La passion des catastrophes

Mis en ligne le 11 mars 2010

à propos de Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas, L’Invention de la ca­tas­trophe au xviii e siècle.Du châ­ti­ment divin au dé­sastre na­turel, Chris­to­pher L. Miller, The French At­lantic Tri­angle. Li­te­ra­ture and Culture of the Slave Trade, Fré­déric Neyrat, Bio­po­li­tique des ca­tas­trophes, René Riesel et Jaime Sem­prun, Ca­tas­tro­phismes. Ad­mi­nis­tra­tion du dé­sastre et sou­mis­sion du­rable et de Fran­çois Walter, Ca­tas­trophes. Une his­toire cultu­relle xvie-xxie siècle

Par Yves Citton

Aurions-nous déjà cessé de croire aux « ca­tas­trophes » ? Alors que notre mode de dé­ve­lop­pe­ment fonce de plus en plus ra­pi­de­ment dans le mur d’effondrements éco­lo­giques im­mi­nents, la no­tion même de « ca­tas­trophe » appartient-elle déjà au passé de notre his­toire cultu­relle ? C’est ce que pa­raissent sug­gérer quelques pa­ru­tions ré­centes, qu’on lira ici comme symp­tômes d’une trans­for­ma­tion sub­tile mais si­gni­fi­ca­tive de l’air du temps.

La ca­tas­trophe a été un thème mer­veilleu­se­ment à la mode à la char­nière du mil­lé­naire. Les images du 11 sep­tembre 2001 (pour les té­lé­spec­ta­teurs amé­ri­cains), les scènes du tsu­nami de 2004 (pour les belles âmes réunies au­tour de leur sapin de Noël), les vues aé­riennes de la Nou­velle Or­léans après le pas­sage de Ka­trina en 2005 (pour tous les cri­tiques de George W. Bush), les in­con­ve­nient sta­tis­tiques du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique (pour tous les nos­tal­giques de son rival mal­heu­reux, Al Gore) au­ront marqué les grandes scan­sions qui se se­ront éle­vées sur une basse continue d’inondations, de trem­ble­ments de terre, de ma­zou­tages, d’épidémies (réelles ou craintes), d’accidents nu­cléaires (étouffés ou eu­phé­misés) et de mort in­vi­sible des abeilles.

Cette fièvre ca­tas­tro­phiste aura ac­couché d’importantes éla­bo­ra­tions théo­riques. Paul Vi­rilio en a tiré de belles spé­cu­la­tions sur le statut cen­tral que joue l’accident dans notre ima­gi­naire col­lectif . Jean-Pierre Dupuy en a saisi l’occasion pour avancer les thèses in­tel­lec­tuel­le­ment brillantes de son « ca­tas­tro­phisme éclairé ». À partir d’un mixte ori­ginal d’Ivan Illich, de Hans Jonas et d’Henri Bergson, il pro­po­sait un ar­gu­ment mé­ta­phy­sique très sé­dui­sant : « la ca­tas­trophe a ceci de ter­rible que non seule­ment on ne­croit pas qu’elle va se pro­duire alors même qu’on a toutes les rai­sons de­sa­voir qu’elle va se pro­duire, mais qu’une fois qu’elle s’est pro­duite elle ap­pa­raît comme re­le­vant de l’ordre normal des choses. » La so­lu­tion pro­posée par Dupuy consiste à « se pro­jeter dans l’après-catastrophe », c’est-à-dire à « ins­crire la ca­tas­trophe dans l’avenir » en la consi­dé­rant comme « iné­luc­table ». « Le pa­ra­doxe de la so­lu­tion ca­tas­tro­phiste au pro­blème des me­naces qui pèsent sur l’avenir de l’aventure hu­maine [consiste à] se co­or­donner sur un projet né­gatif qui prend la forme d’un avenir fixe­dont on ne veut pas. »

C’est donc seule­ment – quoique pa­ra­doxa­le­ment – en trai­tant la ca­tas­trophe comme iné­luc­table qu’on agira de façon à pou­voir (avec un peu de chance) l’éviter . Un tel ren­ver­se­ment mental nous conduit bien au-delà des pen­sées tra­di­tion­nelles du « risque », du calcul des « pro­ba­bi­lités », de la « pré­ven­tion » et de la « pré­cau­tion », qui do­minent en­core les pra­tiques ges­tion­naires et ad­mi­nis­tra­tives (en sol­li­ci­tant l’expertise et la science comme leur ul­time cau­tion). Penser selon la ca­tas­trophe in­duit un mode de pensée in­édit et ori­ginal, plus-que-scientifique, re­le­vant d’une pré-voyance que Jean-Pierre Dupuy n’hésite pas à in­dexer sur le mo­dèle du pro­phète biblique…

Ar­chéo­logie du catastrophisme

Faire re­lever le ca­tas­tro­phisme du pro­phé­tisme et de la voyance pa­raît confirmer la thèse gé­né­rale qui sous-tend la docte his­toire cultu­relle des ca­tas­trophes pro­posée par l’historien Fran­çois Walter : adop­tant la pers­pec­tive du long terme qui re­trace l’évolution de la no­tion de ca­tas­trophe de la Re­nais­sance à nos jours, son ou­vrage s’inspire des tra­vaux de Mary Dou­glas pour lo­ca­liser le « risque » dans les per­cep­tions que les hu­mains se font de leur exis­tence plutôt que dans la réa­lité ob­jec­tive de leurs condi­tions de vie. Au-delà des grandes pé­rio­di­sa­tions scan­dées par le livre – mar­quées par les dé­bats sur la Pro­vi­dence di­vine jusqu’au XVIIIe siècle, par l’installation des ex­pli­ca­tions ra­tio­na­listes et de leurs pen­dants ad­mi­nis­tra­tifs de 1755 à 1940, puis par un sen­ti­ment de vul­né­ra­bi­lité de­vant les ca­pa­cités d’autodestruction de l’humanité de­puis la deuxième guerre mon­diale, jusqu’au « désir de ca­tas­trophe » de l’époque post­mo­derne –, Fran­çois Walter tente de faire sentir la conti­nuité de sen­si­bi­lités et de ré­ac­tions af­fec­tives qui tra­versent les grandes cé­sures his­to­riques tra­di­tion­nelles. En 2000 comme en 1600, c’est ainsi en in­cri­mi­nant une faute col­lec­tive dont les hu­mains ont à as­sumer la culpa­bi­lité que se gèrent les ca­la­mités : « au lien d’incriminer l’homme sin­gu­lier sur le plan moral par le péché, la vi­sion so­cié­tale contem­po­raine met en ac­cu­sa­tion la faute col­lec­tive ins­crite dans le mode de vie. C’est pour­quoi les ca­tas­trophes sont dé­pla­cées sur un re­gistre qui dé­nonce l’irresponsabilité des ac­ti­vités humaines . »

Les grandes messes onu­siennes et les dif­fé­rents Gre­nelle qui leur servent de re­lais na­tio­naux tiennent lieu des grandes cé­ré­mo­nies re­li­gieuses de pé­ni­tence et des voeux pieux de jadis. Fran­çois Walter prend l’exemple des dis­cours tenus dans les an­nées 1980 sur « la mort des fo­rêts » pour épin­gler – un peu fa­ci­le­ment – les « chi­mères » et les « exa­gé­ra­tions » que nourrit un cer­tain mil­lé­na­risme éco­lo­giste (314 – 317). Son livre a le mé­rite de ba­layer très large, non seule­ment du point de vue chro­no­lo­gique, mais aussi de par les sources étu­diées, qui vont de la théo­logie aux rap­ports scien­ti­fiques, en pas­sant par la mé­ta­phy­sique, la lit­té­ra­ture et le ci­néma. L’abondante bi­blio­gra­phie convo­quée en notes donne un pa­no­rama re­mar­quable des dis­cours tenus sur la ca­tas­trophe en Oc­ci­dent du­rant les cinq der­niers siècles. En em­bras­sant au­tant, son but n’est sans doute pas de pro­poser une étreinte par­ti­cu­liè­re­ment in­ci­sive sur l’actualité du ca­tas­tro­phisme. En se de­man­dant « si la sé­cu­la­ri­sa­tion n’est pas en dé­fi­ni­tive un des grands mythes de la mo­der­nité » (338) et en af­fir­mant dans sa conclu­sion que « l’analyse ra­tion­nelle n’est pas su­pé­rieure à la prise en compte af­fec­tive, émo­tion­nelle ou sym­bo­lique » (340), ce livre d’historien pro­pose da­van­tage de ques­tions ou­vertes que de ré­ponses sug­ges­tives. Ceux qui en at­ten­draient une mise en oeuvre des au­daces des Cultural Stu­dies anglo-saxonnes res­te­ront sur leur faim ; ceux que contentent les mé­thodes de l’histoire des idées tra­di­tion­nelle y trou­ve­ront un survol utile, syn­thé­tique et clair de l’imaginaire catastrophiste.

Du coup de théâtre au spec­tacle de Lisbonne

Un autre ou­vrage, col­lectif cette fois, se concentre sur un moment-clé de cette his­toire cultu­relle, ce XVIIIe siècle où la ca­tas­trophe naît à la fois « comme mot », mais aussi « comme évé­ne­ment et non plus comme signe, comme enjeu so­cial, po­li­tique et mé­dia­tique », ainsi que comme « objet es­thé­tique qui met les arts au défi de ri­va­liser avec elle ». Une tren­taine de dix-huitiémistes ont croisé leurs re­gards, leur éru­di­tion et leurs sen­si­bi­lités pour donner un pa­no­rama non seule­ment large, mais re­mar­qua­ble­ment pro­fond de cette époque char­nière où la ca­la­mité passe, comme l’indique le sous-titre du livre, Du châ­ti­ment divin au dé­sastre naturel .

Au fil des contri­bu­tions, on y voit se mettre en place les pre­miers usages du vo­ca­bu­laire ca­tas­tro­phiste : la ca­tas­trophe elle-même, im­portée du vo­ca­bu­laire théâ­tral où elle dé­si­gnait jusqu’à cette époque le re­tour­ne­ment final d’une in­trigue (sa « ré­vo­lu­tion » ou sa « chute »), ap­pa­raît chez Mon­tes­quieu et quelques autres au­teurs de la pre­mière moitié du siècle pour dé­si­gner une ca­la­mité de grande am­pleur, avant de se voir re­prise par les ga­zettes à l’occasion du trem­ble­ment de terre de Lis­bonne du 1er no­vembre 1755, dont vi­brera toute l’Europe let­trée dans les mois et les an­nées sui­vantes (ar­ticle de Mi­chael O’Dea). Le ca­tas­tro­phisme, quant à lui, vient des sciences de la terre, où émergent des théo­ries qui fa­vo­risent les bou­le­ver­se­ments bru­taux et sou­dains contre les mo­dèles d’évolutions conti­nues (prô­nées par le gra­dua­lisme) : an­ti­ci­pant les tra­vaux de René Thom, ces pen­seurs dé­crivent un monde fait d’équilibres in­stables, de « ré­vo­lu­tions » pé­rio­diques et de coups de théâtre spec­ta­cu­laires, re­nouant ainsi avec les ori­gines dra­ma­tur­giques du terme (ar­ticle de Ca­the­rine Larrère).

Outre des contri­bu­tions ci­blées sur quelques grands noms des Lu­mières (Mon­tes­quieu, Rous­seau, Di­derot, Sade), outre un in­ven­taire des dif­fé­rents types de ca­tas­trophes qui ont dé­frayé la chro­nique du siècle (les trem­ble­ments de terre de Lis­bonne en 1755 et de Mes­sine en 1783, la peste de Mar­seille en 1720, celle de Moscou en 1771, l’inondation de Gre­noble en 1733), cet ou­vrage concentre son at­ten­tion sur la mise en spec­tacle de la ca­tas­trophe. Une riche sec­tion fi­nale est consa­crée à la trans­for­ma­tion du dé­sastre en objet es­thé­tique (dans les pein­tures, les gra­vures, au théâtre, à l’opéra, dans les poèmes, les contes et les ro­mans) en un âge qui voit émerger le « su­blime » (et son ex­pé­rience de ter­reur) à côté de la ca­té­gorie clas­sique du « beau ».

Une autre sec­tion ras­semble des études po­sant le pro­blème du té­moi­gnage face à la ca­tas­trophe : on y dé­couvre com­ment la consti­tu­tion de com­mu­nautés se voit ca­ta­lysée par la pres­sion ad­mi­nis­tra­tive de de­voir rendre compte du trau­ma­tisme subi (Gré­gory Quenet ), com­ment un poème de cir­cons­tances par­ti­cipe à la fois de la fla­gor­nerie po­li­tique et de la mo­bi­li­sa­tion des vic­times (René Fa­vier ), com­ment na­tu­ra­listes (Si­mone Mes­sina) et mé­de­cins (Sté­phanie Ge­nand) tentent par tâ­ton­ne­ments de construire un dis­cours « co­hé­rent » sur les causes de l’événement ca­tas­tro­phique et sur les re­mèdes qu’on peut lui apporter.

Ar­chéo­logie de la médiatisation

Comme l’indique son titre, ce vo­lume porte donc moins sur les ca­tas­trophes elles-mêmes que sur le tra­vail d’écriture (de scé­na­ri­sa­tion, de spec­ta­cu­la­ri­sa­tion) dont elles font l’objet en cette époque qui voit émerger si­mul­ta­né­ment les idéaux dé­mo­cra­tiques, la sphère pu­blique et les pra­tiques du jour­na­lisme. C’est dans ce do­maine d’une ar­chéo­logie de la mé­dia­ti­sa­tion que ce re­cueil est le plus passionnant.

Anne Saada suit jour après jour la dif­fu­sion de la nou­velle du trem­ble­ment de terre de Lis­bonne dans la presse al­le­mande, mon­trant « qu’on a déjà af­faire en Eu­rope à une presse re­la­ti­ve­ment ho­mo­gène et uni­fiée » (211) . Denis Rey­naud et Samy Ben Mes­saoud com­parent la cou­ver­ture mé­dia­tique pro­posée par trois ga­zettes dif­fé­rentes sur la Peste de 1720, ré­vé­lant com­ment « l’idée de ca­tas­trophe est struc­tu­rel­le­ment et idéo­lo­gi­que­ment in­as­si­mi­lable » par l’une d’entre elles, tandis que l’autre s’efforce d’en neu­tra­liser les pos­sibles ef­fets de pa­nique (afin de ne pas dé­ranger le cours du com­merce), alors que la troi­sième s’en sert pour « émou­voir et faire trem­bler son lec­torat » (et voir croître ses ventes) (206). Anne-Marie Mercier-Faivre étudie com­ment les jour­na­listes s’efforcent d’intéresser leurs lec­teurs aux mal­heurs des vic­times en mo­bi­li­sant al­ter­na­ti­ve­ment « la cu­rio­sité et la pitié » (247), tandis que Lise An­driès montre com­ment les ca­nards et les al­ma­nachs, qui « sont à l’origine de la presse d’information », « théâ­tra­lisent la re­pré­sen­ta­tion de la ca­tas­trophe » en culti­vant déjà un « goût du sen­sa­tionnel » (183 – 195).

Chris­tophe Cave, pour sa part, pro­pose une ana­lyse ai­sé­ment ac­tua­li­sable du dis­cours de presse qui fait déjà émerger la fi­gure du se­cou­riste hé­roïque (le pom­pier du 11 sep­tembre), du « roi agis­sant » (le maire Rudy Giu­liani), d’un « jour­na­lisme com­pas­sionnel qui pré­tend faire oeuvre hu­ma­ni­taire en di­sant la ca­tas­trophe, mais le fait à tra­vers une mise en spec­tacle » qui peut aller jusqu’à « se faire l’organe d’une sous­crip­tion en fa­veur des mi­sé­rables» (nos di­vers Téléthons) – le tout sous le re­gard cri­tique et dé­non­cia­teur d’une presse non-officielle qui, à l’instar des Mé­moires se­crets, « dé­nonce l’instrumentalisation po­li­tique de la ca­tas­trophe comme dé­tour­ne­ment de la po­li­tique : la­Ga­zette de France parle des in­cen­dies au lieu de parler de la ré­forme des par­le­ments » (157 – 178).

Les am­bi­va­lences de la catastrophe-spectacle

C’est donc dès l’origine des re­ven­di­ca­tions dé­mo­cra­tiques, du jour­na­lisme et d’un pou­voir re­connu à « l’opinion pu­blique » que le dis­cours sur la ca­tas­trophe joue un rôle émi­nem­ment am­bi­va­lent. Dès les an­nées 1750, ce dis­cours peut en effet re­lever aussi bien de la consti­tu­tion d’une mul­ti­tude en com­mu­nauté d’action que de la dis­trac­tion de l’attention pu­blique vers un spec­tacle ins­tru­men­ta­lisé à des fins de contrôle.

D’un côté, l’expérience et le spec­tacle de la ca­tas­trophe peuvent mo­bi­liser des so­li­da­rités in­at­ten­dues : on connaît le sur­saut de mo­bi­li­sa­tion élec­to­rale qu’ont causé en Es­pagne les at­ten­tats de 2004, et il faudra peut-être des pannes gé­né­rales et du­rables d’eau et d’électricité pour que les ha­bi­tants de nos villes se re­mettent à parler à leurs voi­sins de pa­lier. De ce point de vue, il n’y a pas for­cé­ment à se mo­quer des dons réunis par les té­lé­thons du tsu­nami de Noël 2004 : malgré son ca­rac­tère in­dis­tinct, naïf et sur­tout in­con­sé­quent, cette vague éphé­mère de gé­né­ro­sité est peut-être à voir comme le symp­tôme d’une pas­sion de so­li­da­ri­téque la ca­tas­trophe ne fait que ré­véler (mais qui la dé­passe largement).

La spec­ta­cu­la­ri­sa­tion n’est donc nul­le­ment un mal en soi : de même que, selon Jean-Pierre Dupuy, le pro­blème vient de ce qu’on ne croit pas à une ca­tas­trophe dont on a toutes les rai­sons de sa­voir qu’elle va se pro­duire, de même l’imprudence vient-elle sou­vent de ce que, faute d’une scène de re­pré­sen­ta­tion ap­pro­priée, on ne voit pas en quoi peut nous tou­cher un mal­heur dont on sait qu’il se passe quelque part au­tour de nous.

D’un autre côté, tou­te­fois, dans la me­sure où la ca­tas­trophe se dé­finit par son ca­rac­tère ex­cep­tionnel (im­pré­vi­sible, in­com­men­su­rable avec les puis­sances d’agir hu­maines), l’invoquer nous trans­forme d’emblée en simples spec­ta­teurs pas­sifs d’un évé­ne­ment qui nous dé­passe, pour le­quel nous ne pou­vons éprouver que des pas­sions, la cu­rio­sité (sous son ver­sant fait di­vers) ou la pitié (sous son ver­sant tra­gédie). Chaque fois que nos jour­naux té­lé­visés nous montrent des glis­se­ments de ter­rains exo­tiques, des inon­da­tions tro­pi­cales, des in­cen­dies ou des vio­leurs en série (au lieu de dé­chif­frer les consé­quences des ré­formes qui se trament dans nos par­le­ments), ils ali­mentent puis­sam­ment « la fa­brique de l’impuissance » qui pa­ra­lyse nos so­ciétés au mo­ment où elles au­raient le plus be­soin de se révolutionner.

Ana­tomie (en­jouée) de la catastrophilie

Dans une in­ter­view ré­cente aux Ma­tins de France Culture, Toni Negri re­je­tait la no­tion de ca­tas­trophe en ce qu’elle « en­lève l’Histoire de l’analyse » : plutôt qu’à fo­ca­liser les luttes et af­fermir les poings, elle ne contribue qu’à mouiller nos re­gards de larmes im­puis­santes et à nous faire lever des bras au ciel dans le désarroi. Il n’est ni le seul ni le pre­mier à ex­primer une pro­fonde mé­fiance en­vers la pas­sion des ca­tas­trophes qui a marqué la der­nière dé­cennie – et dont elle pour­rait em­blé­ma­tiser la pas­si­vité ca­rac­té­ris­tique, chacun ne pou­vant se re­con­naître qu’impuissant de­vant le mal­heur subi.

Dans son der­nier livre , Naomi Klein sol­li­cite abon­dam­ment l’imaginaire de la ca­tas­trophe, mais c’est pour en dé­noncer l’utilisation op­por­tu­niste comme cheval de Troie des at­taques néo­li­bé­rales : la Pax Ca­pi­ta­lis­tica au­rait be­soin de la dé­fla­gra­tion d’une ca­tas­trophe inau­gu­rale pour aplanir le ter­rain so­cial sur le­quel elle pourra en­suite dé­verser sans ré­sis­tance ses flux d’investissements, de biens de consom­ma­tion, d’images et de dé­sirs – et elle saura se servir au be­soin des armes de la Pax Ame­ri­cana là où le cours spon­tané des choses ne dé­flagre pas suf­fi­sam­ment (comme au Chili ou en Irak).

C’est dans cet es­prit de dé­non­cia­tion, et avec une toute autre ra­di­ca­lité, que René Riesel et Jaime Sem­prun as­si­milent le ca­tas­tro­phisme ver­doyant à une ad­mi­nis­tra­tion du dé­sas­treet à une en­tre­prise de sou­mis­sion du­rable . Leur petit texte mer­veilleu­se­ment en­joué pro­pose une eth­no­logie som­maire des dif­fé­rentes tribus qui oc­cupent le ter­rain de la ca­tas­tro­philie (l’école apo­ca­lyp­tique, celles du ré­chauf­fe­ment, de l’épuisement, de l’empoisonnement, du chaos) : tout ce que l’écologie, le « dé­ve­lop­pe­ment du­rable », l’« éta­tisme de gauche » et l’« éco-citoyennisme plus ou moins dé­crois­sant » (66) compte de cou­rants et de pen­seurs en prend pour son grade (et bien au-delà), dé­capé et dé­gommé par une ironie mor­dante aussi in­juste en­vers ses vic­times que ré­jouis­sante par sa verve. La thèse gé­né­rale est simpl(ist)e mais im­pa­rable : toute l’agitation ca­tas­tro­phiste du mo­ment – telle que la nour­rissent naï­ve­ment les meilleurs in­ten­tions des phi­lo­sophes, des ac­ti­vistes, des as­so­cia­tions, des ONG et des « ci­toyens » se ré­cla­mant du souci éco­lo­gique – n’a pour effet prin­cipal que de pour­suivre, re­lancer et in­ten­si­fier le contrôle, la sur­veillance, le confor­misme, le stress, la mo­bi­li­sa­tion dé­cer­velée, le bu­reau­cra­tisme, le consu­mé­risme et l’étatisme qui sont in­hé­rents à la dé­fi­ni­tion même de nos so­ciétés in­dus­trielles de masse. Les au­teurs ne dé­nient nul­le­ment la réa­lité de « la ca­tas­trophe en­vi­ron­ne­men­tale » vers la­quelle nous fon­çons : ils dé­noncent l’ensemble des ex­perts et des théo­ri­ciens du ca­tas­tro­phisme comme fai­sant bien da­van­tage partie du pro­blème que de la solution.

Le réa­lisme comme ca­tas­trophe des esprits

Pour qui­conque ne sa­crifie pas aux mânes du lud­disme, le pam­phlet de René Riesel et Jaime Sem­prun pa­raîtra re­lever d’un anti-industrialisme et d’un li­ber­ta­ria­nisme for­cenés. Et pour­tant, au fil de cette lec­ture à la fois déses­pé­ré­ment ra­tion­nelle (par son contenu) et joyeu­se­ment re­vi­go­rante (par son style), leur diag­nos­tique s’impose comme un îlot de lu­ci­dité cri­tique au sein d’un océan de dé­raison col­lec­tive : ce sont tous les ex­perts, les conseillers et les dé­ci­deurs, mais aussi tous les contre-experts, mi­li­tants et autres « éco­lo­crates », qui ap­pa­raissent comme des for­cenés (comme des hal­lu­cinés for­clos de tout bon sens), aveu­glés par les dé­lires de la mo­der­nité (post-)industrielle.

Il se­rait (trop) fa­cile de dé­noncer l’auto-satisfaction pré­somp­tueuse et fa­cile du ton su­pé­rieur adopté par ce pam­phlet, de même que son né­ga­ti­visme sans nuance : certes rien de concret ni de « po­sitif » n’est pro­posé ici pour sortir des voies qui nous conduisent au dé­sastre. On croit com­prendre que la seule issue (exit) re­lève du sur­saut d’une « li­berté » ra­di­ca­le­ment in­di­vi­dua­liste, condui­sant au « dé­man­tè­le­ment du sys­tème des be­soins » illu­soires où nous a en­fermés l’industrialisme, et à des « re­trou­vailles avec des contraintes ma­té­rielles af­fron­tées sans in­ter­mé­diaires » (82). Quitter la ville pour aller élever des brebis en Lo­zère : une telle al­ter­na­tive relève-t-elle de l’idiotie naïve (et datée) ou du seul choix vé­ri­ta­ble­ment ra­tionnel au­quel chacun de nous est confronté ?

Et pour­tant, René Riesel et Jaime Sem­prun ne se contentent pas de traire leurs brebis et de cultiver leur jardin : ils écrivent des livres (voice) . Sur ce plan aussi, il se­rait (trop) fa­cile de re­tourner contre eux l’ironie mor­dante et dé­vas­ta­trice où ils ex­cellent, et de pul­vé­riser les sim­pli­fi­ca­tions som­maires qui sous-tendent leur ar­gu­men­taire (ex­per­tise = éta­tisme, ré­gle­men­ta­tion = bu­reau­cra­tisme, gou­ver­nance mon­diale = éco­fas­cisme, etc.). Mieux vaut prendre très au sé­rieux quatre veines cri­tiques qu’ils es­quissent avec force :

a) Le ca­tas­tro­phisme ver­dâtre dans le­quel nous bai­gnons n’est sou­vent que le plus ré­cent avatar du consu­mé­risme qu’il fait par­fois mine de dé­noncer (mol­le­ment). b) La plu­part des ca­tas­tro­philes qui vi­tu­pèrent contre les dé­sastres du néo­li­bé­ra­lisme le font au nom d’un mes­sia­nisme de l’État qui fait le lit des pires aber­ra­tions de la sur­veillance et du bu­reau­cra­tisme. c) La vé­ri­table ca­tas­trophe (que passent sous si­lence la plu­part des éco­lo­crates) est moins à si­tuer dans « l’environnement » dé­na­turé que « dans l’esprit des hommes » (31), dans l’acceptation mon­dia­lisée de l’horizon bureaucrato-consumériste qui écrase toute as­pi­ra­tion es­thé­tique sous la pres­sion du quan­ti­ta­ti­visme scien­tiste. Enfin, d) cette nor­ma­li­sa­tion ca­tas­tro­phique des es­prits doit nous in­citer à nous mé­fier vis­cé­ra­le­ment de tout dis­cours se ré­cla­mant du réa­lisme, tant l’attitude réa­liste en est ar­rivée à être do­minée par ce quan­ti­ta­ti­visme scien­tiste. Tout appel à l’« ex­per­tise » exige dès lors d’être, sinon condamné, du moins sus­pecté de vé­hi­culer la ca­tas­trophe dans le ca­mion même de ses pompiers(-pyromanes).

La no­tion de ca­tas­trophe est-elle donc en quelques mois de­venue aussi dé­passée, éculée et ob­so­lète que celles de crise (qui a eu le ri­di­cule de de­venir per­ma­nente de­puis les an­nées 1970) ou de ré­forme (du­ra­ble­ment dis­cré­ditée par les ges­ti­cu­la­tions hy­per­ac­tives des gou­ver­ne­ments ré­ac­tion­naires de la der­nière dé­cennie) ? Deux autres ou­vrages – qui ne parlent en réa­lité que peu (ou pas di­rec­te­ment) de « ca­tas­trophes » – per­mettent d’en re­con­fi­gurer la no­tion à partir d’un double déplacement.

Ana­tomie d’un quasi-silence

Chris­to­pher Miller, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­co­phone à l’université de Yale, vient de pu­blier un im­por­tant ou­vrage consacré aux re­pré­sen­ta­tions de la traite es­cla­va­giste dans le do­maine fran­çais (de­puis Mon­tes­quieu, Rous­seau, Vol­taire, Olympe de Gouges, Ger­maine de Staël ou Claire de Duras, jusqu’à Aimé Cé­saire, Édouard Glis­sant et Ma­ryse Condé) . Outre le manque qu’il comble dans les do­maines de l’histoire lit­té­raire, de l’histoire cultu­relle et des post­co­lo­nial stu­dies en ana­ly­sant une série d’oeuvres lit­té­raires et ci­né­ma­to­gra­phiques par­fois ou­bliées, ce livre est par­ti­cu­liè­re­ment sti­mu­lant dans l’effort qu’il dé­ploie pour rendre compte d’un quasi-silence. Pen­dant les trois siècles qu’il couvre, la culture fran­çaise n’a (presque) pas cessé de ne (presque) pas écrire la traite es­cla­va­giste. Il se­rait éga­le­ment faux de dire que la lit­té­ra­ture mé­tro­po­li­taine n’en a pas parlé et qu’elle en a parlé. Chris­to­pher Miller n’a pas ré­digé 500 pages pour com­menter une simple ab­sence : il trouve un cer­tain nombre de textes qui re­montent au xviiie siècle et qu’il ana­lyse fi­ne­ment. Et pour­tant, au moins jusqu’à ce que la traite soit of­fi­ciel­le­ment abolie en 1848, le livre nous fait sentir que même les textes qui en parlent n’en parlent pas vraiment.

Il se­rait trop fa­cile de ré­tor­quer à l’auteur qu’ils n’en parlent pas comme nous vou­drions en parler aujourd’hui, et que c’est par un ana­chro­nisme mo­ra­li­sa­teur et culpa­bi­li­sa­teur qu’il re­proche aux hommes des Lu­mières de ne pas être des uni­ver­si­taires amé­ri­cains po­li­ti­que­ment cor­rects. Plutôt qu’à expliquer/excuser une cé­cité au nom de l’Histoire, il faut tout au contraire saisir l’occasion de la mise en lu­mière de cette quasi-cécité passée pour éclairer nos propres aveu­gle­ments pré­sents. Et si les écri­vains du xviiie siècle s’étaient trouvés, par rap­port aux ca­la­mités de la traite né­grière, dans la même si­tua­tion où nous nous trou­vons aujourd’hui face à cette ca­tas­trophe per­ma­nente qu’est l’extrême mi­sère dont souffre quo­ti­dien­ne­ment un large tiers de l’humanité ? Et si leur quasi-silence ré­sul­tait de l’écart – sou­ligné par Jean-Pierre Dupuy – entre « ce dont on a toutes les rai­sons de sa­voir qu’il se pro­duit » et ce à quoi on a de la peine à croire qu’il se pro­duit, faute d’être amené à le voir ?

Une telle si­tua­tion ex­plique qu’on puisse à la fois « en parler », puisqu’on sait que cela se pro­duit, et ne (presque) ja­mais « en parler vrai­ment », faute du degré d’adhésion né­ces­saire à ce qu’un sa­voir (abs­trait) se trans­forme en croyance (en­gagée dans un ef­fort d’orientation) – et faute d’une ca­pa­cité de voyance qui mé­dia­tise la réa­lité loin­taine par un spec­tacle pré­sent. Le quasi-silence que Chris­to­pher Miller nous fait per­ce­voir au coeur de la culture fran­çaise à propos de la traite es­cla­va­giste peut-il servir de mo­dèle à notre rap­port au type de « ca­tas­trophe » qui me­nace notre survie au seuil du troi­sième mil­lé­naire ? Il me semble que c’est pré­ci­sé­ment le cas, et que cela ap­pelle une double cor­rec­tion dans la pers­pec­tive tra­di­tion­nel­le­ment adoptée sur la catastrophe.

La ca­tas­trophe comme pro­cessus imperceptible

Pre­mière cor­rec­tion : il faut ar­rêter de penser la ca­tas­trophe comme re­le­vant de l’événement ponc­tuel pour la res­taurer dans son statut de pro­cessus tou­jours en cours. Le com­merce tri­an­gu­laire re­le­vait du flux per­ma­nent : ce se­rait l’ancien mot de fléau (fla­gel­la­tion du­rable) qui lui convien­drait au mieux. On peut re­lever qu’un des pre­miers em­plois non-dramaturgiques du terme « ca­tas­trophe », dans les Lettres per­sanes de Mon­tes­quieu, ne dé­si­gnait nul­le­ment un ac­ci­dent lo­ca­lisé, sou­dain et im­prévu, mais au contraire un pro­cessus tel­le­ment lent et om­ni­pré­sent que per­sonne ne son­geait à y faire at­ten­tion (la dé­po­pu­la­tion) : « Voilà, mon cher Usbek, la plus ter­rible Ca­tas­trophe qui soit ja­mais ar­rivée dans le monde : mais à peine s’en est-on aperçu, parce qu’elle est ar­rivée in­sen­si­ble­ment, et dans le cours d’un grand nombre de siècles » . Au-delà de telle inon­da­tion ou de tel at­tentat, ce qui nous me­nace re­lève de pro­cessus im­per­cep­tibles, ac­cu­mulés et em­portés au fil du temps par l’inertie des dé­cen­nies et des siècles : ces pro­cessus ca­tas­tro­phiques peuvent se pré­ci­piter lo­ca­le­ment sous la forme d’accidents dé­sas­treux, mais leur fléau du­rable ne sau­rait se ré­duire à ces seuls épi­sodes dramatiques.

Le sens an­cien et le sens mo­derne du mot « ré­vo­lu­tion » se re­joignent ainsi : les brusques bou­le­ver­se­ments qui ren­versent l’ordre po­li­tique des so­ciétés se trouvent ré­ins­crits sur le fond des lents mou­ve­ments in­sen­sibles qui ré­gissent les sys­tèmes dont nous par­ti­ci­pons, de­puis les ro­ta­tions cé­lestes jusqu’aux va et vient quo­ti­diens des po­pu­la­tions aux bor­dures de nos villes. Comme le sug­gé­rait Jean-Pierre Dupuy, la vé­ri­table ca­tas­trophe, celle qu’il faut ab­so­lu­ment craindre et pré­venir, n’est nul­le­ment celle qui nous saute aux yeux, mais celle qui nous est in­vi­sible, dont on doit es­pérer qu’elle res­tera à ja­mais im­per­cep­tible (parce que non-réalisée), mais à la­quelle c’est à nous qu’il ap­par­tient de donner vi­si­bi­lité par un ef­fort de voyance.

La com­mu­nauté d’affection

Deuxième cor­rec­tion : la vé­ri­table ca­tas­trophe n’affecte ni au­trui, ni moi-même, mais le com­munqui nous permet d’exister en­semble. Les exemples pré­cé­dents confon­daient al­lè­gre­ment les ca­tas­trophes telles qu’elles sont su­bies par leurs vic­times et les ca­tas­trophes telles que des spec­ta­teurs les contemplent à tra­vers des jour­naux, des ta­bleaux, des ro­mans ou des émis­sions té­lé­vi­sées. Les po­pu­la­tions oc­ci­den­tales au sein des­quelles se sont ré­pan­dues la mode et la pas­sion des ca­tas­trophes au cours de la der­nière dé­cennie ont tenu dans leur im­mense ma­jo­rité le rôle confor­table de spec­ta­teurs : Fran­çois Walter rap­pelle que « du­rant les an­nées 1990, les 99% des per­sonnes af­fec­tées par des ca­tas­trophes na­tu­relles vi­vaient dans des ré­gions autres que l’Amérique du Nord et l’Europe » (239).

Or jus­te­ment, c’est cette sé­pa­ra­tion entre la vic­time et le spec­ta­teur de la ca­tas­trophe qui s’effondre dans le ca­tas­tro­phisme propre à notre ho­rizon his­to­rique. Ici aussi, Chris­to­pher Miller peut nous servir de guide lorsque, consi­dé­rant les ges­ti­cu­la­tions ac­tuelles concer­nant « la mé­moire de l’esclavage », il conclut en sou­li­gnant qu’« aussi long­temps que la traite es­cla­va­giste res­tera la « res­pon­sa­bi­lité » de ceux-là seuls qui des­cendent des es­claves, le pro­blème per­sis­tera » (389). On le sait : les dis­cri­mi­na­tions ra­cistes dont souffrent les noirs, les dé­gra­da­tions dont souffrent les pauvres, les vio­lences dont souffrent les femmes – même si elles sont res­sen­ties bien plus im­mé­dia­te­ment et dou­lou­reu­se­ment par les vic­times – sont d’abord « le pro­blème » des blancs, des riches et des hommes.

La vertu his­to­rique du ca­tas­tro­phisme de ces der­nières an­nées tient à ce qu’il nous force à en­vi­sager une telle af­fir­ma­tion non pas comme une noble dé­cla­ra­tion d’intention ou comme un voeu pieux, mais comme un prin­cipe im­pé­ratif de survie. Avec des me­naces telles que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, la guerre bac­té­rio­lo­gique ou l’accident nu­cléaire, qui af­fec­te­raient l’ensemble des ha­bi­tants de la pla­nète, on entre dans un do­maine où les dis­tinc­tions entre la vic­time et le spec­ta­teur, le moi et l’autrui, le pro­chain et le loin­tain perdent une bonne part de leur per­ti­nence. C’est dé­sor­mais à partir d’une com­mu­nauté d’affection et de vul­né­ra­bi­lité qu’il faut raisonner.

Le double écueil de la bio­po­li­tique des catastrophes

C’est pré­ci­sé­ment à tracer le cadre de ce double ren­ver­se­ment de pers­pec­tive que le phi­lo­sophe Fré­déric Neyrat consacre son der­nier ou­vrage, in­ti­tulé Bio­po­li­tique des ca­tas­trophes. La ré­flexion part du constat d’un double écueil dans les dis­cours ac­tuels sur la ca­tas­trophe : « le pre­mier consiste à mi­norer les risques au nom d’une comp­ta­bi­lité ra­tion­nelle somme toute in­suf­fi­sante. C’est à ce titre que la pensée des ca­tas­trophes est tac­ti­que­ment utile : elle fait sauter le verrou ges­tion­naire qui semble in­ca­pable de prendre la me­sure exacte de ce qui nous ar­rive et peut en­core nous ar­river » . S’appuyant (de façon tou­jours cri­tique) sur Ul­rich Beck, Paul Vi­rilio, Alain Brossat, Jacques Der­rida, Thomas Pradeu, Arne Naess, Peter Slo­ter­dijk ou Bruno La­tour, Fré­déric Neyrat dé­crit notre com­mu­nauté d’affection, et « la nou­velle sen­si­bi­lité » qu’elle ap­pelle, comme un « effet di­rect de la mon­dia­li­sa­tion » fai­sant que « dé­sor­mais tout est de­dans », qu’il n’y a plus d’« autre » ex­té­rieur ni à blâmer pour nos maux ni à re­garder souf­frir. Tout de­vient conta­gieux ou sus­pect de conta­mi­na­tions in­dé­tec­tables ; tout pro­blème local s’avère avoir des ra­mi­fi­ca­tions glo­bales ; l’accident n’est pas un effet se­con­daire de la tech­no­logie, mais in­hé­rent à son es­sence même. L’horizon de la ca­tas­trophe est celui d’une auto-affection : « cette auto-affection consti­tu­tive de la mon­dia­li­sa­tion est la condi­tion de pos­si­bi­lité de notre sen­si­bi­lité aux ca­tas­trophes. Lorsque nous les crai­gnons, c’est nous-mêmes que nous re­dou­tons parce que c’est nous-mêmes que nous per­ce­vons » (37) .

L’utilité tac­tique de cette pensée ca­tas­tro­phiste qui aide à dé­passer les myo­pies des cal­culs pu­re­ment ges­tion­naires (tou­jours in­di­vi­dua­lisés) ne doit tou­te­fois pas em­pê­cher de dis­tin­guer un se­cond écueil : « la pensée des ca­tas­trophes est elle-même au risque de dé­clen­cher une peur dont il ne faut rien at­tendre si ce n’est le pire » (49). Le pro­blème vient de ce que cer­taines formes de pré­ven­tion et cer­tains mé­ca­nismes de dé­fense de­viennent dan­ge­reux par eux-mêmes, en par­ti­cu­lier lorsqu’ils pro­duisent des in­su­la­tions au­tis­tiques, par les­quelles les hu­mains apeurés « s’autodétruisent en dé­trui­sant le monde » (77). Le mo­dèle em­blé­ma­tique en est fourni par les voi­tures 4 x 4 ou les ap­pa­reils de cli­ma­ti­sa­tion : je ne pro­tège ma pe­tite bulle in­di­vi­dua­lisée qu’en me­na­çant ou en dé­trui­sant la sphère plus vaste dont ma bulle a par ailleurs be­soin pour sur­vivre (la lour­deur de mon 4 x 4 de­vient un danger pour la sé­cu­rité rou­tière ; la ben­zine ou l’électricité que je consomme pour pro­téger ma bulle dé­té­riore l’équilibre cli­ma­tique de la pla­nète) (94).

Si « au­cune forme de vie ne peut per­sister ni se dé­ve­lopper sans pro­tec­tion », la ques­tion est dé­sor­mais de sa­voir « com­ment se pro­téger sans tout dé­truire » (54). La pas­sion des ca­tas­trophes peut à la fois dé­bou­cher sur des me­sures sa­lu­taires de pru­dence et sur des spi­rales au­to­des­truc­trices in­hé­rentes au fait qu’elle est fondée sur un af­fect de peur (dan­ge­reux par lui-même).

Étendre le commun au-delà de l’humain

Une des grandes ori­gi­na­lités du livre de Fré­déric Neyrat vient de la place qu’il ac­corde à un pen­seur in­jus­te­ment mé­prisé par la pensée fran­çaise, le phi­lo­sophe nor­vé­gien Arne Naess . Le « quelque chose de pro­fon­dé­ment ex­cessif » que re­tient Fré­déric Neyrat dans la « nou­velle éva­lua­tion du monde » éma­nant de l’« éco­logie pro­fonde » d’Arne Naess, c’est l’étendue de la com­mu­nauté d’affection au sein de la­quelle elle se place : contrai­re­ment aux pen­sées éco­lo­giques do­mi­nantes (« su­per­fi­cielles »), cette com­mu­nauté in­clut non seule­ment les êtres hu­mains, mais aussi les ani­maux, les plantes, jusqu’aux ri­vières et aux mon­tagnes. Le rap­pro­che­ment avec les ré­ac­tions fran­çaises à la traite es­cla­va­giste ren­contre ici sa li­mite : alors que « l’humanisme » pou­vait pa­raître in­di­quer une orien­ta­tion sa­lu­taire face à l’horreur co­lo­niale, il ap­pa­raît ici sous des cou­leurs aussi me­na­çantes que « le réa­lisme » dé­noncé par Riesel et Sem­prun. Du point de vue pro­posé par Arne Naess, l’humanisme constitue une forme d’insulation au­tis­tique parmi d’autres, aussi dan­ge­reuse et au­to­des­truc­trice qu’un 4 x 4 ou qu’un ap­pa­reil de climatisation.

L’évaluation du monde propre à la mo­der­nité, qui pla­çait l’humain au centre de ce monde, a illustré au cours des quatre der­niers siècles une de ces « fa­çons d’étendre son es­pace vital qui dé­truisent l’espace de l’autre, et ce fai­sant dé­truisent son propre es­pace. Non pas d’abord son es­pace in­té­rieur, son Soi, mais son es­pace ex­té­rieur, cet hors-de-soi réel dont s’abreuve le de­dans de soi. La pro­tec­tion de cet es­pace ex­té­rieur de­vient dès lors la condi­tion sans la­quelle on ne pourra fa­vo­riser l’augmentation des puis­sances d’être » (76). Prendre soin des formes de vie pro­pre­ment hu­maines im­plique de tirer les consé­quences du fait que « l’humanisation du monde tue le monde » (114).

L’une de ces consé­quences est ra­di­cale, puisqu’elle nous en­joint de re­noncer à la ca­té­gorie même d’« en­vi­ron­ne­ment » ! Ima­giner que l’individu vit « dans » un en­vi­ron­ne­ment (et écouter les ex­perts de l’écologie su­per­fi­cielle nous pres­crire com­ment pré­server cet en­vi­ron­ne­ment), c’est nourrir le ver de la ca­tas­trophe « dans » le fruit de la pensée éco­lo­giste. Ce que l’écologie pro­fonde – c’est-à-dire re­la­tion­nelle – nous in­vite à re­con­naître sous la sé­pa­ra­tion su­per­fi­cielle et illu­soire entre un « in­di­vidu » et son « en­vi­ron­ne­ment », c’est que chaque être n’est qu’« une jonc­tion re­la­tion­nelle à l’intérieur du champ total ». Comme le dit en­core Arne Naess : « or­ga­nismes et mi­lieux ne sont pas deux choses – si une souris était aban­donnée dans le vide ab­solu, elle ne se­rait plus long­temps une souris » (105).

Trois re­ca­drages de la pas­sion des catastrophes

Les ou­vrages de Riesel, Sem­prun et Neyrat pro­posent donc à la ré­flexion sur la ca­tas­trophe un ca­drage en trois grandes thèses, qui me ser­vi­ront de conclusion .

a) D’une part, l’horizon de la ca­tas­trophe peut rester un ins­tru­ment utile pour faire sauter le verrou ges­tion­naire dont s’aveuglent les apo­thi­caires de la crois­sance. À ce pre­mier ni­veau, l’écologie sert tem­po­rai­re­ment l’activisme po­li­tique, mais seule­ment pour se mettre sur la voie de « rem­placer la peur d’une in­ter­rup­tion ca­tas­tro­phique par le désir d’une in­ter­rup­tion po­li­tique » (161). Il s’agit ici de se servir du spec­tacle qui rend per­cep­tible la me­nace de la ca­tas­trophe, afin de faire va­ciller la nor­ma­li­sa­tion des es­prits et de nourrir le désir pas­sionné d’un re­tour­ne­ment ra­dical des lo­giques sociales.

b) Il convient tou­te­fois, dans un se­cond temps, de se mé­fier de la bio­po­li­tique des ca­tas­trophes par où l’écologie su­per­fi­cielle et l’écolocratie dé­rivent vers la re­con­duc­tion sé­cu­ri­taire d’un consu­mé­risme éta­tisé. Aussi bien la ra­tio­na­lité myope du « réa­lisme » que les pas­sions (dé­sirs et peurs) du ca­tas­tro­phisme tendent à nourrir des « in­su­la­tions au­tis­tiques » qui peuvent à la fois causer l’endommagement du monde (au nom même de la pro­tec­tion de l’environnement) et jus­ti­fier des sur­veillances li­ber­ti­cides ainsi que des confor­mismes étouffants.

c) Enfin, à un troi­sième ni­veau, il convient d’affirmer – contre le choeur pour l’occasion réuni des ca­tas­tro­phistes et des anti-catastrophistes – que les causes les plus « pro­fondes » des ca­tas­trophes qui nous me­nacent sont à si­tuer dans l’humanisme (c’est-à-dire dans l’anthropocentrisme), qui nous fait ima­giner notre survie comme celle d’« in­di­vidus » évo­luant au sein d’un « en­vi­ron­ne­ment ». Et l’écologie et la po­li­tique tra­di­tion­nelles se dis­solvent à ce troi­sième ni­veau. À leur place – qu’ont com­mencé à ba­liser des pen­seurs comme Gil­bert Si­mondon, Félix Guat­tari, Arne Naess, Isa­belle Stenger ou Fré­déric Neyrat – émerge l’urgence de dé­ve­lopper une ap­proche re­la­tion­nelle de nos formes de vie (hu­maines et non-humaines, ani­mées et in­ani­mées), en tant qu’elles se tissent en­semble au sein d’une in­ex­tri­cable com­mu­nauté d’affection.

Dans tous les cas, à la pas­sion des ca­tas­trophes (fondée sur la peur), il s’agit de sub­sti­tuer un ren­ver­se­ment ré­vo­lu­tion­naire de nos pas­sions (qui les ar­rime aux vertus d’espoirs renouvelés).

Yves Citton

Yves Citton en­seigne la lit­té­ra­ture fran­çaise du XVIIIe siècle à l’université de Gre­noble au sein de l’umr LIRE (CNRS 5611). Membre du co­mité de ré­dac­tion de la revue Mul­ti­tudes, il a ré­cem­ment pu­blié chez édi­tions Am­sterdam Lire, in­ter­préter, ac­tua­liser. Pour­quoi les études lit­té­raires ? ainsi que L’Envers de la li­berté. L’invention d’un ima­gi­naire spi­no­ziste dans la France des Lu­mières. Il a co-édité, avec Fré­déric Lordon, Spi­noza et les sciences so­ciales. De la puis­sance de la mul­ti­tude à l’économie des af­fects et, avec Mar­tial Poirson et Chris­tian Biet, Les Fron­tières lit­té­raires de l’économie.

Laisser un commentaire