Capitalisme : une crise sans issue ?

Mis en ligne le 13 juin 2010

mardi 8 juin 2010, par Jean Batou

Dans un édi­to­rial d’avril 2009 de So­li­da­ritéS, j’avais cité les his­to­riens éco­no­mistes Mi­chael O’Rourke et Barry Ei­chen­green, qui poin­taient les si­mi­li­tudes entre la crise ac­tuelle du ca­pi­ta­lisme et celle des an­nées 30 (www.voxeu.org). Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pen­dant les neuf pre­miers mois de la Grande Dé­pres­sion, de juillet 1929 à avril 1930, la pro­duc­tion in­dus­trielle mon­diale avait chuté de 10%, contre 12,5% de mai 2008 à fé­vrier 2009 ; le com­merce avait re­culé de 5%, contre 17,5% ; quant aux in­dices bour­siers, ils avaient perdu 10%, contre 17,5%. Le dé­mar­rage de la crise s’annonçait donc plus brutal en 2008 qu’en 1929 (So­li­da­ritéS n° 146). Ce­pen­dant, de­puis le prin­temps 2009, la pro­duc­tion in­dus­trielle, mais aussi le com­merce et la bourse (jusqu’à fin avril 2010), ont amorcé une re­prise par­tielle. En même temps, les taux de chô­mage of­fi­ciels de­meurent ex­trê­me­ment élevés (de l’ordre de 10% aux États-Unis et dans la zone euro) et la de­mande privée est tou­jours in­suf­fi­sante pour prendre le re­lais des plans de re­lance mas­sifs des États. L’avenir reste donc sombre.

L’austérité avant tout

Dans ce contexte, l’OCDE pré­co­nise de ré­duire les dé­penses pu­bliques, non seule­ment par l’austérité (mise en cause des sys­tèmes de re­traites, etc.), mais en sup­pri­mant les « me­sures ex­cep­tion­nelles de sou­tien bud­gé­taire » et les « me­sures fis­cales d’aide à la consom­ma­tion » (Pers­pec­tives éco­no­miques n° 87, mai 2010). En effet, les in­ves­tis­seurs privés qui dé­tiennent l’essentiel de la dette pu­blique en­tendent pré­venir le dé­faut de cer­tains dé­bi­teurs (Grèce, Es­pagne, etc.) et éviter une poussée inflationniste.

Willem Buiter, chef éco­no­miste de Ci­ti­group, l’explique ainsi : « En 2010, tous les États in­dus­triels avancés d’une cer­taine taille au­ront cer­tai­ne­ment adopté une po­li­tique de res­ser­re­ment bud­gé­taire (…) Les mar­chés vont le de­mander » (bel eu­phé­misme !). Celle-ci va pro­vo­quer une com­pres­sion de la de­mande su­pé­rieure aux pré­vi­sions, la­quelle au­rait été de toute façon im­posée par la hausse des taux d’intérêt sur la dette pu­blique (c’est déjà le cas en Eu­rope du Sud, mais aussi en An­gle­terre) et sur l’ensemble des mar­chés fi­nan­ciers (26 avril 2010 – www.zerohedge.com).

Entre le mar­teau et l’enclume

Le ca­pital fi­nan­cier veut que les États ré­duisent leur en­det­te­ment. Mais pour­quoi la tem­pête se lève-t-elle en Eu­rope ? Pas tant en raison des dé­fi­cits de la Grèce, de l’Espagne, etc., que de la fai­blesse ins­ti­tu­tion­nelle de la zone euro (ab­sence de fis­ca­lité et de budget com­muns), qui est l’expression de la fra­gi­lité re­la­tive du projet po­li­tique in­tégré des bour­geoi­sies eu­ro­péennes. Pour preuve, le dé­ficit pri­maire de la Grèce – abs­trac­tion faite du ser­vice de sa lourde dette, dont les taux ne cessent d’être ré­visés à la hausse – se monte à 6% de son PIB, contre 6,8% au Royaume-Uni et 7,5% aux États-Unis (L’Allemagne, comme la Suisse, a un ex­cé­dent pri­maire de 0,3% !) (For­tune, 14 mai 2010).

Pour­tant, les po­li­tiques de ri­gueur an­non­cées risquent d’étrangler une de­mande glo­bale déjà struc­tu­rel­le­ment in­suf­fi­sante. David Kern, chef éco­no­miste de La Chambre du com­merce bri­tan­nique, es­time ainsi qu’un res­ser­re­ment bud­gé­taire al­lant au-delà des me­sures li­mi­tées an­non­cées par le chan­ce­lier conser­va­teur George Os­borne (6 mil­liards de £), avant que la re­prise ne soit vrai­ment confirmée, pour­rait pré­ci­piter une ré­ces­sion « à double creux » (re­chute plus pro­fonde après une re­prise avortée) (The Guar­dian, 30 mai 2010).

Vers une ré­ces­sion bis ?

Le 21 mai der­nier sur CNBC (chaîne de TV fi­nan­cière US), Nou­riel Rou­bini, fa­meux pour avoir été l’un des pre­miers éco­no­mistes bour­geois à pré­voir la crise des sub­primes, ju­geait qu’un re­tour à la ré­ces­sion se pré­ci­sait pour l’Europe et le Japon, avec au mieux la pers­pec­tive d’une stag­na­tion aux États-Unis et d’un ra­len­tis­se­ment de la crois­sance en Chine. Avec l’historien éco­no­miste Ste­phen Mihm, il vient tout juste de pu­blier un livre au titre évo­ca­teur : Crisis Eco­no­mics. A Crash Course in the Fu­ture of Fi­nance (Eco­nomie de crises. Un cours in­tensif sur le futur de la finance).

Ste­phen Mihm est un ad­mi­ra­teur d’Hyman Minsky (19191996), un éco­no­miste hé­té­ro­doxe formé au contact de Schum­peter et de Leon­tief, fils de deux mi­li­tants so­cia­listes juifs de Chi­cago, qui dé­cri­vait le ca­pi­ta­lisme comme un sys­tème in­stable, dont la fi­nance per­met­tait de dif­férer les crises en les ren­dant plus ca­tas­tro­phiques. Face aux risques de dé­pres­sion, il vou­lait certes que la Banque cen­trale soit le prê­teur de der­nier res­sort, mais sur­tout que l’État de­vienne l’employeur de der­nier res­sort (pro­gramme de plein em­ploi). Cette se­conde exi­gence n’est évi­dem­ment ja­mais rap­pelée aujourd’hui.

Changer de système

Comme sys­tème, le ca­pi­ta­lisme est pri­son­nier d’une ten­sion in­so­luble entre la né­ces­sité de ga­rantir à la fois des taux de profit suf­fi­sants et des dé­bou­chés sol­vables pour les biens et ser­vices pro­duits. Si les Trente Glo­rieuses (1945 – 1974) ont permis l’expansion des mar­chés grâce à la hausse des sa­laires réels et des in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs, cela a fini par pro­vo­quer une dé­té­rio­ra­tion des marges de pro­fits. Au contraire, le mo­dèle néo­li­béral a sus­cité une hausse des pro­fits par la com­pres­sion des sa­laires, mais en ven­dant de plus en plus à crédit et en dé­tour­nant une part crois­sante des in­ves­tis­se­ments vers des ac­ti­vités spéculatives.

Hyman Minsky, qui dé­fen­dait une vi­sion « tra­gique » (sans al­ter­na­tive) du ca­pi­ta­lisme, ne conce­vait pas de so­lu­tion du­rable à une telle contra­dic­tion, hormis la ges­tion po­li­tique acro­ba­tique des dés­équi­libres : un constat am­ple­ment confirmé par l’histoire de ces deux der­niers siècles. Aujourd’hui, les coûts so­ciaux et éco­lo­giques d’une telle im­passe me­nacent la ci­vi­li­sa­tion hu­maine. C’est pour­quoi, il est urgent de passer d’une pro­duc­tion gé­né­ra­lisée de mar­chan­dises à une pro­duc­tion de biens et ser­vices so­cia­le­ment utiles, dé­cidée dé­mo­cra­ti­que­ment, dans le res­pect des équi­libres na­tu­rels. Il n’y a pas d’alternative : il faut sortir du capitalisme !

Jean Batou

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