En réponse à Pierre Beaudet et François Cyr

Le défi de Québec solidaire, devenir un parti de transformation écologique et sociale…

Par , Mis en ligne le 06 juillet 2010

Fran­çois Cyr et Pierre Beaudet nous in­diquent dans leur texte que Québec So­li­daire a ac­tuel­le­ment pour tâche “de com­poser une large coa­li­tion pour vaincre la droite et que pour y ar­river il faut consentir aux com­promis né­ces­saires au ni­veau du programme”.

Il s’agirait pour Québec so­li­daire de de­meurer dans le cadre d’une po­li­tique concrète : soit “lutter pour des chan­ge­ments im­mé­diats, réa­li­sables dans le cadre de l’État et du sys­tème ca­pi­ta­liste ac­tuel, tout en an­crant ces luttes im­mé­diates dans une pers­pec­tive à long terme. Québec so­li­daire de­vrait donc éviter de se ra­di­ca­liser de ma­nière exa­cerbée, ce qui abou­ti­rait à le dé­voyer de ses po­ten­tia­lités et à l’isoler.

En fait, la ques­tion du main­tien de l’unité de Québec so­li­daire à tra­vers le grand pas­sage des congrès d’orientation qui doit s’étendre sur des an­nées est une ques­tion im­por­tante, mais la ré­so­lu­tion de cette ques­tion va passer par la ri­gueur dans les dé­bats, par la vo­lonté d’en bannir tout es­prit frac­tionnel et par l’acceptation de la com­pré­hen­sion que des cou­rants po­li­tiques plus dé­finis vont ap­pa­raître au-delà des col­lec­tifs re­connus et qu’il sera né­ces­saire de pou­voir ba­liser le vivre en­semble dans un contexte où la di­ver­sité po­li­tique va être plus mar­quée et plus com­plexe à gérer.

Iden­ti­fier la grande no­to­riété d’Amir Khadir issue de son tra­vail po­li­tique par­le­men­taire exem­plaire et son ha­bi­leté à s’appuyer sur ce der­nier pour in­ter­venir dans les grands en­jeux so­ciaux aux “succès réa­lisés par QS pour prendre place sur la scène po­li­tique”, c’est passer à côté de la ques­tion es­sen­tielle pour qui connaît la vie de QS de l’intérieur, celle d’un parti en dé­ve­lop­pe­ment de­vant faire face à plu­sieurs défis à toute une série de ni­veaux dont l’implantation élec­to­rale n’est qu’un parmi d’autres. (Voir l’entrevue d’Amir Khadir sur le site Presse-toi à gauche !)

Pour­quoi un parti po­li­tique s’interrogent nos auteurs ?

“Mettre en place un parti po­li­tique de gauche fait sens, si une in­ser­tion dans le champ po­li­tique fonc­tionne”. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Aujourd’hui, Québec so­li­daire doit éla­borer un pro­gramme de trans­for­ma­tion éco­lo­gique et so­ciale, or­ga­niser des mi­li­tantes et des mi­li­tants pour ga­gner des élec­tions sous un mode de scrutin dé­fa­vo­rable, faire l’éducation po­li­tique de la po­pu­la­tion et ap­puyer les orien­ta­tions qui sont por­teuses d’une vé­ri­table vo­lonté de ré­sis­tance aux at­taques pa­tro­nales et gou­ver­ne­men­tales dans les dif­fé­rents mou­ve­ments so­ciaux. Un parti po­li­tique de gauche vise à s’insérer dans le champ po­li­tique pour le trans­former. Et que veut dire l’expression que l’on ne doit pas “du­pli­quer ce que les mou­ve­ments so­ciaux font”. En fait, un parti de gauche doit lutter pour l’indépendance po­li­tique des mou­ve­ments so­ciaux, pour des stra­té­gies de mo­bi­li­sa­tion po­pu­laire au­to­nome… C’est ce que cer­tains avaient dé­fini dans l’UFP comme étant les tâches du parti de la rue. Lutter pour des chan­ge­ments im­mé­diats, réa­li­sables dans le cadre de l’État et du sys­tème ca­pi­ta­liste ac­tuel, voilà le réa­lisme au­quel nous in­vitent nos au­teurs. C’est une af­fir­ma­tion bien fa­cile et non dé­mon­trée sur l’existence d’une marge de ma­noeuvre, dont on ne dit pas l’ampleur, pour un réa­lisme qui a, par­tout dans le monde dé­montré son échec. Cet appel au réa­lisme est-il une in­vi­ta­tion à faire face aux pro­blèmes éco­lo­giques, dans le cadre d’une lutte pour un ca­pi­ta­lisme vert ? Est-il une in­vi­ta­tion à faire de la gé­rance pro­vin­cia­liste la dé­mons­tra­tion des ca­pa­cités de Québec so­li­daire à mieux ad­mi­nis­trer le Québec et de le mettre ainsi à l’abri du vent de droite qui souffle sur le monde ?

Com­ment an­crer les luttes im­mé­diates dans une pers­pec­tive à long terme, si on ne pré­sente pas dans les luttes les plus im­mé­diates la né­ces­sité d’une rup­ture avec les pro­jets ac­tuels de l’offensive ca­pi­ta­liste contre les ac­quis po­pu­laires ? Un grand parti po­pu­laire se construira dans la seule me­sure, ou un grand mou­ve­ment po­pu­laire réussit à nous sortir de la dé­fen­sive mal as­sumée qui est la ca­rac­té­ris­tique de la si­tua­tion ac­tuelle des classes ou­vrières et po­pu­laires. Un parti po­li­tique de gauche doit être partie pre­nante des dé­bats et des ini­tia­tives mi­li­tantes qui per­met­tront de dé­gager des stra­té­gies et des tac­tiques pour faire des pas dans cette direction.

Consti­tuer un pôle

Nos au­teurs se paient de mots lorsqu’ils pré­sentent l’actuelle mode de construc­tion de QS comme celle d’une fé­dé­ra­tion de ré­seaux qui réa­lisent une syn­thèse de leur prise de pa­role pu­blique… C’est bien comme cela que Québec so­li­daire de­vrait conce­voir sa construc­tion, mais il suffit de voir le plan d’action du der­nier conseil na­tional mi­sant d’abord et avant tout sur une stra­tégie élec­to­rale comme mode de construc­tion, pour voir que la fé­dé­ra­tion de ré­seaux pour être aux rendez-vous im­pli­que­rait l’organisation des mi­li­tantes et mi­li­tants de QS dans les mou­ve­ments so­ciaux et l’établissement de tâches pré­cises de construc­tion du parti dans ces dif­fé­rents mouvements.

Les au­teurs nous in­vitent à ap­prendre à com­poser avec d’autres cou­rants. Oui, mais de quoi nous parle-t-on au juste ? En ce qui concerne de la po­li­tique d’alliance, il ne faut pas seule­ment sa­voir faire de l’arithmétique, mais aussi de l’algèbre et com­prendre qu’il est des al­liances qui af­fai­blissent, pa­ra­lysent et qui nuisent à la construc­tion et à l’autonomie.

Pour de vrais bilans

Le PQ a du com­poser par­fois avec sa base élec­to­rale, mais il n’a pas hé­sité à la confronter et sur les dé­bats es­sen­tiels : pri­va­ti­sa­tion de l’école pu­blique, libre-échange, fis­ca­lité com­pé­ti­tive. Le PQ a été partie pre­nante du vi­rage à droite des élites qué­bé­coises. Aujourd’hui, il pour­suit sur cette lancée, car il vise, et le texte le dit bien, à ré­cu­pérer la base adé­quiste. Si on est pas clair sur le fait qu’il faut ar­ra­cher à ce parti la di­rec­tion de la lutte na­tio­nale qu’il mène à l’impasse, qu’un des défis de Québec so­li­daire est de dé­mon­trer que le PQ re­prend et plie à sa ma­nière les po­li­tiques néo­li­bé­rales, si on laisse sup­poser qu’on peut et doit cher­cher des al­liances avec un tel parti, on mine les bases de la construc­tion de Québec so­li­daire, de son au­to­nomie et de sa né­ces­sité. Il faut rem­placer l’alliance in­ter­clas­siste sous la di­rec­tion des élites petites-bourgoises mise en place par le PQ par une al­liance de classe d’un parti qui vise à or­ga­niser les classes ou­vrière et po­pu­laires comme la force hé­gé­mo­nique de la lutte na­tio­nale, fé­mi­niste et éco­lo­gique pour la dé­fense d’une so­ciété nouvelle.

L’opportunité de condi­tions qu’il faut bien identifier.

Le PQ connaît une montée élec­to­rale. Dans la po­pu­la­tion fran­co­phone, il est de 15 à 20% d’avance sur le PLQ. Québec so­li­daire a en­core 8% des in­ten­tions de vote. Sa si­tua­tion fi­nan­cière est dif­fi­cile. La stra­tégie de construc­tion du parti laisse en friche ou à des ini­tia­tives dis­per­sées l’enracinement dans les mou­ve­ments so­ciaux. Il ne semble pas que ce soit une voie royale pour la construc­tion de QS comme on le croit trop facilement.

La pers­pec­tive éco­so­cia­liste et fé­mi­niste est essentielle…

Il est vrai qu’il faudra du temps… pour fonder, à une échelle de masse une pers­pec­tive éco­so­cia­liste, mais on ne s’engagera cer­tai­ne­ment pas sur cette voie en ne dé­mon­trant pas le plus concrè­te­ment pos­sible qu’elle est main­te­nant une pers­pec­tive es­sen­tielle, qu’elle doit rester une pers­pec­tive du sur­len­de­main. Si on doit dé­fendre cette pers­pec­tive dans QS, comme parti pro­cessus, on ne dé­fendra pas une telle pers­pec­tive en fai­sant croire qu’il est pos­sible d’améliorer notre en­vi­ron­ne­ment dans un cadre ca­pi­ta­liste comme le sug­gé­rait plus tôt les au­teurs. Il ne s’agit pas de cher­cher à ra­di­ca­liser de ma­nière exa­cerbée QS. Et qu’est-ce que cela peut bien vou­loir dire concrè­te­ment au ni­veau des pro­po­si­tions qu’il faut avancer ? En po­sant les ques­tions du contrôle dé­mo­cra­tique de l’économie, des condi­tions es­sen­tielles à un monde qui res­pecte notre éco­logie et de l’humanisation du travail,t le Ca­hier de l’enjeu2 in­ti­tulé Pour ne so­ciété so­li­daire et éco­lo­gique ne posent-ils pas les ques­tions es­sen­tielles ? ¨Pour nous, ce sont des ques­tions lé­gi­times qui nous in­vitent à une lo­gique de rup­ture qui n’a rien à voir avec une ra­di­ca­li­sa­tion exa­cerbée. Voilà des po­si­tions qu’il faut dis­cuter si on ne veut pas se contenter d’une pos­ture… pru­dente et d’un mo­dé­ran­tisme réfléchi.

Québec So­li­daire se doit d’être un Parti des urnes, mais éga­le­ment de la rue.

Le fait est qu’il faut cher­cher à at­tirer à Québec So­li­daire des couches mi­li­tantes plus larges, dans le mou­ve­ment po­pu­laire, fé­mi­niste et syn­dical. Mais est-ce en fai­sant des com­promis pro­gram­ma­tiques que nous y ar­ri­ve­rons ? Et à quel ni­veau, sur quel as­pect ? Les au­teurs n’en font au­cune men­tion. Ils ar­gu­mentent qu’il y a peu d’enracinement des idées et des pra­tiques so­cia­listes au sein du peuple. Cela ne tient pas la route. L’Histoire est pleine d’exemples qui nous en­seignent que le mou­ve­ment ou­vrier ap­prend de la lutte, et c’est au tra­vers de ce pro­cessus en s’appropriant le pro­gramme po­li­tique du Parti qui dé­fend clai­re­ment ses in­té­rêts de classe qu’il peut réussir à vaincre.

Bien au contraire, toutes les fois où les Partis se ré­cla­mant de la gauche n’ont pas in­diqué clai­re­ment où se si­tuaient les in­té­rêts de classe du mou­ve­ment ou­vrier, où le pro­gramme confon­dait lutte po­pu­laire et lutte de classe, où les in­té­rêts des classes di­ri­geantes n’étaient pas iden­ti­fiés, à cha­cune de ces oc­ca­sions le mou­ve­ment ou­vrier a connu un la­men­table échec.

Et c’est bien ici que les au­teurs font une er­reur fon­da­men­tale, en ten­tant de ré­in­venter la roue, en fai­sant fi des le­çons de l’histoire.

Qu’a-t-on re­tenu de l’Unité po­pu­laire au Chili ? Du Front po­pu­laire en France ? Dans aucun cas la dé­faite du mou­ve­ment ou­vrier n’a été due à un ra­di­ca­lisme exa­cerbé, et cer­tai­ne­ment pas au manque d’alliances larges, mais bien à la confu­sion pro­gram­ma­tique qui lui a en­levé tous ses moyens et qui a permis à la bour­geoisie de sur­vivre et de ren­verser la vapeur.

Au Québec, le mou­ve­ment ou­vrier, malgré un ni­veau de com­ba­ti­vité parmi les plus élevé en Amé­rique du Nord, a connu nombre de dé­faites dans les der­nières dé­cen­nies. Men­tion­nons sim­ple­ment le dé­ficit zéro du gou­ver­ne­ment Bou­chard en 1996 qui a en­traîné un recul ma­jeur des soins de santé et le dé­cret im­posé par Cha­rest en 2005 au sec­teur pu­blic ac­com­pagné d’une série de lois an­tiou­vrières. Ces dé­faites ne sont pas le fait d’un manque de com­ba­ti­vité, mais bien de la ca­rence du fac­teur sub­jectif, soit la clarté des en­jeux, par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne le dé­ficit zéro, et l’absence de di­rec­tion po­li­tique ca­pable d’unifier le mouvement.

Ces dé­faites ne se­ront pas sans consé­quence à long terme sur le ni­veau de com­ba­ti­vité des troupes. Le mou­ve­ment ou­vrier et po­pu­laire a be­soin de vic­toires et c’est à tra­vers ces vic­toires qu’il pourra aug­menter son rap­port de force et s’approprier une pers­pec­tive po­li­tique anti-capitaliste. Pour vaincre, il faut aussi sa­voir tirer des le­çons de l’Histoire.

mardi 6 juillet 2010

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