La réunion du G20 à Toronto reporte sine die la refonte du capitalisme

Par Mis en ligne le 06 juillet 2010

Les ONG lut­tant contre la fraude fis­cale et mi­li­tant pour l’instauration d’une taxe sur les tran­sac­tions fi­nan­cières se disent très dé­çues par le sommet des pays les plus riches de la planète.

Un grand coup de frein, avant un grand re­tour en ar­rière? «Exit Keynes, Friedman est de re­tour», a ana­lysé en sub­stance l’économiste fran­çais Jean-Paul Fitoussi1 au len­de­main de la ren­contre des 20 pays les plus riches de la pla­nète – le fa­meux G20 –, qui s’est tenue les 26 et 27 juin der­nier à To­ronto (Ca­nada): «Comme d’habitude, Keynes est convoqué lorsqu’il faut sauver le ca­pi­ta­lisme, mais tout de suite après il est aban­donné au profit de Friedman.» La for­mule est assez belle. Le pas­sage d’un éco­no­miste de la re­lance (John M. Keynes) à un autre de la ri­gueur (Milton Friedman) ré­sume le chan­ge­ment d’orientation du G20. En 2008 et 2009, lorsque le sec­teur ban­caire était à deux doigts de s’écrouler, les G20 de Londres et de Pitts­burg avaient mis à l’ordre du jour la né­ces­saire ré­gu­la­tion de la fi­nance mon­diale et la lutte contre les pa­radis fis­caux. Ces ob­jec­tifs ont été mis de côté à To­ronto. La ré­gu­la­tion des mar­chés fi­nan­ciers at­tendra le pro­chain sommet de Séoul, en novembre.

Re­lance co­or­donnée impossible

Dans leur dé­cla­ra­tion com­mune, les chefs d’Etat du G20 se sont contentés d’affirmer qu’ils étaient «ré­solus à prendre des me­sures concer­tées pour sou­tenir la reprise2». Le contraire au­rait été sur­pre­nant. Néan­moins, force est de constater qu’aucune me­sure n’a été prise dans ce sens. «Un seul en­ga­ge­ment concret a été pris: di­viser par deux les dé­fi­cits pu­blics d’ici à 2013», re­lève Thomas Cou­trot, co­pré­sident de l’association al­ter­mon­dia­liste Attac, de re­tour de To­ronto. La chan­ce­lière al­le­mande An­gela Merkel s’en est ou­ver­te­ment ré­joui: «C’est plus que je ne l’attendais. C’est un succès!» «En l’absence de crois­sance, les dé­fi­cits à venir se­ront su­pé­rieurs», lui a re­torqué Ti­mothy Geihner, le se­cré­taire d’Etat amé­ri­cain au Trésor, agi­tant le spectre de la Grande Dé­pres­sion des an­nées 1930 et ses co­hortes de chômeurs.

«Cette re­trans­crip­tion au ni­veau du G20 du pacte de sta­bi­lité eu­ro­péen est l’élément le plus im­por­tant du sommet», re­lève l’économiste fran­çais et eu­ro­dé­puté so­cia­liste Liem Hoang Ngoc. Les Etats eu­ro­péens – au pre­mier rang des­quels la France – se sont ral­liés à la ri­gueur al­le­mande, ren­dant ainsi im­pos­sible toute re­lance co­or­donnée des éco­no­mies, comme le sou­hai­taient les Etats-Unis. «Il est dé­sor­mais clair que l’orthodoxie mo­né­taire de la droite al­le­mande est hé­gé­mo­nique en Eu­rope, ajoute Liem Hoang Ngoc. Les Amé­ri­cains ont raison de s’inquiéter.» En l’absence de ré­ponse com­mune des vingt plus grandes puis­sances de la pla­nète, la crise ne peut que s’accentuer. «Sans ob­jectif commun, nous al­lons as­sister à une vio­lente concur­rence entre les membres du G20 pour la prise de parts de marché», confirme Pascal Canfin, lui aussi éco­no­miste et eu­ro­dé­puté (Eu­rope Eco­logie). «Dans ces condi­tions, il leur sera très dif­fi­cile de s’accorder sur un nou­veau cadre ré­gle­men­taire ti­rant les le­çons de la crise: les Etat ne vou­dront pas han­di­caper leurs cham­pions nationaux.»

Tout ce qui reste de l’esprit de Pitts­burg et de Londres est un consensus pour une ré­gu­la­tion mi­ni­male des banques, soit une su­per­vi­sion ren­forcée par les au­to­rités de contrôle, d’une meilleure éva­lua­tion des risques et l’exigence d’un plus grand mon­tant de fonds propres afin d’éviter les faillites. Pour­tant, cer­tains signes en­voyés avant To­ronto res­taient en­cou­ra­geants. Ainsi, le Sommet des chefs d’Etats eu­ro­péens du 17 juin avait chargé les pays de l’Union eu­ro­péenne membres du G20 de porter l’exigence d’une taxa­tion des tran­sac­tions fi­nan­cières. En outre, la mi­nistre fran­çaise de l’Economie et des fi­nances, Chris­tine La­garde, avait adopté un dis­cours proche de ceux des ONG, deux jours avant la réunion in­ter­na­tio­nale. Pour elle, exiger la trans­pa­rence sur les pro­duits dé­rivés per­met­tait, à terme, d’espérer pou­voir les taxer afin de lutter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et d’honorer les en­ga­ge­ments pris dans le cadre des Na­tions Unies de di­mi­nuer la pau­vreté dans le monde.

Dé­gon­fler la bulle

«Où est passée la vo­lonté de ré­gu­la­tion fi­nan­cière?» s’interroge Maylis La­bus­quière, res­pon­sable du plai­doyer Fi­nan­ce­ment du dé­ve­lop­pe­ment chez Oxfam France. «En ma­tière de taxa­tion des banques, chaque membre du G20 est libre de faire ce qu’il veut. Cela est assez ef­frayant car, en l’absence d’accord, il sera plus com­pliqué d’avancer vers une taxe sur les tran­sac­tions fi­nan­cières.» Pour­tant, une telle taxe est un enjeu cru­cial. Elle pour­rait per­mettre de dé­gon­fler la bulle fi­nan­cière qui s’est dé­ve­loppée de­puis trente ans et qui est la cause de la crise ac­tuelle. Selon di­verses es­ti­ma­tions, elle pour­rait aussi rap­porter entre 500 et 1000 mil­liards de dol­lars par an. «De quoi dé­ve­lopper les cultures vi­vrières, lutter contre le sida et sco­la­riser tous les en­fants du monde», ex­plique Maylis Labusquière.

Il y a dix ans, les al­ter­mon­dia­listes étaient les seuls à mettre en avant une telle taxe. Dé­sor­mais, des études mon­trant sa fai­sa­bi­lité sortent un peu par­tout: aux Etats-Unis, en Al­le­magne, en Au­triche, au Royaume-Uni. Même le rap­port rendu par le FMI au G20 de To­ronto es­time qu’une telle taxe est pos­sible (même si l’institution in­ter­na­tio­nale pré­fère se contenter d’une taxe sur les banques). Ce mois-ci cette taxe de­vrait re­ce­voir le ren­fort d’un rap­port, que Le Cour­rier a pu se pro­curer, pro­duit par la Task Force sur les tran­sac­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales et le dé­ve­lop­pe­ment, un groupe mis en place par la France et le Brésil.

Autre dé­cep­tion pour les ONG: la lutte contre les pa­radis fis­caux est au point mort. Le G20 a certes ré­itéré son in­ten­tion d’appliquer des sanc­tions aux pa­radis fis­caux, mais à partir d’une liste éta­blie par l’OCDE qui se ré­duit comme peau de cha­grin. Elle com­por­tait à l’origine plu­sieurs di­zaines de pa­radis fis­caux, mais ceux-ci avaient la pos­si­bi­lité d’en sortir à condi­tion de si­gner des ac­cords de co­opé­ra­tion, y com­pris avec d’autres pa­radis fis­caux. «La liste ne com­prend plus que qua­torze Etats. Et en­core, les Iles Cook et le Sul­tanat de Brunei de­vraient en sortir pro­chai­ne­ment. Ils ne res­tent que quelques confettis re­pré­sen­tant 0,2% de la fi­nance off­shore alors que les mul­ti­na­tio­nales re­pré­sentent les deux tiers de la fraude fis­cale glo­bale», re­marque Jean Mer­ckaert, du Co­mité ca­tho­lique contre la faim et pour le dé­ve­lop­pe­ment (CCFD). Cette liste est en effet très li­mitée pour des rai­sons po­li­tiques: l’absence de Londres, de l’Etat amé­ri­cain du De­la­ware ou en­core de Hong-Kong et du Luxem­bourg, par exemple, s’explique par leur proxi­mité avec les Etats du G20.

Un chan­ge­ment d’optique

Les ONG comme Oxfam ou le CCFD plaident pour que le G20 change d’optique: il fau­drait obliger les banques à dé­clarer où elles di­rigent les flux en pro­ve­nance de leurs clients et contraindre les mul­ti­na­tio­nales à com­mu­ni­quer exac­te­ment ce qu’elles pro­duisent, échangent et en­caissent dans chaque pays. La fraude fis­cale est un enjeu im­por­tant pour le dé­ve­lop­pe­ment. «Les ONG et cer­taines agences de l’ONU étu­dient son im­pact sur les pays du tiers monde. Il ap­pa­raît que ce sont eux qui paient le plus lourd tribut», ex­plique De­reje Ale­mayehu, res­pon­sable au sein de Chris­tian Aid Kenya. La fraude fis­cale re­pré­sente, en effet, dix fois l’aide pu­blique au dé­ve­lop­pe­ment. I

Note

1. Le Sept Neuf, France Inter, 28.06.10

2. Dé­cla­ra­tion du Sommet du G-20 à Toronto

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