CLIMAT Les marchés carbone, ou comment gagner des millions grâce à la pollution

Mis en ligne le 10 mars 2010

PAR IVAN DU ROY (10 MARS 2010)

C’est en­core mieux que de trans­former le plomb en or. Une poi­gnée d’industries très pol­luantes ont réussi un tour de force : convertir des mil­lions de tonnes de CO2 en di­zaines de mil­lions d’euros, grâce aux sys­tèmes d’échanges des « droits à pol­luer » mis en place dans l’Union eu­ro­péenne. Un per­vers effet d’aubaine que dé­nonce un rap­port lis­tant ces nou­velles grandes for­tunes du marché car­bone. Et une belle ar­naque à venir pour les consom­ma­teurs. Explications.

Cer­tains rê­vaient de trans­former le plomb en or. C’est dé­sor­mais le CO2 qui fait fi­gure d’Eldorado. Une poi­gnée d’industries très pol­luantes ont réussi à mé­ta­mor­phoser le vo­la­tile gaz car­bo­nique en pièces son­nantes et tré­bu­chantes, convertir des mil­lions de tonnes de CO2 en di­zaines de mil­lions d’euros. Ainsi, le cham­pion de la mé­tal­lurgie Ar­ce­lor­Mittal, l’entreprise la plus pol­luante de France, a en­grangé en 2008 l’équivalent de 202 mil­lions d’euros grâce à ses « droits à pol­luer », et s’apprêterait à capter en 2009 à nou­veau 42 mil­lions d’euros. Com­ment cette étrange et lu­cra­tive al­chimie est-elle pos­sible ? Grâce au marché car­bone mis en place par l’Union européenne.

Petit rappel pour celles et ceux qui au­raient raté tous les épi­sodes pré­cé­dents (Kyoto, Co­pen­hague, dé­bats au­tour de la « taxe car­bone »…). Pour li­miter ses émis­sions de CO2, l’Union eu­ro­péenne ins­taure en 2005 des quotas d’émissions par pays, sec­teurs d’activité et en­tre­prises. Ces quotas d’émissions sont ré­éva­lués chaque année. Une en­tre­prise qui dé­passe son quota (ac­cordé gra­tui­te­ment) doit acheter des « permis de pol­luer » sur le marché car­bone, cor­res­pon­dant aux tonnes de CO2 qu’elle a émis en trop. In­ver­se­ment, une en­tre­prise qui ne dé­passe pas son pla­fond d’émissions dis­pose d’un sur­plus de « permis de pol­luer ». Elle peut alors le re­vendre sur les mar­chés car­bone pour un profit im­mé­diat, les confier à un fonds spé­cu­latif et en­granger un in­térêt, ou at­tendre que le cours du car­bone (au­tour de 13 euros la tonne de CO2 de­puis début 2010) grimpe pour les re­vendre. Ce re­cours au « laissez faire » du marché est censé in­citer les en­tre­prises à res­pecter leurs quotas. Mais ses ef­fets per­vers n’ont pas tardé à se faire sentir.

Opa­cité des mar­chés carbone

C’est ce que pointe un rap­port pu­blié par l’organisation non gou­ver­ne­men­tale bri­tan­nique Sandbag qui s’appuie sur les don­nées four­nies par la so­ciété de conseils et d’informations Carbon Market Data spé­cia­lisée sur les mar­chés car­bone. Selon l’étude, dix grandes en­tre­prises eu­ro­péennes ont ac­cu­mulé 35 mil­lions de tonnes de CO2 en droits à pol­luer sur l’année 2008, l’équivalent des émis­sions de pe­tits États eu­ro­péens comme la Li­tuanie. « Sur les cinq an­nées d’échanges sur les mar­chés car­bone (de 2005 à 2010), nous es­ti­mons que ces dix en­tre­prises ont ac­cu­mulé 230 mil­lions de tonnes de sur­plus en permis de pol­luer », écrit Sandbag. Soit près de 3 mil­liards d’euros au cours ac­tuel de la tonne de CO2.

Deux en­tre­prises im­plan­tées en France fi­gurent au pre­mier rang de ce pal­marès : Ar­ce­lor­Mittal et le ci­men­tier La­farge, qua­trième plus gros émet­teur de CO2 dans l’Hexagone, qui a vir­tuel­le­ment em­poché 59 mil­lions d’euros en 2008. Com­ment des grandes in­dus­tries parmi les plus pol­luantes ar­rivent à dé­gager des « bé­né­fices » sur leurs émis­sions de CO2 ? La lo­gique du sys­tème vou­drait, au contraire, qu’elle ne dis­pose pas de droits à pol­luer à re­vendre, voire qu’elles soient obli­gées d’acheter des droits d’émissions sur le marché car­bone, et donc de payer au moins par­tiel­le­ment leurs émis­sions. Comme on va le voir, le coût de la pol­lu­tion est sup­porté par d’autres épaules.

L’ONG bri­tan­nique dé­nonce la très grande opa­cité des mar­chés car­bone. Ceux-ci sont en fait faussés dès le dé­part. Le péché ori­ginel ré­side dans les quotas que chaque pays at­tribue à ses sec­teurs d’activité en 2005. « Pour pro­téger la com­pé­ti­ti­vité de leurs sec­teurs in­dus­triels, de nom­breux pays ont choisi d’accorder des quotas très gé­né­reux, qui in­cluaient déjà des es­ti­ma­tions sur la crois­sance d’émissions à venir. » De nom­breuses en­tre­prises ont été par­ti­cu­liè­re­ment pro­té­gées par leur État dans le cadre des at­tri­bu­tions de quotas. Ainsi Peu­geot a ac­cu­mulé de fu­turs « droits à pol­luer » 2,5 fois plus im­por­tants que ses propres émis­sions de CO2. Les quelques in­ves­tis­se­ments réa­lisés dans le dé­ve­lop­pe­ment d’énergies re­nou­ve­lables ou dans la pro­tec­tion des « puits de car­bone » fo­res­tiers dans les pays du Sud per­mettent bien de bé­né­fi­cier en échange de droits à pol­luer. Mais ces quelques ef­forts n’expliquent pas — loin de là — l’ampleur des droits à pol­luer qu’ils ont ac­cu­mulé et qu’ils vont s’empresser de re­vendre aux en­tre­prises qui émettent trop de CO2.

Pen­dant que cer­tains pro­fitent, il faut bien que d’autres com­pensent. Les pays eu­ro­péens « ont com­pensé cette gé­né­ro­sité à l’égard de l’industrie en fixant des pla­fonds plus bas pour le sec­teur de l’énergie, qui n’est pas ex­posé à la com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale », ex­plique Sandbag. Ré­sultat : Ar­ce­lor­Mittal, La­farge ou Peu­geot ont pu ac­cu­muler des permis de pol­luer très im­por­tants pen­dant que d’autres en­tre­prises, no­tam­ment dans l’énergie, dé­pas­saient – voire ex­plo­saient — leurs quotas d’émissions.

Une double peine pour les en­tre­prises ? Ou les consommateurs ?

C’est le cas des éner­gé­ti­ciens al­le­mands RWE et E.ON, ou, en France, de GDF-Suez et d’EDF. Ces en­tre­prises se­ront donc obligés de ré­duire leurs émis­sions : en in­ves­tis­sant dans des « mé­ca­nismes de dé­ve­lop­pe­ment propres » dans les pays du Sud ou en ache­tant des droits à pol­luer… à ceux-là même qui n’ont pas eu be­soin de faire de réels ef­forts pour les obtenir.

Qui sup­por­tera ces in­ves­tis­se­ments et ces sur­coûts ? Les clients des com­pa­gnies éner­gé­tiques. « Les consom­ma­teurs eu­ro­péens vont donc à leur insu sub­ven­tionner l’industrie et payer pour des ré­duc­tions de CO2 qui n’ont pas de­mandé d’efforts. Le risque existe aussi qu’ils sup­portent le coût des droits à pol­luer que ces en­tre­prises re­ce­vront en échange de leurs in­ves­tis­se­ments ou qu’elles de­vront acheter », pointe le rap­port. Bref, sous pré­texte d’activité éco­no­mique plus « propre », on s’apprête à payer des ré­duc­tions d’émissions de CO2 qui n’ont pas vrai­ment eu lieu.

« Les mé­ca­nismes ima­ginés pour les en­tre­prises sou­mises aux quotas eu­ro­péens sont beau­coup trop coû­teux. On risque de mettre à mal la com­pé­ti­ti­vité des en­tre­prises », s’inquiétait, mi-février, la pré­si­dente du Medef Lau­rence Pa­risot. En cause : la « double peine » que consti­tue­rait le sys­tème des quotas eu­ro­péens as­sortis d’une taxe car­bone étendue aux en­tre­prises sur la­quelle le gou­ver­ne­ment ré­flé­chit. « Peu lo­quaces sur ces pro­fits fa­ra­mi­neux ob­tenus grâce au sys­tème eu­ro­péen d’échanges de quotas, les lob­byistes des sec­teurs in­dus­triels ap­pellent le gou­ver­ne­ment à re­porter la mise en œuvre de la contri­bu­tion car­bone au-delà de juillet 2010 ou à l’abandonner pu­re­ment et sim­ple­ment. Les chiffres montrent, au contraire, que non seule­ment il n’y aura pas de « double peine », mais que les in­dus­triels pour­ront puiser dans ces sur­plus pour payer la contri­bu­tion car­bone », es­time de son côté le Ré­seau ac­tion climat, qui re­groupe plu­sieurs ONG éco­lo­gistes comme Les Amis de la terre, Green­peace ou WWF. C’est aussi le fon­de­ment même de cette lo­gique – faire re­poser les ef­forts en­vi­ron­ne­men­taux (et donc en partie l’avenir de la pla­nète) sur des mé­ca­nismes de marché, sans vé­ri­table ré­gu­la­tion – qui est à re­mettre en cause. Ces mar­chés qui sont so­cia­le­ment né­fastes et éco­lo­gi­que­ment inefficaces.

Ivan du Roy

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