Crise écologique, capitalisme et altermondialisme. Un point de vue écosocialiste.

Mis en ligne le 29 mai 2010

Mi­chael Löwy

La crise éco­lo­gique pla­né­taire a pris un tour­nant dé­cisif avec le phé­no­mène du chan­ge­ment cli­ma­tique. Pre­mier constat : tout s’accélère bien plus vite que prévu. L’accumulation de gaz car­bo­nique, la montée des tem­pé­ra­tures, la fonte des gla­ciers po­laires et des « neiges éter­nelles », les sé­che­resses, les inon­da­tions : tout se pré­ci­pite, et les bi­lans des scien­ti­fiques, à peine l’encre des do­cu­ments sé­chée, se ré­vèlent trop op­ti­mistes. On penche main­te­nant, de plus en plus, pour les four­chettes les plus éle­vées, dans les pré­vi­sions pour les dix, vingt, trente pro­chaines an­nées. À cela, il faut ajouter cer­tains dan­gers, en­core peu étu­diés, mais qui risquent de pro­vo­quer un saut qua­li­tatif en ma­tière d’effet de serre et un dé­ra­page in­con­trô­lable du ré­chauf­fe­ment de la pla­nète : les 400 mil­liards de tonnes de CO2 pour le mo­ment em­pri­son­nées dans le per­gé­lisol (per­ma­frost), cette toundra congelée qui s’étend du Ca­nada à la Si­bérie. Si les gla­ciers com­mencent à fondre, pour­quoi le per­gé­lisol ne fondrait-il pas, lui aussi ? Il existe peu de scé­na­rios du pire, c’est-à-dire une tem­pé­ra­ture dé­pas­sant les 2 – 3 de­grés : les scien­ti­fiques évitent de dresser des ta­bleaux ca­tas­tro­phiques. Mais on sait déjà les risques en­courus : montée du ni­veau de la mer et inon­da­tion non seule­ment de Dacca et d’autres villes ma­ri­times asia­tiques, mais aussi de… Londres et New York, dé­ser­ti­fi­ca­tion à une échelle gi­gan­tesque, manque d’eau po­table, ca­tas­trophes « na­tu­relles » (ou­ra­gans, tsu­namis, etc.) en série. On pour­rait al­longer la liste. À partir d’un cer­tain ni­veau de tem­pé­ra­ture – six de­grés par exemple – la terre sera-t-elle en­core ha­bi­table pour notre es­pèce ? Mal­heu­reu­se­ment, nous ne dis­po­sons pas d’une pla­nète de re­change dans l’univers connu des astronomes.

Qui est res­pon­sable de cette si­tua­tion in­édite dans l’histoire de l’humanité ? C’est l’Homme, nous ré­pondent les scien­ti­fiques. La ré­ponse est juste, mais un peu courte : l’homme ha­bite sur Terre de­puis des mil­lé­naires, et la concen­tra­tion de CO2 a com­mencé à de­venir un danger de­puis quelques dé­cen­nies seule­ment. En tant que mar­xistes, nous ré­pon­dons ceci : la faute en in­combe au sys­tème ca­pi­ta­liste, à sa lo­gique ab­surde et ir­ra­tion­nelle d’expansion et d’accumulation à l’infini, à son pro­duc­ti­visme ob­sédé par la re­cherche de profits.

Quelles sont donc les pro­po­si­tions, les so­lu­tions, les al­ter­na­tives pro­po­sées par les « res­pon­sables », les élites ca­pi­ta­listes di­ri­geantes ? C’est peu de dire qu’elles ne sont pas à la hau­teur du défi. Par­fois, elles frisent le ri­di­cule : que dire de la der­nière réunion du G8 (juin 2007), cette pom­peuse ren­contre des puis­sants de ce monde, qui a so­len­nel­le­ment dé­cidé, avec l’accord de George Bush, de l’Union eu­ro­péenne, du Japon et du Ca­nada – les grands pol­lueurs de la pla­nète – de « prendre sé­rieu­se­ment en consi­dé­ra­tion » la pro­po­si­tion de ré­duc­tion des émis­sions de CO2 ? N’est-ce pas for­mi­dable ? D’ailleurs, Ni­colas Sar­kozy s’est bruyam­ment fé­li­cité d’avoir convaincu George W. Bush d’inclure, in ex­tremis, l’adverbe « sé­rieu­se­ment » dans la résolution…[1]

Un autre exemple éclai­rant : la fonte des gla­ciers arc­tiques du Pôle Nord se pro­duit bien plus vite que prévu. Selon les der­nières ob­ser­va­tions scien­ti­fiques (oc­tobre 2007), on pré­voit leur com­plète dis­so­lu­tion non plus vers 2050, mais vers 2020 ! Elle risque d’avoir des consé­quences dra­ma­tiques : d’une part, un effet de feed-back – alors que la glace ré­flé­chis­sait, comme un mi­roir, la cha­leur so­laire, la mer ou la terre l’absorbent, in­ten­si­fiant ainsi le chan­ge­ment cli­ma­tique ; d’autre part, le danger, à terme, d’une montée du ni­veau de la mer sub­mer­geant des pays en­tiers (un risque réel pour les Pays-Bas, selon un rap­port de l’Union eu­ro­péenne). Or, que font les gou­ver­ne­ments li­mi­trophes de la ré­gion, USA, Russie et Ca­nada ? Ils se dis­putent, à coups d’expéditions mi­li­taires pa­trio­tiques, le tracé de leurs zones de sou­ve­rai­neté res­pec­tives, en vue de la fu­ture ex­ploi­ta­tion du pé­trole qui gît ac­tuel­le­ment sous les glaciers…

Et que dire des ac­cords de Kyoto, ex­pres­sion des gou­ver­ne­ments (bour­geois) les plus « éclairés », du point de vue éco­lo­gique ? Son dis­po­sitif cen­tral, le « marché des droits d’émission », s’est ré­vélé une opé­ra­tion tra­gi­co­mique : les quotas d’émission dis­tri­bués par les « res­pon­sables » étaient tel­le­ment gé­né­reux que tous les pays ont fini l’année 2006 avec d’importants ex­cé­dents de « droits d’émission ». Ré­sultat : le prix de la tonne de CO2 s’est ef­fondré de 20 euros en 2006 à moins d’un euro ac­tuel­le­ment… Men­tion­nons éga­le­ment le der­nier re­mède mi­racle, par­rainé par Bush et Lula, mais qui in­té­resse aussi l’Europe : rem­placer le pé­trole – de toute façon des­tiné à s’épuiser – par les agro­car­bu­rants. Les cé­réales ou le maïs, plutôt que de nourrir les peuples af­famés du Tiers-monde, rem­pli­ront les ré­ser­voirs des voi­tures des pays riches. Selon la FAO (Food and Agri­cul­ture Or­ga­ni­sa­tion) des Na­tions unies, les prix des cé­réales ont déjà consi­dé­ra­ble­ment aug­menté, à cause de forte de­mande des agro­car­bu­rants, vouant à la faim des mil­lions de per­sonnes des pays pauvres. Sans parler du fait que la pro­duc­tion de ces car­bu­rants, qui exige des fer­ti­li­sants, des pes­ti­cides, etc., risque de pro­duire au­tant de CO2 que les éner­gies fossiles.

La grande contri­bu­tion de l’écologie a été – et est en­core – de nous faire prendre conscience des dan­gers qui me­nacent la pla­nète en raison de l’actuel mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. La crois­sance ex­po­nen­tielle des agres­sions à l’environnement et la me­nace gran­dis­sante d’une rup­ture de l’équilibre éco­lo­gique confi­gurent un scénario-catastrophe qui met en ques­tion la sur­vi­vance même de la vie hu­maine. Nous sommes confrontés à une crise de ci­vi­li­sa­tion qui exige des chan­ge­ments radicaux.

Le pro­blème est que les pro­po­si­tions avan­cées par la plu­part des ONG et par les cou­rants do­mi­nants de l’écologie po­li­tique eu­ro­péenne sont très insuffisantes ou abou­tissent à des im­passes. Leur prin­ci­pale fai­blesse est d’ignorer la connexion né­ces­saire entre le pro­duc­ti­visme et le ca­pi­ta­lisme, ce qui conduit à l’illusion d’un « ca­pi­ta­lisme propre » ou de ré­formes ca­pables d’en contrôler les « excès » (comme par exemple les éco­taxes). Ou alors, pre­nant comme pré­texte l’imitation, par les éco­no­mies bu­reau­cra­tiques de com­man­de­ment, du pro­duc­ti­visme oc­ci­dental, ils ren­voient dos-à-dos ca­pi­ta­lisme et « so­cia­lisme » comme des va­riantes du même mo­dèle – un ar­gu­ment qui a beau­coup perdu de son in­térêt après l’écroulement du pré­tendu « so­cia­lisme réel ».

Les éco­lo­gistes se trompent s’ils pensent pou­voir faire l’économie de la cri­tique mar­xienne du ca­pi­ta­lisme : une éco­logie qui ne se rend pas compte du rap­port entre « pro­duc­ti­visme » et lo­gique du profit est vouée à l’échec – ou, pire, à la ré­cu­pé­ra­tion par le sys­tème. Les exemples ne manquent pas… L’absence d’une pos­ture anti-capitaliste co­hé­rente a conduit la plu­part des partis Verts eu­ro­péens – France, Al­le­magne, Italie, Bel­gique – à de­venir de simples par­te­naires « éco-réformistes » de la ges­tion so­cial­li­bé­rale du ca­pi­ta­lisme par les gou­ver­ne­ments de centre-gauche.

Consi­dé­rant les tra­vailleurs comme ir­ré­mé­dia­ble­ment voués au pro­duc­ti­visme, cer­tains éco­lo­gistes font l’impasse sur le mou­ve­ment ou­vrier, et ont ins­crit sur leur dra­peau : « ni gauche, ni droite ». Des ex-marxistes convertis à l’écologie dé­clarent hâ­ti­ve­ment « adieu à la classe ou­vrière » (André Gorz), tandis que d’autres (Alain Li­pietz) in­sistent sur la né­ces­sité de quitter le « rouge » – c’est-à-dire le mar­xisme ou le so­cia­lisme – pour adhérer au « vert », nou­veau pa­ra­digme qui ap­por­te­rait une ré­ponse à tous les pro­blèmes éco­no­miques et sociaux.

Qu’est-ce donc que l’éco-socialisme ? Il s’agit d’un cou­rant de pensée et d’action éco­lo­gique qui fait siens les ac­quis fon­da­men­taux du mar­xisme, tout en le dé­bar­ras­sant de ses sco­ries pro­duc­ti­vistes. Pour les éco­so­cia­listes, la lo­gique du marché et du profit, de même que celle de l’autoritarisme bu­reau­cra­tique de feu le « so­cia­lisme réel », sont in­com­pa­tibles avec les exi­gences de sau­ve­garde de l’environnement na­turel. Tout en cri­ti­quant l’idéologie des cou­rants do­mi­nants du mou­ve­ment ou­vrier, ils savent que les tra­vailleurs et leurs or­ga­ni­sa­tions sont une force es­sen­tielle pour toute trans­for­ma­tion ra­di­cale du sys­tème et pour l’établissement d’une nou­velle so­ciété, so­cia­liste et écologique.

Ce cou­rant est loin d’être po­li­ti­que­ment ho­mo­gène, mais la plu­part de ses re­pré­sen­tants par­tagent cer­tains thèmes com­muns. En rup­ture avec l’idéologie pro­duc­ti­viste du pro­grès – dans sa forme ca­pi­ta­liste et/ou bu­reau­cra­tique – et op­posé à l’expansion à l’infini d’un mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion des­truc­teur de la na­ture, il re­pré­sente une ten­ta­tive ori­gi­nale d’articuler les idées fon­da­men­tales du so­cia­lisme mar­xiste avec les ac­quis de la cri­tique écologique.

Le rai­son­ne­ment éco-socialiste re­pose sur deux ar­gu­ments essentiels :

Le mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion ac­tuel des pays ca­pi­ta­listes avancés, fondé sur une lo­gique d’accumulation illi­mitée (du ca­pital, des pro­fits, des mar­chan­dises), de gas­pillage des res­sources, de consom­ma­tion os­ten­ta­toire et de des­truc­tion ac­cé­lérée de l’environnement, ne peut au­cu­ne­ment être étendu à l’ensemble de la pla­nète, sous peine de crise éco­lo­gique ma­jeure. Selon des cal­culs ré­cents, si l’on gé­né­ra­li­sait à l’ensemble de la po­pu­la­tion mon­diale la consom­ma­tion moyenne d’énergie des USA, les ré­serves connues de pé­trole se­raient épui­sées en dix-neuf jours.[2] Ce sys­tème est donc né­ces­sai­re­ment fondé sur le main­tien et l’aggravation de l’inégalité criante entre le Nord et le Sud.

En tout état de cause, la conti­nua­tion du « pro­grès » ca­pi­ta­liste et l’expansion de la ci­vi­li­sa­tion fondée sur l’économie de marché – même sous cette forme bru­ta­le­ment in­éga­li­taire – me­nace di­rec­te­ment, à moyen terme (toute pré­vi­sion se­rait ha­sar­deuse), la survie même de l’espèce hu­maine, no­tam­ment à cause des consé­quences ca­tas­tro­phiques du chan­ge­ment climatique.

La ra­tio­na­lité bornée du marché ca­pi­ta­liste, avec son calcul à court terme des pertes et des pro­fits, est in­trin­sè­que­ment contra­dic­toire avec une ra­tio­na­lité éco­lo­gique, qui prend en compte la tem­po­ra­lité longue des cycles na­tu­rels. Il ne s’agit pas d’opposer les « mau­vais » ca­pi­ta­listes éco­cides aux « bons » ca­pi­ta­listes verts : c’est le sys­tème lui-même, fondé sur l’impitoyable com­pé­ti­tion, les exi­gences de ren­ta­bi­lité, la course au profit ra­pide, qui est des­truc­teur des équi­libres na­tu­rels. Le pré­tendu ca­pi­ta­lisme vert n’est qu’une ma­nœuvre pu­bli­ci­taire, une éti­quette vi­sant à vendre une mar­chan­dise ou, dans le meilleur des cas, une ini­tia­tive lo­cale équi­va­lente à une goutte d’eau sur le sol aride du dé­sert capitaliste.

Contre le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise et l’autonomisation réi­fiée de l’économie par le néo-libéralisme, l’enjeu de l’avenir est, pour les éco­so­cia­listes, la mise en œuvre d’une « éco­nomie mo­rale » au sens que don­nait E.P. ompson à ce terme, c’est-à-dire une po­li­tique éco­no­mique fondée sur des cri­tères non mo­né­taires et extra-économiques : en d’autres termes, la « ré­in­tri­ca­tion » de l’économique dans l’écologique, le so­cial et le politique.[3]

Les ré­formes par­tielles sont to­ta­le­ment insuffisantes : il faut rem­placer la micro-rationalité du profit par une macro-rationalité so­ciale et éco­lo­gique, ce qui exige un vé­ri­table chan­ge­ment de civilisation[4] . Cela est im­pos­sible sans une pro­fonde ré­orien­ta­tion tech­no­lo­gique, vi­sant au rem­pla­ce­ment des sources ac­tuelles d’énergie par d’autres, non pol­luantes et re­nou­ve­lables, telles que l’énergie éolienne ou solaire[5] . La pre­mière ques­tion qui se pose est donc celle du contrôle des moyens de pro­duc­tion, et sur­tout des dé­ci­sions d’investissement et de mu­ta­tion tech­no­lo­gique, qui doit être ar­raché aux banques et en­tre­prises ca­pi­ta­listes pour de­venir un bien commun de la so­ciété. Certes, le chan­ge­ment ra­dical concerne non seule­ment la pro­duc­tion, mais aussi la consom­ma­tion. Ce­pen­dant, le pro­blème de la ci­vi­li­sa­tion bourgeoise-industrielle n’est pas – comme le pré­tendent sou­vent les éco­lo­gistes – « la consom­ma­tion ex­ces­sive » de la po­pu­la­tion et la so­lu­tion n’est pas une « li­mi­ta­tion » gé­né­rale de la consom­ma­tion, no­tam­ment dans les pays ca­pi­ta­listes avancés. C’est le type de consom­ma­tion ac­tuel, fondé sur l’ostentation, le gas­pillage, l’aliénation mar­chande et l’obsession ac­cu­mu­la­trice, qui doit être mis en question.

Oui, nous répondra-t-on, elle est sym­pa­thique cette utopie, mais en at­ten­dant, faut-il rester les bras croisés ? Cer­tai­ne­ment pas ! Il faut mener ba­taille pour chaque avancée, chaque ré­gle­men­ta­tion, chaque ac­tion de dé­fense de l’environnement. Chaque ki­lo­mètre d’autoroute bloqué, chaque me­sure en fa­veur des trans­ports col­lec­tifs, est im­por­tant, non seule­ment parce qu’ils ra­len­tissent la course vers l’abîme, mais aussi parce qu’ils per­mettent aux gens, aux tra­vailleurs, aux in­di­vidus de s’organiser, de lutter et de prendre conscience des en­jeux du combat, de com­prendre, par leur ex­pé­rience col­lec­tive, la faillite du sys­tème ca­pi­ta­liste et la né­ces­sité d’un chan­ge­ment de civilisation.

C’est dans cet es­prit que les forces les plus ac­tives de l’écologie se sont en­ga­gées, dès le début, dans le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. Cet en­ga­ge­ment cor­res­pond à la prise de conscience que les grands en­jeux de la crise éco­lo­gique sont pla­né­taires et ne peuvent donc être af­frontés que dans une dé­marche ré­so­lu­ment cos­mo­po­li­tique, su­pra­na­tio­nale, mon­diale. Le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste est sans doute le plus im­por­tant phé­no­mène de ré­sis­tance anti-systémique du début du XXIe siècle. Cette vaste né­bu­leuse, cette sorte de « mou­ve­ment des mou­ve­ments », qui se ma­ni­feste de ma­nière vi­sible lors des fo­rums so­ciaux – ré­gio­naux ou mon­diaux – et des grandes ma­ni­fes­ta­tions de pro­tes­ta­tion – contre l’OMC, le G 8 ou la guerre im­pé­riale en Irak –, ne cor­res­pond pas aux formes ha­bi­tuelles de l’action so­ciale ou po­li­tique. Large ré­seau dé­cen­tra­lisé, il est mul­tiple, di­vers et hé­té­ro­gène, as­so­ciant syn­di­cats ou­vriers et mou­ve­ments pay­sans, ONG et or­ga­ni­sa­tions in­di­gènes, mou­ve­ments de femmes et as­so­cia­tions éco­lo­giques, in­tel­lec­tuels et jeunes ac­ti­vistes. Loin d’être une fai­blesse, cette plu­ra­lité est une des sources de la force, crois­sante et ex­pan­sive, du mouvement.

On peut dire que l’acte de nais­sance de l’altermondialisme a été la grande ma­ni­fes­ta­tion po­pu­laire qui a fait échouer la réunion de l’OMC (Or­ga­ni­sa­tion Mon­diale du Com­merce) à Seattle en 1999. La tête vi­sible de ce combat était la conver­gence sur­pre­nante de deux forces : turtles and team­sters, des éco­lo­gistes ha­billés en tor­tues (es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion) et des syn­di­ca­listes du sec­teur des trans­ports. La ques­tion éco­lo­gique était donc, dès le début, au cœur des mo­bi­li­sa­tions contre la glo­ba­li­sa­tion ca­pi­ta­liste néo-libérale. Le mot d’ordre cen­tral du mou­ve­ment, « le monde n’est pas une mar­chan­dise », vise aussi, évi­dem­ment, l’air, l’eau, la terre, en un mot, l’environnement na­turel, de plus en plus soumis à la main­mise du capital.

On peut dire que l’altermondialisme com­porte trois mo­ments : 1) la pro­tes­ta­tion ra­di­cale contre l’ordre de choses exis­tant, et ses si­nistres ins­ti­tu­tions : le FMI, la Banque Mon­diale, l’OMC, le G-8 ; 2) un en­semble de me­sures concrètes, de pro­po­si­tions pou­vant être im­mé­dia­te­ment réa­li­sées : la taxa­tion des ca­pi­taux fi­nan­ciers, la sup­pres­sion de la dette du Tiers-monde, la fin des guerres im­pé­ria­listes ; 3) l’utopie d’un « autre monde pos­sible », fondé sur des va­leurs com­munes comme la li­berté, la dé­mo­cratie par­ti­ci­pa­tive, la jus­tice so­ciale, la dé­fense de l’environnement.

La di­men­sion éco­lo­gique est pré­sente dans ces trois mo­ments : elle ins­pire aussi bien la ré­volte contre un sys­tème qui conduit l’humanité à une tra­gique im­passe qu’un en­semble de pro­po­si­tions pré­cises – mo­ra­toire sur les OGM, dé­ve­lop­pe­ment des trans­ports col­lec­tifs gra­tuits – ainsi que l’utopie d’une so­ciété vi­vant en har­monie avec les éco­sys­tèmes, es­quissée par les do­cu­ments du mou­ve­ment. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contra­dic­tions, ré­sul­tant aussi bien de la ré­sis­tance aux re­ven­di­ca­tions éco­lo­giques de la part des sec­teurs du syn­di­ca­lisme, per­çues comme « une me­nace pour l’emploi », que de la na­ture bornée et peu so­ciale de cer­taines or­ga­ni­sa­tions éco­lo­giques… Mais une des ca­rac­té­ris­tiques les plus po­si­tives des fo­rums so­ciaux, et de l’altermondialisme dans son en­semble, c’est la pos­si­bi­lité de la ren­contre, du débat, du dia­logue et de l’apprentissage ré­ci­proque de dif­fé­rents types de mouvements.

Il faut ajouter que la mou­vance éco­lo­gique elle-même est loin d’être ho­mo­gène : elle est très di­verse cou­vrant un spectre qui va des ONG mo­dé­rées, ha­bi­tuées aux pres­sions du lob­bying, aux mou­ve­ments com­ba­tifs in­vestis dans un tra­vail mi­li­tant à la base ; de la ges­tion « réa­liste » de l’État (au ni­veau local ou na­tional) aux luttes qui mettent en ques­tion la lo­gique du sys­tème ; de la cor­rec­tion des « excès » de l’économie de marché aux ini­tia­tives d’orientation éco-socialiste. Cette hé­té­ro­gé­néité ca­rac­té­rise d’ailleurs tout le mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste, même si une sen­si­bi­lité anti-capitaliste pré­do­mine, sur­tout en Amé­rique La­tine. C’est la raison pour la­quelle le Forum So­cial Mon­dial, pré­cieux lieu de ren­contre – comme l’explique si bien notre ami Chico Whi­ta­cker [6] – où dif­fé­rentes ini­tia­tives peuvent prendre ra­cine, ne peut pas de­venir un mou­ve­ment socio-politique struc­turé, avec une « ligne » com­mune, des ré­so­lu­tions adop­tées par la ma­jo­rité, etc.

Il est im­por­tant de sou­li­gner que la pré­sence de l’écologie dans le « mou­ve­ment des mou­ve­ments » ne se li­mite pas aux or­ga­ni­sa­tions éco­lo­giques – Green­peace, WWF, parmi d’autres. Elle de­vient de plus en plus une di­men­sion prise en compte, dans l’action et dans la ré­flexion, par dif­fé­rents mou­ve­ments so­ciaux, pay­sans, in­di­gènes, fé­mi­nistes, re­li­gieux (théo­logie de la libération).

Un exemple frap­pant de cette in­té­gra­tion « or­ga­nique » des ques­tions éco­lo­giques par d’autres mou­ve­ments so­ciaux est le MST, Mou­ve­ment des Tra­vailleurs Ru­raux sans Terre du Brésil, qui, avec ses ca­ma­rades du ré­seau in­ter­na­tional Via Cam­pe­sina, forme un des pi­liers du Forum So­cial Mon­dial et du mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste. Hos­tile, de­puis son ori­gine, au ca­pi­ta­lisme et à son ex­pres­sion ru­rale, l’agro-business, le MST a in­tégré de plus en plus la di­men­sion éco­lo­gique dans son combat pour une ré­forme agraire ra­di­cale et pour un autre mo­dèle d’agriculture. Lors de la cé­lé­bra­tion du 20e an­ni­ver­saire du mou­ve­ment, à Rio (2005), le do­cu­ment des or­ga­ni­sa­teurs pré­ci­sait : notre rêve est « un monde éga­li­taire, qui so­cia­lise ces ri­chesses ma­té­rielles et cultu­relles », un chemin nou­veau pour la so­ciété, « fondé sur l’égalité entre les êtres hu­mains et les prin­cipes éco­lo­giques ». Cela se tra­duit dans l’action – sou­vent en marge de la « lé­ga­lité » – du MST contre les OGM, qui est à la fois un combat contre la ten­ta­tive des mul­ti­na­tio­nales – Mon­santo, Syn­genta – de contrôler to­ta­le­ment les se­mences, en sou­met­tant les pay­sans à sa do­mi­na­tion, et une lutte contre un fac­teur de pol­lu­tion et de conta­mi­na­tion in­con­trô­lable des champs. Ainsi, grâce à une oc­cu­pa­tion « sau­vage », le MST a ob­tenu en 2006 l’expropriation d’un champ de maïs et de soja trans­gé­niques de Syn­genta Seeds dans l’État du Pa­rana, qui est de­venu le cam­pe­ment paysan « Terre Libre ». Il faut men­tionner aussi leur af­fron­te­ment avec les mul­ti­na­tio­nales de la pâte à pa­pier, qui mul­ti­plient, sur des cen­taines de mil­liers d’hectares, de vé­ri­tables « dé­serts verts », des fo­rêts d’eucalyptus (mo­no­cul­ture) qui as­sèchent toutes les sources d’eau et dé­truisent toute di­ver­sité bio­lo­gique. Ces com­bats sont in­sé­pa­rables, pour les cadres et les ac­ti­vistes du MST, d’une pers­pec­tive an­ti­ca­pi­ta­liste radicale.

Les co­opé­ra­tives agri­coles du MST dé­ve­loppent, de plus en plus, une agri­cul­ture bio­lo­gique sou­cieuse de la bio­di­ver­sité et de l’environnement en gé­néral et consti­tuent ainsi des exemples concrets d’une forme de pro­duc­tion al­ter­na­tive. En juillet 2007, le MST et ses par­te­naires du mou­ve­ment Via Cam­pe­sina ont or­ga­nisé à Cu­ri­tiba (État du Pa­rana) une Journée de l’Agro-écologie, en pré­sence de cen­taines de dé­lé­gués, des in­gé­nieurs agro­nomes, des uni­ver­si­taires et des théo­lo­giens de la li­bé­ra­tion (Leo­nardo Boff, Frei Betto).

Bien en­tendu, ces ex­pé­riences et ces luttes ne se li­mitent pas au Brésil. On en trouve, sous des formes dif­fé­rentes, dans beau­coup d’autres pays, et pas seule­ment du Tiers-monde, et elles consti­tuent une partie si­gni­fi­ca­tive de l’arsenal com­batif de l’altermondialisme et de la nou­velle culture cos­mo­po­li­tique dont il est porteur.

Mi­chael Löwy

Notes

[ 1] Le Monde, 9 juin 2007, p. 4.

[ 2] M. Mies, « Li­be­ra­cion del consumo o po­li­ti­za­cion de la vida co­ti­diana », Mien­tras Tanto, n° 48,1992, p. 73.

[ 3] Voir Da­niel Ben­saïd, Marx l’intempestif, Paris, Fayard, 1995, pp. 385 – 386,396 et Jorge Riechman, Pro­blemas con los frenos de emer­gencia ? Ma­drid, Edi­to­rial Re­vo­lu­cion, 1991, p. 15.

[ 4] Voir à ce sujet le re­mar­quable essai de Jorge Riechman, « El so­cia­lismo puede llegar solo en bi­ci­cleta », Pa­peles de la Fon­da­tion de In­ves­ti­ga­ciones Mar­xistas, Ma­drid, n° 6,1996.

[ 5] Cer­tains mar­xistes rêvent déjà d’un « com­mu­nisme so­laire », voir David Schwartzman, « Solar Com­mu­nism », Science and So­ciety, vol. 60, n° 3,1996.

[ 6] Voir C. Whi­taker, « Le dé­fidu Forum so­cial mon­dial : un autre monde au-delà du ca­pi­ta­lisme », Ac­tuel Marx, n° 42,2007.

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