Le fétichisme chez Marx

Mis en ligne le 15 mars 2010

par Sta­vros TOM­BAZOS (Uni­ver­sité de Chypre)

(Cri­tique du livre d’Antoine Ar­tous, Le fé­ti­chisme chez

Marx. Le mar­xisme comme théorie cri­tique, Edi­tions Syl­lepse, Paris, 2006)

Cette re­cen­sion n’est pas une cri­tique com­plai­sante du livre d’A. Ar­tous. C’est pour­quoi, je res­sens le be­soin de dire toute suite ce que je pense de la qua­lité de ce livre avant de le cri­ti­quer : il s’agit d’un ex­cellent livre. Ma cri­tique peut donner l’impression que je fais une lec­ture de Marx to­ta­le­ment op­posée à celle d’A. Ar­tous. Au contraire, sur plu­sieurs points nos lec­tures res­pec­tives convergent. Comme ma pré­sen­ta­tion du livre pri­vi­légie les points que je cri­tique, les di­ver­gences de nos lec­tures res­pec­tives sont ac­cen­tuées, alors que les conver­gences ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment exposées.

Les titres des sec­tions qui suivent sont choisis à partir des thèmes dans les­quels s’inscrit ma cri­tique. Les chiffres entre pa­ren­thèses ren­voient au livre d’A. Artous.

Continuité-discontinuité dans l’oeuvre de Marx et dans l’histoire

Le pre­mier cha­pitre du livre est in­ti­tulé « Désen­chan­te­ment du monde et fé­ti­chisme ». A. Ar­tous pré­cise tout d’abord que les ca­té­go­ries du Ca­pital de Marx ne sont pas des ca­té­go­ries trans­his­to­riques. Contrai­re­ment à la plu­part des au­teurs de son temps, Marx spé­cifie ses ca­té­go­ries d’analyse. Son point de dé­part n’est pas le tra­vail, la pro­duc­tion ou les échanges qui consti­tuent des gé­né­ra­lités his­to­riques, mais les formes so­ciales spé­ci­fiques de la so­ciété ca­pi­ta­liste. Les ca­té­go­ries du Ca­pital sont stric­te­ment ré­ser­vées à la so­ciété mo­derne de type capitaliste.

Cette « dé­na­tu­ra­li­sa­tion » des rap­ports so­ciaux sur la­quelle in­siste l’auteur et qui constitue main­te­nant un lieu commun des lec­tures non vul­gaires du Ca­pital, n’était pas tou­jours do­mi­nante. Ce sont les mar­xistes hé­té­ro­doxes qui l’ont mise en évi­dence. Les tra­vaux de K. Korsch, de G. Lukács, de E. B. Pa­su­kanis, de J. M. Vincent et d’autres écri­vains du cou­rant cri­tique du mar­xisme y ont contribué.

La no­tion du « fé­ti­chisme » chez Marx est une bonne illus­tra­tion de cette spé­ci­fi­ca­tion tem­po­relle des ca­té­go­ries d’analyse. Le « fé­ti­chisme » est une no­tion stric­te­ment ré­servée à la so­ciété ca­pi­ta­liste, même si le terme avait déjà une longue his­toire à l’époque de Marx. Charles de Brosses a in­venté le terme en 1757 dans le cadre d’une ana­lyse des re­li­gions pri­mi­tives. Selon Brosses les « fé­tiches » sont des ob­jets ma­té­riels par­ti­cu­liers aux­quels l’homme pri­mitif at­tri­buait des pou­voirs di­vins spé­ci­fiques. De­puis, plu­sieurs au­teurs ont re­pris le «fé­ti­chisme » et les « fé­tiches » pour ana­lyser les formes les plus pri­mi­tives de la re­li­gion (les Lu­mières, G. W. F. Hegel, A. Compte et d’autres). En re­vanche, dans Le Ca­pital, Marx (comme aussi Freud dans son do­maine) opère un « dé­tour­ne­ment » du terme pour le charger de dé­ter­mi­na­tions nou­velles et l’appliquer dans le cadre de la so­ciété capitaliste.

Si, dans le Ma­ni­feste com­mu­niste, Marx met l’accent sur le désen­chan­te­ment du monde lié à la dé­com­po­si­tion des so­ciétés tra­di­tion­nelles et de leurs croyances par l’avènement de la bour­geoisie, dans Le Ca­pital, il met l’accent sur le nouvel en­chan­te­ment du monde lié à l’opacité des rap­ports so­ciaux qui ré­sulte de la na­ture mys­tique de la mar­chan­dise. Le « fé­ti­chisme » est chez Marx la théorie de cette nou­velle opa­cité des rap­ports so­ciaux. Dans les for­ma­tions so­ciales pré­ca­pi­ta­listes, les hié­rar­chies so­ciales et po­li­tiques sont lé­gi­ti­mées par leur ins­crip­tion dans un ordre divin, alors que la so­ciété mo­derne se ca­rac­té­rise par le re­trait de la re­li­gion du noyau des rap­ports so­ciaux. La re­li­gion ne dis­pa­raît pas de la vie so­ciale mo­derne, mais elle ne struc­ture plus les liens so­cio­po­li­tiques. Ce­pen­dant de nou­velles formes d’opacité ap­pa­raissent qui « ne re­lèvent pas d’une « fausse conscience » de la réa­lité des rap­ports so­ciaux, ne sont pas le pro­duit d’une illu­sion de la conscience – qu’elle soit in­di­vi­duelle ou col­lec­tive – mais ren­voient bien à des formes so­ciales ob­jec­tives, re­posent sur des formes so­ciales ob­jec­tives, même si elles ne sont pas « na­tu­relles » mais his­to­ri­que­ment si­tuées » (p. 25). En d’autres termes, l’« illusion » n’est pas le pro­duit d’une ac­tion extérieure. L’« idéologie » ne peut être en­tiè­re­ment at­tri­buée à la « su­per­struc­ture », mais elle est ins­crite dans le pro­cessus de la pro­duc­tion et de la cir­cu­la­tion mar­chandes et elle est in­hé­rente à la na­ture même de cette chose « sen­sible su­pra­sen­sible » qui est la marchandise.

Selon Ar­tous, la théorie du fé­ti­chisme, telle qu’elle ap­pa­raît dans Le Ca­pital, ne constitue pas une simple évo­lu­tion de la cri­tique de l’aliénation, no­tam­ment de celle des Ma­nus­crits de 1844, qui s’inspire de la cri­tique de la re­li­gion de Feuer­bach. Le « fé­ti­chisme » du Ca­pital n’est pas un simple re­make du concept de l’aliénation de l’œuvre de jeu­nesse de Marx. La mar­chan­dise ne prend pas sim­ple­ment la place de Dieu. Le monde re­li­gieux pro­pre­ment dit des so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes et ca­pi­ta­listes, quel que soit sa fonc­tion pra­tique dans la re­pro­duc­tion des rap­ports de pro­duc­tion et d’exploitation, est un pro­duit du cer­veau hu­main alors que la mar­chan­dise est un pro­duit de la main hu­maine. La mar­chan­dise pos­sède une ob­jec­ti­vité so­ciale bien dif­fé­rente de celle du phé­no­mène re­li­gieux dans les so­ciétés orien­tales pré­ca­pi­ta­listes par exemple, où le des­pote est lui-même consi­déré comme Dieu. La mar­chan­dise cir­cule, elle s’échange. Elle n’est pas le pro­duit my­thique d’une simple croyance ou d’une illu­sion. La mar­chan­dise a donc une ma­té­ria­lité so­ciale, même si dans cette ma­té­ria­lité n’entre aucun atome de ma­tière na­tu­relle (en tous cas lorsqu’on l’envisage comme va­leur). Le « so­cial », puisqu’il n’ ap­par­tient pas au monde de la « cer­ti­tude sen­sible » des choses na­tu­relles, re­lève de ce que Marx ap­pelle par­fois « ima­gi­naire ». Mais cet « ima­gi­naire »-ci n’a stric­te­ment rien à voir avec une simple illu­sion ou une simple croyance, car il in­dique la réa­lité so­ciale ob­jec­tive et non la « fausse conscience ». L’ « imaginaire » dont il s’agit ici com­pren­drait aussi le lan­gage commun qui existe ob­jec­ti­ve­ment de la même ma­nière que la va­leur de la marchandise.

L’auteur cri­tique la vi­sion sclé­rosée d’un cer­tain mar­xisme or­tho­doxe de la deuxième et de la troi­sième in­ter­na­tio­nale selon la­quelle l’« idéologie » et l’« erreur » sont sé­pa­rées de la « science » et de la « vé­rité » par une mu­raille de Chine. À juste titre, l’auteur re­prend à son compte l’analyse de J. M. Vincent qui, dès les an­nées soixante-dix, consi­dé­rait l’idéologie non pas comme une simple au­to­jus­ti­fi­ca­tion des classes do­mi­nantes ré­sul­tant di­rec­te­ment de leurs in­té­rêts éco­no­miques, mais plutôt comme un aveu­gle­ment gé­né­ra­lisé ou une « myopie spon­tanée » ins­crite dans les rap­ports so­ciaux les plus fon­da­men­taux de la so­ciété ca­pi­ta­liste. La cri­tique de l’économie po­li­tique clas­sique par Marx n’a pas le même statut que celle de l’ « économie vul­gaire », car les er­reurs de l’économie po­li­tique clas­sique ré­sultent de l’opacité réelle des rap­ports de pro­duc­tion ca­pi­ta­listes et non pas d’une ten­ta­tive de jus­ti­fi­ca­tion idéo­lo­gique de l’exploitation. A. Smith et D. Ri­cardo se heurtent à des dif­fi­cultés ob­jec­tives et leur pensée re­flète, malgré leurs in­ten­tions, dans une cer­taine me­sure, le mys­ti­cisme de la mar­chan­dise lui-même.

Le ca­pital est in­sé­pa­rable de la pro­blé­ma­tique du fé­ti­chisme car il constitue une forme de pensée os­si­fiée dans une so­ciété où les hommes sont do­minés par des « abs­trac­tions so­ciales » selon l’expression d’A. Ar­tous. Il a tout à fait raison d’insister sur ce point afin de dé­mon­trer que le « fé­ti­chisme » ne se ré­duit pas à un simple dé­ca­lage entre la re­pré­sen­ta­tion et la réalité.

Les re­marques d’A. Ar­tous sur le rap­port entre l’« idéo­logie » et la « science » sont cor­rectes, mais à mon avis in­com­plètes. Elles portent sur un as­pect cen­tral de la théorie du fé­ti­chisme, un as­pect, certes, parmi les ­­plus com­plexes qui mé­ri­te­rait un dé­ve­lop­pe­ment beau­coup plus étendu. Si le rap­port entre l’ « idéologie » et la « science » n’est pas un pur rap­port d’opposition, qu’est-ce qu’il est ? En ef­fa­çant com­plè­te­ment cette op­po­si­tion, on risque de tomber dans un sub­jec­ti­visme post­mo­derne, ab­so­lu­ment op­posé à la dé­marche de Marx. La vé­rité n’est pas une « dé­mo­cratie de l’opinion », mais un pro­cessus in­ces­sant de la cor­rec­tion de l’erreur (de l’opinion), c’est-à-dire un pro­cessus d’universalisation à tra­vers la né­ga­tion de l’erreur qui est une vé­rité par­tielle. J’ai tra­vaillé moi-même sur cette aporie à la­quelle se heurte toute ten­ta­tive de com­pré­hen­sion ap­pro­fondie de la théorie du fé­ti­chisme et je me li­mi­terai ici à une brève re­marque : le « fé­ti­chisme » ap­pa­raît chez Marx tantôt sous un « signe » po­sitif, tantôt sous un signe « né­gatif ». Marx ne dé­nonce pas seule­ment les illu­sions ou la « fausse conscience » (l’aspect né­gatif de la théorie du fé­ti­chisme) que gé­nère la mar­chan­dise, il in­dique aussi la fonc­tion po­si­tive, né­ces­saire et in­dis­pen­sable du fé­ti­chisme dans la re­pro­duc­tion des rap­ports so­ciaux ca­pi­ta­listes. Cela veut dire que la réa­lité du ca­pi­ta­lisme n’est pas seule­ment l’objectivité so­ciale qui pro­duit des formes spé­ci­fiques d’échanges et d’exploitation, mais elle com­prend aussi des mé­ca­nismes fon­da­men­taux de pro­duc­tion d’illusions (comme aussi de sym­boles et d’imaginations) sans les­quels la re­pro­duc­tion so­ciale ca­pi­ta­liste ne se­rait pos­sible. En d’autres termes, la « myopie spon­tanée » dont parle J. M. Vincent est une réa­lité fon­da­men­tale de la so­ciété ca­pi­ta­liste pro­duite au même titre que la plus-value. De ce point de vue, la « science », pour vaincre l’objet réel et uni­fier le monde, in­tègre l’ « idéologie ». La « vé­rité » in­tègre l’ « erreur » et la fait sienne. Mais ce pro­cessus d’intériorisation de l’erreur im­plique l’identification de cette der­nière. En d’autres termes, la « science » re­con­naît l’« idéo­logie » comme « idéo­logie » et l’intériorise non pas comme idéo­logie simple, pure illu­sion, mais comme illu­sion consti­tu­tive de l’ordre so­cial. Pour être donc précis, il faut bien ad­mettre que la vé­rité est net­te­ment sé­parée de la pure illu­sion (rap­port d’opposition), tout en l’essentialisant par son iden­ti­fi­ca­tion comme telle et par la com­pré­hen­sion de sa fonc­tion so­ciale ainsi que des mé­ca­nismes de sa pro­duc­tion (rap­port d’intériorisation). L’interprétation « scien­ti­fique » ne change pas le monde so­cial, seule l’interprétation « so­cia­lisée » ou « mas­sive » qui de­vient mou­ve­ment so­cial le change. Le « fé­ti­chisme » est donc à la fois, et sous le même rap­port, une « fausse conscience », une « pure illu­sion » dé­noncée comme telle, et une di­men­sion es­sen­tielle de la vie so­ciale, une réa­lité ob­jec­tive. La théorie dia­lec­tique du fé­ti­chisme est l’identité (la « science ») de l’identité (rap­port d’intériorisation) et de la non-identité (rap­port d’opposition).

Dans le mou­ve­ment dia­lec­tique du Ca­pital, les formes phé­no­mé­nales (prix, profit, sa­laire, coût de pro­duc­tion, etc.) ap­pa­raissent sous une double forme : tantôt comme « pures ap­pa­rences » et donc comme sources d’illusions ou de « re­pré­sen­ta­tions », tantôt comme formes d’apparition de l’essence. Lorsque Marx dis­tingue la dé­ter­mi­na­tion quan­ti­ta­tive du prix de la dé­ter­mi­na­tion quan­ti­ta­tive de la va­leur, il traite la forme prix comme une pure ap­pa­rence. En re­vanche, lorsqu’il dé­montre que la forme mo­né­taire est la forme né­ces­saire et unique de l’extériorisation de la va­leur, il es­sen­tia­lise l’apparence qui de­vient ainsi la forme de l’apparition de la va­leur. L’ « apparition » est l’apparaître de l’essence en elle-même : la va­leur ne peut ap­pa­raître que sous la forme-prix et si cette forme est une source d’illusion, c’est parce que la créa­tion d’illusions ap­par­tient à la na­ture de la va­leur. Le dé­gui­se­ment des formes es­sen­tielles est lui-même es­sen­tiel, car ces der­nières ne peuvent ap­pa­raître sans leurs masques. L’apparition en tant que ma­ni­fes­ta­tion par­faite de l’essence est iden­ti­fiée à l’essence. L’essence par­fai­te­ment ex­té­rio­risée dans l’apparition est iden­tique à l’apparition. Ce dé­dou­ble­ment des ca­té­go­ries finit par s’auto-subsumer dans une lo­gique su­pé­rieure qui est celle du « concept ». La lo­gique de l’essence (op­po­si­tion essence-apparence) est om­ni­pré­sente dans Le Ca­pital, mais elle est sou­mise au concept (Be­griff).

La lec­ture de la théorie du fé­ti­chisme que fait A. Ar­tous a le mé­rite de pri­vi­lé­gier l’aspect « po­sitif » des « fé­tiches » mo­dernes, c’est-à-dire d’insister sur leur « po­si­ti­vité » ou leur ob­jec­ti­vité so­ciale, ce qui est plutôt rare dans la lit­té­ra­ture mar­xiste. Ce­pen­dant, l’auteur semble sous-estimer la fonc­tion né­ga­tive de cette théorie, c’est-à-dire le désen­chan­te­ment du monde ca­pi­ta­liste qu’elle pro­pose, même si ce désen­chan­te­ment n’est réel qu’au ni­veau de la vie in­tel­lec­tuelle. Certes, comme l’écrit l’auteur, les « fé­tiches mo­dernes » ne sont pas de pures construc­tions spi­ri­tuelles, la « fausse conscience » ne pro­duit pas l’opacité des rap­ports so­ciaux. Il suffit ce­pen­dant de « ren­verser » la for­mule pour re­trouver la «fausse conscience ». Celle-ci ne s’inscrit pas dans une tra­di­tion de pensée clas­sique de l’opposition sujet-objet. Le sujet ne se perd pas dans le monde du tra­vail, le sujet ne s’aliène pas da­van­tage dans le monde re­li­gieux. Pour­quoi ? Parce qu’il n’y pas d’homme en de­hors de son rap­port so­cial spé­ci­fique dans chaque phase his­to­rique. La « na­ture » hu­maine est es­sen­tiel­le­ment so­ciale. Mais la « fausse conscience » existe bel et bien car l’opacité des rap­ports so­ciaux ou le « mys­ti­cisme » de la mar­chan­dise la re­pro­duit de ma­nière constante. L’aliénation de l’homme est uni­ver­selle dans le monde de l’objectivité éco­no­mique ca­pi­ta­liste, car cette der­nière, alors qu’elle lui ap­par­tient, ap­pa­raît comme un or­ga­nisme étranger, une forme de pensée os­si­fiée, une vo­lonté in­dé­pen­dante, qui ins­tru­men­ta­lise le sujet in­di­vi­duel, l’homme éco­no­mique, à sa propre fin : la re­pro­duc­tion de cet or­ga­nisme étranger (la va­lo­ri­sa­tion de la va­leur) qu’on ap­pelle « ca­pital ». C’est pour­quoi le tra­vail, une ac­ti­vité hu­maine dans toute forme so­ciale, sous la forme de tra­vail abs­trait, une forme spé­ci­fique de l’ordre ca­pi­ta­liste, y est sy­no­nyme du ca­pital. Chez Marx la no­tion du tra­vail abs­trait et celle du ca­pital ne se dis­tinguent que par une dif­fé­rence pu­re­ment sé­man­tique. Et il s’agit d’une alié­na­tion uni­ver­selle au sens où non pas seule­ment l’ouvrier mais aussi le ca­pi­ta­liste lui-même, qui est une simple « ma­chine de calcul » aux ordres de l’abstraction réelle, est aliéné.

L’ « éco­nomie vul­gaire » ne fait que for­ma­liser les re­pré­sen­ta­tions mys­ti­fiées des per­sonnes, c’est-à-dire leur ima­gi­naire ido­lâtre qui existe bel et bien et res­semble à plu­sieurs points de vue à celui de l’homme « pri­mitif ». L’économie vul­gaire, même si elle vise sou­vent à lé­gi­timer l’exploitation, trouve sa ma­tière dans la « terre fer­tile » de l’aveuglement gé­né­ra­lisé. Par­fois, elle est elle-même aussi aveu­glée que les su­jets éco­no­miques or­di­naires et donc « hon­nête » dans ses men­songes. Dans l’imaginaire ido­lâtre mo­derne, la terre est « adorée » car elle ne pro­duit pas seule­ment des pommes (qui n’ont au­cune va­leur im­mé­diate pour son pro­prié­taire), mais parce qu’elle a aussi la pro­priété oc­culte de pro­duire la rente. Comme la terre, l’argent est « adoré » car, comme une poule qui pro­duit des œufs en or, se mul­ti­plie en ap­pa­rence, aujourd’hui plus que ja­mais (dans nos so­ciétés mon­dia­li­sées « do­mi­nées par la fi­nance »), sans au­cune mé­dia­tion par la pro­duc­tion : il suffit de le placer à la bourse, le do­tant ainsi du pou­voir ma­gique de l’action, du fu­ture, de l’option, du swap. Le « fé­ti­chisme » dans Le Ca­pital est à la fois une dé­marche ico­no­claste de la pensée, une dé­marche dé­non­çant l’idolâtrie mo­derne, toute en ré­ha­bi­li­tant l’ « obscure » et le « mys­tique » comme une di­men­sion es­sen­tielle de la com­pré­hen­sion des temps modernes.

C’est pour­quoi la cri­tique qu’A. Ar­tous adresse à M. Lévy par exemple ne me semble qu’en partie jus­ti­fiée. A. Ar­tous re­proche à M. Lévy de lire le « fé­ti­chisme » tel qu’il ap­pa­raît dans Le Ca­pital comme une nou­velle édi­tion plus ap­pro­fondie de la cri­tique de l’aliénation et donc de la re­li­gion de l’œuvre de jeu­nesse et no­tam­ment des Ma­nus­crits de 1844. Certes, le point de dé­part du Ca­pital n’est pas an­thro­po­lo­gique et A. Ar­tous a raison d’insister sur ce point. Le « fé­ti­chisme de la mar­chan­dise » n’est pas un simple pro­duit de la « fausse conscience », mais la « fausse conscience » dans le ca­pi­ta­lisme, pro­duite par lui, ins­crite dans le noyau des rap­ports so­ciaux, a des ra­cines « ma­té­rielles » qui rem­placent la do­mi­na­tion idéo­lo­gique de l’église – une do­mi­na­tion dé­té­riorée par les Lu­mières, les sciences de la na­ture et la grande Ré­vo­lu­tion. En d’autres termes, la pro­blé­ma­tique de l’aliénation de l’œuvre de jeu­nesse ne dis­pa­raît pas en­tiè­re­ment. L’homme ne s’aliène pas dans la re­li­gion, il ne s’aliène pas dans son propre rap­port so­cial, mais son rap­port so­cial, alors qu’il lui ap­par­tient en réa­lité (il ap­par­tient au monde de la sub­jec­ti­vité) échappe à son contrôle et lui ap­pa­raît comme aussi « na­turel » et ob­jectif que la loi de la gra­vité. C’est ce rap­port qui pro­duit une re­li­gion mo­derne : la re­li­gion de la mar­chan­dise. La sub­stance (ypo­stasis) hu­maine chez Marx ne dis­pa­raît pas dans Le Ca­pital. Elle de­meure sous une forme nou­velle : comme va­leur hu­maine à conquérir, c’est-à-dire comme une re­ven­di­ca­tion ré­vo­lu­tion­naire, ins­crite dans les contra­dic­tions gé­né­rées par l’objectivité so­ciale (la réa­lité du rap­port so­cial cho­sifié, le tra­vail qui, sous le règne de sa forme abs­traite, perd son contrôle sur lui-même, bref la réa­lité du tra­vail aliéné de sa sub­jec­ti­vité) qui prend la forme d’une sub­jec­ti­vité so­ciale étran­gère et hos­tile à l’homme (le ca­pital en tant que lo­gique et co­hé­rence d’ensemble de la so­ciété). S’agit-il d’une sub­stance « mé­ta­phy­sique » ? Oui, si l’on consi­dère le ca­pi­ta­lisme comme l’horizon in­fran­chis­sable de l’humanité. Non, si l’esprit de la li­berté et de l’émancipation re­foulé ha­bite en­core quelque part dans notre ima­gi­naire col­lectif et a en­core un rôle so­cial à jouer.

L’ « aliénation » est une di­men­sion du fé­ti­chisme[1]. C’est pour­quoi le com­mu­nisme ap­pa­raît dans Le Ca­pital de ma­nière tout à fait ex­pli­cite comme une pré­sup­po­si­tion de la dé­mys­ti­fi­ca­tion du monde et donc comme la fin de la « pré­his­toire » hu­maine, alors que la re­li­gion clas­sique (le chris­tia­nisme dans ses formes di­verses, etc.) est di­mi­nuée à un simple « com­plé­ment » des rap­ports so­ciaux mo­dernes de type ca­pi­ta­liste. A. Ar­tous connaît très bien cet as­pect du tra­vail de Marx dans Le Ca­pital, car il en cite un pas­sage très ca­rac­té­ris­tique dans son cin­quième cha­pitre, « Fé­ti­chisme et com­mu­nisme » (p. 178), qui lui pose pro­blème (il l’admet lui-même), car il met en évi­dence que la conti­nuité dans l’œuvre de Marx « ré­siste », malgré la dis­con­ti­nuité. Oui, la mar­chan­dise est une nou­velle re­li­gion mo­derne, d’autant plus ef­fi­cace qu’elle n’est pas aussi dis­cré­ditée que le Va­tican, elle n’a pas un re­pré­sen­tant of­fi­ciel vul­né­rable. Comme Dieu, elle est en tout et par­tout. Et il ne s’agit pas d’une simple ana­logie, mais d’un vé­ri­table Er­satz. En bref, la dis­con­ti­nuité entre l’œuvre de jeu­nesse et celui de la ma­tu­rité de Marx est réelle et presque évi­dente, mais elle n’est pas ab­solue. Il y a de la conti­nuité dans la dis­con­ti­nuité et de ce point de vue quelques lec­tures « op­po­sées » de la théorie du fé­ti­chisme (en l’occurrence, celle d’A. Ar­tous et celle de M. Lévy) sont en réa­lité aussi com­plé­men­taires que contradictoires.

La cri­tique de mon livre[2] par A. Ar­tous ré­sulte de sa thèse que le point de dé­part de Marx dans Le Ca­pital n’est pas an­thro­po­lo­gique, une thèse tout à fait cor­recte que j’ai dé­fendu moi-même. Je me li­mi­terai à une brève re­marque por­tant sur cette cri­tique, car il me semble que il s’agit d’un simple contre­sens de la lec­ture qu’il fait de mon livre. Selon A. Ar­tous, je pos­tule « l’existence du « temps de tra­vail en tant que loi éco­no­mique trans­his­to­rique » » et donc l’existence d’une sub­stance trans­his­to­rique qui est le « tra­vail abs­trait ». Pour­tant, mon propos était plutôt de mon­trer les spé­ci­fi­cités du temps de tra­vail et du tra­vail abs­trait dans le ca­pi­ta­lisme par rap­port aux so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes. Toute mon ar­gu­men­ta­tion consiste dans ceci : Marx uti­lise par­fois le terme « tra­vail abs­trait » au sens faible : le tra­vail in­dif­fé­rencié de l’homme sans qua­lité, le tra­vail pris comme une simple consom­ma­tion d’énergie pro­duc­tive. Cette dé­fi­ni­tion du tra­vail abs­trait est va­lable pour toute so­ciété et, de ce point de vue, elle est ex­trê­me­ment pauvre. Elle ne sert tout au plus que pour constater un fait na­turel élé­men­taire. De même, en ce qui concerne le « temps de tra­vail comme loi trans­his­to­rique » : il est évident que toute éco­nomie im­plique une cer­taine or­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail selon l’hiérarchisation des be­soins ma­té­riels, les rap­ports de pou­voir et de do­mi­na­tion, etc. Je me suis ef­forcé à dé­monter que ce type de gé­né­ra­lités ne conduit pas loin et que les no­tions du tra­vail abs­trait et du temps de tra­vail se chargent de dé­ter­mi­na­tions nou­velles, se spé­ci­fient et de­viennent des concepts cen­traux dans l’œuvre de ma­tu­rité de Marx et no­tam­ment dans Le Ca­pital. Ce­pen­dant, le tra­vail abs­trait pris comme une simple quan­tité d’énergie pro­duc­tive dé­pensée, c’est-à-dire le tra­vail au sens na­turel ou an­thro­po­lo­gique, constitue un élé­ment im­por­tant dans les mo­da­lités fort com­plexes de la dé­ter­mi­na­tion quan­ti­ta­tive de la va­leur, mais seule­ment un élé­ment qui, à lui seul, est fort in­suf­fi­sant. Et il a fallu passer par la « théorie de la me­sure » hé­gé­lienne pour es­sayer de mettre au clair que Marx ne traite pas la va­leur comme une « quan­tité » simple, mais comme un « lan­gage so­cial » pro­pre­ment ca­pi­ta­liste, qui gou­verne la di­vi­sion so­ciale du temps de tra­vail. Il se trouve aussi que l’évolution his­to­rique « pri­vi­légie » cer­taines « vé­rités an­thro­po­lo­giques ba­nales» (dans notre cas le tra­vail abs­trait au sens faible) et pas d’autres. Les « ba­na­lités » n’ont pas toutes la même in­si­gni­fiance, car il y en a cer­taines qui, in­té­grées dans un sys­tème d’analyse dé­ve­loppé, sont es­sen­tielles à la com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment du sys­tème. Le tra­vail abs­trait « en soi », c’est-à-dire en tant que po­ten­tia­lité his­to­rique, de­vient « en soi et pour soi » dans le ca­pi­ta­lisme. Il de­vient réa­lité ac­com­plie après une longue pé­riode de ges­ta­tion his­to­rique de la même ma­nière que la mar­chan­dise du troc de­vient mar­chan­dise vé­ri­table (plei­ne­ment dé­ve­loppée) après la mar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail elle-même.

Dans son pre­mier cha­pitre, A. Ar­tous in­siste aussi, à juste titre, sur le fait que Marx ne par­ta­geait pas l’évolutionnisme qui do­mi­nait au 19ème siècle. Ce­pen­dant, le rejet de l’évolutionnisme ne si­gnifie pas que toute dé­marche qui « dé­couvre » le germe du pré­sent dans le passé soit évo­lu­tion­niste, ainsi que le sug­gère l’auteur. Chez Hegel, le « né­ces­saire » est le « pos­sible déjà réa­lisé ». Et sa dia­lec­tique du « né­ces­saire » et du « pos­sible » n’a stric­te­ment rien à faire avec une vi­sion té­léo­lo­gique, évo­lu­tion­niste ou mé­ta­phy­sique de l’histoire. C’est bien le pré­sent qui est la tem­po­ra­lité do­mi­nante, celle qui choisit l’angle de la lu­mière jetée sur le passé. Une lec­ture ré­tros­pec­tive de l’histoire n’est pas né­ces­sai­re­ment évo­lu­tion­niste ou dé­ter­mi­niste. Le dé­ve­lop­pe­ment des échanges mar­chands de­puis le 13ème siècle a conduit à la dé­com­po­si­tion des so­ciétés tra­di­tion­nelles et à l’avènement du ca­pi­ta­lisme et de son État-nation. Peut-être que cette évo­lu­tion so­ciale n’était pas une né­ces­sité his­to­rique mais seule­ment une pos­si­bi­lité. Cette pos­si­bi­lité ce­pen­dant s’est réa­lisée, alors que cer­taines autres pos­si­bi­lités éven­tuelles ou pos­tu­lées ne se sont pas réa­li­sées. Elle est donc de­venue né­ces­saire par sa réa­li­sa­tion qui est notre pré­sent so­cial. Il s’agit d’une simple consta­ta­tion réa­liste et rien de plus.

Forme-valeur et gran­deur de valeur

Le se­cond cha­pitre du livre est in­ti­tulé « « Cho­si­fi­ca­tion » des rap­port so­ciaux et « per­son­ni­fi­ca­tion » des choses ». Le fé­ti­chisme est in­ti­me­ment lié à la forme-valeur des pro­duits du tra­vail et ne peut en aucun cas être sé­paré des dé­ve­lop­pe­ments de Marx por­tant sur la théorie de la va­leur. C’est pour­quoi d’ailleurs, selon Ar­tous, cette théorie est ra­di­ca­le­ment dif­fé­rente de celle de D. Ri­cardo. Le ca­rac­tère énig­ma­tique de la mar­chan­dise pro­vient de cette forme-valeur créée par et dans les échanges mar­chands gé­né­ra­lisés. Le ca­rac­tère so­cial du tra­vail y ap­pa­raît comme une pro­priété na­tu­relle des mar­chan­dises. Le tra­vail abs­trait n’est ni une réa­lité pu­re­ment idéelle (une abs­trac­tion du sujet pen­sant), ni une réa­lité phy­sio­lo­gique, une dé­pense d’énergie mus­cu­laire et ner­veuse ou une réa­lité « na­tu­relle » va­lable en toute so­ciété. Il est la sub­stance de la va­leur. Le tra­vail abs­trait, « qui crée la va­leur, est la forme so­ciale spé­ci­fique sous la­quelle se dé­ter­mine le tra­vail so­cial dans la so­ciété mar­chande ca­pi­ta­liste » (p. 63).

Dans ce cha­pitre, l’auteur sou­ligne le fait que le fé­ti­chisme n’est pas seule­ment un phé­no­mène situé dans le procès de cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, mais aussi un phé­no­mène concer­nant le procès de pro­duc­tion. Le tra­vail de l’ouvrier, en tant que tra­vail créant la va­leur est un mode d’existence de la valeur-capital. Comme la va­leur, la va­leur qui se va­lo­rise, c’est-à-dire le ca­pital, est une forme so­ciale cho­si­fiée. La so­cia­li­sa­tion du tra­vail se réa­lise sous l’égide du ca­pital, de sorte que la forme so­ciale du tra­vail de­vient quelque chose d’étranger pour l’ouvrier, quelque chose qui de­vient pro­priété du ca­pital. Le « tra­vailleur col­lectif » en tant que pro­duc­teur isolé d’une unité de pro­duc­tion, mais aussi en tant que pro­duc­teur « global » de l’ensemble des unités de pro­duc­tion, est le ca­pital. Le tra­vailleur col­lectif, qui in­carne le sa­voir pro­ductif et le contrôle de la pro­duc­tion, est né de la confis­ca­tion du sa­voir de l’ouvrier isolé et de sa ré­duc­tion à un objet du pro­cessus de pro­duc­tion, avant même que le sa­voir pro­ductif et le contrôle de la pro­duc­tion ne soient in­té­grés dans les moyens ma­té­riels de la pro­duc­tion. La so­cia­li­sa­tion du tra­vail dans l’unité pro­duc­tive et dans la so­ciété est sy­no­nyme d’une alié­na­tion du tra­vail en tant que pro­duc­teur de va­leur. Celui-ci se trans­forme en son contraire : il de­vient ca­pital. La no­tion du « ca­pital va­riable », pourrait-on ajouter, in­dique cette alié­na­tion du tra­vail vi­vant qui de­vient objet dans les rouages de la pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, alors que les moyens ma­té­riels de la pro­duc­tion, le « ca­pital fixe » en par­ti­cu­lier, se com­portent à la ma­nière d’un sujet ayant une vo­lonté propre.

Les dé­ve­lop­pe­ments d’A. Ar­tous concer­nant la forme-valeur né­gligent la gran­deur de va­leur. Alors que l’économie po­li­tique clas­sique, selon A. Ar­tous, s’intéresse uni­que­ment à la me­sure de la va­leur et à la com­men­su­ra­bi­lité des mar­chan­dises, « Marx, lui, pose une autre ques­tion. Pour­quoi la va­leur comme forme so­ciale existe-t-elle ? Pour­quoi le pro­duit du tra­vail existe-t-il comme forme mar­chan­dise ? » (pp. 59 – 60). Ces ques­tions que A. Ar­tous at­tribue à Marx ont comme ob­jectif presque ex­pli­cite d’éviter une ana­lyse ap­pro­fondie por­tant sur le pro­blème de la gran­deur de va­leur, qui joue un rôle tout à fait es­sen­tiel chez Marx (et non seule­ment chez Ri­cardo). La pro­blé­ma­tique du fé­ti­chisme pé­nètre la ques­tion, en ap­pa­rence pu­re­ment tech­nique, de la quan­ti­fi­ca­tion de la va­leur.[3] Il est vrai, Marx pose par­fois des ques­tions de ce type, sans pour au­tant, pour un seul ins­tant, né­gliger la gran­deur de va­leur. Voici un exemple ca­rac­té­ris­tique que A. Ar­tous n’a pas cité :

« L’économie po­li­tique a bien, il est vrai, ana­lysé la va­leur et la gran­deur de va­leur, quoique d’une ma­nière très im­par­faite. Mais elle ne s’est ja­mais de­mandée pour­quoi le tra­vail se re­pré­sente dans la va­leur, et la me­sure du tra­vail par sa durée dans la gran­deur de va­leur des pro­duits. »[4]

Le refus de traiter de ce pro­blème est à l’origine de cer­taines im­pré­ci­sions dans le livre d’Artous por­tant sur le tra­vail abs­trait et la forme-valeur. Alors que A. Artus in­siste sur la dis­tinc­tion entre va­leur et va­leur d’échange (p. 61), il adopte la thèse selon la­quelle la va­leur « ne se me­sure non pas en tra­vail, mais en mon­naie » (p. 62). Pour­tant, cette thèse, ainsi pré­sentée, constitue une « ré­so­lu­tion » du pro­blème de la quan­ti­fi­ca­tion de la va­leur par éli­mi­na­tion pure et simple. Si la mon­naie en tant que équi­va­lent gé­néral, c’est-à-dire en tant que va­leur d’échange ou prix réa­lisé de la mar­chan­dise, s’identifie quan­ti­ta­ti­ve­ment à la va­leur de la mar­chan­dise, toute dis­tinc­tion entre va­leur et prix mo­né­taire est in­utile et su­per­flue. Si on adopte ce point de vue, on ne peut ex­pli­quer ni pour­quoi les prix des mar­chan­dises dif­fèrent, ni pour­quoi ils changent, ni pour­quoi Marx s’efforce à prouver l’égalité de la va­leur so­ciale et de la somme des prix de pro­duc­tion. La va­leur ne se me­sure pas en tra­vail, car elle est tra­vail abs­trait. La mon­naie ne me­sure pas la va­leur, elle l’incarne dans une forme phé­no­mé­nale adé­quate au tra­vail abs­trait et la ma­té­ria­lise sans s’identifier à la quan­tité de tra­vail abs­trait dé­pensée dans la pro­duc­tion de la mar­chan­dise, c’est-à-dire à la quan­tité d’un tra­vail in­dif­fé­rencié, gé­né­rique, pris dans son sens phy­sio­lo­gique. La va­leur n’est ni le temps de tra­vail abs­trait réel­le­ment dé­pensé, ni le temps de tra­vail ma­té­ria­lisé à chaque échange par la mon­naie, mais plutôt le dia­logue so­cial entre ces deux temps, le dia­logue entre les choses so­ciales. Plus pré­ci­sé­ment, la va­leur est la langue de com­mu­ni­ca­tion des mar­chan­dises.[5] La mon­naie y joue un rôle ana­logue à celui de So­crate dans le dia­logue pla­to­ni­cien. So­crate in­carne la raison, mais il n’est pas la raison. Sa cri­tique oblige ses in­ter­lo­cu­teurs, eux-mêmes rai­son­nables, à se dé­bar­rasser de la « scorie » ir­rai­son­nable de leurs ar­gu­men­ta­tions, de cor­riger ces der­nières et les adapter aux exi­gences de l’universalité. Comme tout dia­logue, celui de la va­leur im­plique à la fois une base com­mune (le tra­vail abs­trait dans son sens phy­sio­lo­gique ou la « com­men­su­ra­bi­lité ») et une di­ver­gence entre les « in­ter­lo­cu­teurs » : la mar­chan­dise par­ti­cu­lière n’est une chose vé­ri­ta­ble­ment so­ciale qu’à tra­vers la cri­tique qu’elle subit par la mon­naie.[6] C’est la mon­naie qui dé­cide si et dans quelle me­sure le tra­vail abs­trait dé­pensé pour la pro­duc­tion de la mar­chan­dise par­ti­cu­lière est so­cia­le­ment utile. Ce fai­sant, la dé­pense de tra­vail non re­connu ne dis­pa­raît pas pu­re­ment et sim­ple­ment. Elle de­vient le motif de son dé­pla­ce­ment d’une branche à une autre, la raison de sa dif­fé­ren­tia­tion pour s’adapter à la norme so­ciale dictée par l’argent. La va­leur est le sujet uni­versel qui se par­ti­cu­la­rise tou­jours de nou­veau dans les di­verses branches pro­duc­tives non pas pour sa­tis­faire des be­soins, mais pour sa­tis­faire les be­soins sol­vables afin de se re­pro­duire lui-même. De ce point de vue, le vé­ri­table pro­blème n’est pas la dis­tinc­tion de la va­leur et de la va­leur d’échange, mais la dis­tinc­tion de la va­leur et de la va­leur d’usage. L’analyse de la forme-valeur finit par dé­mon­trer que la va­leur d’usage, dans le ca­pi­ta­lisme, est un mo­ment de la va­leur et qu’elle ne peut avoir aucun statut autonome.

Réi­fi­ca­tion et ra­tio­na­lité du calcul

Dans son troi­sième cha­pitre, in­ti­tulé « Fé­ti­chisme, réi­fi­ca­tion, ra­tio­na­lité ins­tru­men­tale », A. Ar­tous en­tre­prend une cri­tique de la no­tion de réi­fi­ca­tion chez G. Lukács, qui lui permet de mettre en évi­dence les di­ver­gences d’approche entre Marx et M. Weber.

La « réi­fi­ca­tion » chez Lukács, dé­ve­loppée no­tam­ment dans son livre His­toire et conscience de classe, est fondée sur l’indétermination de la dis­tinc­tion entre « tra­vail » et « force de tra­vail », dis­tinc­tion éta­blie de ma­nière tout à fait claire dans l’œuvre de ma­tu­rité de Marx, ainsi que sur une in­ter­pré­ta­tion du tra­vail abs­trait di­ver­gente par rap­port à celle de Marx. Selon A. Ar­tous, G. Lukács « cherche » le tra­vail abs­trait dans la réa­lité em­pi­rique du tra­vail dans le procès de pro­duc­tion mé­ca­nisée. Le ma­chi­nisme ré­duit la com­plexité du tra­vail et lui sous­trait la qua­lité. De cette ma­nière, le tra­vail se ré­duit constam­ment à son as­pect quan­ti­tatif, de sorte que le tra­vail est de plus en plus ho­mo­gé­néisé. Dans le procès de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, le tra­vail d’un ou­vrier par­ti­cu­lier res­semble à celui d’un autre. Dans l’industrie ca­pi­ta­liste dé­ve­loppée, le tra­vail est soumis à la dis­ci­pline du ba­lan­cier de la pen­dule (bien avant le chro­no­mètre) et donc à « la ra­tio­na­lité du calcul et de la pos­si­bi­lité du calcul». Cette ra­tio­na­lité qui dé­truit l’individualité du tra­vail, en ré­dui­sant ce der­nier à son as­pect quan­ti­tatif, traite l’ouvrier de la même ma­nière que les ob­jets. Le tra­vailleur de­vient un objet du procès de production.

Ar­tous sou­ligne, à juste titre, que le tra­vail abs­trait n’est pas une réa­lité em­pi­rique mais une abs­trac­tion so­ciale créée par les échanges mar­chands gé­né­ra­lisés. De ce point de vue, le tra­vail abs­trait pré­cède lo­gi­que­ment et his­to­ri­que­ment la ré­duc­tion du tra­vail en ces élé­ments simples sous l’effet du ma­chi­nisme. On pour­rait ajouter que le règne du tra­vail abs­trait n’est pas moins réel aujourd’hui, y com­pris dans des do­maines d’activités où on constate une cer­taine po­ly­va­lence du travail.

Selon Ar­tous, Lukács tente de re­lier cette réi­fi­ca­tion du tra­vailleur au fé­ti­chisme de la mar­chan­dise à tra­vers son refus d’accepter une dis­tinc­tion claire et nette entre tra­vail et force de tra­vail. Lukács traite le tra­vailleur lui-même comme une mar­chan­dise et non seule­ment sa force de tra­vail. Chez Lukács, écrit A. Ar­tous, le « travailleur-marchandise est soumis à un double pro­cessus de quan­ti­fi­ca­tion. Dans la sphère de cir­cu­la­tion, il doit se « vendre par mor­ceau », dans la sphère de pro­duc­tion son tra­vail est quan­tifié sous l’effet du ma­chi­nisme » (p. 86). Pour­tant, selon A. Ar­tous, « les mé­ca­nismes à tra­vers les­quels les rap­ports so­ciaux se struc­turent en « choses so­ciales » ne re­lèvent pas d’un mou­ve­ment de quan­ti­fi­ca­tion du so­cial – et en­core moins d’une réi­fi­ca­tion du so­cial sous l’effet du prin­cipe du calcul –, mais de pro­cé­dures qui prennent d’ailleurs des formes dif­fé­rentes selon que l’on se situe dans la sphère de cir­cu­la­tion ou celle de la pro­duc­tion im­mé­diate » (p. 94). Ainsi, dans la sphère de la cir­cu­la­tion, « la cho­si­fi­ca­tion du rap­port so­cial ne se tra­duit pas par une réi­fi­ca­tion des re­la­tions hu­maines […], mais, au contraire, par une sub­jec­ti­va­tion à ou­trance du lien so­cial, no­tam­ment par la construc­tion du sujet ju­ri­dique mo­derne et du fé­ti­chisme ju­ri­dique » (p. 94).

La réi­fi­ca­tion de l’ouvrier se situe donc, sur­tout, dans le procès de pro­duc­tion, mais, selon A. Ar­tous, elle ne ré­sulte pas du calcul et de la quan­ti­fi­ca­tion. Elle ré­sulte de la sou­mis­sion de l’ouvrier à la ma­chine. L’ouvrier n’est pas un esclave-marchandise. Il n’est pas un objet que l’on vend et que l’on achète, seule sa force de tra­vail est réi­fiée. Ainsi, conclut l’auteur, la trans­for­ma­tion de la théorie mar­xienne du fé­ti­chisme en une théorie de la réi­fi­ca­tion im­plique soit de mettre l’accent sur le « tra­vail ra­tion­nel­le­ment mé­ca­nisé », soit « de tirer la théorie mar­xienne de la va­leur vers ce qui se­rait une ver­sion mar­xiste de la théorie de la valeur-travail » (p. 97). Ce fai­sant, G. Lukács re­lie­rait la théorie du fé­ti­chisme à celle de la réi­fi­ca­tion et à tra­vers cette der­nière à celle de l’aliénation.

La cri­tique de Lukács par A. Ar­tous est cor­recte sur deux points. D’abord, le tra­vail abs­trait n’est pas le tra­vail concret de­venu abs­trait sous l’effet du ma­chi­nisme, il n’est pas une ca­té­gorie des­crip­tive. Puis, Lukács dis­tingue mal la no­tion du tra­vail de celle de la force de tra­vail. Ce­pen­dant, les conclu­sions que Ar­tous tire de cette cri­tique cor­recte sont à mon avis er­ro­nées. Ce qu’il dit sur le procès de cir­cu­la­tion est fondé sur un faux pro­blème, pré­sent d’ailleurs chez Lukács aussi. Dans la cir­cu­la­tion simple du ca­pital, dans la­quelle Marx « dé­couvre » le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, il n’est pas ques­tion du rap­port d’exploitation, mais du rap­port d’échange. Nous n’avons pas de­vant nous un rap­port d’inégalité entre les classes so­ciales qui n’existent pas en­core à ce ni­veau d’abstraction, mais un rap­port d’égalité entre les pro­duc­teurs. N’oublions pas, Le Ca­pital com­mence par l’analyse de la cir­cu­la­tion simple qui constitue « un ca­pi­ta­lisme sans ca­pital ».[7] L’ouvrier ne peut y fi­gurer que, tout au plus, comme pro­duc­teur de sa force de tra­vail, au même titre que tout autre pro­duc­teur. Dans la cir­cu­la­tion simple, il n’y a ni maître ni es­clave. Les in­di­vidus sont égaux. Toute l’argumentation de Lukács qui y cherche l’esclave-marchandise tombe dans le vide. Mais les conclu­sions er­ro­nées qu’A. Ar­tous tire de sa cri­tique de Lukács ré­sultent d’une er­reur mé­tho­do­lo­gique si­mi­laire à celle de Lukács: tous les deux cherchent dans la cir­cu­la­tion un rap­port de classes. Lukács le trouve, mais en se ré­fé­rant à l’œuvre de jeu­nesse de Marx, où la dis­tinc­tion entre ouvrier-marchandise et force de travail-marchandise n’était pas suf­fi­sam­ment éta­blie. Ar­tous y cherche l’ouvrier-esclave à partir du Ca­pital et ne le trouve na­tu­rel­le­ment pas. Il n’y trouve que des pro­duc­teurs égaux à tous les points de vue, y com­pris ju­ri­di­que­ment, et donc libres. Il conclut aus­sitôt que la « réi­fi­ca­tion » est ab­sente de la cir­cu­la­tion simple. L’égalité-liberté du pro­duc­teur face à un autre pro­duc­teur est-elle sy­no­nyme de l’absence de réi­fi­ca­tion? Non, ab­so­lu­ment pas. Dans la cir­cu­la­tion, l’ouvrier ne de­vient pas l’objet du ca­pi­ta­liste, une sorte d’esclave mo­derne, mais les pro­duc­teurs en gé­néral y de­viennent es­claves de leur propre rap­port so­cial aliéné, qui semble pos­séder une vo­lonté propre, de­vient une ra­tio­na­lité avec ses propres cri­tères im­ma­nents, se pose face aux in­di­vidus comme quelque chose d’étranger et d’hostile, comme une force vio­lente qui ma­ni­pule l’homme ré­duit à l’état d’un objet.[8] La réi­fi­ca­tion et l’aliénation sont ainsi in­sé­pa­rables du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, elles consti­tuent deux parmi ses trois di­men­sions (la mys­ti­fi­ca­tion du rap­port so­cial en est la troi­sième). La li­berté du pro­duc­teur face à un autre pro­duc­teur et leur éga­lité ju­ri­dique consti­tuent une mo­da­lité né­ces­saire et in­dis­pen­sable de leur as­su­jet­tis­se­ment à la ra­tio­na­lité in­hu­maine née dans leur rap­port so­cial mé­dia­tisé par la mar­chan­dise. C’est ainsi que la forme-valeur de­venue sujet-objet se per­pétue et s’autoproduit. Dans la forme-valeur, l’aspect ob­jectif et ma­té­riel est le pro­duc­teur et le tra­vail concret pré­sent dans la va­leur d’usage, alors que l’aspect sub­jectif, l’«âme», le « moi » de la conscience, la lo­gique, est le tra­vail abs­trait, c’est-à-dire le tra­vail aliéné en tant qu’objectivité so­ciale qui, sous sa forme-sujet, est le ca­pital. Cet état de choses est à l’origine de la vio­lence so­ciale gé­né­ra­lisée dans le ca­pi­ta­lisme, de la vio­lence que la forme-valeur, pour s’éterniser, exerce sur les hommes en les ins­tru­men­ta­li­sant les uns contre les autres, une vio­lence que J. M. Vincent a très bien ana­lysé, afin d’interpréter le na­zisme en tant que forme po­li­tique issue de la forme-valeur.[9] Comme dans un cer­tain fé­ti­chisme sexuel l’exercice de la vio­lence im­plique la trans­for­ma­tion du par­te­naire à un objet sans vo­lonté propre, le fé­ti­chisme de la mar­chan­dise, qui est à l’origine de la vio­lence so­ciale gé­né­ra­lisée, trans­forme l’homme en objet.

La lo­gique des échanges, comme celle de la va­lo­ri­sa­tion de la va­leur plus gé­né­ra­le­ment, ne sont pas sé­pa­rées de la lo­gique du calcul par une mu­raille de Chine. Dans la cir­cu­la­tion simple, les mar­chan­dises s’engagent dans un dia­logue qui porte sur des quan­tités. Si la mar­chan­dise pou­vait parler la langue hu­maine, elle au­rait dit : « Moi per­son­nel­le­ment, je me moque de ma va­leur d’usage. Elle ne me concerne que d’une ma­nière tout au plus in­di­recte. Ce qui m’intéresse, c’est à com­bien je peux me vendre ». La forme-valeur « baigne » dans le quan­ti­tatif, et c’est bien le taux de trans­for­ma­tion du tra­vail so­cial en soi (le tra­vail abs­trait dé­pensé à la pro­duc­tion d’une mar­chan­dise, so­cia­le­ment né­ces­saire d’un point de vue tech­nique) en tra­vail so­cial en soi et pour soi (la mon­naie) qui dé­cide du sort d’une mar­chan­dise par­ti­cu­lière et de son pro­duc­teur. Ce sont donc des dé­ter­mi­na­tions quan­ti­ta­tives, les comptes cou­rants des mar­chan­dises dans le marché, qui ré­or­ga­nisent l’activité so­ciale glo­bale selon l’unique cri­tère de la re­pro­duc­tion de la forme-valeur. Marx est tout à fait clair sur ce point :

« Le ca­rac­tère de va­leur des pro­duits du tra­vail ne res­sort en fait que lorsqu’ils se dé­ter­minent comme quan­tités de va­leur. Ces der­nières changent sans cesse, in­dé­pen­dam­ment de la vo­lonté et des pré­vi­sions des pro­duc­teurs aux yeux des­quels leur propre mou­ve­ment so­cial prend ainsi la forme d’un mou­ve­ment des choses, mou­ve­ment qui les mène, bien loin qu’ils puissent le di­riger. »[10]

Nous re­trou­vons ici la ten­ta­tive d’A. Ar­tous pour mar­gi­na­liser les dé­ter­mi­na­tions quan­ti­ta­tives de la forme-valeur pour l’éloigner de la théorie de la valeur-travail de Ri­cardo. Oui, la va­leur chez Marx est in­com­pa­tible à celle de Ri­cardo, mais cela ne si­gnifie point que la pre­mière se soit éman­cipée du tra­vail et du temps de travail.

Dans la pro­duc­tion im­mé­diate, le calcul et la quan­ti­fi­ca­tion jouent un rôle ab­so­lu­ment cen­tral. Tous les dé­ve­lop­pe­ments de Marx sont cen­trés au­tour d’une ques­tion : la ques­tion de la sou­mis­sion du tra­vail à une lo­gique qui cal­cule constam­ment le temps de tra­vail afin de le sou­mettre à la ra­tio­na­lité de la va­lo­ri­sa­tion. En d’autres termes, « la ra­tio­na­lité du calcul » est elle-même sou­mise à la ra­tio­na­lité du ca­pital, elle est « ins­tru­men­ta­lisée » par la re­cherche du profit et de cette ma­nière non seule­ment spé­ci­fiée mais aussi dé­formée. La lo­gique du ca­pital ne s’identifie pas à une lo­gique de calcul en gé­néral, mais elle s’identifie à une lo­gique de calcul par­ti­cu­lière et, à la fois, dé­formée par la loi de la va­leur et la re­cherche du profit. Cette lo­gique du calcul traite l’ouvrier comme un objet car ce qui compte pour elle n’est pas le temps de tra­vail d’un ou­vrier, mais l’épargne de temps de tra­vail par rap­port à une pro­duc­tion donnée, qu’il s’agisse du tra­vail vi­vant (ca­pital va­riable) ou du tra­vail mort (ca­pital constant). L’ouvrier est traité comme un objet, par­fois jeté dans la rue comme le reste des dé­chets in­dus­triels. Cette réi­fi­ca­tion de l’ouvrier s’ajoute à celle que tous les pro­duc­teurs su­bissent dans le cadre de la cir­cu­la­tion. La réi­fi­ca­tion de la cir­cu­la­tion simple se re­flète aussi dans le ca­pi­ta­liste in­di­vi­duel en tant que di­rec­teur de l’unité pro­duc­tive. Celui-ci n’y est pas l’objet du calcul, mais il est la « ma­chine » qui cal­cule, car la pro­duc­ti­vité de son unité de pro­duc­tion est une contrainte ex­té­rieure, im­posée par la forme-valeur, de la­quelle dé­pend sa survie en tant que ca­pi­ta­liste in­di­vi­duel. Il est lui-même soumis à la vio­lence de la forme-valeur om­ni­pré­sente et il trans­fère, sous une forme mo­di­fiée, la vio­lence qu’il subit lui-même, en tant « fonc­tion­naire » et « ma­chine cal­cu­la­trice » du ca­pital, à ses ou­vriers qui se trouvent ainsi dou­ble­ment réifiés.

Dans les der­nières pages de son cha­pitre, A. Ar­tous rap­pelle la cri­tique que J. M. Vincent a adressée à l’école de Franc­fort et au « mar­xisme we­be­rien » ins­piré par Lukács. Ce­pen­dant, A. Ar­tous ne sé­pare pas la ra­tio­na­lité cal­cu­la­trice de la ra­tio­na­lité ir­ra­tion­nelle de la mar­chan­dise et du ca­pital de la même ma­nière que J. M. Vincent. Le der­nier, à juste titre, ne consi­dère pas la lo­gique du ca­pital comme une simple par­ti­cu­la­ri­sa­tion de la pensée ins­tru­men­tale, mais aussi comme une dé­for­ma­tion. Cela est tout à fait cor­rect car la pensée ins­tru­men­tale dé­signe l’activité en vue d’obtenir un ré­sultat voulu, ainsi que le choix des ré­sul­tats prio­ri­taires et des ac­ti­vités qui leur cor­res­pondent, à partir d’un calcul de l’effort et du ré­sultat voulu. Or, la ra­tio­na­lité du ca­pital soumet ce type de pensée en la mo­bi­li­sant à un seul et unique but qui est la va­lo­ri­sa­tion de la va­leur. Ainsi, le tra­vail et les moyens de pro­duc­tion ne sont pas neutres. Ce sont des cris­tal­li­sa­tions du rap­port so­cial: les moyens tech­niques, au-delà de leurs uti­lité dans la pro­duc­tion de la va­leur d’usage, in­carnent la lo­gique du ca­pital qui, pour se va­lo­riser, doit as­surer la sou­mis­sion du tra­vail. Le tra­vail mort et le tra­vail vi­vant sont donc les deux pôles du rap­port so­cial de pro­duc­tion, leur com­bi­naison n’est pas d’un ordre pu­re­ment tech­nique. Dans cette dis­con­ti­nuité entre pensée ins­tru­men­tale et ra­tio­na­lité ca­pi­ta­liste, il y a aussi une cer­taine conti­nuité : le calcul et la quan­ti­fi­ca­tion – dont l’objet, dans le cadre de la ra­tio­na­lité ca­pi­ta­liste, com­prend la ma­tière vi­vante (non pas le temps de tra­vail d’un ou­vrier, mais plutôt l’ouvrier d’un cer­tain temps de tra­vail) au même titre que la ma­tière morte (moyens tech­niques). Puisque le but de la ra­tio­na­lité ca­pi­ta­liste n’est pas la sa­tis­fac­tion des be­soins hu­mains, mais la va­lo­ri­sa­tion du ca­pital, l’homme en gé­néral et l’ouvrier en par­ti­cu­lier se trans­forment, dans le procès de pro­duc­tion du ca­pital en simple moyens, en ob­jets sans vo­lonté propre et sans be­soins spé­ci­fiques dif­fé­rents de ceux des ma­chines. Il y a donc cer­taines « fe­nêtres » de com­mu­ni­ca­tion entre Marx et Weber. La dia­lec­tique mise en œuvre dans Le Ca­pital, qui sans aucun doute doit beau­coup à Hegel et no­tam­ment à sa Science de la lo­gique, se ca­rac­té­rise par une ca­pa­cité re­mar­quable d’intérioriser des connais­sances nou­velles et par­fois des ana­lyses, sous une forme nou­velle, is­sues de points de vue dif­fé­rents de celui du Ca­pital.

Fé­ti­chisme juridico-politique et éta­tique, sub­jec­ti­va­tion et réification

Le qua­trième cha­pitre du livre d’A. Ar­tous est in­ti­tulé « La pro­duc­tion de formes d’individuation : le sujet politico-juridique et le tra­vailleur parcellaire ».

Le point de dé­part de cette ana­lyse est le rap­port ju­ri­dique et le droit. A. Ar­tous dé­montre que Marx, dans son œuvre de ma­tu­rité, dé­rive la forme ju­ri­dique mo­derne du procès de cir­cu­la­tion, c’est-à-dire du rap­port so­cial entre les échan­gistes, qui im­plique une forme par­ti­cu­lière d’individuation. L’individu in­dé­pen­dant, la forme-sujet des temps mo­dernes ré­sulte du rap­port d’égalité qui ca­rac­té­rise les échanges mar­chands. Dans le procès de cir­cu­la­tion simple, les por­teurs de mar­chan­dises sont libres et égaux. L’échangiste « isolé », c’est-à-dire en tant que mo­nade des échanges mar­chands, le sujet en tant qu’atome est la base du rap­port ju­ri­dique qui relie les in­di­vidus sur une base d’égalité et de li­berté. Le droit mo­derne ne peut donc être vé­ri­ta­ble­ment ins­crit dans la « su­per­struc­ture », car il est en­ra­ciné dans le rap­port so­cial lui-même, il fait partie de ce rap­port : les in­di­vidus doivent se re­con­naître ré­ci­pro­que­ment comme pro­prié­taires privés. La dia­lec­tique du maître et de l’esclave n’a donc, pourrait-on ajouter, au­cune place dans le procès de cir­cu­la­tion et dans la forme ju­ri­dique moderne.

La forme ju­ri­dique ainsi dé­rivée de la cir­cu­la­tion im­plique aussi la fixa­tion de cer­taines « normes » ju­ri­diques, ren­voyant ainsi à un pro­cessus de « quan­ti­fi­ca­tion ». « Par sa na­ture – écrit Marx – le droit ne peut consister que dans l’emploi d’une me­sure égale à tous » (p. 122). Ainsi, la « peine » – pourrait-on ajouter – ne pou­vant pas être fixée à partir de l’hiérarchie so­ciale, elle doit être fixée à partir du « crime ». La peine face au crime par­ti­cu­lier fonc­tionne comme la mon­naie face à la mar­chan­dise par­ti­cu­lière. Le droit nor­matif est l’aspect quan­ti­tatif de la forme ju­ri­dique moderne.

Dans les rap­ports so­ciaux ca­pi­ta­listes, le po­li­tique et le ju­ri­dique ont une fonc­tion ana­logue. Si le droit est le « code » de cir­cu­la­tion des in­di­vidus libres et égaux, la vie po­li­tique des temps mo­dernes consiste dans la cir­cu­la­tion des idées et des opi­nions libres.

À partir de ces dé­ve­lop­pe­ments, A. Ar­tous tente de dé­finir « le fé­ti­chisme ju­ri­dique » : tout se passe, écrit-il, « comme si les re­la­tions so­ciales et, plus gé­né­ra­le­ment, la consti­tu­tion du lien so­cial ré­sul­taient de simples « rap­ports de vo­lontés », selon une for­mule que Marx use beau­coup» (p. 121). Bien sûr, si on lit « le lien so­cial » sur la base des « rap­ports de vo­lontés », on pro­duit une théorie uti­li­ta­riste de la so­ciété, où chaque in­di­vidu n’y voit qu’un ins­tru­ment pour ac­croître son propre bon­heur. In­utile d’ajouter que chaque fois que Marx se ré­fère à Ben­tham, qui sym­bo­lise l’utilitarisme, ce n’est que pour se mo­quer de lui. Le « fé­ti­chisme ju­ri­dique » consiste donc dans la ré­duc­tion du « lien so­cial » à des simples « rap­ports de vo­lontés », alors que, en réa­lité, il consiste dans…. Dans quoi en fait ? Si on « s’installe » dans la cir­cu­la­tion simple, il est im­pos­sible de ré­pondre à cette ques­tion de ma­nière sa­tis­fai­sante sans faire in­ter­venir la no­tion de la réi­fi­ca­tion. Comme A. Ar­tous consi­dère cette no­tion comme in­adé­quate pour tout ce qui concerne la cir­cu­la­tion (qui conduit à une « sub­jec­ti­va­tion à ou­trance »), il n’arrive pas à dé­ter­miner dans quoi consiste le « lien so­cial » au-delà de « simples rap­ports de vo­lontés ». Si par contre on ac­cepte de faire in­ter­venir la no­tion de la réi­fi­ca­tion dans l’analyse, il n’y a rien de plus fa­cile que de ré­pondre à cette ques­tion en deux mots : ces « rap­ports de vo­lontés » et les ac­ti­vités éco­no­miques qui leur cor­res­pondent ne sont qu’une « danse de ma­rion­nettes » dont le rythme et les pas sont régis par la lo­gique in­vi­sible de la forme-valeur. Si les hommes sont libres et égaux les uns face aux autres, c’est parce que leur propre rap­port so­cial aliéné s’est érigé en un pou­voir su­pé­rieur « qui les mène, bien loin qu’ils puissent le di­riger » selon l’expression de Marx ci-dessus re­pro­duite. La cir­cu­la­tion im­plique à la fois « une sub­jec­ti­va­tion à ou­trance » des rap­ports entre in­di­vidus et une réi­fi­ca­tion du sujet ré­duit à l’état d’un objet du de­venir so­cial au­to­no­misé : la « sub­jec­ti­va­tion » et la « réi­fi­ca­tion » s’inscrivent dans des ma­trices déférentes.

La dé­ri­va­tion des formes politico-juridiques de la cir­cu­la­tion simple, bien que les der­nières im­pliquent une cer­taine forme d’État, ne suffit pas afin d’analyser l’État mo­derne. Le tra­vailleur par­cel­laire dans l’usine est soumis à l’autorité du ca­pi­ta­liste qui per­son­nifie le ca­pital. Plus pré­ci­sé­ment, les tra­vailleurs y sont soumis à un pou­voir des­po­tique fondé sur la maî­trise du sa­voir, elle-même en partie in­té­grée dans la ma­chine. Ils ne sont pas des es­claves du ca­pi­ta­liste, ils sont des rouages dans un sys­tème mé­ca­nique, qui, lui, semble sa­voir ce qu’il fait. Mais le tra­vail y est aussi soumis à une au­to­rité par­fai­te­ment hié­rar­chisée : les tra­vailleurs sont de simples sol­dats dans la struc­ture hié­rar­chique de l’usine qui res­semble à celle d’une armée.

Ce mo­dèle in­dus­triel a été em­ployé par nombre d’auteurs cri­tiques, afin d’analyser des modes de so­cia­li­sa­tion qui se si­tuent hors du procès de pro­duc­tion im­mé­diat et, no­tam­ment, afin d’analyser l’État. Entre d’autres, M. Fou­cault et N. Pou­lantzas dé­ve­loppent leurs théo­ries du pou­voir et de l’État à partir du des­po­tisme de l’usine et du tra­vailleur parcellaire.

Tout d’abord, l’État in­ter­vient dans les mo­da­lités de la re­pro­duc­tion de la force de tra­vail, c’est-à-dire dans la consom­ma­tion, au sens large, de la classe ou­vrière (ha­bi­ta­tion, santé, édu­ca­tion, etc.). Ainsi, l’État « est consti­tutif des rap­ports de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste » (p. 126). Cela ne si­gnifie pas que l’État sert les in­té­rêts im­mé­diats des ca­pi­ta­listes. Il a une re­la­tive au­to­nomie par rap­port à ces der­niers et il est ca­pable de rendre compte des rap­ports de forces entre les classes so­ciales. L’État– pro­vi­dence en est la ma­ni­fes­ta­tion. Le ren­for­ce­ment du rôle ré­gu­la­teur de l’État dans une so­ciété de plus en plus com­plexe le fait ap­pa­raître comme le pro­mo­teur de l’intérêt gé­néral face aux in­té­rêts par­ti­cu­lier, ce qui est à l’origine du « fé­ti­chisme de l’État ».

Ce­pen­dant, l’État crée un autre des­po­tisme « re­pro­dui­sant dans les formes d’administration de la vie so­ciale la sé­pa­ra­tion exis­tante entre les pro­duc­teurs et les moyens de pro­duc­tion, sous la forme de la sé­pa­ra­tion des moyens d’administration d’avec les ad­mi­nis­trés » (p. 127). L’hiérarchie bu­reau­cra­tique de l’administration pu­blique constitue elle-même une re­pro­duc­tion de l’hiérarchie constatée dans l’usine.

Selon Ar­tous, M. Fou­cault, à tra­vers la ca­té­gorie de la « dis­ci­pline » no­tam­ment, pro­pose une théorie du pou­voir, ins­pirée par le des­po­tisme de l’usine qui né­glige la forme ju­ri­dique et le tra­vailleur libre, en consi­dé­rant le sujet ju­ri­dique comme une fic­tion idéelle. La « dis­ci­pline », en tant que tech­nique de do­mi­na­tion sur les corps, consiste, pour l’essentiel, dans une ma­jo­ra­tion de leurs forces en termes d’utilité et dans une di­mi­nu­tion de ces mêmes forces en termes de ré­sis­tance po­li­tique. N. Pou­lantzas, malgré les dif­fé­rences de son ana­lyse par rap­port à celle de Fou­cault, in­fluencé par ce der­nier, pro­duit une théorie de l’État-despote. Ces ap­proches sont selon Ar­tous in­té­res­santes, mais insuffisantes.

Chez Marx, lui-même, on trouve cer­taines ré­flexions très proche à ce que Fou­cault écrit sur la « dis­ci­pline » : selon Marx, l’ouvrier libre, contrai­re­ment à l’esclave, est res­pon­sable de la mar­chan­dise qu’il fournit et il pense qu’il est uni­que­ment dé­ter­miné par lui-même, ce qui a des ré­per­cus­sions sur son in­ves­tis­se­ment po­li­tique. Mais le sujet ju­ri­dique chez Marx est une forme so­ciale in­hé­rente aux rap­ports so­ciaux. Les tra­vailleurs sont pro­prié­taires de leur corps et dans le do­maine po­li­tique au­cune do­mi­na­tion di­recte n’est pos­sible. Le ca­pital ne peut « capter » – selon une ex­pres­sion de J. M. Vincent –, que leur « pou­voir agir ». Cette « cap­ta­tion du pou­voir agir hu­main » semble per­ti­nente à A. Ar­tous parce qu’elle peut prendre en consi­dé­ra­tion la forme ju­ri­dique et, donc, parce qu’elle ne ré­duit pas l’ouvrier à un objet (p. 132).

En effet, A. Ar­tous a raison. Ce­pen­dant, la « cap­ta­tion du pou­voir agir» de J. M. Vincent ne s’inscrit pas dans le cadre de la do­mi­na­tion éco­no­mique, mais dans celui de la do­mi­na­tion po­li­tique. Puisque, dans le cadre de cette der­nière, à tra­vers no­tam­ment la forme ju­ri­dique et la forme po­li­tique, les in­di­vidus sont libres et égaux, la li­bé­ra­tion de l’homme du règne du ca­pital est pen­sable : elle im­plique la consti­tu­tion d’un sujet po­li­tique. La po­li­tique peut tem­pérer le fé­ti­chisme éco­no­mique, elle peut im­poser des contraintes aux forces spon­ta­nées du marché et de cette ma­nière pro­téger cer­tains as­pects de la vie éco­no­mique (au sens large) du fé­ti­chisme mar­chand et de la réi­fi­ca­tion qui lui cor­res­pond. La po­li­tique, lorsqu’elle n’est pas une simple ges­tion, peut ex­primer une vé­ri­table vo­lonté so­ciale di­mi­nuant ou abo­lis­sant le règne de la mar­chan­dise. Ce n’est pas ce que l’on constate aujourd’hui : la mon­dia­li­sa­tion est la phase du fon­da­men­ta­lisme de la mar­chan­dise et de la réi­fi­ca­tion qui lui est in­hé­rente. En outre, si chez Marx le pro­lé­ta­riat ré­vo­lu­tion­naire (constitué en sujet po­li­tique dé­ve­loppé) in­carne l’universalité, c’est parce qu’il li­bère l’homme en gé­néral de la réi­fi­ca­tion ca­pi­ta­liste. D’ailleurs, nombre de phé­no­mènes de la dé­ca­dence ac­tuelle dus aux lois du ca­pital, tel par exemple la ca­tas­trophe en­vi­ron­ne­men­tale, ne me­nacent pas seule­ment la classe ou­vrière, mais l’homme en général.

Fé­ti­chisme et réi­fi­ca­tion de l’État-plan

Dans son der­nier cha­pitre, « Fé­ti­chisme et com­mu­nisme », A. Ar­tous met en évi­dence que l’ « État-plan » peut être à l’origine d’un autre fé­ti­chisme et d’une autre réi­fi­ca­tion. Son ana­lyse s’inscrit dans la conti­nuité d’une cri­tique du « so­cia­lisme réel­le­ment exis­tant » inau­gurée par Léon Trotski. Ce­pen­dant, loin de toute ten­ta­tive pour traiter Trotski, Er­nest Mandel ou Marx lui-même comme des « Pères de l’Église », A. Ar­tous in­nove à bien des égards l’analyse cri­tique du ré­gime so­vié­tique de deux pre­miers et ne hé­site pas à ques­tionner la per­ti­nence de cer­taines concep­tions du der­nier por­tant no­tam­ment sur le rap­port entre l’individuel et le col­lectif. Comme je suis d’accord avec l’esprit de ce cha­pitre, je me li­mite à une simple pré­sen­ta­tion de l’analyse d’A. Ar­tous, qui me semble très intéressante.

Dans le « so­cia­lisme réel­le­ment exis­tant », le « tra­vailleur col­lectif » n’est pas le ca­pital, mais l’État-plan lui-même : celui-ci « se donne comme « vo­lonté réelle de la co­opé­ra­tive » (des pro­duc­teurs as­so­ciés), alors qu’il se sub­stitue à elle, de façon plus ou moins au­to­ri­taire et plus ou moins dé­ve­loppée. Un peu à la façon dont le ca­pital se pré­sente comme le re­pré­sen­tant de l’intelligence né­ces­saire à l’organisation du procès de tra­vail de­venu col­lectif » (p. 162).

Ce type de fé­ti­chisme est na­tu­rel­le­ment fort dif­fé­rent de celui qui règne dans le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste. Les rap­ports so­ciaux de l’État-plan n’apparaissent pas comme des rap­ports entre les choses. La pro­duc­tion n’y obéit pas à des lois so­ciales qui ap­pa­raissent comme des lois na­tu­relles. Elle obéit à des choix po­li­tiques. C’est pour­quoi d’ailleurs les luttes so­ciales dans les pays du « so­cia­lisme réel­le­ment exis­tant » met­taient en cause le pou­voir po­li­tique de ma­nière di­recte. Néa­moins, l’État-plan ins­tru­men­ta­lise et cho­sifie le pro­duc­teur di­rect en fonc­tion­nant lui-même comme l’intelligence de la pro­duc­tion so­ciale. Selon une ana­lyse de L. Trotski, la bu­reau­cratie de l’ « État ou­vrier » se pré­sente comme un « cer­veau uni­versel » qui se croit ca­pable d’enregistrer « en même temps tous les pro­cessus de la na­ture et de la so­ciété » afin de « construire a priori un plan dé­fi­nitif et sans au­cune faute ». Cette bu­reau­cratie ce­pen­dant, tou­jours selon Trotski, « se trombe fon­ciè­re­ment dans l’évaluation de ses forces in­tel­lec­tuelles » (p. 163). Les forces pro­duc­tives qui, en prin­cipe, sont so­cia­li­sées n’appartiennent pas vé­ri­ta­ble­ment aux pro­duc­teurs im­mé­diats, car elles sont gé­rées par un État bu­reau­cra­tique. Ainsi, le lien so­cial entre les « pro­duc­teurs as­so­ciés » n’est pas di­rect. Il est mé­dia­tisé par l’État plan qui les met en tu­telle. Les tra­vailleurs y sont do­minés par d’autres « abs­trac­tions réelles ».

Selon A. Arous, la no­tion de « valeur-indice » dé­ve­loppée par G. Ro­land constitue un pré­cieux outil d’analyse, car elle met en évi­dence les mo­da­lités tech­niques de cette mé­dia­tion éta­tique dans la construc­tion du rap­port so­cial de type so­vié­tique. La quan­tité des va­leurs d’usage pro­duite par l’unité pro­duc­tive par rap­port aux exi­gences du plan, c’est-à-dire le degré que cette pre­mière sa­tis­fait l’objectif pré­établi par le plan, de­vient le cri­tère de l’évaluation de l’unité pro­duc­tive. Ainsi, le tra­vail pro­ductif se pré­sente sous un double as­pect : va­leur d’usage et valeur-indice. La valeur-indice ex­prime donc « un rap­port de su­bor­di­na­tion de l’organisme in­fé­rieur [les pro­duc­teurs im­mé­diats, l’unité pro­duc­tive] à l’organisme su­pé­rieur [le cer­veau uni­versel, la bu­reau­cratie, le plan] » (p. 159).

Le fé­ti­chisme de l’État-plan pro­vient en fait de la dia­lec­tique entre l’individuel et le col­lectif, une dia­lec­tique que Marx lui-même n’a pas suf­fi­sam­ment dé­ve­loppée. La prise du pou­voir par le pro­lé­ta­riat n’est pas sy­no­nyme d’une fu­sion im­mé­diate entre les in­té­rêts par­ti­cu­liers et l’intérêt gé­néral, non seule­ment parce que des condi­tions his­to­riques par­ti­cu­lières (sous-développement éco­no­mique, pé­nurie, etc.) peuvent créer de fortes ten­dances à une confis­ca­tion du pou­voir par une couche bu­reau­cra­tique, mais parce que les dif­fé­rences réelles à l’intérieur du pro­lé­ta­riat ne per­mettent pas une telle fu­sion. C’est pour­quoi d’ailleurs L. Trotski et, de ma­nière plus ra­di­cale, E. Mandel ont tant in­sisté sur la né­ces­sité du mul­ti­par­tisme et de la dé­mo­cratie dans une so­ciété post-capitaliste.

Ce­pen­dant, on ne peut se contenter d’une ap­proche qui consi­dère le ré­gime po­li­tique du « so­cia­lisme réel­le­ment exis­tant » comme quelque chose d’extérieur à la « so­cia­li­sa­tion » des moyens de pro­duc­tion. Une « ré­vo­lu­tion po­li­tique » ne suffit pas si l’on consi­dère que celle-ci se li­mite à as­surer un simple contrôle ou­vrier sur la pro­duc­tion. Le fé­ti­chisme du plan ne dé­pend pas seule­ment de la dic­ta­ture sur le pro­lé­ta­riat de type sta­li­nien, mais aussi d’une vie so­ciale do­minée par la pro­duc­tion elle-même, dont l’organisation et les orien­ta­tions s’autonomisent par rap­port au tra­vailleur en raison de l’impossibilité d’une fu­sion spon­tanée et au­to­ma­tique entre l’individuel et col­lectif. La ré­vo­lu­tion a contestée l’autonomie de l’économie par rap­port aux autres re­la­tions so­ciales, mais elle a fini par en­cas­trer ces re­la­tions dans le procès de pro­duc­tion, lui-même soumis à la « sa­gesse » uni­versel du plan. Le fé­ti­chisme du plan n’est pas in­dé­pen­dant de la fi­gure do­mi­nante de l’homo faber. L’émancipation de l’individu ne se ré­duit pas à l’émancipation du tra­vail et en­core moins à la pro­priété com­mune des moyens de pro­duc­tion. La li­berté ne se situe pas dans la pro­duc­tion, mais plutôt dans une sphère li­bérée du tra­vail, qui soumet le tra­vail im­mé­diat à une ra­tio­na­lité centréε sur les be­soins de l’homme, non seule­ment en tant que consom­ma­teur mais aussi en tant que pro­duc­teur. 

L’émancipation ne peut s’édifier sur un re­tour en ar­rière, sur la re­com­po­si­tion des tâches pro­duc­tives ou sur des formes de pro­duc­tion de type ar­ti­sanal, mais sur les ac­quêts de l’ère ca­pi­ta­liste. Dans ce contexte, A. Ar­tous dé­ve­loppe, à partir de Marx, la no­tion de tra­vail en tant que « com­bi­naison de l’activité so­ciale », la dia­lec­tique du temps de tra­vail et du temps libre, l’autonomie de l’individu.

Avec le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel, le tra­vail hu­main se ré­duit ten­dan­ciel­le­ment à un tra­vail de sur­veillance et de ré­gu­la­tion de la pro­duc­tion. Dans l’industrie dé­ve­loppée, le tra­vail im­mé­diat en tant que tel ne constitue plus la base de la pro­duc­tion. Le pro­duit n’y est plus l’œuvre du tra­vail isolé et di­rect, mais du tra­vail en tant que « com­bi­naison de l’activité so­cial ». Cette in­dé­pen­dance de l’individu par rap­port au tra­vail col­lectif (le tra­vail en tant que « com­bi­naison de l’activité so­ciale »), dont le sys­tème des ma­chines est la cris­tal­li­sa­tion, « permet l’émergence d’un « tra­vailleur po­ly­va­lent » qui cir­cule à tra­vers le procès de pro­duc­tion » (p. 171).

Le dé­ve­lop­pe­ment ca­pi­ta­liste des forces pro­duc­tives permet l’augmentation du temps libre et cette der­nière peut changer le rap­port d’opposition de l’ère ca­pi­ta­liste entre le temps de tra­vail et le temps libre. Le temps libre en tant que loisir et ac­ti­vité su­pé­rieure trans­forme son pos­ses­seur en un sujet dif­fé­rent et c’est ce sujet nou­veau qui dé­pen­sera une autre partie de son temps dans le pro­cessus de production.

Il tombe sous le sens que le droit sur le­quel est fondée l’égalité de ces su­jets nou­veaux ne peut se li­miter à l’égalité de leurs normes de consom­ma­tion en fonc­tion de leur temps de tra­vail. A. Ar­tous dé­fend l’individualité mo­derne comme un ac­quis de la mo­der­nité ca­pi­ta­liste. Il ne faut pas « pré­sup­poser que les forces de tra­vail in­di­vi­duelles vont fu­sionner har­mo­nieu­se­ment dans « une seule et même force de tra­vail so­cial » ». Le droit égal spé­cifie les in­di­vidus « hors de toute dé­ter­mi­na­tion so­cial ». En d’autres termes, le droit égal est une forme de so­cia­li­sa­tion liée à l’individu de ma­nière di­recte et non à tra­vers son in­ser­tion à un groupe so­cial, à tra­vers une autre forme de so­cia­li­sa­tion. Le droit égal en tant que forme de so­cia­li­sa­tion di­recte de l’individu lui permet une cer­taine « prise d’autonomie par rap­port à la so­ciété » (p. 174).

Une fois qu’on se li­bère de la fi­gure do­mi­nante de l’homo faber comme le « noyau » d’une so­ciété post-capitaliste, de l’idée naïve d’une « coïn­ci­dence spon­tanée » de l’individuel et du col­lectif, de l’hypothèse (dé­mentie par les faits) d’une trans­pa­rence par­faite des rap­ports so­ciaux, on est obligé à re­penser la no­tion du droit et de l’État en ré­gime so­cia­liste, ainsi que les mo­da­lités d’un gou­ver­ne­ment dé­mo­cra­tique. Loin de toute nos­talgie ro­man­tique du passé, loin de toute or­tho­doxie, l’analyse d’Antoine Ar­tous nous y in­vite de ma­nière très pertinente.

***

À titre de conclu­sion, je di­rais que la plu­part des pro­blèmes du livre d’A. Ar­tous ré­sulte de sa ten­ta­tive pour dé­finir le «fé­ti­chisme» d’une ma­nière res­tric­tive, afin de le rendre plus proche à une dé­marche « scien­ti­fique » moins in­ha­bi­tuelle, où les no­tions sont bien « dis­tin­guées » les unes des autres et ap­pa­raissent comme au­to­nomes. Or, la « science al­le­mande », ca­rac­té­risée par la « li­qui­da­tion maî­trisée » de ses no­tions pour se conformer à une réa­lité re­belle à l’immobilisme et la fixité des no­tions de la « science cou­rante », y est ir­ré­duc­tible. La théorie du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise et du ca­pital constitue la théorie unique ou l’unité or­ga­nique de trois « sys­tèmes » : celui de la conscience mys­ti­fiée, celui de l’aliénation et celui de la réi­fi­ca­tion des temps ca­pi­ta­listes mo­dernes. Le lien, il est vrai, entre ces trois as­pects de la théorie du fé­ti­chisme n’est pas en­core suf­fi­sam­ment établi, mais il est plus dif­fi­cile et moins fer­tile de les traiter sé­pa­ré­ment que de les traiter ensemble.

Sta­vros Tombazos


[1] Voir S. Tom­bazos, « Fé­ti­chisme et mon­dia­li­sa­tion », Va­ria­tions, no 3, Syl­lepse, 2002, Paris, pp. 27 – 50.

[2] S. Tom­bazos, Le temps dans l’analyse éco­no­mique. Les ca­té­go­ries du temps dans Le Ca­pital, Ca­hiers des sai­sons, Paris, 1994

[3] Voir S. Tom­bazos, Le temps dans l’analyse éco­no­miqueop. cit.

[4]K. Marx, Le Ca­pital, livre I, Oeuvres de Karl Marx, Eco­nomie I, Pléiade, Gal­li­mard, Paris, 1963, pp. 614 – 615.

[5] Voir S. Tom­bazos, Le temps dans l’analyse éco­no­miqueop. cit.

[6] Voir aussi S. Tom­bazos, La va­leur, le temps et la langue des choses, pp. 101 – 113, Mor­tibus, no 22006.

[7] Voir R. Fausto, Marx, lo­gique et po­li­tique, Pu­blisud, Paris, 1986.

[8] Avant de s’inscrire dans une lo­gique de rap­port de classes, la théorie du fé­ti­chisme est fondée sur une ana­lyse du rap­port de la forme-valeur à l’homme, pas seule­ment en ce qui concerne la cir­cu­la­tion, mais aussi en ce qui concerne la pro­duc­tion im­mé­diate. Cela est ma­ni­feste aussi dans la lec­ture de Marx par J. M. Vincent, no­tam­ment dans son der­nier ou­vrage Un autre Marx. Après les mar­xismes, Ed. Page deux, Lau­sanne, 2001. Le ca­pi­ta­liste n’y ap­pa­raît que comme un « fonc­tion­naire » du ca­pital ». Le ca­pi­ta­liste joue en­vers le ca­pital un rôle ana­logue à celui du prêtre ca­tho­lique en­vers Dieu.

[9] Voir J. M. Vincent, « Auschwitz et la suite », Va­ria­tions, no 2, Syl­lepse, 2001, Paris, pp. 179 – 196.

[10] K. Marx, Le Ca­pital, ob. cit., pp. 608 – 609.

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