Un passionnant Forum social des États-Unis

Par Mis en ligne le 08 juillet 2010

Le Forum So­cial des Etats Unis (USSF) qui s’est tenu à De­troit, du 22 au 26 juin 2010, a été un grand succès, un des évé­ne­ments ma­jeurs de l’Année glo­bale d’action 2010 du FSM.

Plus de 15000 per­sonnes ont par­ti­cipé à l’USSF (13500 ins­crits payants au matin du deuxième jour). En­viron 2000 as­so­cia­tions, pour plu­part des mou­ve­ments de base, ont animé 1300 ate­liers et ini­tia­tives au­to­gé­rées. Le pla­teau culturel a été ac­ti­ve­ment pré­sent et animé. L’enthousiasme des par­ti­ci­pants a été constant pen­dant tout le forum, par­ti­cu­liè­re­ment pour la marche de dé­part et les cé­ré­mo­nies d’ouverture et de clôture.

Les par­ti­ci­pants étaient à une très grande ma­jo­rité très jeune. La mixité était to­tale du point de vue du genre, des âges et des ori­gines. On y re­trou­vait mêlés toutes les com­po­santes de la so­ciété amé­ri­caine, des na­tives, des eu­ro­péens, des afro-américains, des la­tinos, des asia­tiques et, moins nom­breux, des arabes. La pré­sence com­mune n’annulait pas les contra­dic­tions, dans les ré­fé­rences et les pré­oc­cu­pa­tions. Des dis­cus­sions ont été fortes no­tam­ment sur les contra­dic­tions entre les afro-américains et les na­tives. Le choix de De­troit a mis la crise au centre des dé­bats. La ville est bom­bardée par la crise. Près de 40% des bâ­ti­ments sont aban­donnés, murés et en ruine. Seul le centre a été ré­ha­bi­lité ; ailleurs les mai­sons sont en lam­beaux dans des quar­tiers en­tiers. Une partie si­gni­fi­ca­tive de la po­pu­la­tion n’a pas accès à l’eau et à l’électricité. Les cou­pures sont fré­quentes. Les ser­vices pu­blics sont en crise per­ma­nente, à la dé­rive, avec le pas­sage de la po­pu­la­tion de 2 mil­lions d’habitants à 0,8 mil­lions. Des écoles à l’abandon sont nom­breuses. Pen­dant le forum la mu­ni­ci­pa­lité a an­noncé son in­ten­tion d’arrêter l’entretien et de fermer 120 parcs et jar­dins. La crise, d’abord celle de l’industrie au­to­mo­bile amé­ri­caine, a com­mencé il y a déjà long­temps. Elle a été ac­cé­lérée par la crise im­mo­bi­lière et éco­no­mique en cours. De­troit est ainsi un exemple achevé du mo­dèle ca­pi­ta­liste et de sa crise. De­troit est aussi une des villes des Etats-Unis qui a été mar­quée dans toute son his­toire par des grandes luttes ou­vrières et par des ré­voltes ur­baines. Plu­sieurs des lea­ders de ces luttes ont été pré­sents au forum et ont par­ti­cipé à ce pas­sage entre les gé­né­ra­tions militantes.

L’impact du forum sur la ville a été re­la­ti­ve­ment faible, sauf dans cer­tains sec­teurs. Les mé­dias lo­caux ont fait mo­dé­ré­ment état du forum. La po­pu­la­tion de la ville est concen­trée sur ses pro­blèmes et sur les dif­fi­cultés de la vie quo­ti­dienne. Un des par­ti­ci­pants a fait état de la contra­dic­tion entre « high tech », une grande part des par­ti­ci­pants avait leur or­di­na­teur, et « low-tech », une partie des ha­bi­tants étaient privés d’eau et d’électricité.

L’impact sur les Etats-Unis est le pari ma­jeur de l’USSF. La nais­sance d’un mou­ve­ment so­cial amé­ri­cain est un enjeu consi­dé­rable. Des pre­miers pas ont été ef­fec­tués. La dé­ter­mi­na­tion et l’énergie des mou­ve­ments de base étaient im­pres­sion­nants. Ils ve­naient de toutes les par­ties des Etats-Unis et por­taient toutes les mo­bi­li­sa­tions en cours dans la so­ciété américaine.

Le mou­ve­ment so­cial amé­ri­cain se construit à partir des mou­ve­ments de base, des « grass-roots ». Il s’organise sur les grandes ques­tions de la vie po­li­tique, la pau­vreté, l’emploi, les femmes, les dis­cri­mi­na­tions, les mi­grants, l’environnement, la guerre, l’impérialisme US, etc. Il dis­cute de la si­tua­tion po­li­tique et de la scène po­li­tique for­melle mais avec une vo­lonté af­firmée de pré­server son au­to­nomie. Dans les dis­cus­sions sur la si­tua­tion po­li­tique, je re­tiens deux ana­lyses sur la droite US et sur la pré­si­dence Obama. La pre­mière concerne la droite US, son im­plan­ta­tion, sa stra­tégie de fi­nan­ce­ment et d’organisation de ses mou­ve­ments de base, ses of­fen­sives idéo­lo­giques, son contrôle des mé­dias et de la ba­taille des idées, sa ca­pa­cité de jouer sur la peur et la xé­no­phobie. La droite US n’a pas été af­fai­blie, elle conserve toutes ses chances de conquérir la ma­jo­rité du Sénat et la Maison Blanche.

Sur la pré­si­dence Obama, les dis­cus­sions étaient nom­breuses mais je ne les ai pas trou­vées très pas­sion­nées. Pas de grande at­tente mais pas non plus de grande dé­cep­tion. Le rappel que de voir des afri­cains à la Maison Blanche reste im­por­tant sur le plan sym­bo­lique et que la ba­taille pour un sys­tème pu­blic de santé n’était pas né­gli­geable. Le rappel aussi que le poids des struc­tures ad­mi­nis­tra­tives et po­li­tiques et des pe­san­teurs de la so­ciété amé­ri­caine et que l’action co­or­donnée des grands groupes de pres­sion, les mi­li­taires, les mul­ti­na­tio­nales, les mé­dias, étaient om­ni­pré­sents. Une ana­lyse ré­su­mait bien un cer­tain at­ten­tisme : aux Etats-Unis, un gou­ver­ne­ment de « centre-gauche » au sens amé­ri­cain du terme, ne remet pas long­temps en cause la lé­gi­ti­mité de la droite.

Plu­sieurs ques­tions contro­ver­sées ont été sou­le­vées sur les rap­ports entre les mou­ve­ments et la scène po­li­tique : com­ment dis­cuter des élec­tions ; com­ment ar­ti­culer la prio­rité aux ques­tions so­ciales et en­vi­ron­ne­men­tales in­ternes avec la re­mise en cause de la po­si­tion do­mi­nante de l’impérialisme amé­ri­cain ; etc. Ce qui a marqué l’USSF, c’est la pré­sence mas­sive des mou­ve­ments de base, des « grass-roots ». Elle a été ac­com­pa­gnée de mé­thodes cor­res­pon­dant à la culture amé­ri­caine, très par­ti­ci­pa­tive : pa­role par­tagée, un homme, une femme, prio­rité de pa­role aux « mi­no­rités », pas plus de deux in­ter­ven­tions par per­sonne, écla­te­ment en groupes de dis­cus­sion après les pre­mières in­ter­ven­tions, ma­ni­fes­ta­tion bruyante de so­li­da­rité et d’approbation, in­ter­ven­tions sla­mées, etc. L’ambiance gé­né­rale qui se dé­ga­geait était celle d’une très large as­sem­blée éclatée et très démocratique.

Les thèmes de débat portés par les mou­ve­ments re­cou­paient assez lar­ge­ment ceux des autres fo­rums avec des forts ca­rac­tères spé­ci­fiques ac­cen­tués par les ex­pé­riences des mou­ve­ments de base. Ainsi par exemple sur les mi­grants, les ate­liers par­taient de la fron­tière mexi­caine, des dif­fé­rentes ré­gions, de « des ponts pas des murs », etc. Ce qui était cen­tral c’était le ré­fé­rendum en Ari­zona, la cri­mi­na­li­sa­tion des mi­grants, le slogan re­pris par­tout « we are not illegal, we are human being ! » Le sommet sur la pau­vreté a été inau­guré par la marche des pauvres de­puis la Nou­velle Or­léans et par le Tri­bunal des femmes contre la pau­vreté. Les mou­ve­ments de femmes ont été pré­sents dans tous les dé­bats. Les mou­ve­ments des na­tives et des afro-américains ont été très pré­sents et très écoutés. Les ques­tions du chô­mage ont été mar­quées par « Jobs with jus­tice ». Les syn­di­cats étaient très pré­sents, Unite mais aussi AFL CIO. L’environnement a été abordé par plu­sieurs as­pects, l’eau et Cli­mate jus­tice. L’éducation et la santé ont été très lar­ge­ment sui­vies. La ques­tion de la vio­lence a sur­tout été abordée à partir des armes. Le mou­ve­ment contre la guerre était lar­ge­ment pré­sent. La Pa­les­tine et l’Amérique La­tine ont été abordés dans un très grand nombre d’ateliers.

Parmi les dé­bats or­ga­nisés, celui entre Im­ma­nuel Wal­ler­stein et Grace Boggs, une des grandes fi­gures des luttes amé­ri­caines qui a fêté ses quatre vingt qua­torze ans a at­tiré plu­sieurs cen­taines de jeunes amé­ri­cains fas­cinés et très sou­cieux d’inscrire leurs en­ga­ge­ments dans la mé­moire des luttes so­ciales amé­ri­caines et dans les dé­bats in­tel­lec­tuels sur la com­pré­hen­sion du monde. Trois séances plé­nières ont été or­ga­ni­sées. La pre­mière, « de De­troit aux Etats-Unis », a porté sur les luttes so­ciales à De­troit sur les mots d’ordre : Ano­ther world is pos­sible, ano­ther US is ne­ces­sary, ano­ther De­troit is hap­pe­ning. La deuxième « des Etats-Unis au monde » a donné la pa­role à des re­pré­sen­tants des mou­ve­ments en lutte dans le monde et aux mi­grants. Un mo­ment très fort a été la dé­cla­ra­tion d’une sol­date afro-américaine du mou­ve­ment des vé­té­rans contre la guerre en Irak, rap­pe­lant les mou­ve­ments contre la guerre au Vietnam. La troi­sième séance plé­nière a porté sur les al­ter­na­tives au­tour des ré­sis­tances et des pra­tiques d’émancipation. On a pu noter une très grande conver­gence avec les pro­po­si­tions d’alternatives dis­cu­tées dans les dif­fé­rents fo­rums de­puis celui de Porto Alegre en 2010.

Une des in­no­va­tions les plus in­té­res­santes a été celle des People Mo­ve­ments As­sembly, les As­sem­blées de mou­ve­ments po­pu­laires. Cette pro­po­si­tion est de même na­ture que celle des As­sem­blées qui ont eu lieu à Belém. Elles sont orien­tées vers deux pré­oc­cu­pa­tions ma­jeures : des pro­po­si­tions d’action et la so­li­da­rité. Par rap­port à Belém, elles ont fait l’objet de pré­pa­ra­tions par des ren­contres et des réunions des groupes de base avant le forum. Par exemple, l’assemblée Cli­mate jus­tice a été pré­parée par une cin­quan­taine de réunions dans dif­fé­rentes ré­gions des Etats Unis. Il y a eu en­viron 50 as­sem­blées qui ont eu lieu avant le forum et 52 as­sem­blées pen­dant le forum. Celles qui le vou­dront pour­ront conti­nuer après le forum.

La ren­contre na­tio­nale des People mo­ve­ments as­sembly a été com­pa­rable, en plus dy­na­mique, à l’Assemblée des as­sem­blées de Belém. Elle a com­mencé par un film col­lectif don­nant à voir les tra­vaux des as­sem­blées et en­suite des in­ter­ven­tions courtes (ef­fec­ti­ve­ment courtes) ci­tant les pro­po­si­tions d’action des prin­ci­pales as­sem­blées. La dé­marche n’est pas en­core aboutie, mais les pro­grès sont nets de­puis Belém.

Ci­tons aussi une conso­li­da­tion du pro­cessus à tra­vers la créa­tion d’une as­so­cia­tion des fon­da­tions et as­so­cia­tions qui veulent sou­tenir le pro­cessus de l’USSF et du FSM. Près de trente sou­tiens (fun­ders) ont dé­cidé de tra­vailler en commun dans le res­pect de l’autonomie des mou­ve­ments de l’USSF et de son pro­cessus. Ils ont af­firmé leur in­ten­tion de sou­tenir l’émergence d’un mou­ve­ment so­cial amé­ri­cain, construit à partir des « grass-roots » et de la di­ver­sité et af­fir­mant une né­ces­saire trans­for­ma­tion ra­di­cale de la so­ciété amé­ri­caine et de la so­ciété mondiale.

Le deuxième USSF a confirmé et dé­passé les es­poirs du pre­mier USSF à At­lanta. C’est un pro­cessus dif­fi­cile qui se dé­ploie de­puis Seattle. On lira dans l’excellente in­ter­view de Mi­chael Guer­rero, un des or­ga­ni­sa­teurs du forum, in­ter­viewé par Ni­colas Hae­ringer, re­prise ci-dessous la dif­fi­cile et pas­sion­nante his­toire de ce pro­cessus et l’espoir qu’il suscite.

Les or­ga­ni­sa­teurs et les par­ti­ci­pants de l’USSF sont d’accord là-dessus. Le re­nou­veau du mou­ve­ment so­cial et ci­toyen des Etats-Unis n’aurait pas été pos­sible sans le pro­cessus du Forum So­cial Mon­dial. C’est une vé­ri­fi­ca­tion, au-delà des dif­fi­cultés et des li­mites, de l’actualité et de la vi­gueur du pro­cessus du FSM.

mardi 6 juillet 2010

Laisser un commentaire