Dissolution du SPQ libre : Le difficile rapport des syndicats à l’action politique

L’annonce, le 14 mars dernier, de l’abolition du seul club politique au sein du parti Québécois, le SPQ libre, plonge dans le désarroi les syndicalistes de cette formation politique et contribue à dissiper les doutes (si cela était encore nécessaire) sur la pertinence du PQ pour les forces de gauche, alors que ce parti poursuit inexorablement, et de façon de moins en moins subtile, son recentrage à droite.
Mis en ligne le 17 mars 2010

par Phi­lippe Boudreau

La re­la­tion des syn­di­ca­listes aux partis po­li­tiques n’a ja­mais été une af­faire de tout repos et reste, en­core de nos jours, un épi­neux as­pect de la ques­tion plus large et non ré­solue du rap­port entre les mou­ve­ments so­ciaux et les formes clas­siques de l’action politique.

Aux quatre coins du globe, les syn­di­cats, en tant qu’organisations struc­tu­rées et assez bien pour­vues de moyens, ont été de­puis leur ap­pa­ri­tion et jusqu’à ré­cem­ment à l’avant-plan de l’action po­li­tique pro­gres­siste des couches po­pu­laires, four­nis­sant no­tam­ment une bonne dose de cadres à des partis po­li­tiques iden­ti­fiés au com­mu­nisme, au so­cia­lisme ou à la social-démocratie. Ce fut le cas bien sûr en Eu­rope de l’Ouest (ex. : le PC fran­çais, le La­bour an­glais ou le SPD al­le­mand), en Amé­rique du Nord (avec le NPD), en Afrique du Sud (avec l’ANC) mais aussi, plus ré­cem­ment, au Brésil (avec le PT).

Le Québec contem­po­rain n’a pas échappé au phé­no­mène. Jusqu’au début des an­nées 1980, alors que le PQ était in­vesti — peut-être à son corps dé­fen­dant — des as­pi­ra­tions social-démocrates des classes po­pu­laires qué­bé­coises, l’implication de syn­di­ca­listes en son sein pou­vait avoir un cer­tain sens. L’action po­li­tique pé­quiste des Er­nest Bou­dreau, Ro­bert Dean, Mi­chel Bourdon, Fran­cine La­londe, et autres Ro­bert Burns était ba­lisée par (et pou­vait tenter de s’appuyer sur) la mo­bi­li­sa­tion d’un mou­ve­ment syn­dical et po­pu­laire jusque-là assez com­batif, ca­pable de dé­fier dès que né­ces­saire ce jeune gou­ver­ne­ment pré­ten­dant avoir «un pré­jugé fa­vo­rable aux tra­vailleurs». Après la grave ré­ces­sion de 1981 – 1982, la ré­pres­sion et le mé­pris qu’ont dé­ployés les po­li­ti­ciens pé­quistes pour dis­poser des condi­tions de tra­vail des sa­la­riéEs du sec­teur pu­blic ont en­traîné une sai­gnée consi­dé­rable dans les rangs du parti et ont mo­difié du­ra­ble­ment la per­cep­tion qu’en ont eue les syndiquÉes.

Les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales avaient tou­jours eu une re­la­tion pour le moins am­bigüe avec le PQ, mais de­puis la tra­gique épreuve de force de 1982 – 1983, le fossé n’a ja­mais pu être comblé (sauf par la FTQ, qui lui est sin­gu­liè­re­ment restée fi­dèle). Une conver­gence d’intérêts entre le PQ et les cen­trales a pu être ob­servée à partir de 1990, à la fa­veur de la flambée pa­trio­tique ayant suivi l’échec de Meech, mais ce rap­pro­che­ment au­tour de l’horizon de la sou­ve­rai­neté s’inscrivait dans un ca­len­drier do­miné par l’échéance ré­fé­ren­daire de juin 1995. Cette conver­gence se su­per­po­sait à une re­dé­fi­ni­tion plus gé­né­rale du pa­ra­digme au sein du­quel œuvraient dé­sor­mais les syn­di­cats, dont l’action pas­sait, pour pa­ra­phraser Jean-Marc Piotte, du combat au partenariat.

Le désir des syn­di­ca­listes de se lancer dans l’action par­ti­sane était alors en­core très fort. La nais­sance du Bloc qué­bé­cois en mo­bi­li­sera plus d’un du­rant la très na­tio­na­liste dé­cennie 1990. Au fil des ans, la CSN lui of­frira Gilles Du­ceppe, Pierre-Paul Roy, Pierre Pa­quette et Yves Les­sard, tandis que la FTQ se pri­vera d’Osvaldo Nunez et, du­rant la dé­cennie sui­vante, de Luc Des­noyers. Vi­vian Barbot, de la CSQ et de la Fé­dé­ra­tion des femmes du Québec, ren­for­cera elle aussi la com­po­sante syn­di­cale du Bloc.

Lorsque com­parée au sort que connaît le SPQ libre au sein du PQ, la com­po­sante syn­di­cale blo­quiste semble d’ailleurs en meilleure pos­ture dans son parti, le­quel n’a ja­mais, pour le mo­ment, goûté à l’exercice du pou­voir. Mais les syn­di­ca­listes blo­quistes ne sont pas tout à fait à l’abri de cette éven­tua­lité et des contra­dic­tions qu’elle pour­rait gé­nérer… En no­vembre et dé­cembre 2008, le Bloc sou­te­nait la créa­tion d’un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion formé du NPD et du PLC. Cet épi­sode, sur­venu à un mo­ment où la po­la­ri­sa­tion et l’affrontement droite/gauche avaient at­teint à Ot­tawa des som­mets que seul le très ré­tro­grade gou­ver­ne­ment conser­va­teur pou­vait pro­vo­quer, a amené le Bloc à faire un choix dé­licat entre d’une part la dé­fense des idéaux dé­mo­cra­tiques et pro­gres­sistes (fussent-ils si­tués sur un ter­rain 100% ca­na­dien) et d’autre part la pro­messe de sa can­tonner ad vitam ae­ternam sur les ban­quettes de l’opposition comme parti « qui est là seule­ment en at­ten­dant la sou­ve­rai­neté du Québec ».

En 2010, com­ment se pose la ques­tion de l’action pro­gres­siste par­ti­sane au Québec?

Les formes de l’action po­li­tique des syn­di­cats sont va­riées : l’investissement dans les fo­rums so­ciaux, le tra­vail en coa­li­tions, la mo­bi­li­sa­tion sur des en­jeux im­pli­quant de grands choix de so­ciété (droit à l’avortement, refus de la guerre, ré­gu­la­tion du com­merce in­ter­na­tional, etc.), la re­mise en ques­tion de la lé­gi­ti­mité de tel projet gou­ver­ne­mental ou du pro­gramme de tel parti (ex.: cam­pagne vi­sant à em­pê­cher la vic­toire de l’ADQ en 2003), etc. Ce sont toutes des in­ter­ven­tions cou­rantes et né­ces­saires des syn­di­cats et des autres mou­ve­ments so­ciaux. Qu’en est-il de l’action plus pro­pre­ment partisane?

Jusqu’au 14 mars der­nier, cer­tains pou­vaient en­core es­pérer changer le PQ « de l’intérieur » et, aidés des or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales et autres mou­ve­ments agis­sant « de l’extérieur », lui faire faire pro­gres­si­ve­ment un vi­rage à gauche. Outre Marc La­vio­lette (ex-président de la CSN) et Pierre Dubuc (di­rec­teur de l’Aut’journal), le club SPQL compte ou a compté en son sein: Lor­raine Ri­chard (ex-présidente de la CSQ), Mi­chel Pa­rent (Pré­sident du syn­dicat des cols bleus de la Ville de Mont­réal), Alain Dion (ex-Président de feue la Fé­dé­ra­tion au­to­nome du col­lé­gial), Jacques Beau­mier (per­ma­nent du Syn­dicat de la fonc­tion pu­blique du Québec), Syl­vain Martin (per­ma­nent des Tra­vailleurs ca­na­diens de l’automobile), etc. Leurs as­pi­ra­tions étaient peut-être bien in­ten­tion­nées, mais quel bilan font-ils main­te­nant de ce que le PQ est devenu?

On peut penser que les syn­di­ca­listes du SPQ libre exercent une cer­taine in­fluence au sein de leurs ré­seaux res­pec­tifs. De plus, jusqu’à ces der­nières an­nées, la pré­sence au sein du PQ d’éléments as­so­ciés au centre-gauche (Jean-Pierre Char­bon­neau, Camil Bou­chard, Louise Harel, etc.) pou­vait à une époque en­cou­rager un cer­tain at­ten­tisme, voire un cer­tain ac­com­mo­de­ment des cen­trales vis-à-vis de cette for­ma­tion po­li­tique. Mais aujourd’hui, le peu qu’il reste de l’aile gauche du PQ est la­miné et os­tra­cisé. Cer­tains viennent d’ailleurs de rendre pu­blic le fait que l’appui de leur syn­dicat au PQ se jus­ti­fiait tant et aussi long­temps que ce parti ac­cep­tait l’existence, en son sein, du SPQ libre .

Le PQ a adopté ces der­niers temps des po­si­tions qui heurtent de plein fouet les convic­tions et les in­té­rêts du mou­ve­ment syn­dical. Par exemple, son chef Pau­line Ma­rois a trouvé « un peu éle­vées » les de­mandes syn­di­cales du Front commun et, lais­sant en­tendre que l’État est plé­tho­rique, a ap­pelé au « dé­grais­sage » de son sec­teur pu­blic. Lors du col­loque des 13 et 14 mars, le parti a cé­lébré l’enrichissement in­di­vi­duel et a jugé nui­sible le rôle joué à cet égard par l’État-Providence.

De l’avis de plu­sieurs ob­ser­va­teurs, ce ré­ali­gne­ment tra­duit une in­ten­tion pé­quiste de conquête d’une partie de l’électorat adé­quiste en vue de s’assurer coûte que coûte un re­tour au pou­voir en 2012 ou 2013. Le si­lence du parti à propos de l’horizon de la sou­ve­rai­neté se­rait un élément-clé de cette stra­tégie mise de l’avant par la nou­velle di­rec­tion du PQ.

En en­trevue à Tout le monde en parle, en fé­vrier der­nier, Pau­line Ma­rois a dé­fendu avec la plus grande fer­meté une po­si­tion éton­nante sur la laï­cité, en vertu de la­quelle il était im­pé­ratif que le cru­cifix continue de trôner à l’Assemblée na­tio­nale. À qui cette dé­fense bec et ongles des sym­boles chré­tiens s’adresse-t-elle, sinon à un élec­torat très tra­di­tionnel, at­taché à une dé­fi­ni­tion sur­année de l’identité québécoise?

Il est lé­gi­time de constater aujourd’hui la grande dis­tance qui sé­pare le Parti qué­bé­cois des mou­ve­ments so­ciaux. De plus en plus, on peut douter sé­rieu­se­ment de l’enracinement des pé­quistes au­près des syn­di­cats, des groupes com­mu­nau­taires, des or­ga­ni­sa­tions fé­mi­nistes, etc. La contre-performance en­re­gis­trée aux der­nières élec­tions mu­ni­ci­pales par Diane Le­mieux (Union Mont­réal) et par l’équipe de Louise Harel (Vi­sion Mont­réal) ra­vive les plus grandes in­ter­ro­ga­tions sur les liens qui peuvent sub­sister aujourd’hui entre les or­ga­ni­sa­teurs pé­quistes et des seg­ments im­por­tants de la so­ciété ci­vile. Dans cette ville, le score plus qu’honorable ob­tenu par Projet Mont­réal nous amène à nous de­mander si les forces vives des mi­lieux com­mu­nau­taires et des ré­seaux ur­bains ci­toyens, dans la me­sure où elles ont bien voulu par­ti­ciper à cet exer­cice dé­mo­cra­tique en no­vembre 2008, ont jeté leur dé­volu sur la jeune for­ma­tion po­li­tique di­rigée par Ri­chard Bergeron.

Un peu par­tout, de nou­velles for­ma­tions pro­gres­sistes émergent et as­pirent à donner un se­cond souffle à l’action po­li­tique de gauche. Québec so­li­daire, Die Linke (en Al­le­magne) et le MAS (en Bo­livie) sont des exemples de cette nou­velle gé­né­ra­tion de partis formés dans le sillage des fo­rums so­ciaux, de l’altermondialisme et de la lutte contre le néo­li­bé­ra­lisme. Ils comptent s’appuyer sur un nou­veau type de rap­ports avec les mou­ve­ments so­ciaux, ti­rant les le­çons des dé­cen­nies an­té­rieures mar­quées du sceau de pra­tiques par­ti­sanes fau­tives (ins­tru­men­ta­li­sa­tion, di­ri­gisme, sec­ta­risme, langue de bois, culture mi­li­tante in­grate, etc.).

Le mou­ve­ment syn­dical qué­bé­cois reste mé­fiant (et avec raison…) à l’égard de la po­li­tique par­ti­sane. Plus spé­ci­fi­que­ment, il af­fiche vis-à-vis de Québec so­li­daire un cer­tain scep­ti­cisme, n’ayant pas été as­socié de près à la créa­tion de ce nouvel ac­teur po­li­tique. Seuls quelques sec­teurs bien précis de la CSN ont ma­ni­festé un in­térêt : le Conseil cen­tral du Mont­réal mé­tro­po­li­tain et la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des en­sei­gnantes et en­sei­gnants du Québec, dont les ins­tances ont ex­primé à di­verses re­prises leur appui à la consti­tu­tion d’une al­ter­na­tive po­li­tique de gauche, en rup­ture avec les partis tra­di­tion­nels et de droite (PQ, ADQ, PLQ). De­puis 2006, di­vers syn­di­ca­listes ont clai­re­ment ex­primé leur en­ga­ge­ment en­vers cette for­ma­tion, comme Ar­thur Sand­born, Josée Va­nasse, André Frap­pier et Serge Roy.

Ap­puyer un parti, fut-il neuf et ré­so­lu­ment à gauche, ne sau­rait tenir lieu en soi de pers­pec­tive gé­né­rale de dé­fense des in­té­rêts des sa­la­riéEs ou de crois­sance du pou­voir des couches po­pu­laires. L’action sur le front par­tisan, bien que né­ces­saire, n’est qu’un axe parmi d’autres d’une stra­tégie glo­bale contre le néo­li­bé­ra­lisme, en vertu de la­quelle l’offensive s’exprime dans la lutte et permet de réa­liser, via le combat so­cial, la jonc­tion entre les dif­fé­rents mou­ve­ments so­ciaux. Malgré les risques in­hé­rents et les re­vers pos­sibles, il est im­pé­ratif pour les mou­ve­ments so­ciaux de « se mettre au jeu » et d’affirmer clai­re­ment leur contri­bu­tion à la trans­for­ma­tion so­ciale. L’action po­li­tique clas­sique est in­dis­pen­sable et les syn­di­cats doivent s’engager sur ce ter­rain. La construc­tion des al­ter­na­tives au ca­pi­ta­lisme re­quiert toutes sortes d’acteurs, pas seule­ment les partis po­li­tiques, et elle exige d’investir plu­sieurs lieux, pas seule­ment le ter­rain élec­toral. Mais chose cer­taine, les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales ne doivent pas rester can­ton­nées à la marge.

Phi­lippe Boudreau

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