Où va la crise ?

Par Mis en ligne le 25 juin 2010

Face au séisme ac­tuel et au dé­lire des mar­chés, un peu de recul est né­ces­saire pour com­prendre les ra­cines so­ciales de la crise. C’est d’autant plus né­ces­saire que les en­jeux so­ciaux de la ré­ces­sion qui vient sont considérables.

Une crise à plu­sieurs étages

La crise ac­tuelle n’est pas qu’une crise fi­nan­cière. Elle com­bine dif­fé­rents élé­ments qu’il faut prendre dans leur to­ta­lité pour en com­prendre la pro­fon­deur. Pour aller à l’essentiel, c’est une crise qui touche aux fon­de­ments mêmes du ca­pi­ta­lisme. Tout com­mence avec le grand tour­nant des an­nées 80, marqué à l’intérieur de chaque grand pays ca­pi­ta­liste par une dé­gra­da­tion du rap­port de forces entre ca­pital et tra­vail au dé­tri­ment des sa­la­riés. Un nou­veau mode de ré­par­ti­tion se met en place qui s’appuie sur la baisse ten­dan­cielle de la part des ri­chesses pro­duites re­ve­nant aux salariés[1]. Le taux de profit se ré­ta­blit, mais ne conduit pas à une aug­men­ta­tion com­pa­rable du taux d’accumulation[2]. Au­tre­ment dit, la part du profit non in­vesti s’accroît et en­gendre un flux per­ma­nent de « ca­pi­taux libres » pre­nant la forme d’actifs fi­nan­ciers à la re­cherche d’une ren­ta­bi­lité maximale.

La mon­dia­li­sa­tion a ren­forcé ce pro­cessus : la li­berté de cir­cu­la­tion des ca­pi­taux, la dé­ré­gle­men­ta­tion ban­caire et le re­cours aux dé­lo­ca­li­sa­tions ont permis d’aggraver la pres­sion sur les sa­laires. En re­ven­di­quant une hyper-​rentabilité maxi­male, la fi­nance im­pose ses cri­tères et ré­duit les pro­jets d’investissement consi­dérés comme suf­fi­sam­ment rentables.

Une pre­mière in­ter­pré­ta­tion consiste à dis­tin­guer le « bon » ca­pi­ta­lisme pro­ductif du « mau­vais » ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier. La fi­nance est alors pré­sentée comme un pa­ra­site, une ex­crois­sance, qu’il suf­fi­rait d’éliminer ou de « ré­guler » pour re­venir à un fonc­tion­ne­ment « normal » du ca­pi­ta­lisme. Nous pen­sons au contraire que le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain est un « pur ca­pi­ta­lisme », en ce sens que la fi­nance n’est pas une dis­tor­sion mais au contraire le moyen pour qu’il fonc­tionne plei­ne­ment selon ses propres cri­tères : l’essence du ca­pi­ta­lisme est tou­jours la re­cherche d’un profit maximum, qui passe par l’exploitation des tra­vailleurs, et il a tou­jours eu comme vo­ca­tion de s’étendre à l’ensemble du monde.

Mais le roi est nu : le ca­pi­ta­lisme pré­fère ne pas ré­pondre aux be­soins so­ciaux in­suf­fi­sam­ment ren­tables plutôt que de ris­quer de voir baisser le taux de profit.

La crise fi­nan­cière ré­sulte au fond d’une re­ven­di­ca­tion im­pos­sible du ca­pital, celle d’obtenir pour l’ensemble des ca­pi­taux in­vestis une ren­ta­bi­lité ali­gnée sur les ren­de­ments que les ac­tifs fi­nan­ciers pro­curent sur cer­tains seg­ments. Mais la loi de la va­leur in­ter­vient pé­rio­di­que­ment pour rap­peler que le vo­lume des ri­chesses pro­duites est borné par l’extraction de plus-​value, bref qu’on ne peut pas dis­tri­buer plus de ri­chesses qu’on en pro­duit. Les ac­tifs fi­nan­ciers ne sont au fond que des droits de ti­rage sur la plus-​value. Leur va­leur no­mi­nale est en un sens vir­tuelle car seule compte l’épreuve de leur conver­sion en biens réels, ce qu’en pa­ra­phra­sant Marx, on pour­rait ap­peler le grand saut pé­rilleux du monde du ca­pital fictif dans celui de la marchandise.

Tout ceci n’a rien d’abstrait et cor­res­pond à l’expérience qu’ont déjà connue et risquent de connaître à nou­veau les sa­la­riés dont les re­traites dé­pendent du destin des fonds de pen­sion. Pour eux, le saut pé­rilleux se fait quand ils font va­loir leurs droits à la re­traite et dé­couvrent que leur ni­veau réel dé­pend des cours de Bourse du jour. Une ana­lyse ré­cente nous ap­prend ainsi qu’au cours des quinze der­niers mois, la crise fi­nan­cière a en­traîné aux États-​Unis une perte de 2000 mil­liards de dol­lars pour les fonds de pension[3].

Po­li­tiques néo­li­bé­rales et « tech­niques » financières

Pour que la bulle puisse prendre son essor, les ca­pi­taux dis­po­nibles ne suf­fisent pas ; il faut aussi que la ré­gle­men­ta­tion n’y fasse pas obs­tacle. Or, elle a été tournée par des dé­ci­sions d’ordre po­li­tique et par la mise en œuvre d’innovations fi­nan­cières so­phis­ti­quées et de pra­tiques de plus en plus opaques. On peut citer l’effet de le­vier qui permet de dé­mul­ti­plier la somme dont une ins­ti­tu­tion fi­nan­cière dis­pose ini­tia­le­ment. Les pro­duits dé­rivés per­mettent des opé­ra­tions com­pli­quées d’achat et de vente à terme. Les banques peuvent se dé­bar­rasser de leurs créances dou­teuses en les pla­çant avec d’autres dans une sorte de pochette-​surprise qui peut en­suite être vendue sous forme de titre (d’où le terme de ti­tri­sa­tion). Le risque at­taché aux dif­fé­rentes créances se met à cir­culer et ne fait plus partie du bilan, échap­pant ainsi aux règles pru­den­tielles qui im­posent une cer­taine pro­por­tion de fonds propres.

La crise des sub­primes a éclaté sur un seg­ment re­la­ti­ve­ment étroit, celui des prêts consentis à des mé­nages pauvres et ga­rantis par la maison qu’ils ache­taient. Ces contrats étaient de vé­ri­tables es­cro­que­ries puisque les banques sa­vaient per­ti­nem­ment qu’elles ne se­raient pas rem­bour­sées. Mais la ti­tri­sa­tion per­met­tait de s’en dé­bar­rasser. Le re­tour­ne­ment du marché im­mo­bi­lier a coïn­cidé avec les pre­mières faillites de mé­nages : la vente des mai­sons sur les­quelles étaient ga­gées ces créances pour­ries n’était plus pos­sible, ou à un prix qui ne cou­vrait plus le crédit ini­tial. La crise im­mo­bi­lière a en­suite dé­clenché une ré­ac­tion en chaîne : les banques ont dé­cou­vert leurs pertes l’une après l’autre et ont été pro­gres­si­ve­ment dans l’incapacité d’obtenir de nou­velles sources de fi­nan­ce­ment pour cou­vrir ces pertes. Pour en­rayer une série de faillites en cas­cade, les Banques cen­trales et les gou­ver­ne­ments ont in­jecté de l’argent ou « na­tio­na­lisé » une partie des banques.

Une crise mondiale

Dé­ré­gle­men­ta­tion, mon­dia­li­sa­tion et fi­nan­cia­ri­sa­tion vont de pair. Ce qu’il y a de nou­veau dans la phase ac­tuelle de la mon­dia­li­sa­tion, c’est qu’elle concerne la pro­duc­tion qui se fait à cheval sur plu­sieurs pays ou conti­nents et qu’elle met di­rec­te­ment en concur­rence les sa­la­riés du monde en­tier. Cela sup­pose une li­berté to­tale de cir­cu­la­tion des ca­pi­taux, dont l’un des as­pects est la dé­ré­gle­men­ta­tion qui leur permet ef­fec­ti­ve­ment d’aller et de venir à leur guise. La fi­nan­cia­ri­sa­tion dé­cuple les ef­fets clas­siques de la concur­rence en per­met­tant aux ca­pi­taux « libres » de faire pres­sion pour at­teindre la ren­ta­bi­lité maximale.

Cette crise est la pre­mière à re­vêtir un ca­rac­tère mon­dial. Elle a ce­pen­dant pris nais­sance au sein de l’économie la plus puis­sante au monde, et on peut af­firmer qu’elle marque la fin d’un mo­dèle. De­puis au moins quinze ans, la crois­sance des États-​Unis était en effet fondée sur une ten­dance à la sur­con­som­ma­tion fi­nancée par le reste du monde. A l’intérieur, le taux d’épargne des mé­nages baisse constam­ment de­puis une di­zaine d’années, et il est aujourd’hui à peu près nul. Ce dy­na­misme de la consom­ma­tion était de sur­croît ren­forcé par l’endettement. Cette confi­gu­ra­tion se solde par le dé­ficit com­mer­cial qui s’est creusé à pro­por­tion de cette sur­con­som­ma­tion. Le mo­dèle ne pou­vait tenir qu’à la condi­tion que le dé­ficit soit fi­nancé par des en­trées de ca­pi­taux en pro­ve­nance des pays à ex­cé­dent (pays émer­gents et/ou pro­duc­teurs de pétrole)[4].

On constate que le mo­dèle US re­pose sur une double im­bri­ca­tion de la fi­nance et de l’économie réelle. A l’intérieur, c’est le crédit hy­po­thé­caire et l’enrichissement pa­tri­mo­nial qui ont dopé la consom­ma­tion ; à l’extérieur, ce sont les ca­pi­taux qui l’ont fi­nancée. Ce mo­dèle n’était pas sou­te­nable, comme le mon­traient aux États-​Unis mêmes des éco­no­mistes sim­ple­ment lu­cides. Il n’a a pu se main­tenir aussi long­temps que par une vé­ri­table fuite en avant, qui ex­plique l’ampleur de la crise ac­tuelle. La pré­cé­dente a été l’éclatement de la « bulle In­ternet » en 2000. Ce choc consi­dé­rable a été amorti par un en­semble de me­sures, dont les prin­ci­pales ont été l’augmentation des dé­penses mi­li­taires et la baisse du dollar. D’une cer­taine ma­nière, les fac­teurs de do­mi­na­tion po­li­tique et mi­li­taire des États-​Unis ve­naient se sub­sti­tuer à une do­mi­na­tion stric­te­ment éco­no­mique en perte de vitesse.

Ce mo­dèle ne peut plus fonc­tionner, et il n’y a pas à ho­rizon pré­vi­sible de mo­dèle de re­change. L’une des lignes de force de la pé­riode amorcée par la crise est alors la sui­vante : faute de pou­voir ré­équi­li­brer leur mo­dèle de crois­sance, les États-​Unis vont cher­cher à re­porter sur le reste du monde les coûts d’une in­cer­taine tran­si­tion. C’est sur le cours du dollar que vont se cris­tal­liser les ten­sions pré­vi­sibles, parce que sa baisse risque de peser sur l’activité éco­no­mique en Eu­rope et de dé­cou­rager l’afflux de ca­pi­taux qui reste né­ces­saire. Il est dif­fi­cile de mieux pré­ciser les contours de cet « ajus­te­ment », mais il est sûr que l’évolution éco­no­mique mon­diale sera en grande partie dé­ter­minée par les me­sures prises aux États-​Unis pour im­poser au reste du monde les coûts de la sau­ve­garde de leur domination.

La tra­jec­toire de la crise

Au mo­ment où ces lignes sont écrites, la si­tua­tion reste am­bigüe. La chute des cours bour­siers a en partie été en­rayée, du moins à court terme. Le plan Paulson a été voté, des sommes consi­dé­rables ont été in­jec­tées, des na­tio­na­li­sa­tions par­tielles sont in­ter­ve­nues, et les prin­ci­pales banques cen­trales ont, de ma­nière concertée, baissé leur taux d’intérêt d’un demi-​point. Reste à voir les ef­fets à long terme. On as­siste sans doute à un bras de fer entre les au­to­rités et un cer­tain nombre d’intervenants qui en veulent en­core plus sous forme d’argent frais ou de re­prise de leurs ac­tifs pourris. Cer­taines banques tablent pro­ba­ble­ment sur la pos­si­bi­lité d’en ra­cheter d’autres à un prix en­core plus bradé.

Mais le pa­no­rama gé­néral est celui d’une vé­ri­table confu­sion qui gagne les di­ri­geants. Que Jean-​Claude Tri­chet, le pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, ait pu s’adresser aux mar­chés en leur di­sant « Re­prenez vos es­prits » en dit long sur cet état de désarroi qui n’est pas feint. Mais il y a quelque chose de ra­tionnel dans cette confu­sion : c’est l’intuition que, der­rière la crise fi­nan­cière, se des­sine une vé­ri­table crise éco­no­mique. C’est pro­ba­ble­ment le fait que la ré­ces­sion a déjà pris le re­lais du krach bour­sier qui fait obs­tacle à une sortie de la crise fi­nan­cière que l’on pou­vait rai­son­na­ble­ment at­tendre, compte tenu de l’ampleur des dif­fé­rents plans de sau­ve­garde adoptés.

Le spectre de 1929 est en train de ré­ap­pa­raître. Jusque là, beau­coup d’observateurs pou­vaient à juste titre sou­li­gner la dif­fé­rence avec 1929 : les gou­ver­ne­ments et les au­to­rités fi­nan­cières avaient cette fois pris la me­sure de la crise et leur in­ter­ven­tion em­pê­che­rait qu’elle suive le même scé­nario qu’en 1929. Ce n’était pas faux, mais l’incapacité de ces in­ter­ven­tions à mordre sur la si­tua­tion et à re­lancer les Bourses à la hausse nous in­vite à changer de perspective.

Ce qui est do­ré­na­vant à l’ordre du jour, c’est la ré­ces­sion éco­no­mique tout court. Le FMI vient de ré­viser à la baisse ses prévisions[5] : en 2009, la crois­sance se­rait à peu près nulle (0,5 %) dans les pays dé­ve­loppés après un fort ra­len­tis­se­ment en 2008 (1,5 %). La crois­sance mon­diale, sou­tenue par les pays émer­gents et en dé­ve­lop­pe­ment, ra­len­ti­rait à 3 %. Pour le FMI, « la re­prise n’est pas en­core en vue » et ne pourra être que « gra­duelle quand elle ar­ri­vera ». Un tel scé­nario est qua­li­ta­ti­ve­ment le seul que l’on puisse avancer. Il ar­ri­vera bien un mo­ment où les Bourses vont tou­cher le fond et com­mencer à re­monter, sans que l’on puisse dire aujourd’hui quel degré d’intervention pu­blique s’avèrera né­ces­saire. Mais la sortie de la crise fi­nan­cière sera, et est déjà, ex­trê­me­ment coû­teuse, et la ré­ces­sion prendra im­mé­dia­te­ment le re­lais. C’est le credit crunch (per­sonne ne veut plus prêter à per­sonne) qui as­sure l’interface entre les deux crises. Les res­tric­tions de crédit aux mé­nages s’ajoutent à la baisse du pou­voir d’achat, l’activité des en­tre­prises est blo­quée par le manque de crédit, et ce phé­no­mène touche en ce mo­ment des géants in­dus­triels comme Ford ou Ge­neral Mo­tors, déjà me­nacés par la chute de leurs ventes.

Contrai­re­ment à d’autres épi­sodes si­mi­laires mais de moindre am­pleur, le re­tour à la nor­male prendra un temps pro­por­tionnel aux sommes en­glou­ties, et le plus pro­bable est un scé­nario à la ja­po­naise. La crise ban­caire et im­mo­bi­lière du début des an­nées 1990 avait dé­bouché sur une dé­cennie de crois­sance à peu près nulle de l’économie ja­po­naise. A cette dif­fé­rence près ce­pen­dant : on avait pu in­vo­quer dans le cas ja­po­nais des er­reurs de po­li­tique éco­no­mique, alors que le fac­teur prin­cipal de blo­cage sera main­te­nant la dif­fi­culté de dé­finir une confi­gu­ra­tion co­hé­rente de l’économie mon­diale. La crise est en effet une crise struc­tu­relle qui rend im­pos­sible le re­tour aux mo­dèles de crois­sance suivis par les États-​Unis et l’Union eu­ro­péenne et même, à un ho­rizon plus in­cer­tain, par la Chine.

Les en­jeux sociaux

Une grande in­cer­ti­tude pèse donc sur la tra­jec­toire de l’économie mon­diale. Mais une chose est sûre : les classes do­mi­nantes vont tout faire pour re­porter les ef­fets de la crise sur les sa­la­riés et sur la ma­jo­rité de la po­pu­la­tion. La fac­ture de la crise fi­nan­cière et la ré­ces­sion vont se com­biner pour peser sur l’emploi, le pou­voir d’achat et les bud­gets so­ciaux. Pour em­pê­cher les ca­pi­ta­listes de ré­ta­blir leurs pro­fits au dé­tri­ment du bien-​être so­cial, il existe alors deux prin­ci­paux axes de riposte.

Le pre­mier est la na­tio­na­li­sa­tion in­té­grale des banques et des as­su­rances. Il ne s’agit pas ici de faire de la sur­en­chère, mais d’apporter une ré­ponse sim­ple­ment co­hé­rente à la crise fi­nan­cière. L’argent pu­blic des dif­fé­rents plans de sau­ve­garde risque de ne servir qu’à ra­cheter les titres « toxiques » qui ont dé­clenché la crise. Il se­rait trop fa­cile que les banques et autres ins­ti­tu­tions fi­nan­cières voient leurs pertes cou­vertes par des fonds pu­blics tout en conser­vant leurs pro­fits. Or, c’est bien la fonc­tion, par exemple, du plan Paulson aux États-​Unis, comme le montre un éco­no­miste de banque fran­çais, peu sus­pect d’anticapitalisme[6].

Seule une na­tio­na­li­sa­tion qui ne soit pas par­tielle et ne se li­mite pas à des prises de par­ti­ci­pa­tion pro­vi­soires per­met­trait de vrai­ment « ou­vrir les livres de compte », de conso­lider les créances croi­sées et de sauver les vic­times de l’escroquerie des sub­primes, plutôt que de pré­server les pro­fits ban­caires. Les avo­cats de la fi­nance re­con­vertis n’ont qu’un mot à la bouche, celui de ré­gu­la­tion. Mais les ré­gu­la­tions qui exis­taient ont toutes été tour­nées par des in­no­va­tions fi­nan­cières de plus en plus so­phis­ti­quées, et il n’existe pas d’autorité pour les faire ap­pli­quer au ni­veau mon­dial. Il faut évi­dem­ment sou­tenir des me­sures comme l’interdiction des pa­radis fis­caux, mais on ne peut faire confiance aux au­to­rités mo­né­taires pour ré­guler du­ra­ble­ment la finance.

Outre la maî­trise qu’elle permet, cette na­tio­na­li­sa­tion de­vrait dé­bou­cher sur la créa­tion d’un pôle fi­nan­cier pu­blic, re­con­nais­sant ainsi que le crédit et l’assurance re­lèvent du ser­vice pu­blic. La crise ac­tuelle a dé­montré que la fi­nance privée conduit à la ca­tas­trophe so­ciale. Reste en somme à ré­ha­bi­liter l’idée d’un crédit du­ra­ble­ment na­tio­na­lisé, ce qui n’est pos­sible que si est mise en place une ges­tion dé­mo­cra­tique pla­çant le crédit au ser­vice des prio­rités sociales.

Le se­cond axe porte sur la ré­par­ti­tion des ri­chesses et re­pose sur une idée simple. S’il y a ré­ces­sion, il se­rait in­to­lé­rable que les salarié-​es su­bissent une nou­velle dé­gra­da­tion de leur si­tua­tion, uni­que­ment pour que les en­tre­prises puissent conti­nuer à verser des di­vi­dendes. Le moyen le plus li­sible d’affirmer cette exi­gence est de pro­poser un plan de trans­fert des di­vi­dendes vers un fonds pour l’emploi et les sa­laires, géré lui aussi sous contrôle des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Dans le même temps, et il s’agit d’une me­sure d’urgence mi­ni­male, le main­tien du pou­voir d’achat de­vrait être ga­ranti par une échelle mo­bile des sa­laires, au­tre­ment dit par leur in­dexa­tion sur les prix.

Dans les deux cas, un prin­cipe es­sen­tiel doit être dé­fendu, celui du contrôle dé­mo­cra­tique. Il cor­res­pond à l’idée par­fai­te­ment lé­gi­time selon la­quelle les salarié-​es n’ont pas à faire les frais du sau­ve­tage du ca­pi­ta­lisme et doivent donc avoir un droit de re­gard sur les me­sures prises et sur la ré­par­ti­tion des ri­chesses. La crise du ca­pi­ta­lisme n’implique pas mé­ca­ni­que­ment un meilleur rap­port de forces en fa­veur des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ; elle a au contraire toutes les chances d’être le pré­texte à de nou­veaux re­culs so­ciaux. Mais la dé­con­fi­ture du sys­tème ouvre en même temps un es­pace nou­veau aux luttes so­ciales, qui se­ront d’autant plus vic­to­rieuses et por­teuses d’avenir qu’elles pren­dront une di­men­sion an­ti­ca­pi­ta­liste affirmée.

Notes

[1]. Mi­chel Husson, « La hausse ten­dan­cielle du taux d’exploitation », In­precor n°534 – 535, janvier-​février 2008, < http://hussonet.free.fr/parvainp.pdf >
[2]. Mi­chel Husson, « Le taux d’accumulation ne suit plus le taux de profit », note hus­sonet n° 2, 25 sep­tembre 2008, < http://hussonet.free.fr/husso2.pdf >
[3]. Peter Orszag, « Ef­fects of fi­nan­cial market tur­moil on pen­sions », 7 oc­tobre 2008,< http://gesd.free.fr/orszag.pdf >
[4]. Mi­chel Husson, « États-​Unis : la fin d’un mo­dèle », La Brèche n°3, 2008, < http://hussonet.free.fr/usbrech3.pdf >
[5]. FMI, World Eco­nomic Out­look, Oc­tober 2008, < http://tinyurl.com/hussonet9 >
[6]. Pa­trick Artus, « Le but ul­time du plan de sau­ve­tage des banques aux États-​Unis s’il est mis en place : re­donner de la ren­ta­bi­lité aux banques », Na­tixis, Spe­cial re­port n°97, 26 sep­tembre 2008, < http://gesd.free.fr/but700.pdf >

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