Maintenir le capital ou l’humanité ?

Par Mis en ligne le 06 juillet 2010

Cet appel que lance Jacques De­pel­chin est pour la créa­tion d’un es­pace pla­né­taire pour la dé­fense sans com­promis de l’humanité. Ce qui re­vient, pour lui, à com­battre la lo­gique du ca­pital et la phi­lo­so­phie de la glo­ba­li­sa­tion qui tracent les formes d’un nouvel apar­theid voire les contours d’un es­cla­vage, avec la même idée qu’hier d’une mis­sion ci­vi­li­sa­trice.

La ba­taille fait rage. Ce n’est pas une guerre mon­diale, ce n’est pas une guerre contre le ter­ro­risme. C’est de loin pire. Il s’agit de ter­ro­riser l’humanité jusqu’à sou­mis­sion com­plète, une sou­mis­sion qui se ter­mi­nera, à ce rythme, par l’annihilation de l’humanité com­prise comme so­li­da­rité entre toutes les com­po­santes de la na­ture. Les êtres hu­mains ne sont qu’une in­fime partie de cette na­ture. Ce­pen­dant l’enjeu n’est pas pré­senté de cette ma­nière. La glo­ba­li­sa­tion d’un sys­tème pré­da­teur qui se nourrit de l’humanité doit obli­ga­toi­re­ment abolir l’humanité et tout ce qui main­tient l’humanité en vie.

L’histoire dit-on est écrite par les vain­queurs, mais à quel point sait-on que les vain­queurs en train d’écrire l’histoire vue sous le prisme de la glo­ba­li­sa­tion sont les fos­soyeurs de cette même hu­ma­nité dont ils se pré­tendent être les dé­fen­seurs ? Nous ne sommes pas les pre­miers à at­tirer l’attention sur la ba­taille des en­droits com­muns (The com­mons). Le contexte et les cir­cons­tances nous obligent de parler même s’il s’agit de ré­péter des choses qui ont déjà été dites.

La lutte pour main­tenir ce qui nourrit notre hu­ma­nité date de la créa­tion de cette hu­ma­nité, et non, comme beau­coup le pensent, de ce qui s’est passé du­rant les cinq der­niers siècles. Mais le fait de ba­tailles spé­ci­fiques dans les pays où la pré­da­tion de l’humanité a pris une di­men­sion in­con­trô­lable amène à croire que les pen­sées et les ac­tions les plus ori­gi­nales et in­no­va­trices pour dé­fendre l’humanité viennent ex­clu­si­ve­ment de ces pays. Et pour­tant, si on po­sait la po­li­tique de la dé­fense et du main­tien de l’humanité comme l’ont fait les poètes, le désir de main­tenir l’humanité pren­drait im­mé­dia­te­ment le pas sur la po­li­tique de dé­fendre coûte que coûte le ca­pital ou sa glo­ba­li­sa­tion as­phyxiante de tout ce qui vit.

Le ca­hier d’un re­tour au pays natal n’est rien d’autre que le cri d’un poète voyant mieux que qui­conque les consé­quences des­truc­trices in­di­vi­duelles et col­lec­tives, quand la prio­rité des prio­rités est donnée à la pré­da­tion. Dans un de ses poèmes, le même Aimé Cé­saire avait ré­sumé mieux que les ma­thé­ma­ti­ciens, l’équation do­mi­nante de la si­tua­tion où se trouve l’humanité en rap­pe­lant : « Quand le monde sera une tour de silence/où nous se­rons la proie et le vau­tour » (« Ba­touque », p.64 Les armes mi­ra­cu­leuses, Paris : Gallimard)

La glo­ba­li­sa­tion est pré­sentée de la même ma­nière que fut pré­sentée l’esclavage, la co­lo­ni­sa­tion et l’apartheid. Dans les deux der­niers cas, en par­ti­cu­lier, la co­lo­ni­sa­tion se pré­sen­tait comme ci­vi­li­sa­trice de la bar­barie. Il vaut la peine de rap­peler que l’apartheid de l’Afrique du Sud avait reçu tout l’appui mi­li­taire et po­li­tique de l’Occident, car les dé­fen­seurs de l’apartheid se di­saient le der­nier rem­part de l’Occident. Quand il ap­parut que la ré­sis­tance contre l’apartheid, par­tout dans le monde, ne par­ta­geait pas cette vi­sion du monde, les chefs po­li­tiques oc­ci­den­taux dé­ci­dèrent qu’il était temps de se mettre du côté des ré­sis­tants, avec l’espoir des les dé­vier de leurs ob­jec­tifs. Cette tac­tique, jusqu’à ce jour semble avoir réussi. Car malgré les chan­ge­ments, le sys­tème qui est né de l’esclavage at­lan­tique continue de se ren­forcer dans la convic­tion que ce sys­tème est le meilleur qui soit en ce qui concerne l’organisation de l’économie. Comme la ré­sis­tance contre l’apartheid, il faudra une mo­bi­li­sa­tion pla­né­taire pour convaincre les prêtres de la glo­ba­li­sa­tion que le sys­tème est, dans son es­sence, pré­da­teur, et qu’il ne peut sur­vivre que par la prédation.

L’industrialisation de l’esclavage do­mes­tique en Afrique, par le biais de l’esclavage At­lan­tique, fut pos­sible jus­te­ment en trans­for­mant les gens en proie et vau­tour. Pour sur­vivre au dé­sastre de la mar­chan­di­sa­tion d’un seg­ment de l’humanité par un autre seg­ment, des gens qui dé­fen­daient dans leurs mœurs, dans les cultes des an­cêtres, l’humanité comme sa­crée, se virent em­bar­qués dans un pro­cessus de né­ga­tion de leur propre hu­ma­nité. Des bles­sures ir­ré­mé­diables na­quirent. Ti­mi­de­ment, on en­tend parler de « ré­pa­ra­tion » comme si un crime dont l’immensité ne pourra ja­mais être me­surée peut être réglé en re­cou­rant à une mon­naie en­ra­cinée dans le crime lui-même.

De­puis les crises dites ali­men­taire, fi­nan­cière, éco­lo­gique, ce qui reste de l’Occident cherche à pour­suivre la glo­ba­li­sa­tion de l’apartheid. Mais ici aussi, la ré­sis­tance se fait de plus en plus forte. Les pre­mières fis­sures com­mencent à ap­pa­raître avec une réunion au début du mois de juin à Zer­matt (Suisse) d’un groupe dont l’objectif est d’humaniser la glo­ba­li­sa­tion en or­ga­ni­sant des réunions an­nuelles sur la ques­tion. Des ar­ticles ap­pa­raissent dans les grands quo­ti­diens vi­sant à main­tenir l’idée que le ca­pi­ta­lisme est hu­ma­ni­sable. Un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie en France, Da­niel In­ne­ra­rity, a pu­blié dans Le Monde du 18 juin 2010 un ar­ticle sous le titre « Mettre en place une po­li­tique de l’humanité ». Jean-Baptiste de Fou­cauld vient de pu­blier un ou­vrage L’abondance fru­gale (Edi­teur Odile Ja­cobs, 2010). Le sous-titre an­nonce la cou­leur : « Pour une nou­velle so­li­da­rité : mettre l’économie au ser­vice de l’humanité ».

De­puis qu’il y a eu rup­ture de l’humanité entre proie et vau­tour, la tour de si­lence s’est construite pour main­tenir en place le sys­tème res­pon­sable de la des­truc­tion de l’humanité. Les voix qui s’élèvent ne peuvent être en­ten­dues grâce aux mu­railles sans failles construites pour qu’aucun son ne les tra­verse. Long­temps avant que les murs dis­cri­mi­na­teurs de l’humanité ne soient construits au Moyen-Orient, d’autres murs avaient été éla­borés men­ta­le­ment pour faire de l’acceptation de la rup­ture entre hu­ma­nité proie et hu­ma­nité vau­tour une langue ou un art de parler qui ne ré­vol­te­rait per­sonne du côté des vautours.

Les crises ré­centes de fonc­tion­ne­ment du ca­pi­ta­lisme sont pré­sen­tées comme si elles da­taient de ce siècle, à la ri­gueur de la fin du der­nier siècle. Et pour­tant, au long des cinq der­niers siècles de l’humanité, les maîtres du sys­tème se sont or­ga­nisés pour qu’aux mo­ments des crises quelques proies puissent jouir du statut de vau­tour. La règle semble im­muable comme on peut le voir en Afrique du Sud d’aujourd’hui. Les Na­tions Unies ont beau pro­duire des textes et des ré­so­lu­tions cher­chant à pro­téger les membres les plus vul­né­rables de l’humanité, rien n’y fait. Ces ré­so­lu­tions res­tent au­tant de vœux pieux, comme on peut l’observer en Afrique du Sud. Là, les plus pauvres des plus pauvres sont pour­suivis tout sim­ple­ment parce qu’ils veulent s’émanciper de la pau­vreté sans de­voir re­courir aux re­cettes ha­bi­tuelles of­fertes par des po­li­ti­ciens à la re­cherche de votes. Les pauvres ne veulent pas laisser à d’autres (quel que soit leur ex­per­tise) qui ne connaissent la pau­vreté que du de­hors, le soin de dé­finir la pau­vreté et, sur­tout, dé­cider des me­sures à mettre en place pour com­battre la pauvreté.

En Afrique du Sud, il est en train de naître un mou­ve­ment qui res­semble beau­coup à ce qui était né en 1994 au Mexique, avec les Za­pa­tistas. Abah­la­li­Ba­seM­jon­dolo (ABM) (lit­té­ra­le­ment les ha­bi­tants des bi­don­villes en iSi­zulu) a com­pris que seuls les pauvres com­prennent la pau­vreté, d’où elle vient, com­ment elle s’installe de l’intérieur et de l’extérieur. Pour les ABM, les ex­perts de la pau­vreté ne peuvent pas être les ins­ti­tu­tions qui furent res­pon­sables de son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion, telles la Banque Mon­diale, com­plices et pro­mo­trices d’un mode de penser et de cal­culer le rap­port coût/bénéfice des li­mites supportables/acceptables de la pau­pé­ri­sa­tion de l’humanité.

Entre main­tenir le ca­pital à bout de bras et main­tenir l’humanité, il est de plus en plus clair que les ef­forts les plus ra­geurs vont vers la main­te­nance du ca­pital et de sa sys­té­ma­ti­sa­tion, par tous les moyens, des plus vio­lents aux plus doux. S’il fal­lait, froi­de­ment, sans émo­tion, faire l’inventaire des moyens uti­lisés pour réussir l’abolition de l’humanité, l’effroi se­rait tel que les gens qui s’y aven­tu­re­raient pré­fé­raient re­culer et dé­sister. Le dé­sis­te­ment s’explique par le fait, vé­ri­fiable, que les croisés de la glo­ba­li­sa­tion sont tel­le­ment cer­tains du bien fondé de leur en­tre­prise qu’ils peuvent compter sur l’appui de celles et de ceux qui sont les plus op­posés à la globalisation.

Où se trouvent, aujourd’hui, les plus grands dé­fen­seurs de la pau­vreté, les plus grands pro­mo­teurs de l’égalité, de la jus­tice ? Où se trouvent les plus grands dé­fen­seurs de la so­li­da­rité entre tous les hu­mains ? Les ins­ti­tu­tions qui ont vo­ca­tion de pro­mou­voir et de pra­ti­quer cette dé­fense des plus vul­né­rables et des plus faibles sont, au long des siècles, de­ve­nues les pi­liers du pro­cessus in­verse, d’une dy­na­mique de des­truc­tion de l’humanité.

Contre l’Inversion des va­leurs et la mé­ca­ni­sa­tion de l’humain

Les ap­pels à la raison, à la pré­ser­va­tion de l’humanité ve­nant des pro­mo­teurs de sa des­truc­tion, sont dé­ri­soires com­parés aux res­sources ai­man­tées par l’appât des gains qui peuvent se faire en tuant l’humanité. La ma­jo­rité de l’humanité est en­core per­suadée de son hu­ma­ni­ta­risme, une pra­tique cha­ri­table de main­tenir les liens entre les com­po­santes de l’humanité. Cette cer­ti­tude est cultivée et ren­forcée par tous les moyens. Le ré­sultat est que l’humanité, à son insu, perd de sa sub­stance, re­nonce à elle-même. La re­non­cia­tion n’étant pas évi­dente, les pen­sées et les actes qui pour­raient ré­veiller l’humanité à elle-même ne sont pas ac­tivés. En grande partie, semble-t-il, parce que les mé­ca­nismes de pré­ser­va­tion, de l’instinct de survie, ont été rem­placés par une mé­ca­ni­sa­tion de l’humain.

Quelle que soit la di­rec­tion où l’on se tourne pour vé­ri­fier cette as­ser­tion, les évi­dences s’accumulent. Mais la ba­taille entre le main­tien du ca­pital et le main­tien de l’humanité dé­montre que l’humanité est comme un na­vire en per­di­tion parce que les lo­ca­taires du na­vire sont sys­té­ma­ti­que­ment en­cou­ragés à ne pas s’occuper de son état de navigabilité.

Le na­vire en per­di­tion c’est la pla­nète. Une pla­nète as­phyxiée par un mode de vie qui ne mé­rite plus ce nom, car trans­formé en re­cherche mal dé­guisée d’un mode de sur­vivre qui tue en sé­dui­sant ses vic­times pour qu’ils ac­ceptent l’équation im­pos­sible de de­venir proie et vau­tour. Aimé Cé­saire voyait cette fin à partir d’autres épi­sodes, trop bien connues, mais sys­té­ma­ti­que­ment dé­pe­cées, cui­si­nées, épi­cées et res­ser­vies ; oui l’histoire est de­venue co­mes­tible et peut être dé­gustée comme un met des plus suc­cu­lents. Pour ceux qui sont ras­sa­siés de leur his­toire, mais qui veulent en­trer de plain pied dans la glo­ba­li­sa­tion, ils re­nient leur his­toire afin de la vendre en­core plus fa­ci­le­ment. L’histoire n’est pas que mé­moire, c’est sur­tout la po­li­tique de com­prendre com­ment in­ter­roger le pré­sent et le futur à partir d’un passé où la re­cherche du main­tien de l’humanité était une tâche quo­ti­dienne rythmée par des ri­tuels et des cé­ré­mo­nies rap­pe­lant les de­voirs de so­li­da­rité. C’est à ce prix qu’on évi­tera la tour de si­lence et qu’on sor­tira du choix im­pos­sible entre proie et vautour.

Comme Fanon l’avait noté dans sa conclu­sion des Damnés de la terre, les Afri­cains et, nous ajou­te­rions, tous les peuples qui ont connu de près ou de loin le pro­cessus de déshu­ma­ni­sa­tion des Afri­cains, sont ap­pelés non pas à dé­fendre les droits hu­mains, éco­lo­giques, mais à parler haut et fort des de­voirs de rompre avec le ca­pital et tout ce qui, sous des ap­pa­rences al­truistes, sé­duc­trices, pour­suit avec fré­nésie la dis­pa­ri­tion de l’humanité. Seules les vio­lées savent et com­prennent que la fin du viol ne peut pas venir de ceux qui conti­nuent de penser que le viol a été re­cherché par les vic­times. De même avec le ca­pital et l’humanité. Cette der­nière a été sys­té­ma­ti­que­ment violée par le ca­pital. Tous les moyens ont été uti­lisés, de­puis la vio­lence la plus fé­roce jusqu’à la sé­duc­tion la plus douce, pour at­teindre cet objectif.

La per­di­tion de la pla­nète est beau­coup plus avancée que ses pré­tendus dé­fen­seurs vou­draient nous faire croire. L’article d’Andy Lich­terman nous aide à me­surer un as­pect presqu’incommensurable de la si­tua­tion où l’humanité se trouve aujourd’hui, par rap­port aux forces dé­ter­mi­nées de dé­fendre par tous les moyens, mi­li­taires et autres, le ca­pital. À tra­vers son essai il est pos­sible de com­prendre l’urgence de la tâche de ne pas laisser seule­ment un petit groupe pri­vi­légié, d’experts, de riches, de dé­cider du destin de notre planète.

Nous ne pou­vons plus compter sur des di­ri­geants et/ou des pen­seurs re­cro­que­villés sur leurs pe­tits in­té­rêts, leur ma­nière de conter l’histoire. Par son en­ga­ge­ment, son par­cours, Pam­ba­zuka news peut jouer un rôle cru­cial dans la créa­tion d’un es­pace à l’échelle de l’ampleur de la tâche qui nous confronte, car la dé­fense de la pla­nète est de­venue une obli­ga­tion pour toutes ses ha­bi­tantes sans exception.

* Jacques De­pel­chin est di­rec­teur de Al­liance In­ter­na­tional Ota Benga pour la paix en RD Congo

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