G20 : la croissance contre les peuples

Par Mis en ligne le 05 juillet 2010

Pour re­lancer au plus vite la crois­sance éco­no­mique, le G20 veut éli­miner les dé­fi­cits d’ici 2013. Cela sup­pose des me­sures d’austérité fai­sant re­poser la re­lance sur un recul des condi­tions socio-économiques des po­pu­la­tions dou­blée d’indifférence quant à la dé­gra­da­tion de l’environnement. Quant aux so­ciétés qui ose­raient contester ces po­li­tiques, elles peuvent s’attendre à une ré­pres­sion po­li­cière et éta­tique mus­clée. Ainsi, le re­tour à la crois­sance éco­no­mique s’édifie ainsi à tra­vers une double «ré­ces­sion» hu­maine et écologique.

Vers la ré­ces­sion humaine

Les États ont in­vesti 20 000 mil­liards de dol­lars de fonds pu­blics pour tenter d’endiguer la dé­bâcle causée par la der­nière crise du ca­pi­ta­lisme, une somme qui fait pa­raître dé­ri­soire les pec­ca­dilles (5MM$) consen­ties en santé ma­ter­nelle par les pays les plus riches et les plus puis­sants du monde. Cela a permis d’endiguer le pire, mais n’a pas pour au­tant re­lancé la crois­sance éco­no­mique. C’est pour­quoi les pays du G20 pré­co­nisent des ré­duc­tions de dé­penses et hausses de taxes. Le Fonds mo­né­taire in­ter­na­tional (FMI), pour sa part, ap­pelle à des ré­formes des re­traites, de l’assurance-maladie et des plans de ré­duc­tion de la dette. En clair, pour ra­mener la crois­sance, il faudra sa­cri­fier le peu qu’il reste en­core de l’État social.

La lourde ré­pres­sion qui s’est abattue sur la po­pu­la­tion grecque an­nonce ce qui at­tend le reste de l’Europe et du monde dans la pro­chaine dé­cennie : pour re­trouver la crois­sance, il faudra briser les ré­sis­tances des peuples avec un dis­po­sitif de contrôle so­cial sans pré­cé­dent. Les ser­vices pu­blics se­ront com­primés ou pri­va­tisés, et les tra­vailleurs et tra­vailleuses ap­pelés à faire des conces­sions pour dé­gager de nou­veaux gains de pro­duc­ti­vité et re­hausser le taux de profit. La re­prise de la crois­sance se fera ainsi au moyen d’une «ré­ces­sion hu­maine», c’est-à-dire un recul des condi­tions socio-économiques des po­pu­la­tions doublé de répression.

La ré­ces­sion écologique

De plus, il faudra, pour conti­nuer à pro­duire comme on le fait, fermer les yeux sur la dé­gra­da­tion ir­ré­ver­sible de l’environnement. Cela était déjà ma­ni­feste à Co­pen­hague, où la Chine, ap­puyée par les États-Unis et l’Inde, avait re­fusé de fixer des ob­jec­tifs clairs de ré­duc­tion des émis­sions cau­sant le ré­chauf­fe­ment global, es­ti­mant que cela l’obligerait à re­noncer à la «crois­sance éco­no­mique à deux chiffres».

De ma­nière consé­quente, à To­ronto, les conser­va­teurs vou­laient éviter à tout prix de parler d’écologie, prio­ri­sant la re­lance de l’économie, et ceci au mo­ment même où l’on as­siste à l’une des pires ca­tas­trophes éco­lo­gique de l’histoire ré­cente: cette marée noire qui continue d’engluer le Golfe du Mexique. Peut-on conti­nuer long­temps de re­cher­cher la crois­sance sans égard à ce que le ca­pi­ta­lisme fait subir à la nature?

L’obsolescence de la crois­sance et du capitalisme

L’expansion du ca­pi­ta­lisme semble être de­venue plus im­por­tante que notre exis­tence propre, de celle du vi­vant et de la Terre. La crois­sance, pour­tant, n’est pas sy­no­nyme de bien-être ou de jus­tice so­ciale. Pire en­core, elle est ac­tuel­le­ment le mo­teur d’inégalités et de des­truc­tions éco­lo­giques sans pré­cé­dent. Nos so­ciétés n’ont ja­mais au­tant pro­duit, mais nous voyons des écarts de ri­chesse ti­ta­nesques, et nous sur­pro­dui­sons quan­tité de mar­chan­dises su­per­flues et pol­luantes. La crois­sance can­ni­ba­lise la sub­stance même de la vie pour la trans­former en dollars.

Plutôt que de re­lancer en toute hâte le ca­pi­ta­lisme, la crise au­rait dû amener à re­con­naître que les ratés struc­tu­rels et ré­cur­rents du ca­pi­ta­lisme le rendent ob­jec­ti­ve­ment dé­passé. Plutôt que de tenter de re­lancer la crois­sance ca­pi­ta­liste, il faut re­mettre en ques­tion la pos­si­bi­lité même de conti­nuer à pour­suivre une crois­sance in­finie dans un monde qui ré­vèle de plus en plus sa fi­ni­tude et sa fra­gi­lité. Pour­quoi faudrait-il sans cesse pro­duire da­van­tage de biens et de ri­chesses jusqu’à l’overdose de mar­chan­dises ou la dé­fi­gu­ra­tion de la nature?

L’écologie po­li­tique a mis de l’avant l’urgence de ré­flé­chir à la dé­crois­sance. Et en­core, il fau­drait ren­verser la prio­rité ac­cordée à l’accumulation de ri­chesse et à la crois­sance en sou­met­tant la pro­duc­tion à des ob­jec­tifs dé­finis so­cia­le­ment et po­li­ti­que­ment. Les so­ciétés ne peuvent plus s’organiser au­tour de la crois­sance de l’argent comme va­leur prin­ci­pale et doivent re­mettre l’économie au ser­vice des so­ciétés et du res­pect des éco­sys­tèmes. Au­tre­ment, nous conti­nue­rons de traiter les po­pu­la­tions et la na­ture comme des ins­tru­ments au ser­vice de la re­pro­duc­tion in­finie de l’argent.

L’issue du G20 n’est guère sur­pre­nante compte tenu des in­té­rêts éco­no­miques aux­quels sont liées les grandes puis­sances. Mais cela de­vrait être source d’inquiétude pour les po­pu­la­tions, tout au­tant que la ré­pres­sion po­li­cière dé­me­surée qui a ca­rac­té­risé le der­nier week-end. Voilà qui donne un avant-goût de la vio­lence qui ac­com­pa­gnera la ré­ces­sion hu­maine et éco­lo­gique qui s’amènent, le tout pour faire durer ar­ti­fi­ciel­le­ment une crois­sance et un sys­tème éco­no­mique ob­so­lètes et fondés sur la double ex­ploi­ta­tion des po­pu­la­tions et de la na­ture. Ces ques­tions exigent une ré­flexion pro­fonde, plutôt qu’une condam­na­tion pé­remp­toire des manifestant-e-s, hormis peut-être si l’on tient plus à quelques vi­trines qu’au monde qu’ils et elles es­saient de nous ré­ap­prendre à voir par-delà les mar­chan­dises qui gar­nissent les éta­lages et re­pro­duisent la vio­lence de la lo­gique de croissance.

Eric Martin, doc­to­rant en science po­li­tique, Uni­ver­sité d’Ottawa

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