Marx et le fétichisme

De la critique de la religion à la critique de l’économie politique

Par Mis en ligne le 27 juillet 2010

« À la place de l’exploitation voilée par les illu­sions re­li­gieuses et po­li­tiques, (la bour­geoisie) a mis l’exploitation ou­verte, éhontée, di­recte dans toute sa sé­che­resse. (…) Tout ce qui était so­lide, bien établi, se vo­la­ti­lise, tout ce qui était sacré, se trouve pro­fané et, à la fin, les hommes sont forcés de consi­dérer d’un œil dé­trompé la place qu’ils tiennent dans la vie, et de leurs rap­ports mu­tuels », pro­clame Le Ma­ni­feste com­mu­niste (Marx, 1963, p. 164).

L’avènement de la bour­geoisie mo­derne bou­le­verse, ef­fec­ti­ve­ment, les formes de do­mi­na­tion pré­ca­pi­ta­liste dans les­quelles les rap­ports d’exploitation se struc­turent à tra­vers des rap­ports de dé­pen­dance per­son­nelle (serf, es­clave, etc.) et un ima­gi­naire re­li­gieux qui, sous des formes di­verses, lé­gi­time les hié­rar­chies so­ciales par leur ins­crip­tion dans un ordre sur­na­turel. La ques­tion est im­por­tante si l’on veut com­prendre les rup­tures in­tro­duites par le ca­pi­ta­lisme. Mais, au moins à cette époque, tout se passe pour Marx comme si, ce que Max Weber ap­pel­lera le désen­chan­te­ment du monde était sy­no­nyme d’une marche vers la trans­pa­rence des rap­ports so­ciaux ren­dant vi­sible l’exploitation.

Dans Le Ca­pital, ce n’est plus le cas. L’avènement de la pro­duc­tion mar­chande porte une nou­velle forme d’opacité, lié à la gé­né­ra­li­sa­tion d’une forme so­ciale par­ti­cu­lière qui porte ses propres fan­tas­ma­go­ries. Alors que la mar­chan­dise semble quelque chose de tri­vial, « c’est une chose très com­plexe, plein de sub­ti­lités mé­ta­phy­siques et d’arguties théo­lo­giques », écrit Marx dans les pages Livre I du Ca­pital où il se pro­pose d’analyser « le ca­rac­tère fé­tiche de la mar­chan­dise et son se­cret » (Marx, Œuvres, 1963 p. 104).

Dé­tour­ne­ment de la ca­té­gorie de fétichisme

L’appel à la ca­té­gorie de fé­ti­chisme est d’autant plus re­mar­quable que Marx dé­tourne ici une théorie qu’il connaît et qui dans la tra­di­tion des Lu­mières en­tend rendre compte des formes de croyance dans les so­ciétés « pri­mi­tives » (Ia­como, 1992 ; Piezt, 2005). Le terme de fé­ti­chisme est in­venté en 1757 par Charles de Brosse dans le cadre d’une théorie des re­li­gions pri­mi­tives. Le mot de fé­tiche est un peu an­té­rieur et a été forgé par les na­vi­ga­teurs por­tu­gais pour dé­si­gner les pra­tiques de cer­taines po­pu­la­tions afri­caines. Le fé­ti­chisme consiste à adorer un objet ma­té­riel au­quel on at­tribue des pou­voirs surnaturels.

Le terme est re­pris par Les Lu­mières. Au XIX° siècle, la no­tion est re­tra­vaillée. Hegel li­mite le fé­ti­chisme à l’Afrique et le culte des fé­tiches cor­res­pond à une pé­riode où les hommes sont en­core hors de l’histoire. Par contre pour Au­guste Comte il s’agit du pre­mier stade de l’histoire. Au début du XX° siècle, Marcel Mauss ex­plique que la théorie du fé­ti­chisme est ca­duque, car eu­ro­péo­cen­triste et à forte to­na­lité coloniale.

À cette époque, Marx est le seul à faire tra­vailler la ca­té­gorie pour l’analyse du monde mo­derne qui porte en lui une ob­jec­ti­vité nou­velle du so­cial. Il ne s’agit pas alors de rendre compte de la sur­na­tu­ra­li­sa­tion d’un objet, de son ins­crip­tion dans un ordre re­li­gieux sur­na­turel, mais à la na­tu­ra­li­sa­tion et à la réi­fi­ca­tion de cer­tains rap­ports so­ciaux, his­to­ri­que­ment dé­ter­minés. D’un côté donc, le so­cial est sur­na­tu­ra­lisé, de l’autre il est cho­sifié. Ainsi pour Marx, dans Théo­ries sur la plus-value, est fé­ti­chiste celui qui consi­dère « la va­leur sinon comme pro­priété d’une chose sin­gu­lière (consi­dérée iso­lé­ment) du moins comme rap­port de choses entre elles, alors qu’elle n’est que re­pré­sen­ta­tion dans des choses d’un rap­port réifié d’un rap­port entre les hommes, d’un rap­port so­cial (Marx, 1978, p. 175).

Il s’agit donc pour Marx de mon­trer com­ment la va­leur d’une mar­chan­dise est l’expression de rap­ports so­ciaux et non une pro­priété na­tu­relle. Et, pour ce faire, il faut traiter des formes de re­pré­sen­ta­tions so­ciales qui de cris­tal­lisent dans les objets.

Dans le Livre I du Ca­pital (le seul pu­blié du vi­vant de Marx), les dé­ve­lop­pe­ments sur le fé­ti­chisme des mar­chan­dises sont si­tués à une place stra­té­gique : ils concluent le cha­pitre sur l’analyse de la mar­chan­dise et de la forme va­leur, ils sont donc struc­tu­rel­le­ment liés à la théorie mar­xienne de la va­leur. Par ailleurs, Marx ne fait pas ré­fé­rence au fé­ti­chisme dans ces seules pages ; La ca­té­gorie est pré­sente dans l’ensemble du Ca­pital et les ma­nus­crits de cette époque. Sa fonc­tion est même élargie à la pro­duc­tion ca­pi­ta­liste. Et la fonc­tion cri­tique du concept est mo­bi­lisée tout au long des ana­lyses dé­taillées faites par Marx des éco­no­mistes de son époque ; no­tam­ment dans Les théo­ries sur La Plus-value.

Il faudra pour­tant at­tendre le début des an­nées 1920 pour que, dans Es­sais sur la théorie de la va­leur de Marx, l’économiste russe Isaak I. Rou­bine mette en évi­dence cette place stra­té­gique ; comme celle d’une autre ca­té­gorie, elle aussi « ou­bliée » : le tra­vail abs­trait . Rou­bine dis­pa­raîtra dans les camps sta­li­niens, sa voix a eu peu d’écho à l’époque[1]. Il est vrai que, contrai­re­ment à la vul­gate mar­xiste de l’époque, qu’il fai­sait bien ap­pa­raître en quoi la théorie mar­xienne de la va­leur n’était pas la simple pro­lon­ga­tion de la théorie va­leur tra­vail des éco­no­mistes classiques.

Plus gé­né­ra­le­ment, ce ma­té­ria­lisme mar­xien dans le­quel « l’esprit se fait chose pen­dant que les choses se sa­turent d’esprit », pour re­prendre une for­mule de Mau­rice Merleau-Ponty va poser quelques pro­blèmes à la tra­di­tion mar­xiste à venir (Merleau-Ponty, 1955, p. 45) . La for­mule dé­crit bien la façon dont Marx, on va le voir, parle, parle de la mar­chan­dise comme une « chose so­ciale », comme on objet « sen­sible su­pra­sen­sible », une réa­lité « ima­gi­naire » et pour­tant doué d’une ob­jec­ti­vité, d’une réa­lité so­ciale. Marx a ma­ni­fes­te­ment la pré­oc­cu­pa­tion de dé­ve­lopper une ap­proche ma­té­ria­liste de la re­pré­sen­ta­tion (Garo, 2000) ; c’est-à-dire une ap­proche qui fait des re­pré­sen­ta­tions so­ciales un mo­ment struc­tu­rant de l’objectivité du so­cial. La tex­ture de cette ob­jec­ti­vité a tou­jours une di­men­sion idéelle (Go­de­lier, 1984).

La thé­ma­tique du fé­ti­chisme ouvre donc vers de très nom­breux che­mins qui se croisent dans l’œuvre de Marx – sans for­cé­ment aller dans la même di­rec­tion. Cela n’aurait aucun sens de tenter de tous les par­courir dans notre contribution.

Nous vou­drions sim­ple­ment es­sayer de mon­trer comme la théorie du fé­ti­chisme est or­ga­ni­que­ment liée chez Marx à l’analyse de la va­leur comme forme so­ciale. Et que ce lien or­ga­nique à une fonc­tion heu­ris­tique dans le dé­ploie­ment du mar­xisme comme « cri­tique de l’économie po­li­tique », selon le sous-titre du Ca­pital. [2]

Des Ma­nus­crits de 1844 au Ca­pital

Marx connaît la ca­té­gorie du fé­ti­chisme et son ori­gine. Il em­ploie d’ailleurs le terme bien avant Le Ca­pital. Il cite Charles de Brosses dans un ar­ticle de la Ga­zette rhé­nane « Les dé­bats sur la loi re­la­tive aux vols de bois » 3 no­vembre 1842 (Marx, 1982, p. 235). Mais c’est dans les Ma­nus­crits de 1844 qu’il com­mence à dé­ve­lopper une ré­flexion sur le fé­ti­chisme, en lien avec l’analyse de la re­li­gion et la cri­tique de l’économie po­li­tique, no­tam­ment au­tour de l’argent. Cette thé­ma­tique va se pour­suivre, mais avec des trans­for­ma­tions très importantes.

Les dis­cus­sions au­tour des Ma­nus­crits de 1844 (pu­blié seule­ment en 1932) ont été mul­tiples, comme celles sur le lien de ce texte avec Le Ca­pital. Ce n’est pas la pro­blé­ma­tique du fé­ti­chisme qui est au centre, mais celle de l’aliénation. Pour le dire vite, le jeune Marx dé­ve­loppe une cri­tique du tra­vail aliéné, en pre­nant mo­dèle sur la cri­tique de la re­li­gion de Feuer­bach. Il lui fait d’ailleurs subir une tor­sion par­ti­cu­lière puisque, du coup, l’aliénation prend ra­cine dans cer­tains rap­ports so­ciaux. Il est ma­ni­feste que Marx a déjà des pré­oc­cu­pa­tions et des formes d’approche du so­cial (le so­cial comme procès d’objectivation et de sub­jec­ti­va­tion) que l’on re­trouve dans Le Ca­pital.

Tou­te­fois cette thé­ma­tique de l’aliénation se situe dans le cadre d’une an­thro­po­logie phi­lo­so­phique du tra­vail comme es­sence gé­né­rale de l’homme gé­né­rique. Marx rend hom­mage à la dé­cou­verte par l’économie clas­sique du tra­vail comme source de la ri­chesse et à l’affirmation de Hegel selon la­quelle le tra­vail est l’essence de l’homme. Mais, le règne de la pro­priété ex­prime une forme de tra­vail aliéné.

En ce qui concerne le fé­ti­chisme, Marx écrit : « Les na­tions qui sont en­core aveu­glées par l’éclat sen­sible des mé­taux pré­cieux et qui sont donc en­core des fé­ti­chistes de l’argent métal ne sont pas en­core les na­tions d’argent ache­vées. » (Marx, 1962, p. 106). Il vise ici le mer­can­ti­lisme qui « ne re­con­nais­sait que le métal pré­cieux, comme exis­tence de la ri­chesse »(p. 81). Les phy­sio­crates in­tro­duisent une pre­mière rup­ture car ils ren­voient au tra­vail pour rendre compte de la ri­chesse, même si seul le tra­vail agri­cole est consi­déré comme pro­ductif. Enfin, avec Smith et Ri­cardo, c’est le tra­vail en gé­néral qui de­vient source de toute richesse.

Marx éta­blit alors une ana­logie entre l’histoire de la théo­logie et celle de l’économie po­li­tique (Autin, 2008). Le mer­can­ti­lisme est mis en re­la­tion avec le ca­tho­li­cisme et ses pra­tiques fé­ti­chistes – on sait que pour Hegel l’hostie re­lève d’une pra­tique ani­miste. Smith est alors pré­senté comme le Lu­ther de l’économie po­li­tique car les deux se sont tournés vers la sub­jec­ti­vité hu­maine (l’activité de l’homme comme sujet), mais dans les li­mites de la pro­priété privée pour le pre­mier et de la re­li­gion, pour le se­cond. Le fé­ti­chisme ren­voie donc à un stade ar­chaïque de la mon­naie, l’or.

Or, en 1859, dans la Cri­tique de l’économie po­li­tique, Marx af­firme clai­re­ment – et comme en écho aux for­mules de 1844– le contraire : « Cet effet ma­gique de l’or et de l’argent ne se borne nul­le­ment à l’âge in­fan­tile de la so­ciété bour­geoise, c’est un effet né­ces­saire de l’inversion que le tra­vail so­cial subit dans l’esprit des in­di­vidus qui sup­portent le monde des mar­chan­dises. » (Marx, 1963, p. 413). On re­mar­quera que Marx ren­voie ici non seule­ment à des rap­ports so­ciaux ob­jec­tifs (in­ver­sion du tra­vail so­cial), mais éga­le­ment des formes so­ciales de re­pré­sen­ta­tion qu’ils portent. C’est avec le livre I du Ca­pital que se dé­ploie cette double di­men­sion de l’analyse du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, dans les pages in­ti­tu­lées « le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise et son se­cret ». On connaît la for­mule gé­né­rale. Dans ce fé­ti­chisme : « un rap­port so­cial dé­ter­miné des hommes entre eux (revêt) pour eux la forme fan­tas­tique d’un rap­port des choses entre elles . » (Marx, 1963, p. 606).

Cette in­ver­sion n’est pas une simple illu­sion mais, l’effet de la gé­né­ra­li­sa­tion de la pro­duc­tion de mar­chan­dise dans la­quelle ce tra­vail fonc­tionne comme un en­semble de tra­vaux privés. C’est donc l’échange seul qui permet de ma­ni­fester (ou pas) le ca­rac­tère so­cial de ces tra­vaux privés et les pro­duc­teurs eux-mêmes n’entrent so­cia­le­ment en contact entre que par l’échange de leurs pro­duits. « Il en ré­sulte que, pour ces der­niers, les rap­ports de leurs tra­vaux privés ap­pa­raissent pour ce qu’il sont, c’est-à-dire non des rap­ports so­ciaux im­mé­diats des per­sonnes dans leurs tra­vaux mêmes, mais plutôt des rap­ports so­ciaux entre les choses » (p. 607).

Marx éta­blit une ana­logie avec « la ré­gion nua­geuse du monde re­li­gieux. Là, les pro­duits du cer­veau hu­main ont l’aspect d’êtres in­dé­pen­dants, doués de corps par­ti­cu­liers, en com­mu­ni­ca­tion avec les hommes entre eux. Il en va de même est des pro­duits de la main de l’homme dans le monde mar­chand » (p. 606). On voit bien qu’il s’agit d’une simple ana­logie : la forme d’objectivité des pro­duits n’est pas la même. Au de­meu­rant, Marx dis­tingue clai­re­ment, d’une part, le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise et, d’autre part, le type de re­li­gion qui ac­com­pagne la so­ciété où règne ce fé­ti­chisme. « Une telle so­ciété trouve dans le chris­tia­nisme avec son culte de l’homme abs­trait, et sur­tout ses types bour­geois, pro­tes­tan­tisme, déisme, etc., le com­plé­ment re­li­gieux le plus conve­nable » (p. 613).

Le fé­ti­chisme, lui, est une « re­li­gion pro­fane » (donc pas vrai­ment une religion),écrit Marx dans le tome III du Ca­pital qui se ma­ni­feste par un double mou­ve­ment : « per­son­ni­fi­ca­tion des choses » et « réi­fi­ca­tion des rap­ports de pro­duc­tion (Marx, 1968, p. 1438). L’on va voir que, pour rendre compte de ces deux di­men­sions, il faut traiter du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, mais aussi de celui issu de l’organisation ca­pi­ta­liste de la production.

La mar­chan­dise et la va­leur comme forme sociale

« D’où pro­vient donc le ca­rac­tère énig­ma­tique du pro­duit du tra­vail dès qu’il revêt la forme d’une mar­chan­dise ? évi­dem­ment de cette forme elle-même », écrit Marx dans Le livre I du Ca­pital ; étant en­tendu que les mar­chan­dises sont des « choses qui tombent et ne tombent pas sous le sens, ou choses so­ciales » (Marx, 1963 p. 606). Marx parle du ca­rac­tère « sensible-suprasensible » de la marchandise.

Il em­ploie sou­vent la ca­té­gorie de forme (so­ciale) d’un objet, ou de sa dé­ter­mi­na­tion for­melle. Le point de dé­part de son ana­lyse n’est pas la ma­té­ria­lité phy­sique du pro­duit du tra­vail, mais la mar­chan­dise comme forme so­ciale, forme elle-même dé­ter­minée par un rap­port de pro­duc­tion spé­ci­fique. (Rou­bine, 2009). C’est là une ques­tion dé­ci­sive si l’on veut com­prendre la théorie mar­xienne de la mar­chan­dise et de la va­leur qui, toutes deux, sont des formes so­ciales. Et, on va le voir, cette ap­proche porte déjà en elle, une rup­ture avec la théorie de la va­leur tra­vail de l’économie classique.

Pour Marx, la mar­chan­dise se pré­sente comme chose double : va­leur et va­leur d’usage. Comme va­leur d’usage, elle a la pro­priété de sa­tis­faire un be­soin, c’est ce qui dif­fé­rencie les mar­chan­dises les unes des autres. Comme va­leur, elle a la pro­priété de s’échanger, dans des pro­por­tions dé­ter­mi­nées (va­leur d’échange) avec les autres mar­chan­dises ; c’est qui fait l’unité des marchandises.

À ce double ca­rac­tère cor­res­pond un double ca­rac­tère du tra­vail pro­duc­teur de mar­chan­dises. Le tra­vail concret est le tra­vail comme ac­ti­vité tech­nique don­nant nais­sance à un objet utile (va­leur d’usage) ; hé­té­ro­gènes par na­ture, les tra­vaux concrets se dis­tinguent qua­li­ta­ti­ve­ment les uns des autres. Le tra­vail abs­trait est celui qui pro­duit la mar­chan­dise consi­dérée comme va­leur. Il dé­signe le ca­rac­tère so­cial du tra­vail dans la pro­duc­tion mar­chande ; c’est une qua­lité com­mune une qua­lité ho­mo­gène de tout tra­vail (in­dé­pen­dante de sa forme concrète) qui permet leur échange.

Avec cette ca­té­gorie de tra­vail, abs­trait Marx in­nove – il le dit clai­re­ment – par rap­port à l’économie clas­sique. Pour­tant, elle a été sou­vent « ou­bliée » par la tra­di­tion mar­xiste et a donné lieu elle-même à des in­ter­pré­ta­tions di­ver­gentes, en lien avec des for­mules de Marx elle-même équi­voques. Soit on pense que le tra­vail abs­trait est une simple dé­pense phy­sio­lo­gique de force de tra­vail ; on risque alors le re­proche de « na­tu­ra­lisme » (Cas­to­riadis, 1978). Soit en pense que la ca­té­gorie est pu­re­ment idéelle (simple abs­trac­tion men­tale), mais alors on voit mal com­ment le tra­vail abs­trait peut pro­duire la va­leur qui, elle, est bien une forme so­ciale objective.

On re­trouve là une dif­fi­culté liée à l’approche par­ti­cu­lière de Marx de l’objectivité so­ciale et à son ana­lyse de la mar­chan­dise comme « chose so­ciale », comme chose « sen­sible su­pra­sen­sible ». L’homogénéité du tra­vail abs­trait ne pro­vient pas de la na­ture mais de la so­ciété ; plus exac­te­ment d’une so­ciété his­to­ri­que­ment donnée. C’est une forme socio-historique de la pro­duc­tion mar­chande dans la­quelle « le ca­rac­tère so­cial des tra­vaux les plus di­vers consiste dans leur éga­lité comme tra­vail hu­main (et où) ce ca­rac­tère so­cial spé­ci­fique revêt une forme ob­jec­tive, la forme va­leur des pro­duits du tra­vail » (Marx, 1963608).

Par tra­vail so­cial, Marx en­tend le tra­vail en tant qu’il re­pro­duit les rap­ports so­ciaux. On a vu que, dans la so­ciété ca­pi­ta­liste, la pro­duc­tion est réa­lisée par des pro­duc­teurs privés (in­dé­pen­dants les uns des autres) et ne de­vient du tra­vail so­cial qu’à tra­vers l’échange mar­chand. En éga­li­sant les pro­duits du tra­vail, cet échange permet d’établir que les dif­fé­rents tra­vaux qui les ont pro­duits sont égaux. La va­leur est donc la forme spé­ci­fique sous la­quelle se dé­ter­mine le tra­vail so­cial sous le ca­pi­ta­lisme et le tra­vail abs­trait, sub­stance de la va­leur, se cris­tal­lise à tra­vers l’échange comme forme sociale.

Dans des pages du livre I (sec­tion 1) du Ca­pital ana­ly­sant la « forme va­leur », Marx a des for­mules qui illus­trent bien l’objet de son ana­lyse (la va­leur comme forme) et la place oc­cupée par les échanges dans la dé­ter­mi­na­tion du tra­vail abs­trait : « On peut tourner et re­tourner à vo­lonté une mar­chan­dise prise à part, en tant qu’objet de va­leur, elle reste in­sai­sis­sable. Si l’on se sou­vient, ce­pen­dant, que les va­leurs des mar­chan­dises n’ont qu’une réa­lité pu­re­ment so­ciale, il de­vient évident que cette réa­lité ne peut que se ma­ni­fester aussi que dans les tran­sac­tions so­ciales, les rap­ports des mar­chan­dises les unes avec les autres » (Marx, 1963, p. 576).

La va­leur tra­vail comme ca­té­gorie fétichisée

Toute la pro­blé­ma­tique des éco­no­mistes clas­siques (Smith, Ri­cardo) est tra­versée par le fé­ti­chisme, en fai­sant des ca­rac­té­ris­tiques so­ciales des ob­jets des don­nées na­tu­relles, il na­tu­ra­lise une forme his­to­rique de rap­ports so­ciaux. Il faut in­ter­roger la ca­té­gorie de la va­leur tra­vail, éla­borée par ces au­teurs, théorie selon la­quelle le tra­vail est créa­teur de ri­chesse et la va­leur des mar­chan­dises dé­pend de la quan­tité de tra­vail né­ces­saire pour les produire.

Dans les Ma­nus­crits de 1847, Marx, on l’a vu, sou­ligne l’importance de cette dé­cou­verte. Mais il connaît peu en­core ces théo­ries qu’il cri­tique d’un point de vue hu­ma­niste. Plus tard, lors de ses po­lé­miques avec Prou­dhon, il dé­fend la théorie de Ri­cardo puis s’engage dans sa propre concep­tua­li­sa­tion qui dé­bou­chera sur Le Ca­pital. On situe sou­vent Marx dans la pour­suite di­recte de la théorie de la va­leur tra­vail de Ri­cardo, don il se se­rait contenté d’améliorer la scien­ti­fi­cité ; no­tam­ment en in­tro­dui­sant une théorie de l’exploitation.

Dans toute mar­chan­dise se trouve donc du tra­vail hu­main et en consé­quence la va­leur d’une mar­chan­dise est d’autant plus grande que le temps est plus im­por­tant. Tou­te­fois l’approche laisse sans ex­pli­ca­tion la ques­tion de sa­voir pour­quoi le tra­vail et le temps de tra­vail n’apparaissent pas di­rec­te­ment mais ont be­soin de se re­pré­senter sous forme de la va­leur. Dit au­tre­ment : pour­quoi la va­leur comme forme existe-t-elle ?

Marx fait sou­vent re­mar­quer que l’économie po­li­tique clas­sique s’en tient à la simple me­sure de la gran­deur de la va­leur[3] et à la com­men­su­ra­bi­lité des mar­chan­dises. Il est vrai que pour elle la va­leur est une donnée na­tu­relle des pro­duits de tra­vail car le tra­vail pro­duit na­tu­rel­le­ment de la va­leur. Or pour Marx ce n’est pas le cas, la va­leur n’a rien à voir avec le tra­vail en soi, mais avec des rap­ports de pro­duc­tion. Sous cet angle, la ca­té­gorie de la va­leur tra­vail est une ca­té­gorie fé­ti­chisée, au sens de Marx : on prend pour un ca­rac­tère na­turel des choses ce qui est l’expression de rap­ports so­ciaux his­to­riques. (Sa­lama, Hac, 1992).

En ce sens, la mar­chan­dise n’est pas pro­duit du tra­vail, mais forme du pro­duit du tra­vail et la théorie mar­xienne n’est pas une théorie de la va­leur tra­vail, mais une théorie de la forme va­leur et, plus gé­né­ra­le­ment, « une théorie de la forme va­leur des ac­teurs et des re­la­tions so­ciales » (Vincent, 1987, p1O8).

La théorie de la va­leur tra­vail comme ca­té­gorie fé­ti­chisée se tra­duit éga­le­ment chez Ri­cardo par une sur­va­lo­ri­sa­tion du tra­vail puisque pour lui, il est fon­de­ment de toute ri­chesse. Hors, Marx ne va cesser de le ré­péter la na­ture est tout au­tant pro­duc­trice de ri­chesses (de va­leur d’usage). Et le mou­ve­ment ou­vrier nais­sant va être for­te­ment marqué par cette va­lo­ri­sa­tion. Ainsi Marx cri­tique très for­te­ment le Parti ou­vrier al­le­mand qui, dans son projet de pro­gramme de Gotha (1874), ex­plique que « le tra­vail est la source de toute ri­chesse et toute culture ». Marx ré­torque : « Les bour­geois ont de bonnes rai­sons d’attribuer au tra­vail une puis­sance de créa­tion «sur­na­tu­relle. » (Marx,1963, p. 1413).

Per­son­ni­fi­ca­tion » des forces productives

Plus on s’éloigne de la pro­duc­tion, plus le fé­ti­chisme de la forme va­leur semble perdre toute re­la­tion avec sa base so­ciale (la pro­duc­tion). Ainsi, dans le livre III du Ca­pital, Marx pré­sente « le fé­ti­chisme du ca­pital à in­térêt » comme la forme « ex­trême » du fé­ti­chisme. « La va­leur qui en­gendre elle-même l’argent qui en­fante de l’argent : sous cette forme nulle ci­ca­trice ne trahit plus sa nais­sance. Le rap­port so­cial se trouve achevé dans la re­la­tion d’une chose, l’argent, avec elle-même » (Marx,1968, p. 1152).

Pour au­tant, la proxi­mité avec la pro­duc­tion n’est pas source de plus de trans­pa­rence. Marx, au contraire, parle d’un fé­ti­chisme propre à l’organisation ca­pi­ta­liste des forces pro­duc­tives. Ces pas­sages sont, moins connus que ceux sur le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise. De plus, on se heurte ici à une cer­taine tra­di­tion mar­xiste (du moins dans l’avant les an­nées 1968) pour la­quelle la sé­pa­ra­tion des tra­vailleurs des moyens de pro­duc­tion revêt es­sen­tiel­le­ment une di­men­sion ju­ri­dique. Alors que cette sé­pa­ra­tion a éga­le­ment une di­men­sion « tech­nique » : la perte de maî­trise des tra­vailleurs sur l’organisation de la pro­duc­tion qui se cris­tal­lise dans le capital.

Marx dis­tingue deux formes de do­mi­na­tion du tra­vail par le ca­pital. Dans la sub­somp­tion for­melle du tra­vail par le ca­pital, la pro­duc­tion s’organise en­core sur la base des formes an­ciennes de pro­duc­tion ; la do­mi­na­tion s’exprime donc es­sen­tiel­le­ment le sa­laire comme re­la­tion monétaire.

Mais dans la sub­somp­tion réelle le ca­pital dé­ve­loppe ses propres formes d’organisation de la pro­duc­tion et de do­mi­na­tion du tra­vail. Les ca­pi­ta­listes ne sont pas sim­ple­ment les pro­prié­taires privés, le procès de pro­duc­tion est struc­turé par le ca­pital, il s’incarne dans lui.

Cela se tra­duit par un fé­ti­chisme de la pro­duc­tion qui fait écho à celui de la mar­chan­dise, sans pour au­tant se cris­tal­liser dans les mêmes mé­ca­nismes puisqu’il se tra­duit par une « per­son­ni­fi­ca­tion des choses. Marx y re­vient plu­sieurs fois, no­tam­ment dans Un cha­pitre in­édit du Ca­pital .

« À l’instar de ce qui se passe dans l’argent où le ca­rac­tère du tra­vail créa­teur de la va­leur ap­pa­raît comme la pro­priété d’une chose, toutes les forces pro­duc­tives du tra­vail so­cial se pré­sentent comme forces pro­duc­tives et pro­priétés im­ma­nentes, du fait qu’au sein du procès de pro­duc­tion le tra­vail vi­vant est déjà in­cor­poré au ca­pital ». (Marx, 1970, p. 246).

C’est pour­quoi, « le ca­pital de­vient un être tout à fait mys­té­rieux (….), il ap­pa­raît comme pro­ductif (p. 253). Alors que les moyens de pro­duc­tion sont de simples ou­tils tech­niques, en de­ve­nant ca­pital, ils se « sub­jec­ti­visent : le pou­voir d’accroître la pro­duc­ti­vité de­vient une pro­priété du ca­pital. Les moyens, de­venus ca­pital, se per­son­ni­fient face au pro­duc­teur : C’est le ca­pital qui em­ploie des ou­vriers. Dans cette sim­pli­cité, ce rap­port met en re­lief la per­son­ni­fi­ca­tion des ob­jets et la réi­fi­ca­tion des per­sonnes » (p. 250).

Il n’est donc pas éton­nant que Marx fasse un pa­ral­lèle avec le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise : « À l’instar de ce qui se passe dans l’argent où le ca­rac­tère du tra­vail créa­teur ap­pa­raît comme la pro­priété, toutes les forces de pro­duc­tions so­ciales du tra­vail se pré­sentent comme forces im­ma­nentes du ca­pital, du fait qu’au sein du procès de pro­duc­tion le tra­vail vi­vant est déjà in­cor­poré au ca­pital. » (Pp. 246).

Dans Théo­ries sur la plus-value, Marx dé­crit un procès ana­logue et ajoute : « Nous re­trou­vons l’inversion du rap­port que nous avons déjà ren­contré en étu­diant l’argent et dé­si­gnée par le terme de fé­ti­chisme » (Marx, 1974, p. 456). Mais cette in­ver­sion n’est pas tout à fait la même puisqu’on as­siste à une « per­son­ni­fi­ca­tion de la chose et (à une) cho­si­fi­ca­tion de la per­sonne » (p. 457). En effet, au sens strict, si le fé­ti­chisme de l’argent cho­sifie (na­tu­ra­lise) un rap­port so­cial, il ne cho­sifie pas les per­sonnes (l’individu est saisi comme sujet in­dé­pen­dant), à la façon dont le ma­chi­nisme cho­sifie le pro­duc­teur, consi­déré comme simple ap­pen­dice de la machine.

Le moyen de pro­duc­tion semble pos­séder en lui-même la ca­pa­cité à pro­duire la va­leur, de même la mon­naie semble pos­séder la pro­priété en soi d’être va­leur. Ar­gent et ma­chine constitue les deux as­pect du fé­ti­chisme, sui­vant qu’il se pré­sente dans le procès de cir­cu­la­tion ou dans le procès de pro­duc­tion [4].

Forme objet et forme sujet

À tra­vers la pro­blé­ma­tique du fé­ti­chisme Marx en­tend rendre compte de l’objectivité spé­ci­fique du so­cial gé­nérée par les rap­ports de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, étant en­tendu que les formes de re­pré­sen­ta­tions so­ciales sont partie pre­nante de cette ob­jec­ti­vité. Comme il l’écrit Marx dans les pas­sages du livre I du Ca­pital sur le fé­ti­chisme : « Les ca­té­go­ries de l’économie bour­geoise sont des formes de l’intellect qui ont une vé­rité ob­jec­tive en tant qu’elles re­flètent des rap­ports so­ciaux réels », mais his­to­ri­que­ment dé­ter­minés. Il ne faut pas trop s’étendre ici sur la ca­té­gorie de « re­flet » (qui sera re­prise par une tra­di­tion mar­xiste de façon mé­ca­niste) ; en fait, nous l’avons suf­fi­sam­ment sou­ligné, ces ca­té­go­ries idéelles sont des condi­tions de struc­tu­ra­tion du social.

En trai­tant de ces formes d’objectivation, Marx ne ren­voie pas, comme dans les Ma­nus­crits de 1844 à un sujet consti­tuant ; c’est-à-dire à la fi­gure clas­sique du sujet (phi­lo­so­phie de la conscience) qui est aux fon­de­ments de la pro­blé­ma­tique de l’aliénation du jeune Marx. Il ren­voie ici à des rap­ports so­ciaux de pro­duc­tion fonc­tion­nant comme com­plexe d’activité. Comme l’écrit Etienne Ba­libar[5], « c’est ce non sujet ou ce com­plexe d’activité qui pro­duit des re­pré­sen­ta­tions so­ciales d’objets en même temps qu’il pro­duit des ob­jets re­pré­sen­tables » (Ba­libar, 1993, p. 66).

Plus, non seule­ment Marx ne prend pas comme point de dé­part un sujet consti­tuant, mais le fé­ti­chisme s’articule avec des formes his­to­riques de consti­tu­tion de la sub­jec­ti­vité[6]. « Le ren­ver­se­ment de Marx est donc com­plet : sa consti­tu­tion du monde n’est pas l’œuvre d’un sujet, elle est une ge­nèse de la sub­jec­ti­vité (une forme de sub­jec­ti­vité his­to­rique) comme partie (et contre­partie) du monde so­cial de l’objectivité » (p. 66).

Les dé­ve­lop­pe­ments de Marx sur le fé­ti­chisme ferment le cha­pitre 1 du livre I du Ca­pital, in­ti­tulé « La mar­chan­dise. Le cha­pitre 2, « Des échanges » com­mence par les phrases sui­vantes : « Les mar­chan­dises ne peuvent aller d’elles-mêmes au marché, elle ne peuvent d’échanger elles-mêmes. Il faut donc nous re­tourner vers les gar­diens, les pos­ses­seurs de mar­chan­dises. » (Marx, 1963, 619 p.) Ces der­niers entrent en contact entre eux pour l’échange, ce sont donc les ca­rac­té­ris­tiques de ce procès qui dé­ter­minent la na­ture du lien so­cial : « Il suffit que les hommes se fassent im­pli­ci­te­ment face comme les pro­prié­taires privés de ces choses alié­nables et par là même pré­ci­sé­ment comme des per­sonnes in­dé­pen­dantes les unes des autres. » (p. 620)

L’objectivité de la mar­chan­dise sup­pose donc le sub­jec­ti­visme des échan­gistes (Vincent, 1987). De même qu’elle dé­finit une forme d’objectivité, la forme va­leur dé­finit une forme d’individualité, à la forme objet cor­res­pond à une forme sujet (Hac, 2003). En l’occurrence celle de l’individu comme échan­giste, avec deux grandes caractéristiques.

Comme le montre tout le cha­pitre « Des échanges », l’énoncé la forme ju­ri­dique mo­derne (celle qui dit la li­berté et l’égalité des in­di­vidus pro­prié­taires de mar­chan­dise) est di­rec­te­ment lié pour Marx à l’énoncé de la forme va­leur. Ainsi, dans les an­nées 1920, le ju­riste so­vié­tique Pa­su­kanis a tenté de dé­ve­lopper une théorie mar­xiste de la forme ju­ri­dique mo­derne et une théorie du fé­ti­chisme qui soit le pen­dant du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise (Pa­su­kanis, 1970).

Plus gé­né­ra­le­ment, se cris­tal­lise une forme mar­chande de l’individualité ou un in­di­vi­dua­lisme mar­chand ; c’est-à-dire d’une fi­gure du rap­port so­cial pour la­quelle le lien « com­mu­nau­taire » s’établit entre des su­jets in­dé­pen­dants par les seuls rap­ports mo­né­taires et ju­ri­diques. L’argent et le droit de­viennent la me­sure de tout chose.

Bien en­tendu – mais au­tant le dire – l’individualisme mo­derne ne ré­sume pas à cette fi­gure. Plus exac­te­ment – et dès le dé­part -, le procès d’érection de cet in­di­vi­dua­lisme a eu des di­men­sions contra­dic­toires. On connaît, no­tam­ment les ef­fets de l’énoncé de la li­berté, de l’égalité et plus gé­né­ra­le­ment de la ci­toyen­neté ; y com­pris sur les formes d’exploitation. Cela dit, nous ne trai­tons pas ici de la dy­na­mique contra­dic­toire du sys­tème mais d’une forme gé­né­rale d’individuation qu’il struc­ture (et re­struc­ture) de façon récurrente.

La cri­tique de l’économie politique

La for­mule « cri­tique de l’économie » est ré­cur­rente. Déjà les Ma­nus­crits de 1844 ap­pa­raissent comme les pre­miers brouillons d’un tel projet ; en 1859 Marx pu­blie Contri­bu­tion à la cri­tique de l’économie ; et, nous l’avons dit, le sous-titre du Ca­pital est « cri­tique de l’économie po­li­tique ». Cette per­ma­nence, que l’on re­trouve dans d’autres ma­nus­crits et de nom­breuses lettres, ex­prime sans nul doute le rap­port in­tel­lec­tuel en­tre­tenu par Marx avec son objet scien­ti­fique. Après la cri­tique de la phi­lo­so­phie spé­cu­la­tive et de l’aliénation po­li­tique liée à l’avènement de la so­ciété ci­vile bour­geoise, Marx en­tend ana­lyser les rap­ports de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste afin de donner un contenu ma­té­ria­liste à sa critique.

Pour au­tant, même si Marx à des ex­pres­sions al­lant dans ce sens, Le Ca­pital ne fonc­tionne comme un ou­vrage se conten­tant de pour­suivre l’effort de scien­ti­fi­cité de l’économie po­li­tique clas­sique, de pro­duire enfin une science de l’économie qui rem­pla­ce­rait l’économie clas­sique. Il s’agit de re­mettre en ques­tion les pré­sup­posés de l’économie clas­sique qui traite des ca­té­go­ries éco­no­miques (mar­chan­dises, va­leur, d’échange, ca­pital, sa­laire…) comme des don­nées naturelles.

Cela ne veut pas dire que Marx n’ait pas d’ambitions scien­ti­fiques ; c’est-à-dire de pro­duc­tion de connais­sances du fonc­tion­ne­ment de la so­ciété bour­geoise. Mais au lieu de les consi­dérer ces ca­té­go­ries comme al­lant de soit, elles lui posent pro­blèmes ; et par ce tra­vail cri­tique qu’il pro­duit sa propre concep­tua­li­sa­tion. C’est là une dif­fé­rence im­por­tante d’avec les Ma­nus­crits de 1844 où le jeune Marx se contente de cri­ti­quer de l’extérieur, en quelque sorte l’économie mo­derne, d’un simple point de vue « hu­ma­niste ». Dans Le Ca­pital Marx pro­duit sa propre théorie de la forme va­leur ; et c’est un élé­ment consti­tutif de la critique.

Nous avons déjà sou­ligné la pro­blé­ma­tique es­sen­tia­liste de ces ma­nus­crits. Il ne s’agit pas ici de dis­cuter (d’autant que les dé­bats ont été mul­tiples) des élé­ments de conti­nuité et dis­con­ti­nuité entre ces deux textes. Par contre, il faut bien se rendre compte dans l’orthodoxie mar­xiste à venir le profil lar­ge­ment do­mi­nant sera celui d’une lec­ture néo­ri­car­dienne ; y com­pris chez de nom­breux au­teurs non sta­li­niens. Du coup, ap­pa­raît le be­soin (dans les an­nées 1960) de ré­ac­tiver la di­men­sion cri­tique du mar­xisme, beau­coup se tournent vers la théorie de l’aliénation des Ma­nus­crits de 1847.

Or, dans Le Ca­pital, la cri­tique se dé­ploie à partir d’un autre ter­rain qui ne pré­sup­pose pas l’existence d’un sujet consti­tuant[7] : l’analyse de la mar­chan­dise comme forme so­ciale. Certes, il existe un ni­veau spé­ci­fique de dis­cus­sions et d’analyses éco­no­miques, mais du point de vue de l’approche gé­né­rale, la ca­té­gorie de forme so­ciale, ren­voie à l’économie et au social.

Enfin c’est bien cette pro­blé­ma­tique de la va­leur comme forme so­ciale qui fonde à son tour la place cen­trale du fé­ti­chisme. Sous cet angle, la cri­tique de l’économie po­li­tique est, à la fois, une cri­tique du mou­ve­ment des formes so­ciales gé­né­rées par le procès de va­lo­ri­sa­tion et une cri­tique de cer­taines ca­té­go­ries in­tel­lec­tuelles so­cia­le­ment objectivées.

Bi­blio­gra­phie

Marx

En règle gé­né­rale, nous nom­mons le titre du texte conte­nant le pas­sage, en in­di­quant entre pa­ren­thèse l’année de l’édition citée et la page. Nous avons tenté de grouper les textes sur une même édi­tions : Karl Marx, Œuvres, Bi­blio­thèque de la Pléiade, Pas, édi­tion éta­blie par Maxi­mi­lien Rubel ; tome 1 1963 ; tome 2 1968.

Pour le reste : Ma­nus­crits de 1844 sont cités dans la ver­sion des Édi­tions so­ciales, Paris, 1962 ; Un cha­pitre in­édit du Ca­pital, Pars, UGE, 1971 ; Théo­ries sur La plus-value, t.3, Paris, Édi­tions so­ciales, 1978.

Autres

Ar­tous An­toine, Le fé­ti­chisme chez Marx Le mar­xisme comme théorie cri­tique, Paris, Syl­lepse, 2006.

Ba­libar Etienne, La phi­lo­so­phie de Marx, Paris, La Dé­cou­verte, 1993 .

Cas­to­riadis Cor­ne­lius, Les Car­re­fours du La­by­rinthe, Paris, Le Seuil, 1978.

Hac Tran Hai, Re­lire « Le Ca­pital » Marx, cri­tique de l’économie po­li­tique et objet de la cri­tique de l’économie po­li­tique, Lau­sanne, 2003, Page deux, deux tomes, 2003.

Garo Isa­belle, Marx, Une cri­tique de la phi­lo­so­phie, Paris, Seuil, 2000.

Ia­cono, Al­fonso M., Le fé­ti­chisme His­toire d’un concept, Paris, PUF1992.

Pa­su­kanis, La Théorie gé­né­rale du droit et le mar­xisme (1924), pré­sen­ta­tion par Jean-Marie Vincent, en guise d’introduction par Karl Korsch, Paris, EDI1970.

Postone Moishe, Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale, Paris, Mille et une nuits, 2009.

Pietz William, Le Fé­tiche Gé­néa­logie du pro­blème, Paris, Kargo/l’Eclat, 2005

Rou­bine, Isaak I, Es­sais sur la théorie de la va­leur de Marx (1926), in­tro­duc­tion d’Antoine Ar­tous, Paris, Syl­lepse, 2009.

Sa­lama Pierre, Hac Tran Hai In­tro­duc­tion à l’économie de Marx, Paris, La Dé­cou­verte, 1992.

Vincent Jean-Marie, Cri­tique du tra­vail Le faire et l’agir, Pais, PUF1987.

Vincent Jean-Marie, Un autre Marx, Marx après les mar­xismes Lau­sanne, Page deux, 2001.


Notes

[1] Par contre, dans les an­nées post 1968, en lien avec des re­pu­bli­ca­tions de son livre qui avait dis­paru, Rou­bine va trouver une cer­taine in­fluence chez des au­teurs (Al­le­magne, France…) qui se ré­clament de « la forme valeur ».

[2] Nous nous per­met­tons, une fois pour toute, de ren­voyer à notre livre Le fé­ti­chisme chez Marx. Le mar­xisme comme théorie cri­tique (Ar­tous, 2006).

[3] Cela ne veut pas dire que la me­sure de la va­leur n’ait pas d’importance. Des dé­bats ont eu lieu entre mar­xistes à ce sujet. Je donne ici l’approche de Pierre Sa­lama et Tran Hai Hac : « Puisque dans les rap­ports ca­pi­ta­listes de pro­duc­tion, les tra­vaux n’acquièrent leur dé­ter­mi­na­tion so­ciale sous la forme de tra­vail abs­trait, cela par l’égalisation des pro­duits du tra­vail avec l’équivalent gé­néral, la va­leur s’exprime et se me­sure non pas en tra­vail, mais en mon­naie. Cela re­vient à dire que la va­leur ne peut être saisie que sous sa forme prix et qu’il n’y a donc pas de me­sure de la va­leur autre que par sa forme. » (Sa­lama, Hac, 1992, p.

[4] Dans Re­lire Ce Ca­pital, Tran Hai Hac est l’un des rares au­teurs à avoir traité de façon sys­té­ma­tique ce qu’il ap­pelle « Le fé­ti­chisme des forces pro­duc­tives sub­su­mées par le ca­pital ». (Hac, 2003, t.1 p. 281)

[5] Contrai­re­ment à ses textes pré­cé­dents, qui ne trai­taient pas du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise (ou en fai­sait une simple pour­suite de l’aliénation), dans La phi­lo­so­phie de Marx, Etienne Ba­libar res­titue dans toute son am­pleur la pro­blé­ma­tique du fé­ti­chisme (Ba­libar, 1993, p. 55 à70.

[6] Comme l’écrit, dans une lo­gique dif­fé­rente, Moishe Postone : « La cri­tique de Marx n’implique donc pas une théorie de la connais­sance au sens propre, mais, bien plutôt, une théorie de la consti­tu­tion de formes so­ciales his­to­ri­que­ment spé­ci­fique qui sont des formes d’objectivité et de sub­jec­ti­vité so­ciales. » (Postone, p3232009).

[7] Dans la page du livre I du Ca­pital Marx sou­ligne la spé­ci­fi­cité de l’opacité du fé­ti­chisme en com­pa­rant avec d’autres formes so­ciales ; no­tam­ment une so­ciété des pro­duc­teurs as­so­ciés qui, dans son fonc­tion­ne­ment, semble to­ta­le­ment trans­pa­rente. Le re­cours à ce qu’il faut bien ap­peler une utopie pour ar­gu­menter sur le fé­ti­chisme pose bien sûr pro­blème et éclaire cer­taines am­bi­guïtés de Marx, pour au­tant nous ne croyons pas que cela obli­tère la di­men­sion heu­ris­tique de la théorie de la forme va­leur et du fétichisme.

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