ALTERMONDIALISME Enjeux et défis de l’émancipation au 21e siècle 

Mis en ligne le 13 juin 2010

COR­CUFF Philippe

30 mars 2010

Il sera ques­tion ici de quelques en­jeux de l’émancipation en ce début de 21e siècle. Par rap­port au thème de cette 20e édi­tion du Vil­lage al­ter­natif du Salon in­ter­na­tional du livre et de la presse de Ge­nève – « Mythe ou réa­lité de la conquête de l’espace » – je m’intéresserai à la conquête de l’espace de l’émancipation in­di­vi­duelle et collective.

Som­maire

1. Élargir la critique (…)

2. Quelques en­jeux renouvelés

3. Éman­ci­pa­tion et nouvelles

En guise de conclusion (…)

J’entends l’émancipation comme un ar­ra­che­ment in­di­vi­duel et col­lectif à des « tu­telles », à des do­mi­na­tions ap­pe­lant une plus grande au­to­nomie in­di­vi­duelle et col­lec­tive. C’est le sens du mot qui a été tra­vaillé dès le temps des pen­seurs du siècle des Lumières.

Sché­ma­ti­que­ment, le monde mo­derne (de­puis les ré­vo­lu­tions amé­ri­caine et fran­çaise) a connu deux grandes po­li­tiques d’émancipation : 1. l’émancipation républicaine-démocratique à partir du 18e siècle, qui a posé la ques­tion de l’émancipation sur le plan de l’égalité po­li­tique et de la vo­lonté po­pu­laire ; 2. l’émancipation so­cia­liste au sens large (avec une grande di­ver­sité de cou­rants) dans son sillage cri­tique à partir du 19e siècle, en po­sant la ques­tion sociale.

Je fais l’hypothèse que la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste, à la­quelle par­ti­cipe selon moi les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives (1), pour­rait consti­tuer le creuset d’une troi­sième po­li­tique d’émancipation, in­té­grant des com­po­santes des deux pré­cé­dentes, mais dans un nou­veau cadre ré­pon­dant à des pro­blèmes nou­veaux ou re­nou­velés (et no­tam­ment la ques­tion éco­lo­giste et le trai­te­ment de l’individualité).

Rap­pe­lons cer­tains traits du contexte his­to­rique où se re­pose aujourd’hui cette ques­tion de l’émancipation. La cadre do­mi­nant (mais non ex­clusif) de nos so­ciétés est tou­jours constitué par le ca­pi­ta­lisme. Qu’appelle-t-on ca­pi­ta­lisme ? Je don­nerai une dé­fi­ni­tion syn­thé­tique : c’est une dy­na­mique d’accumulation du ca­pital, ali­mentée par une lo­gique de profit gé­nérée par l’exploitation du tra­vail par le ca­pital et basée sur la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, d’échange et de com­mu­ni­ca­tion, dé­ve­lop­pant la mar­chan­di­sa­tion du monde.

Mon in­ter­ven­tion aura trois temps : 1. la ques­tion de l’élargissement de la cri­tique so­ciale (dans le sens où il est ques­tion d’une éman­ci­pa­tion par rap­port à des do­mi­na­tions qu’il s’agit de cri­ti­quer) ; 2. quelques en­jeux re­nou­velés pour l’émancipation al­ter­mon­dia­liste à partir de là ; et 3. quelques élé­ments sur la place des uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives dans ce cadre.

1. Élargir la cri­tique so­ciale en amont de l’émancipation

Parler d’émancipation, c’est parler d’émancipation par rap­port à des do­mi­na­tions. Or c’est le rôle de la cri­tique so­ciale d’identifier des lo­giques de do­mi­na­tion. Le ca­pi­ta­lisme constitue le cadre ac­tuel, non ex­clusif, de ces do­mi­na­tions. Je vou­drais alors ici ap­peler à un élar­gis­se­ment de la cri­tique so­ciale par rap­port à des ap­proches tra­di­tion­nelles (no­tam­ment « mar­xistes »). Je dis­tin­guerai les contra­dic­tions du ca­pi­ta­lisme de formes de do­mi­na­tion non ré­duc­tibles au capitalisme.

A. Sur quatre contra­dic­tions prin­ci­pales du capitalisme

Les « mar­xistes » les plus tra­di­tion­nels ont fré­quem­ment et prin­ci­pa­le­ment ana­lysé le ca­pi­ta­lisme à tra­vers la contra­dic­tion capital/travail, dans une lec­ture ten­dan­ciel­le­ment col­lec­ti­viste et pro­duc­ti­viste. On re­pè­rera ici quatre contra­dic­tions prin­ci­pales du ca­pi­ta­lisme, en in­ter­ac­tion avec des formes de do­mi­na­tion non ré­duc­tibles à sa logique.

Mais com­ment d’abord ca­rac­té­riser la no­tion même de contra­dic­tion du ca­pi­ta­lisme ? Je vi­serai ici un en­semble de contraintes as­so­ciées à la dy­na­mique ca­pi­ta­liste, s’imposant ten­dan­ciel­le­ment à tous, mais aussi des pos­si­bi­lités d’émancipation ins­crites dans le pro­cessus contra­dic­toire du ca­pi­ta­lisme. C’est jus­te­ment parce qu’il y a les deux faces – contraintes oppressives/possibilités éman­ci­pa­trices – qu’on peut parler de lo­giques contra­dic­toires à l’œuvre dans le capitalisme.

La contra­dic­tion capital/travail ali­mente des in­éga­lités de classes, qui conti­nuent à struc­turer for­te­ment la ques­tion so­ciale, à l’échelle na­tio­nale et mon­diale. Com­ment dé­finir cette contra­dic­tion capital/travail ? Le ca­pital s’oppose au tra­vail à tra­vers un rap­port d’exploitation, mais il dé­ve­loppe le tra­vail pour ali­menter son pro­cessus d’accumulation, et donc il pro­duit « ses propres fos­soyeurs » po­ten­tiels (selon la for­mule de Marx et En­gels dans le Ma­ni­feste com­mu­niste de 1848).

Aujourd’hui, il fau­drait tou­te­fois étendre la ques­tion so­ciale à d’autres formes de do­mi­na­tion in­ter­agis­sant avec le ca­pi­ta­lisme comme la do­mi­na­tion mas­cu­line, la do­mi­na­tion cultu­relle ou les dis­cri­mi­na­tions post­co­lo­niales af­fec­tant les po­pu­la­tions is­sues de l’immigration.

On doit aussi prendre en compte les seg­men­ta­tions et les « désaf­fi­lia­tions » du sa­la­riat propres à la pré­ca­ri­sa­tion contem­po­raine, et cela aussi à l’échelle mon­diale. Cette pré­ca­ri­sa­tion dé­sta­bi­lise les condi­tions so­ciales de l’autonomie in­di­vi­duelle mo­derne selon les ana­lyses du so­cio­logue Ro­bert Castel. Ainsi, pour se dé­ve­lopper, l’autonomie in­di­vi­duelle a eu his­to­ri­que­ment be­soin, selon les mots de Castel, de « sup­ports so­ciaux » (sé­cu­rité so­ciale, sys­tèmes de re­traites, statut sa­la­rial, etc.), do­tant la vie per­son­nelle d’une cer­taine pré­vi­si­bi­lité dans le temps.

On voit ici que les ins­ti­tu­tions du sa­la­riat ca­pi­ta­liste ont eu une double face contra­dic­toire : ex­ploi­ta­tion et « sup­ports so­ciaux » d’autonomie. Aujourd’hui, à l’ère néo­li­bé­rale, les se­conds sont mis en cause au profit de la pre­mière. Par ailleurs, l’analyse de Castel met en évi­dence qu’une pensée de l’émancipation ne doit plus sim­ple­ment ap­pré­hender les dé­ta­che­ments des contraintes (au sens propre l’émancipation des contraintes), mais aussi les at­ta­che­ments so­ciaux ren­dant pos­sible l’autonomie in­di­vi­duelle et collective.

La contra­dic­tion capital/nature ap­pelle l’intégration plus nette de la ques­tion éco­lo­giste. Marx en a à peine amorcé l’exploration dans le livre I du Capital :

« Chaque pro­grès de l’agriculture ca­pi­ta­liste est un pro­grès non seule­ment dans l’art d’exploiter le tra­vailleur, mais en­core dans l’art de dé­pouiller le sol ; chaque pro­grès dans l’art d’accroître sa fer­ti­lité pour un temps, un pro­grès dans la ruine de ses sources du­rables de fertilité ».

Les tra­vaux dits « éco­so­cia­listes » nour­rissent cette piste. La dis­cus­sion avec la ga­laxie la plus dy­na­mique de l’écologie po­li­tique ra­di­cale aujourd’hui, re­groupée au­tour du thème de « la dé­crois­sance », est sus­cep­tible d’aider à l’approfondir.

Com­ment ca­rac­té­riser cette contra­dic­tion capital/nature ? La na­ture se­rait ainsi elle aussi ex­ploitée dans la dy­na­mique d’accumulation du ca­pital. Or, dans l’épuisement des res­sources na­tu­relles comme dans les risques techno-scientifiques as­so­ciés à la lo­gique contem­po­raine du profit, le ca­pi­ta­lisme met­trait en danger ses propres bases na­tu­relles et hu­maines d’existence. Les gé­né­ra­tions fu­tures ré­cla­me­raient alors jus­tice, et pas seule­ment les hu­mains pré­sen­te­ment vi­vants. Cela ap­pelle un élar­gis­se­ment de l’horizon tem­porel de l’anticapitalisme.

Par ailleurs, là aussi, cette contra­dic­tion capital/nature nous pousse à ne pas penser sim­ple­ment notre éman­ci­pa­tion des liens de do­mi­na­tion, mais aussi à en­vi­sager nos at­ta­che­ments, cette fois aux mondes na­tu­rels, qui consti­tuent une des condi­tions de notre autonomie.

La contra­dic­tion capital/démocratie est seule­ment en germe chez Marx. Elle n’a pris vrai­ment consis­tance que ré­cem­ment, en ame­nant à ins­crire da­van­tage la ques­tion dé­mo­cra­tique dans la cri­tique du capitalisme.

La phase ac­tuelle de glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale fra­gi­lise par­ti­cu­liè­re­ment les ac­quis de la dé­mo­cratie re­pré­sen­ta­tive li­bé­rale, qui ont plus ou moins été as­so­ciés au dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­ta­lisme en Oc­ci­dent, et plus pré­ci­sé­ment aux luttes so­ciales et po­li­tiques qui l’ont caractérisé.

Cette fra­gi­li­sa­tion ré­cente se ma­ni­feste de plu­sieurs ma­nières : dé­pla­ce­ment des pou­voirs vers les firmes mul­ti­na­tio­nales et les ins­ti­tu­tions tech­no­cra­tiques (FMI, Banque mon­diale, OMC, Com­mis­sion eu­ro­péenne, etc.) par rap­port aux pou­voirs po­li­tiques des États-nations (re­le­vant, dans les ré­gimes re­pré­sen­ta­tifs oc­ci­den­taux, d’une lo­gique dé­mo­cra­tique re­la­tive), ré­duc­tion du plu­ra­lisme d’expression avec la concen­tra­tion des mé­dias ou montée de lo­giques sé­cu­ri­taires et « anti-terroristes » li­mi­tant les li­bertés in­di­vi­duelles et collectives.

Une contra­dic­tion capital/individualité tra­vaille­rait aussi le ca­pi­ta­lisme, et en­core da­van­tage le néo­ca­pi­ta­lisme, en po­sant la ques­tion individualiste.

Marx a posé les pré­misses d’une telle ana­lyse, mais c’est quelque chose de lar­ge­ment mé­connu, tant des ana­lyses « mar­xistes » qu’anti-marxistes. Par exemple, dans un texte de jeu­nesse comme les Ma­nus­crits de 1844, Marx ap­puie ex­pli­ci­te­ment sa mise en cause du ca­pi­ta­lisme sur « chacun de ses rap­ports hu­mains avec le monde, voir, en­tendre, sentir, goûter, tou­cher, penser, contem­pler, vou­loir, agir, aimer, bref tous les actes de son in­di­vi­dua­lité ». Et d’ajouter : « À la place de tous les sens phy­siques et in­tel­lec­tuels est ap­parue l’aliénation pure et simple des sens, le sens de l’avoir », c’est-à-dire l’accumulation d’argent as­so­ciée à la pro­priété privée. Marx, au­teur plus sen­sua­liste qu’on ne le croit ha­bi­tuel­le­ment, s’attachait à la ré­duc­tion uni­di­men­sion­nelle de la di­ver­sité des sens hu­mains dans l’hégémonie de la va­leur marchande.

Com­ment ap­pré­hender alors la contra­dic­tion capital/individualité ? Le ca­pi­ta­lisme contri­bue­rait à nourrir l’individualisme contem­po­rain (en in­ter­ac­tion avec d’autres lo­giques so­ciales non ré­duc­tibles au ca­pi­ta­lisme). Sti­mu­lant d’un côté les dé­sirs d’épanouissement per­sonnel, le ca­pi­ta­lisme li­mi­te­rait et tron­que­rait ce­pen­dant au final l’individualité par la mar­chan­di­sa­tion. Il fe­rait naître des dé­sirs de réa­li­sa­tion in­di­vi­duelle qu’il ne pour­rait pas vrai­ment sa­tis­faire dans le cadre de sa dy­na­mique d’accumulation du ca­pital via la lo­gique du profit. Fai­sant naître des rêves d’épanouissement in­di­vi­duel, le ca­pi­ta­lisme crée­rait plutôt ainsi des frus­tra­tions. Les dé­sirs in­di­vi­duels frus­trés et les in­di­vi­dua­lités bles­sées se­raient aussi des « fos­soyeurs » po­ten­tiels du ca­pi­ta­lisme (comme les salarié-e-s dans la contra­dic­tion capital/travail).

Aux groupes al­ter­mon­dia­listes d’inventer un lan­gage po­li­tique re­nou­velé et des mé­dia­tions afin de po­li­tiser ces in­ti­mités contem­po­raines bles­sées par le capitalisme.

Un tel élar­gis­se­ment de l’anticapitalisme consti­tue­rait donc une in­ci­ta­tion à po­li­tiser les dé­sirs per­son­nels de réa­li­sa­tion et de re­con­nais­sance, stimulés/déçus par le néo­ca­pi­ta­lisme, en lien avec le front plus ha­bi­tuel de la lutte contre les in­éga­lités so­ciales, comme avec ceux des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­gistes et démocratiques.

B. Deux op­pres­sions au­to­nomes par rap­port à la lo­gique capitaliste

On en­vi­sa­gera main­te­nant deux formes d’oppression struc­tu­rantes dans nos so­ciétés contem­po­raines, et qui, tout en contri­buant à la dé­fi­ni­tion contem­po­raine de la ques­tion so­ciale, posent en même temps deux ques­tions spé­ci­fiques, ir­ré­duc­tibles au ca­pi­ta­lisme, bien qu’en in­ter­ac­tion avec lui :

La ques­tion fé­mi­niste : l’émancipation fé­mi­niste, com­po­sante al­ter­mon­dia­liste avec la Marche mon­diale des femmes de 2000, sor­ti­rait pro­gres­si­ve­ment de la zone pé­ri­phé­rique dans la­quelle ont tendu à la can­tonner ré­pu­bli­cains et so­cia­listes. Elle fe­rait du combat contre la do­mi­na­tion mas­cu­line un des axes de l’émancipation, alors que l’oppression des femmes ap­pa­raît comme une des formes les plus an­ciennes et les plus struc­tu­rantes dans les so­ciétés humaines.

La ques­tion post­co­lo­niale : il y a une série de res­sem­blances entre l’oppression co­lo­niale à l’époque des co­lo­nies oc­ci­den­tales et des si­tua­tions ac­tuelles. Il s’agit des dis­cri­mi­na­tions sys­té­ma­tiques (à l’école, dans le lo­ge­ment, le tra­vail, etc.), ac­com­pa­gnées de ra­cisme (et plus ré­cem­ment d’islamophobie), af­fec­tant les émi gré·e·s– imm igré·e·s et leurs héritier·e·s dans des so­ciétés comme les so­ciétés fran­çaise ou suisse aujourd’hui.

2. Quelques en­jeux re­nou­velés pour l’émancipation altermondialiste

L’altermondialisme, dans ses tâ­ton­ne­ments ini­tiaux, ne ren­voie pour l’instant qu’à des po­ten­tia­lités. C’est pour­quoi il vaut mieux parler pru­dem­ment de ga­laxie altermondialiste.

Quelques dates sym­bo­liques ont ja­lonné les dé­buts de cette ga­laxie : cam­pagne in­ter­na­tio­nale contre l’Accord mul­ti­la­téral sur les in­ves­tis­se­ments (AMI) en avril– oc­tobre 1998, créa­tion d’Attac France en juin 1998, ma­ni­fes­ta­tions de Seattle contre la confé­rence de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) en dé­cembre 1999, pre­mier Forum so­cial mon­dial à Porto Alegre en jan­vier 2001… Plus ré­cem­ment, cette ga­laxie a pu re­bondir en s’alliant plus fer­me­ment aux pers­pec­tives éco­lo­gistes lors des ma­ni­fes­ta­tions du Sommet de Co­pen­hague sur le climat en dé­cembre 2009, avec l’amorce d’un mou­ve­ment global pour la jus­tice climatique.

Ça fait presque deux siècles que l’espérance d’une so­ciété non-capitaliste est née ; et ça fait deux siècles que le projet d’une telle so­ciété sur une base dé­mo­cra­tique, plu­ra­liste et éman­cipée échoue au bout du compte. Avec, en plus, les tra­gé­dies du 20e siècle fai­sant surgir à partir des es­pé­rances éman­ci­pa­trices des formes au­to­ri­taires, voire to­ta­li­taires. Cela contribue à donner une co­lo­ra­tion mé­lan­co­lique à l’engagement alter mon­dia­liste . Il y a alors une série de ques­tions qui, face aux im­passes du passé et aux en­jeux du pré­sent, contri­buent à re­nou­veler l’équation de l’émancipation aujourd’hui pour la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste émer­gente. Je n’en re­tien­drai ici que deux : la ques­tion ex­pé­ri­men­tale et la ques­tion de la pluralité.

A. La ques­tion expérimentale

Avec l’échec des my­tho­lo­gies du « Grand Soir » (l’idée d’une ré­so­lu­tion ma­gique de tous les pro­blèmes de la trans­for­ma­tion so­ciale grâce à un évé­ne­ment), l’expérimentation ici et main­te­nant de nou­velles formes de vie et de tra­vail (dé­mo­cratie par­ti­ci­pa­tive, squats au­to­gérés, éco­nomie so­li­daire, agri­cul­ture al­ter­na­tive, AMAP [As­so­cia­tion pour le main­tien d’une agri­cul­ture pay­sanne], co­opé­ra­tives, etc.) de­vrait prendre une nou­velle im­por­tance. Les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives par­ti­cipent à cette ga­laxie ex­pé­ri­men­tale. Cette com­po­sante ex­pé­ri­men­tale ne consti­tue­rait tou­te­fois pas LA so­lu­tion (car on rom­prait peu à peu avec la croyance en une so­lu­tion unique), mais une com­po­sante im­por­tante de la dy­na­mique émancipatrice.

Cette ré­éva­lua­tion de la lo­gique ex­pé­ri­men­tale nous obli­ge­rait, entre autres, à mettre en cause l’hégémonie d’un vo­ca­bu­laire à to­na­lité ma­chiste et vi­ri­liste, très pré­gnant dans les gauches : le vo­ca­bu­laire ré­dui­sant la po­li­tique à des « rap­ports de force » et à un « combat » ; car in­venter des formes nou­velles de re­la­tions so­ciales, cela de­mande certes l’établissement de « rap­ports de force » dans des « com­bats », mais pas seule­ment. Ainsi, le combat ne suffit pas à in­venter jus­te­ment quelque chose qui n’existe pas en­core. Pour­quoi alors ne pas es­sayer de mé­tisser le vo­ca­bu­laire de « la force » et du « combat » (sou­vent as­socié à nos construc­tions socio-historiques du mas­culin) avec celui de « la fra­gi­lité » et de « l’exploration » (sou­vent as­socié à nos construc­tions socio-historiques du fé­minin) ? Il y au­rait là un pre­mier chan­ge­ment im­por­tant de lo­gi­ciel en jeu.

B. La ques­tion de la pluralité

La plu­ra­lité de la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste constitue le re­flet de la plu­ra­lité des contra­dic­tions du ca­pi­ta­lisme et des formes de do­mi­na­tion, et donc de la plu­ra­lité des di­men­sions de l’émancipation.

On se doit alors de rompre avec l’aplatissement an­té­rieur du plu­riel dans la gauche et le mou­ve­ment ou­vrier sous la forme no­tam­ment de l’hégémonie du vo­ca­bu­laire de « l’unité », de « l’unification » et de « la cen­tra­li­sa­tion », ag­gravée dans le cadre de la lec­ture do­mi­nante, éta­tiste et cen­tra­liste, de la Ré­pu­blique en France. En même temps, on ne peut pas sim­ple­ment se laisser aller à l’exaltation de la plu­ra­lité. Mais on doit poser au­tre­ment le pro­blème du plu­riel et du commun.

Une piste : cher­cher du côté de la phi­lo­so­phie po­li­tique d’Hannah Arendt (dans son livre Qu’est-ce que la po­li­tique ?, ma­nus­crits de 1950 à 1959), où la po­li­tique consiste à créer un es­pace commun en par­tant de la plu­ra­lité hu­maine, sans écraser cette plu­ra­lité au nom de l’Un (risque to­ta­li­taire). C’est déjà pré­sent à titre d’amorce dans le vo­ca­bu­laire des « conver­gences » et des « co­or­di­na­tions » uti­lisé dans la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste (dis­tinct de celui de « l’unification » et de « la cen­tra­li­sa­tion »). Cela peut aussi passer par une ré­ac­ti­va­tion de la forme « fé­dé­ra­tion », mise en avant par le so­cia­liste li­ber­taire Pierre-Joseph Prou­dhon (1809 – 1865), ou le vo­ca­bu­laire so­cia­liste du 19e siècle de « la co­opé­ra­tion ». Il s’agirait donc de sta­bi­liser des es­paces com­muns sans écraser la di­ver­sité, contrai­re­ment aux « uni­fi­ca­teurs » d’antan. On au­rait là un deuxième chan­ge­ment im­por­tant de lo­gi­ciel en jeu.

3. Éman­ci­pa­tion et nou­velles uni­ver­sités po­pu­laires alternatives

Les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives ont un rôle à jouer dans le re­nou­vel­le­ment al­ter­mon­dia­liste de l’émancipation aujourd’hui, au moins sur deux plans : l’appropriation de sa­voirs cri­tiques (le plan de la cri­tique so­ciale) et la ré­in­ven­tion d’une édu­ca­tion li­ber­taire (le plan expérimental).

A. Rendre ap­pro­priables des sa­voirs cri­tiques et autocritiques

Dans les uni­ver­sités po­pu­laires de Lyon et de Nîmes, nous nous si­tuons par rap­port à la tra­di­tion des Lu­mières du 18e siècle, dans les re­la­tions po­sées alors entre édu­ca­tion, raison et éman­ci­pa­tion in­di­vi­duelle et col­lec­tive. Nous nous ins­cri­vons donc dans le sillage pro­blé­ma­tique du rôle at­tribué à l’éducation dans le dé­ve­lop­pe­ment de la raison cri­tique in­di­vi­duelle, et à l’apprentissage de connais­sances dans le dé­ve­lop­pe­ment de la ci­toyen­neté. Ce qui est as­socié, dans cette tra­di­tion, au mou­ve­ment de trans­for­ma­tion de la condi­tion hu­maine, sous une forme ré­for­ma­trice ou révolutionnaire.

Dans le cadre de la phi­lo­so­phie des Lu­mières, la raison se pré­sen­tait comme im­mé­dia­te­ment cri­tique. Elle in­ter­ro­geait les pré­jugés, dé­bus­quait les ar­gu­ments d’autorité, met­tait en cause les vé­rités ré­vé­lées. Dans le contexte des so­ciétés d’Ancien Ré­gime, cette cri­tique était donc im­mé­dia­te­ment cri­tique so­ciale et po­li­tique de l’ordre ins­titué en ré­fé­rence à la re­li­gion. Mais elle s’étendait bien au-delà, selon Condorcet (dans l’Esquisse d’un ta­bleau his­to­rique des pro­grès de l’esprit hu­main, écrit en 1793), comme cri­tique so­ciale de « l’injustice » et des « crimes » af­fec­tant « l’humanité » dans son en­semble. La raison cri­tique de­ve­nait ainsi un outil d’amélioration so­ciale et po­li­tique en même temps qu’individuel ; l’individu étant le siège de son exer­cice mais celle-ci se dé­ployant dans un es­pace public.

Aujourd’hui, nombre de pré­jugés sont en­core à dé­bus­quer dans les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives : de­puis le ca­rac­tère sup­posé « na­turel » et éternel du ca­pi­ta­lisme jusqu’aux sté­réo­types ra­cistes (et par­ti­cu­liè­re­ment is­la­mo­phobes en Eu­rope aujourd’hui). Cette raison cri­tique, laïque, s’oppose aux in­té­grismes re­li­gieux quand ils pré­tendent re­venir sur la sé­pa­ra­tion des églises et des États, quand ils re­fusent en­core cette sé­pa­ra­tion ou quand ils pré­tendent s’imposer aux in­di­vidus. Mais elle peut aussi être amenée à s’opposer à ce qu’on peut ap­peler des in­té­grismes « laï­cards », quand cer­tains, en pre­nant appui sur des sté­réo­types is­la­mo­phobes, re­fusent la to­lé­rance laïque des croyances et des incroyances.

Par ailleurs, dans le meilleur de la tra­di­tion des Lu­mières, l’effort pour « penser par soi-même » est as­socié à un ef­fort pour « penser contre soi-même », contre ses propres pré­jugés, ses propres évi­dences. Les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives ont aussi beau­coup à faire dans cette pers­pec­tive d’autoréflexion critique.

Mais est-ce que leur in­ser­tion al­ter­mon­dia­liste n’enfermerait pas les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives dans de trop étroites bornes in­tel­lec­tuelles et po­li­tiques ? La ga­laxie al­ter­mon­dia­liste, c’est da­van­tage un état d’esprit cri­tique et in­ventif par rap­port aux ordres so­ciaux do­mi­nants, au­tour du double axe « Le monde n’est pas une mar­chan­dise »/« D’autres mondes sont pos­sibles » (il faut prendre garde ici à pré­server le plu­riel à ex­plorer), qu’une orien­ta­tion po­li­tique uni­fiée. Elle sup­pose donc un large pluralisme.

Les uni­ver­sités po­pu­laires au­raient d’ailleurs, en tant que com­po­sante au­to­nome de cette ga­laxie plu­ra­liste, une exi­gence plus grande en­core de plu­ra­lisme, car elles doivent pou­voir fournir une va­riété de res­sources cri­tiques mais éga­le­ment au­to­cri­tiques. Ainsi il s’agit aussi de pro­duire et de dif­fuser des in­ter­ro­ga­tions par rap­port aux sté­réo­types, aux im­pensés, aux confu­sions de la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste elle-même. […]

B. Ré­in­venter une édu­ca­tion libertaire

Pour les uni­ver­sités po­pu­laires al­ter­na­tives, en­sei­gner l’autonomie in­di­vi­duelle et col­lec­tive ré­vèle une double face : a) ad­mettre un cer­tain rôle de l’enseignant·e dans la trans­mis­sion de ques­tion­ne­ments et de sa­voirs, contre les pré­jugés spon­tanés ; et b) laisser place à une cri­tique de la sta­bi­li­sa­tion pos­sible d’un pou­voir de l’enseignant·e sur l’enseigné. […] Cela doit donc passer par des formes pé­da­go­giques plus in­ter­ac­tives, qui puissent in­ter­roger de ma­nière cri­tique la pa­role du pé­da­gogue lui-même. « L’éducateur a lui-même be­soin d’être éduqué », écri­vait d’ailleurs Marx dans ses Thèses sur Feuer­bach (1845). […]

Chaque séance se dé­coupe en une heure de cours ma­gis­tral et une heure de ques­tions, de débat et de pos­sible re­mise en cause du sa­voir dé­livré. Mais il ap­pa­raît in­suf­fi­sant d’un point de vue li­ber­taire. Dans une lo­gique de com­plé­men­ta­rité cri­tique avec ce dis­po­sitif ini­tial, nous avons ex­pé­ri­menté deux autres formes à Lyon et à Nîmes :

1. Des ate­liers d’« ap­pren­tis­sage du phi­lo­so­pher » pour adultes, en pe­tits groupes, sur le mode de ceux ini­tiés par Mi­chel Tozzi (voir son site : www.philotozzi.com) à l’UP de Nar­bonne. L’enseignant·e a là seule­ment un rôle d’animateur et d’impulseur d’une co­pro­duc­tion de sa­voirs, plutôt que de dif­fu­seur de connaissances.

2. Des cours dia­lo­giques dans l’échange entre deux enseignant·e·s ayant des points de vue dif­fé­ren­ciés sur un même thème. Il s’agit de mieux faire saisir en pra­tique, dans le dis­po­sitif pé­da­go­gique lui-même : a) qu’il y a tou­jours une plu­ra­lité de points de vue ar­gu­mentés et ri­gou­reux pos­sibles sur une ques­tion ; b) que le débat cri­tique par­ti­cipe de l’activité in­tel­lec­tuelle, et c) que l’interrogation phi­lo­so­phique ou les connais­sances des sciences so­ciales re­lèvent da­van­tage d’un pro­cessus que d’un donné dog­ma­ti­que­ment asséné.

En guise de conclu­sion provisoire

Je se­rais bref en guise de conclu­sion pro­vi­soire. La double co­or­donnée de la ga­laxie al­ter­mon­dia­liste – « Le monde n’est pas une mar­chan­dise » et « D’autres mondes sont pos­sibles » – peut dé­bou­cher sur une ques­tion exis­ten­tielle do­tant la cri­tique éman­ci­pa­trice d’une com­po­sante spi­ri­tuelle, en un sens large, non né­ces­sai­re­ment re­li­gieux. La jeune rap­peuse mar­seillaise et al­ter­mon­dia­liste Keny Ar­kana, dans un re­gistre ar­tis­tique, s’est saisie de cette di­men­sion dans une in­té­res­sante chanson in­ti­tulée « Les che­mins du re­tour », de son album Déso­béis­sance (2008). Elle lance ainsi : « La ré­vo­lu­tion to­tale n’est pas qu’un but, c’est un chemin et une quête » ; et elle ajoute peu après : « La vraie ré­vo­lu­tion sera le chan­ge­ment de nos êtres ».

Phi­lippe Corcuff

1 Plate-forme d’échange du ré­seau des uni­ver­sités po­pu­laires in­dé­pen­dantes et al­ter­na­tives : www.wmaker.net/univpop/

* Texte d’une confé­rence or­ga­nisée par l’Université Po­pu­laire du Canton de Ge­nève dans le cadre du Vil­lage al­ter­natif du 24e Salon in­ter­na­tional du livre et de la presse de Ge­nève, le ven­dredi 30 avril 2010. Paru en Suisse dans « so­li­da­ritéS » n°169 (03/06/2010).

* Phi­lippe Cor­cuff est no­tam­ment l’auteur de : « La so­ciété de verre – Pour une éthique de la fra­gi­lité » (Paris, édi­tions Ar­mand Colin, 2002), « Bour­dieu au­tre­ment » (Paris, édi­tions Tex­tuel, 2003), « Les grands pen­seurs de la po­li­tique » (Paris, édi­tions Ar­mand Colin, col­lec­tion de poche 128, 2005, 2e édi­tion re­fondue), « Les nou­velles so­cio­lo­gies – Entre le col­lectif et l’individuel » (Paris, édi­tions Ar­mand Colin, col­lec­tion de poche 128, 2007, 2e édi­tion re­fondue) ou, en col­la­bo­ra­tion avec Jacques Ion et Fran­çois de Singly, « Po­li­tiques de l’individualisme » (Paris, édi­tions tex­tuel, 2005).

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