À propos de la crise du néolibéralisme

Mis en ligne le 28 mars 2010

Un en­tre­tien de Bruno Tinel avec Gé­rard Du­ménil et Do­mi­nique Lévy

Ex­trait d’un texte paru dans Ac­tuel Marx 2009/2 (n° 46)

Quelle est la na­ture de la crise ? Quelles sont ses causes ? Quels sont ses ef­fets ? Quels sont les scé­na­rios de sortie de crise plau­sibles ? Ces ques­tions ne concernent pas uni­que­ment les éco­no­mistes et sont lar­ge­ment dis­cu­tées aujourd’hui. Elles ne condi­tionnent pas seule­ment la com­pré­hen­sion de la si­tua­tion éco­no­mique et so­ciale ac­tuelle, mais aussi la per­ti­nence des ré­ponses po­li­tiques en­vi­sa­geables. Dans un livre pu­blié en 2010 chez Har­vard Uni­ver­sity Press, et qui constitue sans doute la pre­mière étude mar­xiste sys­té­ma­tique de la crise ac­tuelle et de son am­pleur, Gé­rard Du­ménil et Do­mi­nique Lévy pro­posent une ana­lyse gé­né­rale de ce qu’ils dé­si­gnent comme « la crise du néo­li­bé­ra­lisme ». Bruno Tinel les in­ter­roge ici sur le sens et la portée de leurs prin­ci­pales thèses.

Votre ou­vrage s’intitule The crisis of neo­li­be­ra­lism. Bien qu’un nu­méro d’Actuel Marx ait été consacré à cette no­tion, pourriez-vous ex­pli­quer briè­ve­ment ce qu’est pour vous le néo­li­bé­ra­lisme ? En quoi s’agit-il d’un phé­no­mène de classe ? En quoi peut-on parler d’un « succès » du néolibéralisme ?

Le nu­méro 40 d’Actuel Marx (se­cond se­mestre 2006) que nous avions co­or­donné s’intitulait « Fin du néo­li­bé­ra­lisme ? ». Il conte­nait, en effet, un en­semble d’exposés re­la­tifs à la na­ture, aux contra­dic­tions et à l’avenir du néo­li­bé­ra­lisme. En ce qui nous concerne, ce n’était pas le pre­mier ex­posé que nous don­nions de la na­ture de ce phé­no­mène, un thème cen­tral de notre re­cherche de­puis le mi­lieu des an­nées 1990.

4 Pouvait-on pro­nos­ti­quer la fin du néo­li­bé­ra­lisme ? Poser la ques­tion, c’était déjà ma­ni­fester la conscience du ca­rac­tère né­ces­sai­re­ment borné dans le temps de cette phase de l’histoire du ca­pi­ta­lisme, mais aucun des contri­bu­teurs de ce nu­méro de la revue n’avait, à pro­pre­ment parler, prévu les mo­da­lités d’une telle fin, ni sa ra­pi­dité, ni sa vio­lence. Mais enfin, nous y sommes : le néo­li­bé­ra­lisme est en crise, et il ne s’en re­mettra pas. Le néo­li­bé­ra­lisme est une phase du ca­pi­ta­lisme, dans la­quelle celui-ci est entré à la tran­si­tion des an­nées 1970 et 1980. C’est un fait po­li­tique, dans le­quel toute l’économie a été en­traînée, dont l’objectif était d’accroître les re­venus des classes su­pé­rieures. On peut même parler d’une « res­tau­ra­tion », dans la me­sure où les re­venus de ces classes avaient été contenus au cours des pre­mières dé­cen­nies de l’après– guerre. À l’aune de cet ob­jectif, le néo­li­bé­ra­lisme a été un for­mi­dable succès, dans la me­sure où les hauts re­venus se sont énor­mé­ment ac­crus. C’est un fait de no­to­riété com­mune, le néo­li­bé­ra­lisme a été à l’origine d’une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire des in­éga­lités, aux États-Unis, en Eu­rope et dans la pé­ri­phérie. Les moyens em­ployés sont assez fa­mi­liers. Une nou­velle dis­ci­pline a été im­posée aux tra­vailleurs : des condi­tions de tra­vail plus dures, une stag­na­tion (ou ré­gres­sion) du pou­voir d’achat, une éro­sion des sys­tèmes de pro­tec­tion so­ciale… Les en­tre­prises ont été gé­rées dans l’intérêt ex­clusif des ac­tion­naires. Jusqu’en 2000, les taux d’intérêt sont restés très su­pé­rieurs à la hausse des prix. Les po­li­tiques vi­saient le strict contrôle de l’inflation, bien da­van­tage que le plein– em­ploi. Les mé­ca­nismes fi­nan­ciers ont fait l’objet d’une dé­ré­gle­men­ta­tion sau­vage. Le libre-échange a été im­posé par les gou­ver­ne­ments, ainsi que la libre cir­cu­la­tion in­ter­na­tio­nale des ca­pi­taux, per­met­tant ainsi le dé­ploie­ment des so­ciétés trans­na­tio­nales sur l’ensemble de la pla­nète. Ces deux der­niers as­pects consti­tuent ce qu’il est convenu d’appeler « la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ». Cet ordre so­cial bou­le­versa celui qui pré­va­lait lors des pre­mières dé­cen­nies de l’après– guerre. En dépit de la vio­lence im­pé­ria­liste de ces dé­cen­nies (guerres co­lo­niales, guerre du Vietnam, etc.) et de la des­truc­tion de la pla­nète, cette pé­riode se ca­rac­té­risa par cer­tains traits so­ciaux « pro­gres­sistes », avec des dif­fé­rences im­por­tantes selon les pays : avancée du pou­voir d’achat de la grande masse des sa­la­riés, ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière, po­li­tiques in­dus­trielles et d’emploi, etc.

Vous avez parlé de « classes su­pé­rieures ». Pouvez-vous pré­ciser cette no­tion ? Vous vous in­té­ressez à la struc­tu­ra­tion des classes do­mi­nantes de­puis de nom­breuses an­nées. Qui sont ceux qui, au sommet, ont bé­né­ficié du néo-libéralisme ? Qu’entendez-vous par « la Finance » ?

Une des par­ti­cu­la­rités de notre cadre ana­ly­tique est l’importance donnée aux classes des cadres, ceux qu’aux États-Unis, on ap­pelle « ma­na­gers » dans la théorie du ca­pi­ta­lisme ma­na­gé­rial. Pour nous, l’ « en­ca­dre­ment » dé­finit un rap­port de classe, pas seule­ment la pro­priété des moyens de pro­duc­tion. Sur ce ter­rain, nous re­joi­gnons les thèses de Jacques Bidet, qui voit dans l’organisation un fac­teur de classe au côté de la pro­priété, même si la concep­tua­li­sa­tion n’est pas iden­tique. Notre vi­sion est ter­naire : les classes ca­pi­ta­listes, les cadres et les « classes po­pu­laires », ce par quoi nous dé­si­gnons les ou­vriers et em­ployés. Par « classes su­pé­rieures », nous en­ten­dons les classes ca­pi­ta­listes et les cadres. Ce sont ces classes qui ont bé­né­ficié du néo­li­bé­ra­lisme. La po­si­tion des deux com­po­santes n’est pas la même. Dans la mise en place du néo­li­bé­ra­lisme, les classes ca­pi­ta­listes ont as­suré un cer­tain lea­der­ship. Nous ap­pe­lons « Fi­nance » les frac­tions su­pé­rieures des classes ca­pi­ta­listes et les grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières. C’est cette fi­nance qui a conduit la lutte pour l’affirmation de l’ordre néo­li­béral. Mais rien n’aurait été pos­sible sans la col­la­bo­ra­tion des classes de cadres, en par­ti­cu­lier les cadres fi­nan­ciers, qui sont gra­duel­le­ment de­ve­nues un ac­teur pri­mor­dial du chan­ge­ment, dans ce que nous ap­pe­lons le « com­promis néo­li­béral ». En­core une fois, il fau­drait faire ici men­tion de dif­fé­rences no­tables selon les pays. Par exemple, pour des rai­sons his­to­riques, cette adhé­sion a été plus lente en France qu’aux États-Unis.

Entre votre livre Crise et sortie de crise et The crisis of neo­li­be­ra­lism, votre ana­lyse de classe du néo­li­bé­ra­lisme a-t-elle évolué ? Sur quoi re­pose l’alliance, ou « l’hybridation », dont parle votre livre, entre ces dif­fé­rentes frac­tions de la classe dominante ?

Di­sons qu’elle s’est ap­pro­fondie. Nous avons dé­ve­loppé cette pro­blé­ma­tique de longue date au plan théo­rique, mais le nou­veau livre en­fonce les pre­miers « clous em­pi­riques ». Dans l’analyse du par­tage de la va­leur ajoutée, par exemple, le mou­ve­ment des hauts sa­laires est un phé­no­mène em­pi­ri­que­ment cru­cial. Aux États-Unis, on n’observe pas de baisse de la part des sa­laires ; cette pro­priété ren­voie à des dy­na­miques dif­fé­rentes des bas sa­laires et des hauts sa­laires (pas seule­ment des « très hauts »). On ne peut rai­sonner dans un cadre ana­ly­tique qui op­pose les frac­tions de la plus-value à la va­leur de la force de tra­vail, en consi­dé­rant la masse des sa­laires glo­ba­le­ment. La pro­blé­ma­tique bi­naire ne fonc­tionne plus. Il faut dis­tin­guer : les pro­fits (dont la part dans la va­leur ajoutée a crû), les hauts sa­laires (dont la part a éga­le­ment aug­menté) et les sa­laires de la grande masse des tra­vailleurs (dont la part a baissé). Le mar­xisme a tout à ga­gner de ce dé­pous­sié­rage. La crise ac­tuelle sou­ligne bien l’importance des classes de cadres dans le ca­pi­ta­lisme contem­po­rain. C’est un thème ma­jeur de la cri­tique des abus du néo­li­bé­ra­lisme que la stig­ma­ti­sa­tion des très hauts sa­laires, des pa­ra­chutes dorés, des bonus des tra­ders. Pour­tant, s’en tenir là, c’est vrai­ment ne voir que la partie émergée de l’iceberg. Sur­tout, il est dif­fi­cile de parler d’un avenir post-néolibéral sans en­trer dans ces lo­giques. Dans l’analyse de la re­la­tion entre les frac­tions su­pé­rieures des classes ca­pi­ta­listes et des cadres, nous par­lons d’ « hy­bri­da­tion » par ré­fé­rence aux mé­ca­nismes que nous ob­ser­vons au sommet des hié­rar­chies de classe : des « ca­pi­ta­listes » lar­ge­ment ré­mu­nérés par des sa­laires et des hauts « ges­tion­naires » en­trant mas­si­ve­ment dans la pro­priété du ca­pital du fait de leurs re­venus très élevés. Ces re­cou­pe­ments au plan des ré­mu­né­ra­tions se com­binent à cer­taines su­per­po­si­tions des fonc­tions. Au sommet, il est sou­vent dif­fi­cile de dis­tin­guer les ca­pi­ta­listes et les ges­tion­naires. La théorie et l’empirie de ces mé­ca­nismes res­tent lar­ge­ment à faire.

Le livre fait grand cas d’une ty­po­logie des ordres so­ciaux fondée sur les do­mi­na­tions de classe et les com­promis cor­res­pon­dants. Pouvez-vous en rap­peler les grandes lignes ?

Tout part de la vi­sion ter­naire des struc­tures de classes : ca­pi­ta­listes, cadres et classes po­pu­laires (em­ployés et ou­vriers). Nous ap­pe­lons « ordre so­cial » une confi­gu­ra­tion des pou­voirs de classe, do­mi­na­tions et com­promis. Un pre­mier cri­tère est la lo­ca­li­sa­tion du com­promis : entre les classes ca­pi­ta­listes et les cadres ou entre ces der­niers et les classes po­pu­laires. Dans le pre­mier cas, le com­promis s’établit vers la droite ; dans le se­cond, vers la gauche. Le com­promis néo­li­béral s’analyse donc comme un com­promis à droite, et celui de l’après-guerre comme un com­promis à gauche. On peut croiser ce pre­mier cri­tère avec un se­cond : dans chacun des cas, quelle classe du com­promis as­sume le lea­der­ship ? Par exemple, dans le néo­li­bé­ra­lisme, les classes ca­pi­ta­listes ont joué un rôle di­ri­geant. On par­lera de com­promis « à droite ». On ne peut ex­clure un tel com­promis vers la droite sous la di­rec­tion des cadres, un ordre so­cial de « centre-droite ». Sy­mé­tri­que­ment, on peut dé­si­gner le com­promis entre cadres et classes po­pu­laires comme étant de « centre-gauche » si les classes de cadres as­sument le lea­der­ship, comme ce fut le cas après la se­conde guerre mon­diale. Une di­rec­tion po­pu­laire si­gni­fie­rait un com­promis vé­ri­ta­ble­ment de gauche.

Vous dis­tin­guez néo­li­bé­ra­lisme, glo­ba­li­sa­tion et fi­nan­cia­ri­sa­tion. En quoi ces trois no­tions diffèrent-elles ? En quoi la no­tion d’impérialisme vous semble-t-elle en­core per­ti­nente pour ana­lyser le néolibéralisme ?

Glo­ba­li­sa­tion et fi­nan­cia­ri­sa­tion ren­voient à des pro­cessus his­to­riques, ca­rac­té­ris­tiques du ca­pi­ta­lisme en gé­néral. Le néo­li­bé­ra­lisme est une phase du ca­pi­ta­lisme. S’il y a sou­vent confu­sion, c’est que le néo-libéralisme a pro­voqué une ac­cé­lé­ra­tion des deux pre­miers mé­ca­nismes. D’une cer­taine ma­nière, on peut dire que le néo­li­bé­ra­lisme a ré­veillé les vieux dé­mons ca­pi­ta­listes que l’ordre so­cial de l’après-guerre n’avait ja­mais vrai­ment exor­cisés. Les ac­cords de Bretton Woods, en 1944, avaient fait ad­mettre les li­mi­ta­tions du com­merce in­ter­na­tional et des mou­ve­ments in­ter­na­tio­naux de ca­pi­taux. Mais les États-Unis n’acceptèrent pas vé­ri­ta­ble­ment ce nou­veau cadre et tra­vaillèrent, sans délai, à son dé­pas­se­ment. La raison en est simple et ren­voie à la se­conde partie de la ques­tion : l’impérialisme. L’après-guerre n’a ja­mais cessé d’être im­pé­ria­liste et, à ce titre, le nouvel ordre so­cial pou­vait dif­fi­ci­le­ment s’accommoder de res­tric­tions au dé­ploie­ment du ca­pital au plan mon­dial. Cer­tains pays, comme en Amé­rique la­tine, ont dé­ve­loppé, de­puis l’entre-deux-guerres, des mo­dèles d’ « in­dus­tria­li­sa­tion de sub­sti­tu­tion d’importation », im­pli­quant des pro­tec­tions. Cela ne pou­vait convenir aux pays les plus avancés. La ré­ponse à la se­conde partie de la ques­tion tient en peu de mots : « glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale » si­gnifie « im­pé­ria­lisme à l’ère néolibérale ».

Vous ana­lysez la crise du néo-libéralisme comme la qua­trième crise struc­tu­relle de­puis la fin du XIXe siècle. Quels sont les dif­fé­rents types de crises que peut connaître notre sys­tème éco­no­mique ? Qu’est-ce qu’une crise struc­tu­relle ? La crise ac­tuelle peut-elle être im­putée à une baisse du taux de profit aux États-Unis, comme le vou­drait une cer­taine or­tho­doxie marxiste ?

Marx avait déjà fait men­tion de pé­riodes de grandes per­tur­ba­tions fai­sant suite à des baisses de la ren­ta­bi­lité du ca­pital. Cette no­tion ren­voyait à des si­tua­tions dis­tinctes des « crises » pé­rio­diques ponc­tuant le cycle éco­no­mique, ce qu’on ap­pelle dé­sor­mais des ré­ces­sions. Nous ap­pe­lons ces pé­riodes de plu­sieurs an­nées des « crises struc­tu­relles », une autre ma­nière de dire « grandes crises ». Mais les « crises de ren­ta­bi­lité » ne sont pas les seules crises struc­tu­relles, le ca­pi­ta­lisme peut aussi tra­verser des crises d’un autre type que nous ap­pe­lons « crises d’hégémonie ». De­puis la fin du XIXe siècle, on peut dis­tin­guer quatre crises struc­tu­relles : les an­nées 1890, 1929 et les an­nées 1930, les an­nées 1970 et la crise ac­tuelle. Deux de ces crises – la pre­mière et la troi­sième – peuvent être im­pu­tées à des phases de baisse du taux de profit, mais ce n’est le cas ni de la crise de 1929 ni de la crise ac­tuelle. Dans ces deux der­niers cas, le taux de profit en­trait dans des phases de ré­ta­blis­se­ment, en­core peu ac­cen­tuées d’ailleurs. Ces deux crises ont en commun de faire suite à des pé­riodes d’ « hé­gé­monie fi­nan­cière », c’est-à-dire des phases où les classes ca­pi­ta­listes (sup­por­tées par le pou­voir de leurs ins­ti­tu­tions fi­nan­cières) do­mi­naient sans par­tage ou presque. La pre­mière hé­gé­monie fi­nan­cière fut celle de la nou­velle grande bour­geoisie du début du XXe siècle, qui avait lar­ge­ment dé­légué les tâches de ges­tion aux cadres (l’effet de la ré­vo­lu­tion ma­na­gé­riale) et qui était sup­portée par le nou­veau sys­tème fi­nan­cier. La se­conde hé­gé­monie fi­nan­cière fut le néo­li­bé­ra­lisme. Dans les deux cas, ces ordres so­ciaux furent in­ter­rompus par des crises ca­rac­té­ri­sées par la des­truc­tion d’une grande partie du sys­tème fi­nan­cier et une très forte baisse de la pro­duc­tion. Les mé­ca­nismes propres aux crises d’hégémonie sont dis­tincts de ceux d’une crise de ren­ta­bi­lité. Ces crises sont l’expression du ca­rac­tère in­sou­te­nable de pra­tiques condui­sant à la levée de toutes les bar­rières à l’extension de la do­mi­na­tion ca­pi­ta­liste et à l’enrichissement sans bornes de ces classes. C’est le point commun entre 1929 et la crise ac­tuelle. Du point de vue de leurs as­sises so­ciales, la prin­ci­pale dif­fé­rence entre les deux crises d’hégémonie est le rôle accru joué par les frac­tions su­pé­rieures des classes de cadres.

Quelles sont les prin­ci­pales com­po­santes de ces pra­tiques insoutenables ?

Il y a deux as­pects prin­ci­paux. Il s’agit d’abord de la né­bu­leuse des mé­ca­nismes liés à la fi­nan­cia­ri­sa­tion, la glo­ba­li­sa­tion fi­nan­cière et la re­cherche, par tous les moyens, de hauts re­venus. Le se­cond élé­ment, tout à fait propre aux États-Unis, a trait à la tra­jec­toire éco­no­mique (ma­croé­co­no­mique, peut-on dire) de ce pays, no­tam­ment la crois­sance des en­det­te­ments (na­tio­naux et ex­té­rieurs). C’est la ren­contre de ces deux en­sembles de mé­ca­nismes, à tra­vers le boom de l’immobilier, qui ex­plique la crise et rend compte des mo­da­lités qu’elle a revêtues.

L’idée des excès de la fi­nan­cia­ri­sa­tion et de la glo­ba­li­sa­tion comme fac­teur de la crise est assez fa­cile à saisir. Mais en quoi la stra­tégie des classes do­mi­nantes en quête de très hauts re­venus n’était-elle pas viable ? Vous avancez l’idée que l’exigence de hauts re­venus au-delà de toute li­mite a conduit à la pro­duc­tion d’un « sur­plus fictif ». Qu’entendez-vous par là ?

D’une cer­taine ma­nière, on peut dire que les deux pre­miers élé­ments, fi­nan­cia­ri­sa­tion et glo­ba­li­sa­tion, sont des moyens mis en œuvre pour par­venir au troi­sième, la créa­tion de très hauts re­venus au sommet de la py­ra­mide so­ciale. Les li­mites que le New Deal et l’après-guerre avaient fixées aux mé­ca­nismes fi­nan­ciers, à la mon­dia­li­sa­tion fi­nan­cière (dont un as­pect est l’établissement de pa­radis fis­caux), à l’expansion des so­ciétés trans­na­tio­nales furent gra­duel­le­ment le­vées, dès avant le néo­li­bé­ra­lisme mais avec une ac­cé­lé­ra­tion for­mi­dable du­rant les deux ou trois dé­cen­nies qu’a duré le néo­li­bé­ra­lisme. Ces pra­tiques étaient l’expression des ob­jec­tifs de classes néo­li­bé­raux. En fait, le néo­li­bé­ra­lisme a lui-même une his­toire, et, après des an­nées 1980 dif­fi­ciles, voire ter­ribles dans cer­taines ré­gions du monde, ces pro­cessus se sont ac­cé­lérés dans les an­nées 1990, puis em­ballés dans les an­nées 2000. Nous par­lons ici de choses connues : la dé­ré­gle­men­ta­tion for­mi­dable, les in­no­va­tions fi­nan­cières qui en ont ré­sulté, la crois­sance des in­ves­tis­se­ments fi­nan­ciers à l’intérieur de chaque pays et dans le monde, la crois­sance des in­ves­tis­se­ments des so­ciétés trans­na­tio­nales (les in­ves­tis­se­ments di­rects), etc. S’est gra­duel­le­ment construit un cadre im­pos­sible à maî­triser, tant par les « mar­chés » que par les ins­tances cen­trales. Les pro­cé­dures comp­tables (no­tam­ment l’évaluation des ac­tifs aux va­leurs ob­ser­vées sur les mar­chés ou cal­cu­lées par des mo­dèles ma­thé­ma­tiques), la sortie des ac­tifs ris­qués des bi­lans des so­ciétés fi­nan­cières sont au­tant de pra­tiques qui ont fait que les cal­culs de ren­ta­bi­lité sont de­venus fic­tifs, tout en jus­ti­fiant le paie­ment de re­venus in­di­vi­duels (di­vi­dendes, hauts sa­laires, primes, etc.) dé­li­rants. On est ici à la fron­tière de l’aveuglement col­lectif et de l’escroquerie. La dé­ré­gle­men­ta­tion et la pré­pon­dé­rance de mé­ca­nismes glo­baux sur des mé­ca­nismes na­tio­naux (comme dans la dé­ter­mi­na­tion des taux d’intérêt) firent que les au­to­rités fi­nan­cières per­dirent (par leur propre ac­tion) le contrôle de ces mé­ca­nismes… Toutes choses que le livre dé­crit et mesure.

Qu’entendez-vous par tra­jec­toire de l’économie états-unienne ? En quoi est-elle in­sou­te­nable ? Quel est le lien entre l’exigence par la classe do­mi­nante de re­venus tou­jours plus élevés et le ra­len­tis­se­ment de l’accumulation ?

Les com­po­santes prin­ci­pales de la tra­jec­toire états-unienne sont : (1) la baisse pro­gres­sive de l’accumulation du ca­pital par les so­ciétés non fi­nan­cières et la hausse de la consom­ma­tion, (2) l’endettement in­terne et (3) le dés­équi­libre du com­merce ex­té­rieur et le fi­nan­ce­ment de l’économie na­tio­nale par le reste du monde. Le néo­li­bé­ra­lisme a pro­voqué, par le biais de la hausse des taux d’intérêt (jusqu’en 2000), des dis­tri­bu­tions mas­sives de di­vi­dendes et le ra­chat par les so­ciétés de leurs propres ac­tions pour faire monter leurs cours en bourse, un pro­cessus de désac­cu­mu­la­tion gra­duel de la part des so­ciétés non fi­nan­cières. Le profit est de moins en moins conservé par les en­tre­prises parce qu’il en sort aux fins de maxi­mi­sa­tion des hauts re­venus. Le paie­ment de re­venus du ca­pital et de hauts sa­laires (alors que le sa­laire de la grande masse de la po­pu­la­tion stagne) a conduit à une hausse for­mi­dable de la dé­pense des mé­nages (consom­ma­tion et achat de lo­ge­ments). Cette tra­jec­toire com­bine donc sur­con­som­ma­tion et sous-accumulation. Les taux d’épargne ont plongé, jusqu’à de­venir né­ga­tifs. Tra­di­tion­nel­le­ment, une telle ex­plo­sion de la de­mande au­rait pro­voqué un risque d’inflation. Mais, dans le contexte de la mon­dia­li­sa­tion, cette de­mande s’est adressée, dans des pro­por­tions crois­santes, à l’étranger, en­gen­drant un flux d’importations très su­pé­rieur aux ex­por­ta­tions du pays. Pour sou­tenir la de­mande qui s’adresse aux en­tre­prises si­tuées sur le ter­ri­toire états-unien, il n’y a, pour­tant, pas d’autre moyen que de sti­muler la de­mande en gé­néral, pour­tant ex­ces­sive. Pour cela, il faut en­detter des agents na­tio­naux par une po­li­tique mo­né­taire (c’est-à-dire de crédit) laxiste. Comme cette de­mande s’adresse, dans une large me­sure, à l’étranger, le dé­ficit du com­merce ex­té­rieur croît en pa­ral­lèle aux cré­dits in­ternes, et le dé­ficit ex­té­rieur pro­voque un fi­nan­ce­ment crois­sant de l’économie des États-Unis par le reste du monde.

Quel fut donc le rôle du crédit lors de la der­nière pé­riode de la fi­nan­cia­ri­sa­tion ? En quoi le dé­ve­lop­pe­ment des prêts hy­po­thé­caires n’est-il pas un simple dé­faut de ré­gle­men­ta­tion de l’économie amé­ri­caine mais bien, au contraire, un élé­ment par­ti­cu­lier dans une mé­ca­nique d’ensemble ? Dit au­tre­ment, pour­quoi l’immobilier amé­ri­cain a-t-il en­traîné la fi­nance dans sa chute ?

De­puis 2000, cette crois­sance de l’endettement a concerné les mé­nages, es­sen­tiel­le­ment les plus aisés, mais aussi, de ma­nière pro­gres­sive, des mé­nages aux re­venus faibles ou in­cer­tains, in­ca­pables de rem­bourser. C’est là qu’interviennent les pra­tiques, sou­vent dé­crites, du sub­prime, de la ti­tri­sa­tion et de l’assurance contre le non-remboursement. Toutes ces pra­tiques n’ont été que la partie la plus évi­dente d’une vé­ri­table ex­plo­sion des mé­ca­nismes fi­nan­ciers après 2000 (no­tam­ment des mar­chés dé­rivés). On voit donc s’établir le lien entre la tra­jec­toire ma­croé­co­no­mique et la fi­nan­cia­ri­sa­tion, aux plans na­tional et in­ter­na­tional, sa­chant qu’avant la crise, une pro­por­tion de l’ordre de la moitié des titres ré­sul­tant de la ti­tri­sa­tion des créances était vendue à l’étranger. La ré­vé­la­tion du ca­rac­tère dou­teux de ces créances (par le début de la crois­sance des re­tards de rem­bour­se­ment) a joué le rôle d’une onde de choc ma­jeure, dé­sta­bi­li­sant un édi­fice fi­nan­cier très fra­gile. Les pre­miers symp­tômes furent une mé­fiance ré­ci­proque entre ins­ti­tu­tions, oc­ca­sion­nant en août 2007 une crise de li­qui­dités in­ter­ban­caire (l’impossibilité de se re­fi­nancer au­près des autres banques). Les classes su­pé­rieures avaient tiré d’énormes flux de re­venus sur des pro­fits es­comptés, in­cor­porés fic­ti­ve­ment dans la va­leur des titres dé­tenus à l’actif des so­ciétés fi­nan­cières, sou­vent for­mi­da­ble­ment sur­éva­luée. L’ajustement à la baisse de leur va­leur pro­voqua des pertes comp­tables re­pré­sen­tant des frac­tions consi­dé­rables des fonds propres des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières. Il res­tait fort peu ou plus rien du tout, d’où l’effondrement de la bourse, d’où les faillites. Bien en­tendu, l’existence d’une ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière plus stricte (l’absence de son dé­man­tè­le­ment) au­rait in­terdit de tels dé­ve­lop­pe­ments. D’abord, l’interdiction du sub­prime (im­pos­sible en France). En­suite, l’interdiction ou la ré­gle­men­ta­tion de la ti­tri­sa­tion opérée par des so­ciétés pri­vées non ré­gle­men­tées ou sa res­tric­tion aux grandes ins­ti­tu­tions contrô­lées par le gou­ver­ne­ment. Puis la ré­gle­men­ta­tion des pra­tiques d’assurance des créances, des mar­chés dé­rivés… Mais le pro­blème au­rait alors surgi sous une autre forme, car il fal­lait sou­tenir la de­mande pour les en­tre­prises pro­dui­sant dans le pays, compte tenu de la fuite d’une frac­tion de cette de­mande vers le reste du monde. On ne peut que ré­péter ici ce qu’on a af­firmé an­té­rieu­re­ment : la crois­sance de la dette in­terne était in­dis­pen­sable au main­tien de l’activité sur le ter­ri­toire. L’État au­rait pu s’endetter, ce qu’il fait d’ailleurs fi­na­le­ment dans la crise, mais trop tard.

Cer­tains mettent en avant le rôle des dé­penses pu­bliques et en par­ti­cu­lier des dé­penses mi­li­taires dans le sou­tien de la de­mande après 2001. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons déjà ré­pondu im­pli­ci­te­ment à cette ques­tion. Dans les an­nées 2000, la de­mande a été sou­tenue par l’endettement des mé­nages. Fort peu par celui de l’État.

Re­po­sant im­pli­ci­te­ment sur l’idée qu’efficacité et jus­tice vont de pair, le point de vue key­né­sien dé­ve­loppe la thèse, fré­quem­ment dé­fendue par les éco­no­mistes ka­le­ckiens et par les mi­li­tants de gauche en France, selon la­quelle la crise ré­sul­te­rait d’une ré­par­ti­tion trop in­éga­li­taire et dé­fa­vo­rable aux sa­laires. Qu’en pensez-vous ?

Il y a plu­sieurs ver­sions de ces thèses. La forme la plus simple consiste à se ré­férer au par­tage de la va­leur ajoutée entre les sa­laires et les « pro­fits » (en fait, le reste du re­venu total, qui re­couvre bien da­van­tage les re­cettes de l’État que les pro­fits pro­pre­ment dits). Ce rai­son­ne­ment se fonde sur l’idée d’une in­suf­fi­sance de la de­mande ré­sul­tant de cette contrac­tion sup­posée des sa­laires. La dif­fi­culté de cette in­ter­pré­ta­tion ré­side dans le fait que la part des sa­laires n’a pas baissé aux États-Unis, pa­trie de la crise. On l’a dit, la crise ac­tuelle n’est pas une crise de sur­ac­cu­mu­la­tion et de sous-consommation, mais, au contraire, une crise de sur­con­som­ma­tion et de sous-accumulation. Une ver­sion plus so­phis­ti­quée tire ar­gu­ment de la dé­for­ma­tion de la ré­par­ti­tion des re­venus à l’intérieur des sa­laires, au dé­tri­ment de la grande masse des sa­la­riés et, no­tam­ment, des plus faibles. Face à la stag­na­tion ou ré­gres­sion de leur pou­voir d’achat, ces mé­nages, vic­times du néo­li­bé­ra­lisme (un fait in­con­tes­table), se se­raient tournés vers l’endettement hy­po­thé­caire, qui, aux États-Unis, fi­nance l’achat du lo­ge­ment ou la consom­ma­tion. Le pro­blème posé par cette ana­lyse est, d’abord, que la stag­na­tion du pou­voir d’achat ne suffit pas à ex­pli­quer l’endettement. Il existe des pra­tiques ban­caires et des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques dont la fonc­tion est de li­miter l’expansion du crédit, selon des règles de sol­va­bi­lité in­di­vi­duelle ou des exi­gences ma­croé­co­no­miques. Ce sont elles qui sont en faute, et non un désir ex­cessif d’emprunter. En­suite, la crise re­pose sur des mé­ca­nismes beau­coup plus larges que le sub­prime. La dif­fi­culté, sur ce ter­rain, est que l’argumentation qui fait re­poser l’explication de la crise sur l’insuffisance du pou­voir d’achat est com­prise de beau­coup, dans sa sim­pli­cité même, et s’avère po­li­ti­que­ment ef­fi­cace. C’est pour­quoi les mi­li­tants des partis ou as­so­cia­tions la mettent en avant. La thèse est po­li­ti­que­ment cor­recte et son succès ga­ranti, mais éco­no­mi­que­ment fausse. La lutte pour l’augmentation du pou­voir d’achat de la grande masse des sa­la­riés, abs­trac­tion faite de toute consi­dé­ra­tion éco­lo­gique, est évi­dem­ment jus­ti­fiée, en­core plus dans un ordre so­cial où les pro­fits des en­tre­prises sont dis­tri­bués mas­si­ve­ment aux plus aisés et ne servent que fort peu à sou­tenir la crois­sance et l’emploi. Mais ce n’est pas la com­pres­sion de ce pou­voir d’achat dans le ca­pi­ta­lisme néo­li­béral qui a pré­ci­pité celui-ci dans la crise, et ce n’est pas son aug­men­ta­tion qui au­rait évité cette crise.

Cer­tains éco­no­mistes ont ten­dance à consi­dérer le pro­blème prin­ci­pa­le­ment sous l’angle de la po­li­tique ma­croé­co­no­mique, où des er­reurs im­por­tantes au­raient été com­mises, comme un laxisme ex­cessif de la po­li­tique mo­né­taire menée par Alan Greenspan. Cela ne revient-il pas, dès lors, à donner un « sa­tis­fecit » aux po­li­tiques mo­né­taires res­tric­tives me­nées en Eu­rope de­puis le début des an­nées 1990 ?

Cette ar­gu­men­ta­tion rap­pelle l’explication de la crise de 1929 par Friedman et Schwartz, qui en fai­saient la consé­quence d’une faute de po­li­tique mo­né­taire. C’est une in­ter­pré­ta­tion peu convain­cante. La pro­duc­tion états-unienne a été sou­tenue, dans la se­conde moitié des an­nées 1990, par le boom des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information, mas­quant pro­vi­soi­re­ment la ten­dance à la baisse de l’accumulation. Lorsque ce boom a cessé, en 2001, la ré­ces­sion a été sé­vère. Greenspan a conduit sa po­li­tique mo­né­taire face à cette crise de ma­nière clas­sique, en bais­sant le taux d’intérêt de la Ré­serve Fé­dé­rale, et cela très for­te­ment, jusqu’à des ni­veaux in­fé­rieurs à l’inflation. Mais la contrac­tion du taux de crois­sance a été longue et dif­fi­cile à in­verser malgré le boom im­mo­bi­lier. Ce n’est pas par « laxisme » que Greenspan a agi de la sorte, mais par né­ces­sité de re­lancer l’économie, sa­chant que les prin­cipes néo­li­bé­raux étaient jugés in­tou­chables. Lorsque la re­prise éco­no­mique s’est af­firmée, Greenspan s’est em­pressé de re­hausser ces taux : 17 pe­tites hausses, de 0,25 %, jusqu’à 5,25 %. Il se plai­gnait alors amè­re­ment que les banques ne ré­per­cutent pas ces hausses sur les taux im­mo­bi­liers. Le boom im­mo­bi­lier se pour­sui­vait. À la fin du boom, en 2006, la vague de non-remboursements a pris ra­pi­de­ment des pro­por­tions consi­dé­rables. La si­tua­tion était, dès lors, in­con­trô­lable. C’est une croyance bien an­crée à gauche que la Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) pra­tique en moyenne des taux d’intérêt plus élevés que la Ré­serve Fé­dé­rale états-unienne, mais c’est sim­ple­ment faux, malgré une aver­sion très clai­re­ment af­firmée pour l’inflation. Il n’y a aucun « sa­tis­fecit » à donner à aucun néo­li­béral. La crise est née aux États-Unis et non en Eu­rope conti­nen­tale pour les rai­sons ex­pli­quées pré­cé­dem­ment : d’une part, parce que ce pays était à l’avant-garde de la fi­nan­cia­ri­sa­tion, de la mon­dia­li­sa­tion et de la quête des hauts re­venus, et, d’autre part, parce que son hé­gé­monie in­ter­na­tio­nale lui a permis de pour­suivre une tra­jec­toire d’endettement et de dés­équi­libres. On peut faire beau­coup de re­proches à Greenspan, no­tam­ment sa foi aveugle dans la dis­ci­pline des mar­chés et, cor­ré­la­ti­ve­ment, sa dé­ter­mi­na­tion à dé­ré­gle­menter, mais pas celui-là. Greenspan n’est ni plus ni moins res­pon­sable que les tous autres te­nants de l’ordre néo­li­béral dans le monde, mais il n’a pas de res­pon­sa­bi­lité par­ti­cu­lière en tant que chef de la po­li­tique mo­né­taire. Il ne s’agit pas d’une faute de po­li­tique mo­né­taire, mais d’un crime po­li­tique col­lectif, la vio­lence faite à leur peuple et aux peuples du monde par des mi­no­rités privilégiées.

Quels sont les prin­ci­paux dés­équi­libres aux­quels l’économie des États-Unis doit faire face pour cor­riger sa tra­jec­toire en vue de main­tenir sa do­mi­na­tion ? Vous parlez de « re­ter­ri­to­ria­li­sa­tion » de la pro­duc­tion. Qu’entendez-vous par là ?

Dire qu’un pays comme les États-Unis dé­pense plus que son re­venu si­gnifie qu’il im­porte plus qu’il n’exporte et que, cor­ré­la­ti­ve­ment, le reste du monde « lui fait crédit ». Nous pré­fé­rons dire que le reste du monde « fi­nance » l’économie états-unienne, car ce sup­port fi­nan­cier peut re­vêtir la forme de prêts, mais aussi d’achats d’actions émises par une so­ciété du pays. Du point de vue des agents états-uniens, dé­penser plus que leur re­venu sup­pose qu’ils s’endettent. L’endettement ex­terne (fi­nan­ce­ment) et in­terne sont les deux faces d’un même pro­cessus. La consé­quence en est que les maî­trises de l’endettement in­terne et du dé­ficit ex­té­rieur vont de pair. Le contrôle de la dette in­terne re­quiert celui du dé­ficit ex­té­rieur. Com­ment y par­venir ? Par le pro­tec­tion­nisme, mais celui-ci met­trait en péril le sys­tème des grandes so­ciétés trans­na­tio­nales états-uniennes, pi­lier de l’hégémonie du pays. En de­ve­nant meilleur ex­por­ta­teur ? Il fau­drait alors une prompte ré­vo­lu­tion de la ges­tion néo­li­bé­rale des en­tre­prises, com­binée à une po­li­tique in­dus­trielle très efficace.

Peut-on, à l’inverse, laisser filer les dettes in­ternes et ex­ternes, comme cela a été le cas, mais, cette fois, en en maî­tri­sant les risques ? Existe-t-il une autre façon, moins dan­ge­reuse, d’endetter les mé­nages ? Peut-on laisser croître la dette pu­blique ? Très dif­fi­cile. Et les autres pays vont-ils conti­nuer de fi­nancer les États-Unis ?

Dans tous les cas, il n’y aura pas de pré­ser­va­tion, à long terme, de la do­mi­na­tion états-unienne sans une « re­ter­ri­to­ria­li­sa­tion » de la pro­duc­tion, c’est-à-dire une nou­velle dy­na­mique de la pro­duc­tion lo­cale. Est-ce com­pa­tible avec les op­tions néo­li­bé­rales ? L’administration Obama rêve d’un grand boom des tech­no­lo­gies propres, évo­ca­teur de celui des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information. « Re­faire le néo­li­bé­ra­lisme qui a fonc­tionné, celui de la se­conde moitié des an­nées 1990 », il suf­fi­sait d’y penser. Mais un boom tech­no­lo­gique ne se dé­crète pas. Il fau­drait prendre de l’avance sur les autres pays et pré­server cette avance à plus long terme. Par­venir à la mettre sur les rails se­rait déjà un tour de force.

Vous consi­dérez que le nouvel ordre so­cial en cours de ges­ta­tion de­vrait nous conduire à la fin du libre-échange et même de la libre cir­cu­la­tion in­ter­na­tio­nale des ca­pi­taux. Quels sont les élé­ments qui vous mènent à cette conclu­sion ? Vous mo­bi­lisez abon­dam­ment l’idée de mo­dèles na­tio­naux de dé­ve­lop­pe­ment. En quoi ce ni­veau d’analyse est-il per­ti­nent pour ap­pré­hender le monde glo­ba­lisé d’aujourd’hui ? Quel degré d’autonomie existe-t-il aujourd’hui entre les na­tions et entre les ap­pa­reils d’État des dif­fé­rentes nations ?

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, on com­prendra que notre po­si­tion, concer­nant le libre-échange et la libre cir­cu­la­tion des ca­pi­taux, est nuancée. Du point de vue des États-Unis, nous sommes d’avis qu’il leur sera très dif­fi­cile de cor­riger leur tra­jec­toire ma­croé­co­no­mique dans le cadre de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Du point de vue des pays de la pé­ri­phérie, nous pen­sons qu’il n’est pas sou­hai­table de rester dans un tel cadre. De nom­breuses me­sures pro­tec­tion­nistes, li­mi­tant les in­ves­tis­se­ments di­rects des étran­gers aux États-Unis, par exemple, ont déjà été prises au nom de la « sé­cu­rité na­tio­nale ». On peut penser que ces ten­dances vont se pro­longer. La course contre la montre entre une ex­cel­lence éco­no­mique et le pro­tec­tion­nisme est en­gagée. Il est dif­fi­cile de pré­voir quelle en sera l’issue. Mais le coût du pro­tec­tion­nisme pour les so­ciétés trans­na­tio­nales états-uniennes se­rait tel qu’il semble dif­fi­cile d’envisager un ré­ta­blis­se­ment ou­vert et franc des bar­rières com­mer­ciales. Concer­nant le reste du monde, celui qui s’est en­gagé dans la di­vi­sion in­ter­na­tio­nale du tra­vail – un cadre pro­fon­dé­ment im­pé­ria­liste –, le coût, à court terme, du pro­tec­tion­nisme, se­rait consi­dé­rable. Il fau­drait sortir les éco­no­mies na­tio­nales des tra­jec­toires sur les­quelles elles sont en­ga­gées. Nous avons évoqué l’exemple des mo­dèles d’industrialisation de sub­sti­tu­tion d’importation, da­van­tage au­to­cen­trés, mis place en Amé­rique la­tine après la crise de 1929. Au plan nor­matif, et non plus ana­ly­tique, nous pen­sons que c’est la voie sur la­quelle la pé­ri­phérie de­vrait s’engager, mais dans des cadres « ré­gio­naux ». Les au­to­no­mies sont à re­con­quérir, mais pas au bé­né­fice du repli. Néan­moins, le dé­mon­tage de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale ap­pa­raît urgentissime.

La crise à la­quelle la crise ac­tuelle res­semble le plus est celle de 1929. Que peut-on ap­prendre du New Deal et des dé­cen­nies de l’après-guerre quant aux pers­pec­tives d’un post-néolibéralisme ?

L’image est trop ré­pandue en France d’un New Deal dont le trait prin­cipal au­rait été une po­li­tique de dé­ficit bud­gé­taire. En pre­mier lieu, si les dé­fi­cits ont été pré­sents pen­dant les an­nées 1930, c’est beau­coup plus comme consé­quence de la dé­pres­sion que comme po­li­tique dé­li­bérée (ils ont d’ailleurs aug­menté avant le New Deal, sous la pré­si­dence de Hoover). De grands tra­vaux ont été menés pour lutter contre le chô­mage et « amorcer la pompe », selon l’expression de l’époque. Le New Deal a été un grand phé­no­mène po­li­tique de ren­ver­se­ment des al­liances, où les in­té­rêts de la fi­nance ont, tout de suite, été contenus par des po­li­tiques de ré­gle­men­ta­tion et d’imposition. Un rôle pri­mor­dial est re­venu aux cadres de l’administration, donc aux fonc­tions cen­trales de l’État. Le gou­ver­ne­ment de Roo­se­velt a très vite cherché une al­liance avec les syn­di­cats face au pa­tronat, avec une at­ti­tude de confron­ta­tion vis-à-vis des grandes en­tre­prises et grands pro­prié­taires ca­pi­ta­listes. Une lé­gis­la­tion nou­velle ten­dant à la re­con­nais­sance des droits du tra­vail a été mise en place, com­plétée par des me­sures de pro­tec­tion so­ciale, comme le sys­tème de re­traite pu­blique (ap­pelé « Sé­cu­rité so­ciale »), qui est, en­core de nos jours, une source ma­jeure de re­venus pour une grande partie de la po­pu­la­tion âgée. L’exemple de cette pé­riode his­to­rique montre éga­le­ment que les équi­libres du nou­veau com­promis so­cial entre cadres et classes po­pu­laires, moyen­nant la res­tric­tion im­posée aux in­té­rêts ca­pi­ta­listes, se sont trouvés sub­stan­tiel­le­ment mo­di­fiés à la fin de la guerre, dans le sens de leur mo­dé­ra­tion. Ces pé­riodes trou­blées ac­cou­chèrent ainsi d’un com­promis so­cial de « centre– gauche ». L’histoire de la France, du Front po­pu­laire à la social-démocratie de l’après-guerre, ne fut pas très différente.

Quelle pour­rait être la na­ture d’un post-néolibéralisme : la re­pro­duc­tion d’un com­promis so­cial proche de celui qui pré­valut dans l’après-guerre ?

C’est, en effet, l’option qui vient im­mé­dia­te­ment à l’esprit. Le néo-libéralisme a dé­truit ce com­promis, la chute du néo­li­bé­ra­lisme si­gni­fie­rait son ré­ta­blis­se­ment. Il est très dif­fi­cile d’imaginer que les op­tions néo­li­bé­rales pour­raient être pro­lon­gées. La do­mi­na­tion ca­pi­ta­liste, comme dans les deux pé­riodes d’hégémonie fi­nan­cière, conduit à l’exacerbation in­con­trô­lable des pra­tiques ten­dant à la maxi­mi­sa­tion des hauts re­venus. La né­ces­sité d’un en­ca­dre­ment se fait sentir. Et, dans le cas de l’économie états-unienne, l’ampleur des tâches à ac­com­plir pour éviter un ef­fon­dre­ment trop ra­pide de l’hégémonie in­ter­na­tio­nale du pays rend un tel en­ca­dre­ment en­core plus né­ces­saire. Mais, dans la ty­po­logie des ordres so­ciaux, deux pos­si­bi­lités sont ou­vertes. Une op­tion est, certes, le com­promis de « centre-gauche » sous hé­gé­monie des cadres, comme dans l’après– guerre, mais il ne faut pas ou­blier l’autre op­tion, le com­promis vers la droite, moyen­nant un chan­ge­ment d’hégémonie. Celle-ci pas­se­rait des classes ca­pi­ta­listes vers les cadres, consti­tuant ainsi un com­promis de « centre-droit ». Dans ce type de so­ciété et d’économie, les ins­ti­tu­tions fi­nan­cières se­raient contrô­lées et les in­té­rêts de classes ca­pi­ta­listes contenus par des règles et des po­li­tiques. Cela mar­que­rait une rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme, mais les traits spé­ci­fiques d’une al­liance de droite se­raient main­tenus, no­tam­ment la concen­tra­tion des re­venus au sommet de la hié­rar­chie. Quel se­rait le sort des classes po­pu­laires dans une telle confi­gu­ra­tion ? Il ne se­rait pro­ba­ble­ment guère meilleur que celui qu’elles ont subi pen­dant trente ans de néo­li­bé­ra­lisme ! La pré­va­lence de l’une ou de l’autre op­tion se dé­ter­mi­nera à la ren­contre des simples exi­gences éco­no­miques et des vi­sées im­pé­ria­listes (la pré­ser­va­tion de la pri­mauté du pays), d’une part, et des luttes so­ciales, d’autre part. Quelle sera la ré­sis­tance des classes ca­pi­ta­listes face à la fin de leur lea­der­ship ? De quelle flexi­bi­lité feront-elles preuve pour en­trer dans un nou­veau com­promis où leur po­si­tion ne se­rait plus do­mi­nante ? Sur­tout, quelle sera la vi­gueur des luttes so­ciales sus­cep­tibles d’imposer un nou­veau com­promis vers la gauche ? Et avec quelle radicalité ?

Par­lant d’un post-néolibéralisme, peut-on lui as­so­cier l’idée d’une fin de l’hégémonie des États-Unis ? Vous évo­quez « une nou­velle gou­ver­nance » mondiale.

Il n’y a rien d’automatique dans la re­la­tion entre néo-libéralisme et hé­gé­monie in­ter­na­tio­nale des États-Unis. Un ordre so­cial néo­li­béral pour­suivi au-delà de la crise pour­rait si­gni­fier un dé­clin de l’hégémonie du pays, sa­chant qu’il condui­rait, plus pro­ba­ble­ment, à une dé­rive vers une droite plus ex­trême. Une op­tion de « centre– droit », telle qu’on vient de l’envisager, menée très ef­fi­ca­ce­ment, pour­rait per­mettre une pro­lon­ga­tion plus du­rable de l’hégémonie états-unienne. Mais tout dé­pendra de l’action propre des nou­veaux chal­len­gers parmi les pays dits « émer­gents ». L’option la plus pro­bable est celle d’un dé­clin de l’hégémonie états-unienne, mais pas au sens de l’affirmation d’un vé­ri­table « sub­stitut » de la puis­sance de ce pays, la Chine rem­pla­çant les États-Unis. Il s’agirait plutôt de l’émergence gra­duelle d’un monde mul­ti­po­laire, au­tour de puis­sances ré­gio­nales : les États-Unis pour le monde Nord At­lan­tique, le Brésil en Amé­rique du Sud, la Chine et le Japon en Asie…Une telle confi­gu­ra­tion fait surgir la né­ces­sité d’institutions in­ter­na­tio­nales dont les pou­voirs se­raient consi­dé­ra­ble­ment ren­forcés, les em­bryons d’une « éta­ti­cité mon­diale ». Au plan éco­no­mique, se fait sentir la né­ces­sité de ré­gle­men­ta­tions et de po­li­tiques glo­bales à l’échelle in­ter­na­tio­nale et na­tio­nale. La crise ac­tuelle en té­moigne. La ques­tion est di­rec­te­ment posée, par exemple, d’un rôle accru du FMI dans le sou­tien des pays confrontés à des pé­nu­ries de de­vises. Der­rière ces ques­tions, se pro­file celle, beau­coup plus fon­da­men­tale, de l’existence d’une vé­ri­table mon­naie in­ter­na­tio­nale, à la créa­tion de la­quelle se sont op­posés les États-Unis à la fin de la se­conde guerre mon­diale. Par­lant de l’émergence d’un État mon­dial, on ne se ré­fère pas ici au po­li­ti­que­ment cor­rect de la « dé­mo­cratie des ci­toyens du monde », mais à un État nais­sant marqué par les hié­rar­chies inter-impérialistes, fai­sant elles-mêmes écho aux hié­rar­chies de classe.

Quelles pers­pec­tives d’émancipation cette crise struc­tu­relle ouvre-t-elle pour les classes po­pu­laires au sein des pays ca­pi­ta­listes do­mi­nants et au sein des pays dominés ?

Comme toute pé­riode de per­tur­ba­tion ma­jeure, la crise ac­tuelle crée des op­por­tu­nités mais elle ne dé­ter­mine, évi­dem­ment, pas les is­sues. L’exemple de l’entre-deux-guerres est par­ti­cu­liè­re­ment riche d’enseignements à cet égard. Les luttes de classes, très in­tenses, de ces dé­cen­nies ont abouti au New Deal, au Front po­pu­laire, au nazisme…Aux plans na­tio­naux, la lutte des classes po­pu­laires doit se saisir de l’opportunité créée par les ten­sions au sein des classes su­pé­rieures. Contenir les in­té­rêts des classes ca­pi­ta­listes ou les très hauts sa­laires peut pousser les gou­ver­ne­ments à cher­cher l’appui des classes po­pu­laires. Le Pré­sident Obama ne pourra pas mener à bien les trans­for­ma­tions né­ces­saires sans cet appui, et les me­sures so­ciales de son pro­gramme (en ma­tière de santé no­tam­ment) montrent qu’il est conscient de cette exi­gence. Mais on com­prend ai­sé­ment que tout est af­faire de degré et que la si­tua­tion est in­stable (ré­ver­sible). C’est aux classes po­pu­laires de pousser dans la bonne di­rec­tion. La si­tua­tion est dif­fé­rente dans un pays comme la France, avec un gou­ver­ne­ment re­pré­sen­tant di­rec­te­ment les in­té­rêts qui ont sup­porté le néo­li­bé­ra­lisme et une gauche « éli­gible » qui s’y est ral­liée. La né­ces­sité de la lutte n’est pas moindre. Au plan in­ter­na­tional, l’émergence d’un monde mul­ti­po­laire crée éga­le­ment d’importantes pos­si­bi­lités. Comme dans l’après-guerre, il existe un lien entre les op­tions ou­vertes aux so­ciétés de chaque pays vers tel ou tel ordre so­cial et les hié­rar­chies in­ter­na­tio­nales. La bi­po­la­rité du monde im­pé­rial de l’après-guerre fut un fac­teur fon­da­mental de l’émancipation des pays de la pé­ri­phérie, comme en té­moigne la confé­rence de Ban­dung. La mul­ti­po­la­rité en voie de for­ma­tion dans le monde ac­tuel peut avoir des ef­fets si­mi­laires. Mais, en­core une fois, tout est af­faire de luttes. Dans un tel contexte s’ouvre la pos­si­bi­lité d’une nou­velle dif­fé­ren­cia­tion des ordres so­ciaux dans les dif­fé­rents pays du monde, no­tam­ment la pé­ri­phérie. Dit tri­via­le­ment, cela si­gnifie que cer­tains pays pour­raient pro­gresser dans des op­tions « social-démocrates », comme cer­tains ont com­mencé à le faire en Amé­rique la­tine en ré­sis­tance au néo­li­bé­ra­lisme, alors que d’autres pour­sui­vraient une tra­jec­toire de droite. Dans un monde mul­ti­po­laire, il y a da­van­tage de place pour une di­ver­sité po­li­tique et cela ouvre des pos­si­bi­lités aux peuples du monde en quête d’émancipation.

G. Du­ménil, D. Lévy, The Crisis of Neo­li­be­ra­lism, Har­vard, Ha­vard Uni­ver­sity Press, 2010.

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