férer ne grèvent pas la qua­lité de la contri­bu­tion de J.-P. Warren. Sa for­ma­tion de so­cio­logue est plus im­mé­dia­te­ment per­cep­tible dans les ques­tion­ne­ments à l’origine de son ou­vrage et les buts qu’il s’est donnés : « com­prendre l’engagement sub­jectif des femmes et des hommes » qui ont rallié dans les an­nées 1970 le mi­li­tan­tisme marxiste-léniniste, « mettre en lu­mière les évé­ne­ments et les mo­ti­va­tions » qui les y ont conduits, les étapes de leur dé­marche, cerner enfin les « in­ten­tions pri­mor­diales » (p. 12).

Ces ques­tion­ne­ments rendent compte, à mon avis, de l’objet tel qu’il le cir­cons­crit. J.-P. Warren se penche sur le cou­rant du marxisme-léninisme parce que celui-ci dé­finit l’espace pro­gram­ma­tique qui re­cueillit alors le plus grand nombre de mi­li­tants et de mi­li­tantes ra­di­ca­lisés et il étudie plus spé­ci­fi­que­ment l’organisation En Lutte ! ainsi que la Ligue com­mu­niste (marxiste-léniniste) du Ca­nada / LC(M-L)C, plus tard connue sous le nom de Parti com­mu­niste ou­vrier (PCO), parce que ce furent les deux grou­pe­ments « m-l » les plus im­por­tants. Sa vo­lonté n’est donc pas d’analyser les luttes so­ciales de l’époque ni même les formes de leur ra­di­ca­li­sa­tion (par exemple : le pro­cessus de grève gé­né­rale de 1972 au Québec, qui en­traîna la des­ti­tu­tion d’autorités ci­viles), bien qu’il puisse en tenir compte, non plus que de se pen­cher sur les dé­ve­lop­pe­ments que connurent la gauche et le com­mu­nisme au xxe siècle. À cet égard, pour­tant, quelques pré­ci­sions s’imposent ; la dé­si­gna­tion « marxisme-léninisme », par exemple, est uti­lisée dans le texte sans que l’auteur ex­plique d’où elle vient, ni de quelle conjonc­ture elle est née. Il eût été ré­vé­la­teur de rap­peler que cette ex­pres­sion surgit des convul­sions de 1923 – 1925 en Union des ré­pu­bliques so­cia­listes so­vié­tiques (URSS), qu’elle co­difia le fon­de­ment idéo­lo­gique de la montée au pou­voir de Jo­seph Sta­line et fos­si­lisa la si­gni­fi­ca­tion des re­pères ana­ly­tiques uti­lisés à cette fin. Uni­ver­sel­le­ment, à la fois par les par­ti­sans et les op­po­sants de Sta­line, l’expression « marxisme-léninisme » fut ainsi as­so­ciée à celle de sta­li­nisme, les or­ga­ni­sa­tions qui s’en ré­cla­maient se ré­cla­mant tou­jours de lui. Le texte de J.-P. Warren iden­tifie marxisme-léninisme à bol­che­visme (et même, « ml-isme » à bol­che­visme) (p. 28), ce qui n’est pas la même chose ; ou alors, « l’insensé » dont il est ques­tion s’appliquerait à toute l’histoire du so­cia­lisme ou du com­mu­nisme et à celle de leurs di­vers cou­rants du­rant le siècle der­nier, ce qui est peut-être le point de vue de l’auteur, mais qui n’est ja­mais for­mulé. Et si c’était le cas, les ex­pli­ca­tions sur le Québec telles qu’elles sont ici ar­ti­cu­lées n’iraient for­cé­ment pas à l’essentiel…

Après l’introduction, l’ouvrage est di­visé en quatre grands cha­pitres, tous très in­té­res­sants, suivis de re­marques conclu­sives qui re­prennent des ana­lyses avan­cées au­pa­ra­vant tout en pro­po­sant, sur cer­tains as­pects, une éla­bo­ra­tion plus fouillée. Le pre­mier cha­pitre porte sur « La montée du ra­di­ca­lisme po­li­tique » et vise à percer les dé­ve­lop­pe­ments que connaissent, de la mi-décennie 1960 jusqu’au tour­nant des an­nées 1970, les mou­vances de gauche au Québec ; le deuxième est celui de « L’âge des fon­da­tions » : il s’arrête plus di­rec­te­ment aux dé­bats stra­té­giques et de pro­gramme que les mi­li­tantes et les mi­li­tants consi­dèrent alors au coeur des pro­blèmes po­li­tiques qu’ils doivent ré­soudre. C’est de ce mo­ment que l’attrait du maoïsme se ma­ni­feste chez beau­coup d’entre eux et que la « mao-stalinophilie », si je puis dire, de­vient la ré­fé­rence pre­mière de leur en­ga­ge­ment, at­trait qui conduira pré­ci­sé­ment à la créa­tion d’En lutte ! et de la LC(M-L)C. Ces deux pre­miers cha­pitres sont d’une très grande ri­chesse et J.-P. Warren les mène de façon do­cu­mentée et très claire. No­tons d’ailleurs qu’il prend soin de sou­li­gner que, au-delà de l’exotisme du voyage, les ques­tions dis­cu­tées alors par cette extrême-gauche peuvent se ré­véler fort im­por­tantes : Quelle est la dy­na­mique de classe au Québec ? Existe-t-il dans la pro­vince une grande bour­geoisie ? La ré­vo­lu­tion bour­geoise est-elle achevée au Québec ? (p. 83), etc. Sur cette lancée, le troi­sième cha­pitre, « L’expérience maoïste », traite d’orientations dé­fi­ni­tion­nelles des pro­grammes d’En lutte ! et de la LC(M-L)C – PCO sur le fé­mi­nisme et les re­ven­di­ca­tions des femmes, sur la ques­tion na­tio­nale, sur l’axe stra­té­gique de l’agitation et de la pro­pa­gande comme mé­thode pri­vi­lé­giée de construc­tion d’un parti de ré­vo­lu­tion et, enfin, sur ce que J.-P. Warren ap­pelle la « contre-culture maoïste », où il veut rendre compte des re­pères exis­ten­tiels et du mi­lieu de vie des mi­li­tantes et des mi­li­tants. Le qua­trième cha­pitre, enfin, s’intitule sim­ple­ment « Dé­clin et apos­tasie » ; J.-P. Warren y étudie les causes de la dis­pa­ri­tion au début des an­nées 1980 de ces deux or­ga­ni­sa­tions, qui comp­taient pour­tant cha­cune à la toute fin de la dé­cennie pré­cé­dente plu­sieurs cen­taines de membres et sym­pa­thi­sants as­sidus, des mil­liers de sup­por­teurs, et avaient su se doter de moyens consi­dé­rables : budget an­nuel os­cil­lant de 300 000 à 500 000 $ pour la LC(M-L)C, par exemple, et 68 em­ployés per­ma­nents en 1978 pour En Lutte ! (p. 102 ; 227, note 96)…

Plu­sieurs des ex­pli­ca­tions qu’apporte le texte s’avèrent fort éclai­rantes et d’autres, déjà plus ou moins connues, neuves par leur pré­ci­sion. Ainsi en est-il de l’analyse du pas­sage de po­si­tions pro-indépendance du Québec, que par­ta­geait la très grande ma­jo­rité des mi­li­tantes et des mi­li­tants fran­co­phones à l’origine des or­ga­ni­sa­tions « m-l », à des po­si­tions de dé­fense, voire de pro­mo­tion de l’État ca­na­dien. J.-P. Warren sug­gère que l’abandon du mot d’ordre d’indépendance va pro­céder, idéo­lo­gi­que­ment et sur le fond, de la fa­meuse « théorie des trois mondes » ex­posée au mi­lieu des an­nées 1970 par le di­ri­geant chi­nois Teng Siao-P’ing, selon la­quelle il était en­vi­sa­geable de ga­gner les pays du deuxième monde (France, Grande-Bretagne, Ca­nada, etc.), du moins par­tiel­le­ment, à la lutte des pays du troi­sième monde, mo­teur de la ré­vo­lu­tion, contre l’hégémonisme ré­ac­tion­naire des deux grandes puis­sances do­mi­nant agres­si­ve­ment la pla­nète, les États-Unis et l’URSS. « Leur po­si­tion (la po­si­tion des pays du deuxième monde) doit donc être non pas af­fai­blie, mais ren­forcée » (p. 114), ce qui amena à re­pousser les orien­ta­tions po­li­tiques ris­quant d’ébranler l’État ca­na­dien, dont la sé­pa­ra­tion du Québec. Et au ré­fé­rendum de 1980, alors que les deux or­ga­ni­sa­tions prônent l’annulation du vote, les charges prin­ci­pales visent le camp sou­ve­rai­niste : « un vote pour le oui est un vote en fa­veur des lois anti-ouvrières comme celle qui sus­pen­dait le droit de grève des tra­vailleurs du Front commun ; c’est un oui à la po­lice dans nos syn­di­cats ; c’est un oui aux res­tric­tions bud­gé­taires dans la santé et l’éducation », « la sé­pa­ra­tion pour les tra­vailleurs, c’est l’exploitation ac­crue », pouvait-on lire, par exemple, dans le journal de la LC(M-L)C-PCO (p. 108 ; 121). J’ajouterais qu’on pas­sait ainsi sous si­lence la loi de contrôle des sa­laires du gou­ver­ne­ment fé­déral de Pierre El­liot Tru­deau, contre la­quelle s’était pour­tant dé­roulée la grève gé­né­rale ca­na­dienne de 1976, no­tam­ment. Et je note, tout aussi bien, qu’en dépit de leurs in­vec­tives adres­sées au vieux Parti com­mu­niste du Ca­nada et à la social-démocratie de ce pays, CCF-NPD (Co-operative Com­mon­wealth Fe­de­ra­tion – Nou­veau Parti dé­mo­cra­tique), les maoïstes se si­tuaient par là sur une ligne po­li­tique très sem­blable à celle de ces deux partis, qui ont tou­jours re­fusé la sé­pa­ra­tion du Québec en met­tant en avant qu’elle af­fai­bli­rait la po­si­tion de l’État ca­na­dien face à l’emprise amé­ri­caine et qu’il conve­nait, dans une pers­pec­tive pro­gres­siste, de ren­forcer cet État et ses institutions.

S’il y a des manques, ou des creux dans l’analyse, ils pro­cèdent à l’occasion d’une in­suf­fi­sante mise en pers­pec­tive théo­rique et com­pa­ra­tive du cou­rant et des or­ga­ni­sa­tions étu­diés, à trop prendre à la lettre, no­tam­ment, ce que ces der­nières avancent sur le mar­xisme, à ne pas les ques­tionner da­van­tage. En voici deux exemples : Ces maoïstes re­fusent de s’engager vé­ri­ta­ble­ment dans la lutte et de mettre en avant des mots d’ordre vi­sant la dis­pa­ri­tion de l’oppression spé­ci­fique que su­bissent les femmes en tant que genre, selon une ex­pli­ca­tion vou­lant que les femmes riches et pauvres n’aient rien en commun et que le fé­mi­nisme di­vise la classe pro­lé­taire en sou­le­vant les ou­vrières contre les ou­vriers : la na­tio­na­li­sa­tion de l’économie, semble-t-il, four­ni­rait d’elle-même la vraie so­lu­tion. Le plus sur­pre­nant, c’est que voilà un po­si­tion­ne­ment an­ti­no­mique à celui des « clas­siques » du mar­xisme : Frie­drich En­gels a pré­ci­sé­ment mis en avant que la femme est le pro­lé­taire du pro­lé­taire dans son livre sur L’origine de la fa­mille, de la pro­priété privée et de l’État (Bruxelles, Tri­bord, 2004 [1984]), alors que Vla­dimir Illitch Ou­lianov dit Lé­nine, du­rant les pre­mières an­nées de l’Internationale com­mu­niste, a ap­prouvé le projet de la grande fé­mi­niste com­mu­niste al­le­mande, Clara Zetkin, d’inviter des femmes de toutes condi­tions so­ciales (tra­vailleuses, « la­dies », riches, pauvres, mé­na­gères) à une ren­contre mon­diale de lutte pour l’égalité hommes-femmes. La même In­ter­na­tio­nale com­mu­niste, tou­jours du vi­vant de Lé­nine, réunie en congrès au début des an­nées 1920, a adopté des ré­so­lu­tions sti­pu­lant que la voie stra­té­gique en di­rec­tion du so­cia­lisme était le front uni ou­vrier, ce qui en­traî­nait que les com­mu­nistes, no­tam­ment, puissent pro­poser aux partis sociaux-démocrates de former avec eux des gou­ver­ne­ments conjoints, sur la base, entre autres, de « com­bi­nai­sons par­le­men­taires » qui le per­met­traient, précisait-on (Ma­ni­festes, thèses et ré­so­lu­tions des Quatre pre­miers congrès mon­diaux de l’Internationale com­mu­niste, Paris, Mas­péro, 1978, p. 158 – 164). Dans l’un et l’autre cas, les po­si­tions des or­ga­ni­sa­tions En lutte ! et LC(M-L)C pa­raissent donc étran­gères à l’esprit et à la lettre des orien­ta­tions des di­ri­geants et des in­tel­lec­tuels his­to­riques dont elles se ré­cla­maient pour­tant, sur des su­jets tout de même cru­ciaux. Com­ment cela s’explique-t-il ?

Il me semble qu’une réelle mise en pers­pec­tive ana­ly­tique (qui, d’ailleurs, écar­te­rait beau­coup de pré­jugés que peuvent en­tre­tenir, soyons-en sûrs, les jeunes lec­teurs éven­tuels de Warren) au­rait permis d’aller plus loin dans la com­pré­hen­sion même du phé­no­mène maoïste qué­bé­cois. Lé­nine écri­vait dans La ma­ladie in­fan­tile du com­mu­nisme, le gau­chisme [http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/04/gauchisme.htm] que le but des com­mu­nistes n’était pas la consti­tu­tion « d’un groupe de ré­vo­lu­tion­naires », mais la « construc­tion du parti di­ri­geant de la classe ré­vo­lu­tion­naire ». Il est assez évident que, au mieux, les mé­thodes d’action et la pensée stra­té­gique des deux or­ga­ni­sa­tions étu­diées par J.-P. Warren s’identifiaient da­van­tage à la construc­tion du « groupe de ré­vo­lu­tion­naires » qu’à celle d’un « parti de la classe ré­vo­lu­tion­naire ». Sou­li­gnons, en outre, que la concep­tion de la vie in­terne de leur parti qu’élaborent alors les « m-l » qué­bé­cois s’inspire di­rec­te­ment du fonc­tion­ne­ment des partis sta­li­nisés des an­nées 1930 et 1940, dans la ma­nière d’envisager les rap­ports entre les ins­tances de l’organisation (toute fondée sur le ver­ti­ca­lisme) et les rap­ports entre les membres et leur or­ga­ni­sa­tion (exi­gence de soumission).

On pour­rait avancer des re­marques du même type en ce qui a trait à quelques autres di­men­sions, cette fois dans le but d’approfondir des ex­pli­ca­tions néan­moins pré­sentes. Ainsi en est-il de cette idée d’un at­trait spé­ci­fique qu’a exercé le maoïsme sur d’importants cou­rants in­tel­lec­tuels : Ellen Meik­sins Wood, dans The Re­treat From Class. A New ‘True’ So­cia­lism’ (Scho­cken Books, 1986), en a traité de ma­nière convain­cante déjà, en liant la source de cet at­trait aux condi­tions dans les­quelles se sont re­trouvés les ré­vo­lu­tion­naires chi­nois après le mas­sacre de la ré­vo­lu­tion (ou­vrière de masse) de 1925 – 1927. Un re­cours à son ana­lyse au­rait pu étayer des in­tui­tions qu’avance J.-P. Warren et per­mettre ainsi de mieux cerner la na­ture du phé­no­mène qu’il a étudié. Il en est de même des orien­ta­tions ultra gauches d’En lutte ! et de la LC(M-L)C, que J.-P. Warren as­socie à des po­li­tiques mon­diales du com­mu­nisme (des an­nées 1920, écrit-il ; de fait, ce sont des orien­ta­tions proches de celles de la pé­riode 1929 – 1935), qui se sont ré­vé­lées dé­sas­treuses à l’époque même où elles furent éla­bo­rées. Qu’étaient ces po­li­tiques, par quels fi­lons et pour­quoi se sont-elles im­po­sées dans ces or­ga­ni­sa­tions qué­bé­coises ? Com­ment se fait-il que, malgré l’expérience qui en avait été faite une qua­ran­taine d’années plus tôt, elles n’aient pas sou­levé de ré­sis­tances parmi leurs mi­li­tantes et leurs militants ?

Il est fort pos­sible, pour­tant, que les pré­oc­cu­pa­tions pour ces ques­tions re­lèvent d’intérêts de re­cherche dif­fé­rents de ceux de l’auteur et qu’elles n’aient pas été re­te­nues par J.-P. Warren parce qu’étrangères ou non né­ces­saires au trai­te­ment de la pro­blé­ma­tique qui était la sienne. J’ai eu plus de mal à le suivre, malgré tout, dans l’analogie qui est éta­blie entre l’engagement com­mu­niste (dans tous les pays et toutes les or­ga­ni­sa­tions ?) et l’engagement re­li­gieux, et l’idée qu’au Québec le pre­mier pour­rait même s’avérer l’ersatz d’une en­trée en com­mu­nauté, telle qu’une en­trée de ce type pou­vait faire sens dans les dé­cen­nies an­té­rieures. Du­rant les an­nées 1960 et 1970, les grou­pe­ments maos pul­lulent en effet dans plu­sieurs pays in­dus­tria­lisés et riches et comptent plu­sieurs mil­liers d’adhérentes et d’adhérents : peut-être les groupes d’autres pays se comportaient-ils de façon moins to­ta­li­taire en­vers leurs propres membres que ce qui est rap­porté par J-P. Warren de la LC(M-L)C en par­ti­cu­lier, mais toutes les so­ciétés qui ont connu le phé­no­mène du ra­di­ca­lisme maoïste n’avaient certes pas été mar­quées par une so­cia­li­sa­tion aussi clé­ri­ca­lisée cultu­rel­le­ment que c’était le cas du Québec. Par ailleurs, l’immense ma­jo­rité des hommes et des femmes as­so­ciés aux deux or­ga­ni­sa­tions étu­diées semblent non seule­ment amers aujourd’hui, mais ils ont la nette im­pres­sion d’avoir perdu leur vie pen­dant leurs an­nées de mi­li­tan­tisme, et c’est sous cet angle que J.-P. Warren pour­suit no­tam­ment le trai­te­ment de sa pro­blé­ma­tique. Est-ce par­ti­cu­lier au « ml-isme » ? Au « ml-isme » québécois ?

À cet égard, s’il y a un poids du re­li­gieux quant à l’expérience vécue ici, ne pourrait-il être consi­déré aussi sous l’angle de l’isolement dans le­quel son am­biance a tenu (avant les an­nées 1960) la po­pu­la­tion, la grande ma­jo­rité des in­tel­lec­tuels, de la jeu­nesse sco­la­risée et des syn­di­ca­listes à l’égard du mou­ve­ment ou­vrier et so­cia­liste mon­dial ? Et donc, de la naï­veté et de l’absence de re­pères chez un très grand nombre de mi­li­tantes et de mi­li­tants à la re­cherche d’une op­tion de ren­ver­se­ment de l’ordre établi ? Il re­vient évi­dem­ment aux ex-membres d’En Lutte ! et de la LC(M-L)C d’évaluer s’ils ont ou non le sen­ti­ment d’avoir « fait le sa­cri­fice de leur vie sur l’autel de la cause pro­lé­ta­rienne » (p. 12). Mais il reste que per­sonne parmi ces membres, selon ce que rap­porte l’auteur, ne pa­raît consi­dérer la pé­riode de son mi­li­tan­tisme comme le mo­ment d’un réel ap­pren­tis­sage (de l’histoire, de la vie po­li­tique, de soi-même aussi), qui au­rait amené à se dé­passer per­son­nel­le­ment, en dé­cou­vrant no­tam­ment ses propres fai­blesses et ses qua­lités. C’est mal­heu­reux et fort désolant…

Cela dit, et par ailleurs, je tiens à sou­li­gner en conclu­sion ce que j’ai d’abord mis en exergue. Ce livre de Jean-Philippe Warren s’avère une contri­bu­tion très réelle et riche à la connais­sance d’un sujet im­por­tant, fort peu étudié jusqu’ici, mais sur le­quel, semble-t-il, tout le monde se per­met­tait des opi­nions. La confu­sion des genres et des dates ne sera plus per­mise do­ré­na­vant, ce­pen­dant que les en­goue­ments po­li­tiques de toute une gé­né­ra­tion mi­li­tante, sou­vent liés à une pro­fonde gé­né­ro­sité so­ciale, se­ront net­te­ment mieux connus.

Laisser un commentaire