Avec Marx, contre le travail.

Mis en ligne le 10 mars 2010

Par An­selm Jappe

A propos de Moishe Postone, Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale. Une ré­in­ter­pré­ta­tion de la théorie cri­tique de Marx, trad. O. Gal­tier et L. Mer­cier, Mille et une nuits, Paris, 2009, 591 p., 28 € ; Isaac I. Rou­bine, Es­sais sur la théorie de la va­leur de Marx, trad. J.-J. Bonhomme, Éditions Syl­lepse, Paris, 2009, 335 p., 24 €.

En pre­nant pour mot d’ordre l’affranchissement du tra­vail, la sortie de l’exploitation, les mar­xistes tra­di­tion­nels ont né­gligé le fait que Marx mène une cri­tique non seule­ment de l’exploitation ca­pi­ta­liste, mais du tra­vail lui-même, tel qu’il existe dans la so­ciété ca­pi­ta­liste. Dès lors, il s’agit non pas de re­mettre au centre le tra­vail, mais au contraire de cri­ti­quer la place cen­trale prise par le tra­vail dans ce sys­tème, où il régit tous les rap­ports so­ciaux. C’est là l’objet de la re­lec­ture de Marx opérée dans Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale par Moishe Postone.

Il est par­fois d’heureuses coïn­ci­dences dans l’édition. Ainsi, ce prin­temps, la col­lec­tion Mille et une nuits (Fayard) a pu­blié la tra­duc­tion fran­çaise de Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale. Une ré­in­ter­pré­ta­tion de la théorie cri­tique de Marx de Moishe Postone, pu­blié aux Etats-Unis en 1993, tandis que les édi­tions Syl­lepse ont re­pu­blié les Es­sais sur la théorie de la va­leur de Marx d’Isaac I. Rou­bine, dont l’édition russe re­monte à 1924 et l’édition fran­çaise pré­cé­dente (chez Mas­péro, et épuisée de­puis très long­temps) à 1978. Ainsi, le pu­blic fran­co­phone a tout d’un coup à sa dis­po­si­tion deux des ja­lons les plus im­por­tants – on pour­rait presque même dire le point de dé­part et le point d’arrivée pro­vi­soire – d’une re­lec­ture de Marx basée sur la cri­tique du tra­vail abs­trait et du fé­ti­chisme de la mar­chan­dise [1]. On ne sau­rait pour­tant ima­giner vies aussi dis­sem­blables que celles de ces deux au­teurs : tandis que l’Américain Postone, après des études de phi­lo­so­phie en Al­le­magne au­près des hé­ri­tiers d’Adorno, coule des jours pai­sibles comme pro­fes­seur à Chi­cago, par­ti­cipe à de nom­breux col­loques sur Marx et voit son livre tra­duit en plu­sieurs langues, la vie du Russe Rou­bine a été dra­ma­tique : né en 1885, il adhère à la Ré­vo­lu­tion et de­vient pro­fes­seur d’économie à Moscou. Ar­rêté en 1930 et condamné comme « men­chevik » à cinq ans de dé­por­ta­tion, il est ar­rêté à nou­veau en 1937, quand la ter­reur sta­li­nienne est à son comble, et dis­pa­raît – on ne sait même pas exac­te­ment où, quand ni com­ment. Il était alors in­connu en Oc­ci­dent. Par les mys­té­rieux che­mi­ne­ments de l’histoire, un exem­plaire de son œuvre prin­ci­pale ar­riva trente ans plus tard dans les mains du mi­li­tant d’extrême gauche amé­ri­cain Freddy Perlman, qui le tra­duisit en an­glais et le pu­blia en 1969 chez sa fa­meuse maison d’édition, Black ans Red. Cette tra­duc­tion en an­glais servit de base aux édi­tions pu­bliées en­suite dans plu­sieurs langues eu­ro­péennes, et quelques autres livres de Rou­bine furent même par la suite dé­ni­chés et tra­duits. Ce­pen­dant, avec la baisse gé­né­rale d’intérêt pour une lec­ture ri­gou­reuse de l’œuvre de Marx après les an­nées 1970, il tomba à nou­veau dans l’oubli.

Trente ans plus tard, tous les mé­dias sont d’accord : Marx est de re­tour. Sa « mort », pro­clamée vers 1989, ne fut qu’une hi­ber­na­tion qui n’a duré guère plus d’une dé­cennie. Aujourd’hui, Marx est à nou­veau à l’honneur dans les col­loques ; il a été élu « plus grand phi­lo­sophe de l’histoire » par les au­di­teurs de la BBC ; le Pape le cite et des mil­lions d’électeurs votent pour des partis qui se ré­clament de lui. Mais qu’est-ce qui se cache der­rière cette éton­nante ré­sur­rec­tion, in­ex­pli­cable pour les sui­veurs de Popper, de Hayek et de Furet ? La ré­ponse semble évi­dente : les ra­vages que pro­duit le marché dé­chaîné, le cli­vage entre riches et pauvres qui croît à nou­veau, la crise éco­no­mique qui me­nace de nom­breuses exis­tences, même dans les pays « dé­ve­loppés ». Marx ap­pa­raît alors comme celui qui l’avait tou­jours dit : la so­ciété mo­derne n’est ab­so­lu­ment pas har­mo­nieuse, mais se fonde sur l’antagonisme de classe, le tra­vail est tou­jours ex­ploité par le ca­pital, et ceux qui ne pos­sèdent que leur force de tra­vail ne peuvent ré­sister qu’en s’associant en vue d’obtenir une ré­gu­la­tion po­li­tique du marché. Une telle cri­tique du ca­pi­ta­lisme ne peut aboutir qu’à ap­peler de ses vœux un nou­veau mo­dèle de ré­gu­la­tion du type social-démocrate et key­né­sien (dont la réa­li­sa­tion reste assez im­pro­bable). La cri­tique du ca­pi­ta­lisme se fait le plus sou­vent au nom du tra­vail : il faut sur­tout que ceux qui tra­vaillent re­çoivent en échange une juste somme d’argent.

Ce « re­tour de Marx » sur la scène mé­dia­tique et élec­to­rale s’est donc ré­vélé être sur­tout un re­tour du mar­xisme le plus tra­di­tionnel, à peine re­verni. Mais d’autres formes de cri­tique so­ciale ins­pi­rées par la pensée de Marx se dé­ve­loppent éga­le­ment. De­puis vingt ans, on as­siste à l’élaboration d’une cri­tique du ca­pi­ta­lisme cen­trée sur les concepts de mar­chan­dise, de tra­vail abs­trait et du fé­ti­chisme qui en ré­sulte. En Al­le­magne, la mou­vance de la « cri­tique de la va­leur » s’est formée à partir des re­vues Krisis (de­puis 1987) et Exit (de­puis 2004). Son au­teur le plus connu est Ro­bert Kurz [2]. Moishe Postone [3] a dé­ve­loppé dans les mêmes an­nées, et pour son propre compte, une lec­ture de Marx sou­vent si­mi­laire. Les 600 pages denses de Temps, tra­vail et do­mi­na­tion so­ciale re­pré­sentent vi­si­ble­ment la réa­li­sa­tion d’une vie, une œuvre à la­quelle l’auteur a consacré deux dé­cen­nies de ré­flexion. Très ri­gou­reux, ce livre re­prend conti­nuel­le­ment ses thèmes cen­traux, as­su­mant le risque d’une cer­taine ré­pé­ti­ti­vité. Peu sou­cieux de la jo­liesse de ses for­mules, il est tou­jours d’une clarté par­faite et n’escamote pas aucun des pro­blèmes qu’il sou­lève. Par rap­port aux écrits de Ro­bert Kurz, le livre de Postone a un objet plus res­treint : la ré­in­ter­pré­ta­tion de la théorie de Marx (qui a néan­moins, bien sûr, des consé­quences plus vastes). Mais sur ce sujet, il est déjà de­venu une ré­fé­rence in­con­tour­nable, sur­tout dans le monde anglo-saxon : les mar­xistes « tra­di­tion­nels », pris à partie presque à chaque page de son livre, se sont vus obligés de dis­cuter lon­gue­ment ses thèses et tenter de les ré­futer [4].

La vraie cri­tique mar­xienne du travail

Où est le scan­dalum du livre de Postone ? Son in­ter­pré­ta­tion de Marx est sou­vent à l’exact op­posé de celles pro­po­sées pen­dant plus d’un siècle par presque tous les mar­xistes (même s’il ins­talle un dia­logue, ce­pen­dant très cri­tique, avec Georg Lukács, Rou­bine, l’École de Franc­fort et Lucio Col­letti). Sa re­cons­truc­tion du « cœur » de la cri­tique mar­xienne [5] du ca­pi­ta­lisme – que Postone dis­tingue de la cri­tique que le même Marx a adressée aux formes em­pi­riques que le ca­pi­ta­lisme a pu as­sumer au XIXe siècle – se fonde sur cette thèse : pour Marx, le tra­vail ne constitue pas le point de vue à partir du­quel cri­ti­quer le ca­pi­ta­lisme : il est lui-même l’objet de la cri­tique. En se fon­dant presque ex­clu­si­ve­ment sur la cri­tique de l’économie po­li­tique for­mulée par Marx dans ses œuvres de ma­tu­rité – sur­tout les Grun­drisse [6]et Le Ca­pital [7] – Postone af­firme que Marx n’a pas tenté d’établir des lois gé­né­rales du de­venir his­to­rique. Ses ana­lyses ne se ré­fèrent qu’au seul mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste : « L’idée que le tra­vail constitue la so­ciété et qu’il est la source de toute ri­chesse ne se ré­fère pas à la so­ciété en gé­néral, mais à la seule so­ciété ca­pi­ta­liste (ou mo­derne) » (p. 17). Ce n’est que dans la so­ciété ca­pi­ta­liste que le tra­vail de­vient la mé­dia­tion so­ciale gé­né­rale, parce que ce n’est qu’en elle que le tra­vail pos­sède une double na­ture, à la fois tra­vail concret et tra­vail abstrait.

A cause de la grande confu­sion qui règne à ce sujet même parmi les gens consi­dérés comme des mar­xistes at­ti­trés, il faut sou­li­gner que le « tra­vail abs­trait » au sens mar­xien n’a rien à voir avec le « tra­vail im­ma­té­riel » et que le tra­vail abs­trait et le tra­vail concret ne sont pas deux genres de tra­vail dis­tincts, ni deux phases du même tra­vail. Dans le ca­pi­ta­lisme, tout tra­vail a deux as­pects : d’un côté, il est l’un des nom­breux tra­vaux concrets, qui pro­duisent une des nom­breuses va­leurs d’usage, cha­cune dif­fé­rente des autres. Mais tout tra­vail est en même temps une simple dé­pense de temps de tra­vail, d’énergie hu­maine. Ce temps dé­pensé ne connaît que des dif­fé­rences quan­ti­ta­tives : tantôt on a tra­vaillé une heure, tantôt trois heures. C’est cette dé­pense de temps qui dé­ter­mine la va­leur d’une mar­chan­dise. La va­leur se pré­sente sous la forme d’une cer­taine quan­tité d’argent. Le côté pu­re­ment tem­porel, abs­trait du tra­vail n’est donc pas une simple opé­ra­tion men­tale, mais de­vient réel dans le prix qui dé­cide fi­na­le­ment du destin d’une mar­chan­dise. Dans la so­ciété ca­pi­ta­liste, le côté abs­trait, et donc mo­né­taire, pré­vaut en­tiè­re­ment sur le côté concret, comme l’utilité ou la beauté d’un objet, ce qui si­gnifie aussi que c’est l’aspect tem­porel du tra­vail qui do­mine. Dans la so­ciété ca­pi­ta­liste, les hommes sont ainsi do­minés par des abstractions.

Selon Postone, Marx avait conçu son ana­lyse du tra­vail abs­trait, de la mar­chan­dise, de la va­leur et de l’argent comme une vi­gou­reuse cri­tique de ces ca­té­go­ries qui consti­tuent la base du ca­pi­ta­lisme – et de lui seul. Ce­pen­dant, les mar­xistes tra­di­tion­nels ont cru voir là la des­crip­tion d’un fait on­to­lo­gique et trans­his­to­rique, va­lable uni­ver­sel­le­ment, et ne se sont dès lors plus in­té­ressés qu’à la dis­tri­bu­tion de ces ca­té­go­ries, et donc à la ré­par­ti­tion de la sur­va­leur [8]. Le marché et la pro­priété ju­ri­dique des moyens de pro­duc­tion, avec la struc­ture de classe in­égale qui en dé­coule, re­pré­sentent pour le mar­xisme tra­di­tionnel le ni­veau le plus pro­fond du sys­tème ca­pi­ta­liste, un ni­veau qui se ca­che­rait der­rière l’égalité ap­pa­rente qui règne dans l’échange des marchandises.

La cri­tique de Marx, selon Postone, est bien plus ra­di­cale : Pour Marx, le marché et la pro­priété ju­ri­dique des moyens de pro­duc­tion sont des phé­no­mènes re­le­vant de la sphère de la dis­tri­bu­tion. Or, sa vé­ri­table cri­tique re­garde la pro­duc­tion. La ca­rac­té­ris­tique prin­ci­pale de la pro­duc­tion dans le ré­gime ca­pi­ta­liste est d’être struc­turée par la double na­ture du tra­vail. La cri­tique mar­xienne vise donc à dé­passer le rôle même du tra­vail dans la so­ciété mo­derne. Dans les so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes, le tra­vail est créa­tion de ri­chesse ma­té­rielle [9] par l’action de l’homme sur la na­ture, et cette ri­chesse est en­suite re­dis­tri­buées selon des re­la­tions so­ciales éta­blies sur d’autres bases que le tra­vail (ces bases n’étant ce­pen­dant pas né­ces­sai­re­ment justes, ou ra­tion­nelles : elles peuvent par exemple être is­sues de la tra­di­tion ou de hié­rar­chies éta­blies elles-mêmes par la force). La ri­chesse ma­té­rielle, prise en elle-même, « ne constitue pas les rap­ports entre les hommes ni ne dé­ter­mine sa propre dis­tri­bu­tion. L’existence de la ri­chesse ma­té­rielle en tant que forme do­mi­nante de ri­chesse so­ciale sup­pose l’existence de formes non dé­gui­sées pour les rap­ports so­ciaux qui la mé­dia­tisent » (p. 230).

Dans le ca­pi­ta­lisme, le tra­vail est en plus créa­teur de va­leur, donc d’une ma­nière de me­surer les ap­ports des pro­duc­teurs par­ti­cu­liers. La va­leur est un rap­port so­cial ex­primé à tra­vers des mar­chan­dises, et les re­la­tions entre les mar­chan­dises dé­pendent du rap­port so­cial qu’elles in­carnent. C’est ce que Marx ap­pelle le « fé­ti­chisme de la mar­chan­dise ». La pro­duc­tion de ri­chesse ma­té­rielle et de va­leur ne coïn­cident pas tout à fait : les aug­men­ta­tions de la pro­duc­ti­vité, dues à la tech­nique, font qu’une quan­tité crois­sante de ri­chesse ma­té­rielle est pro­duite en moins de temps. Elle contient donc moins de va­leur, parce que celle-ci est dé­ter­minée ex­clu­si­ve­ment en fonc­tion du temps dé­pensé, et elle contient donc aussi moins de sur­va­leur et moins de profit.

Dans une so­ciété post­ca­pi­ta­liste, le tra­vail ne se­rait plus la me­sure de la ri­chesse so­ciale, donc ne struc­tu­re­rait plus les rap­ports so­ciaux. Une telle ré­vo­lu­tion est ef­fec­ti­ve­ment rendue pos­sible aujourd’hui, selon Postone, par le rem­pla­ce­ment du tra­vail hu­main par les ma­chines, qui fait que dé­sor­mais la ri­chesse ma­té­rielle n’est pro­duite qu’en pe­tite partie par le temps de tra­vail di­rect. Cet écart tou­jours plus large entre pro­duc­tion de ri­chesse ma­té­rielle et pro­duc­tion de va­leur et la cause pro­fonde de la crise du ca­pi­ta­lisme. Celui-ci de­vient sim­ple­ment ana­chro­nique quand sa base, le tra­vail qui crée la va­leur, perd son im­por­tance. « En d’autres termes, le dé­pas­se­ment du tra­vail concret ef­fectué par le pro­lé­ta­riat » (p. 51) de façon que « le sur­pro­duit n’est plus créé d’abord par le tra­vail hu­main im­mé­diat » (p. 67). Pour le mar­xisme tra­di­tionnel, au contraire, le tra­vail est tou­jours, dans toute so­ciété, le prin­cipe qui struc­ture la vie so­ciale. Dans le ca­pi­ta­lisme, ce rôle du tra­vail se­rait oc­culté, tandis qu’il ap­par­tien­drait au so­cia­lisme de le dé­voiler au grand jour. Il s’agirait donc, dans cette vi­sion, de faire triom­pher le tra­vail, conçu comme éternel rap­port du tra­vailleur avec la na­ture, sur ceux qui pa­ra­sitent de l’extérieur, en tant que pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion. Dès lors, on a pu en venir à penser que la col­la­bo­ra­tion mise en place dans les usines consti­tuait un mo­dèle pour la so­ciété com­mu­niste, et qu’il s’agissait sim­ple­ment d’affranchir le tra­vail de son ex­ploi­ta­tion par les capitalistes.

A l’inverse, Postone af­firme que la « théorie devra se passer à la fois des concep­tions évo­lu­tion­nistes de l’histoire et de l’idée selon la­quelle la vie so­ciale des hommes se fonde sur un prin­cipe on­to­lo­gique qui ‘‘ vient à soi ’’ au cours du dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique : par exemple, le tra­vail dans le mar­xisme tra­di­tionnel ou l’agir com­mu­ni­ca­tionnel dans les tra­vaux ré­cents de Ha­bermas » (p. 39). Ce n’est que dans le ca­pi­ta­lisme qu’un seul prin­cipe ho­mo­gène – le tra­vail, non comme en­semble des tra­vaux concrets, mais en tant que masse glo­bale du tra­vail sans qua­lité – régit toute la vie so­ciale, en se po­sant comme ob­jectif, na­turel et éternel. Dans les autres so­ciétés, les dif­fé­rentes sphères de la vie obéissent à des lo­giques dif­fé­rentes, et les rap­ports n’y « peuvent pas être dé­ployés à partir d’un unique prin­cipe struc­tu­rant et n’affichent au­cune lo­gique his­to­rique né­ces­saire im­ma­nente » (p. 124). Il existe tou­jours quelque forme de « tra­vail » comme pro­duc­tion de ri­chesse ma­té­rielle, mais ce n’est que dans le ca­pi­ta­lisme qu’on trouve un tra­vail qui se fonde et qui se mé­dia­tise lui-même, consti­tuant ainsi une forme to­tale de mé­dia­tion so­ciale. Le pro­blème n’est pas le ca­rac­tère sup­posé « ins­tru­mental » de tout tra­vail (comme le veut Ha­bermas), en tant que rap­port avec la na­ture, ni, à l’opposé, son seul contrôle par des agents ex­té­rieurs qui l’exploitent, mais sa double na­ture. Il n’est pas « na­turel » au tra­vail de pro­duire de la va­leur, ce n’est que le tra­vail abs­trait qui le fait, et celui-ci, en tant qu’ « abs­trac­tion réelle », et non comme simple gé­né­ra­li­sa­tion men­tale, n’existe que dans le capitalisme.

Dans le ca­pi­ta­lisme, ce ne sont pas seule­ment le rap­port avec la na­ture, mais aussi les rap­ports entre les hommes qui sont mé­dia­tisés par le tra­vail ; ces deux as­pects de la vie so­ciale y sont confondus. « La fonc­tion so­ciale unique du tra­vail sous le ca­pi­ta­lisme ne peut pas ap­pa­raître di­rec­te­ment comme un at­tribut du tra­vail car le tra­vail, en et pour soi, n’est pas une ac­ti­vité so­cia­le­ment mé­dia­ti­sante ; seul un rap­port so­cial non dé­guisé peut ap­pa­raître comme tel. La fonc­tion his­to­ri­que­ment spé­ci­fique du tra­vail ne peut ap­pa­raître qu’objectivée, qu’en tant que va­leur sous ses dif­fé­rentes formes (mar­chan­dise, ar­gent, ca­pital) » (p. 250). Ainsi, les formes ob­jec­ti­vées du tra­vail, la mar­chan­dise et le ca­pital, sont des « formes abs­traites et im­per­son­nelles [qui] ne voilent pas seule­ment ce que l’on consi­dère tra­di­tion­nel­le­ment comme les rap­ports so­ciaux ‘‘ réels ’’ du ca­pi­ta­lisme, c’est-à-dire les rap­ports de classes ; elles sont les rap­ports réels du ca­pi­ta­lisme qui struc­turent sa tra­jec­toire dy­na­mique et sa forme de pro­duc­tion » (p. 19 – 20).

La do­mi­na­tion d’une classe sur une autre est en­core aujourd’hui consi­dérée comme le cœur de la théorie de Marx par la grande ma­jo­rité de ceux qui se veulent mar­xistes, y com­pris ceux qui n’attribuent plus un rôle pré­pon­dé­rant aux ou­vriers in­dus­triels. Selon Postone, cette do­mi­na­tion est réelle, mais elle n’est qu’un phé­no­mène de sur­face, ap­par­te­nant à la sphère du marché et de la dis­tri­bu­tion. « Dans l’analyse de Marx, la do­mi­na­tion so­ciale ne consiste pas, à son ni­veau le plus fon­da­mental, en la do­mi­na­tion des hommes par d’autres hommes, mais en la do­mi­na­tion des hommes par des struc­tures so­ciales abs­traites que les hommes eux-mêmes consti­tuent » (p. 53 – 54). Les formes fé­ti­chistes ne mys­ti­fient pas le tra­vail comme source vé­ri­table de toute ri­chesse, mais sont des formes d’apparence né­ces­saires d’une réa­lité où les rap­ports des per­sonnes sont des rap­ports de chose. Postone re­vient ainsi sur trois concepts du mar­xisme « cri­tique » (in­tro­duits sur­tout par Georg Lukács dans His­toire et conscience de classe, de 1923) : la to­ta­lité, le sujet et l’aliénation. La ca­rac­té­ris­tique du ca­pi­ta­lisme, et de lui seul, est d’avoir une sub­stance ho­mo­gène, une to­ta­lité, à sa­voir le tra­vail. Cette to­ta­lité est donc, selon Postone, à abolir, et non à réa­liser. Le vé­ri­table sujet dans le ca­pi­ta­lisme n’est ni l’humanité, ni le pro­lé­ta­riat, mais la forme ob­jec­tivée du tra­vail : le ca­pital. Il s’agit donc de dé­passer ce sujet, et non de le faire triom­pher : « L’appel à la pleine réa­li­sa­tion du Sujet ne si­gnifie que la pleine réa­li­sa­tion d’une forme so­ciale aliénée » (p. 125). Ce n’est pas la théorie de la « mort du sujet », mais l’affirmation qu’une vé­ri­table sub­jec­ti­vité ne peut se consti­tuer qu’en dé­pas­sant la forme-sujet en­gen­drée par le tra­vail en tant que mé­dia­tion so­ciale ob­jec­tivée. Dé­passer l’ « alié­na­tion » ne si­gnifie alors pas res­taurer un sujet déjà exis­tant der­rière les mys­ti­fi­ca­tions, un sujet qui, même op­primé et caché, se si­tue­rait, par es­sence, au-delà du rap­port ca­pi­ta­liste. Pour le mar­xisme tra­di­tionnel, le pro­lé­ta­riat était un tel sujet. Pour le Marx de Postone, « dé­passer l’aliénation si­gnifie abolir le Sujet qui se meut et se fonde lui-même (le ca­pital) et la forme de tra­vail qui constitue et est consti­tuée par les struc­tures de l’aliénation ; cela per­met­trait à l’humanité de s’approprier ce qui a été créé sous une forme aliénée. Dé­passer le Sujet his­to­rique per­met­trait pour la pre­mière fois aux hommes de de­venir les su­jets de leurs pra­tiques so­ciales » (p. 331). Il faut re­con­naître que c’est le tra­vail lui-même qui est aliéné quand il n’est pas seule­ment un rap­port à la na­ture, mais aussi une mé­dia­tion so­ciale ob­jec­tivée : « Toute théorie qui pose que le pro­lé­ta­riat en tant que Sujet im­plique que l’activité consti­tuant le Sujet soit à réa­liser, et non à abolir. D’où il dé­coule que l’activité elle-même ne peut pas être vue comme aliénée. Dans la cri­tique fondée sur le ‘‘ tra­vail ’’, l’aliénation s’enracine né­ces­sai­re­ment hors du tra­vail, dans son contrôle par un autre concret : la classe ca­pi­ta­liste » (p. 129).

Temps abs­trait et temps concret

Postone consacre une longue di­gres­sion his­to­rique à la nais­sance du « temps abs­trait ». Celui-ci n’est pas « na­turel », il est la cause et la consé­quence du dé­ve­lop­pe­ment ca­pi­ta­liste. Tandis que le temps concret est une « va­riable dé­pen­dante », « une fonc­tion des évè­ne­ments ou des ac­tions », le temps abs­trait, qui naît en Eu­rope à la fin du Moyen Age et n’existe pas ailleurs, est un flux vide, « une va­riable in­dé­pen­dante ; il constitue un cadre in­dé­pen­dant au sein du­quel le mou­ve­ment, les évè­ne­ments ou l’action sur­viennent. Ce temps est di­vi­sible en unités non qua­li­ta­tives, constantes, égales » (p. 300) [10]. Le temps abs­trait est donc constitué so­cia­le­ment (au lieu d’être, comme le vou­lait kant, un a priori trans­cen­dantal), mais il se pré­sente comme une donnée ob­jec­tive. Il do­mine les pro­duc­teurs et les ca­pi­ta­listes eux-mêmes, en leur im­po­sant en quel temps ils doivent réa­liser leur pro­duc­tion pour ne as tomber en des­sous du stan­dard de pro­duc­ti­vité établi par la lo­gique tem­po­relle de la va­leur [11]. Pour l’illustrer, on peut se ré­férer à un exemple donné par Marx : après l’invention du mé­tier à tisser à va­peur au début de la Ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, le temps so­cia­le­ment né­ces­saire pour pro­duire une quan­tité donnée de toile est tombé d’une heure à une demi-heure. L’artisan tra­di­tionnel qui conti­nuait à em­ployer une heure pour tisser sa toile voyait ce­pen­dant sa « va­leur » ré­duite à une demi-heure, et cre­vait par consé­quent de faim. La toile était restée iden­tique comme ri­chesse ma­té­rielle, mais en tant que ri­chesse so­ciale, elle était ré­duite de moitié. La su­bor­di­na­tion de l’aspect concret de la pro­duc­tion à sa seule di­men­sion tem­po­relle est pour Postone l’ « ex­pro­pria­tion » fon­da­men­tale qui « pré­cède lo­gi­que­ment le type d’expropriation so­ciale concrète as­so­ciée à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion », elle « n’en dé­coule pas fon­da­men­ta­le­ment » (p. 153).

La to­ta­lité ca­pi­ta­liste n’est pas la vic­toire com­plète du temps abs­trait, mais l’unité contra­dic­toire du temps abs­trait et du temps concret. Les pro­grès de la pro­duc­ti­vité re­dé­fi­nissent l’heure so­ciale, qui à son tour re­dé­finit le ni­veau de base de la pro­duc­ti­vité. C’est une course-poursuite, un effet « boule de neige » qui crée à lui seul – même avant le dy­na­misme in­tro­duit par l’opposition des classes – le ca­rac­tère dy­na­mique et di­rec­tionnel du ca­pi­ta­lisme. Ni le rap­port entre l’homme et la na­ture, ni les rap­ports so­ciaux n’ont né­ces­sai­re­ment un tel ca­rac­tère : les so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes ten­daient à se re­pro­duire long­temps à l’identique. En conte­nant cette dia­lec­tique des deux formes tem­po­relles, le ca­pi­ta­lisme contient aussi une lo­gique di­rec­tion­nelle qui crée éga­le­ment, au-delà des dé­sastres aux­quels elle mène, la pos­si­bi­lité d’en sortir, à la dif­fé­rence des formes so­ciales pré­cé­dentes. C’est le dy­na­misme même du ca­pi­ta­lisme qui pousse vers ce dé­pas­se­ment, et non un fac­teur ex­té­rieur ou un ac­teur qui, comme le pro­lé­ta­riat, est censé faire partie d’une es­sence atem­po­relle si­tuée hors de la lo­gique ca­pi­ta­liste : « La dia­lec­tique des forces pro­duc­tives et des rap­ports de pro­duc­tion […] est donc une dia­lec­tique des deux di­men­sions du ca­pital, et non celle du ca­pital et de forces qui lui se­raient ex­té­rieures » (p. 515).

Le « vrai Marx »

On peut se de­mander pour­quoi Postone veut ab­so­lu­ment pré­senter son in­ter­pré­ta­tion de Marx comme une res­tau­ra­tion du « vrai Marx », plutôt que d’admettre l’ambiguïté du dis­cours mar­xien ori­ginel : si, avec sa cri­tique des ca­té­go­ries fon­da­men­tales de la so­cia­li­sa­tion mar­chande, Marx a ef­fec­ti­ve­ment été en avance sur son temps – à l’époque, ces ca­té­go­ries étaient en­core lar­ge­ment mé­lan­gées à des élé­ments féo­daux -, il reste que, avec une autre partie de son œuvre, Marx a éga­le­ment constitué les bases du « mar­xisme tra­di­tionnel ». Ro­bert Kurz en tient da­van­tage compte, en dis­tin­guant un Marx « exo­té­rique » et un Marx « éso­té­rique » : « il s’agit de la partie de son œuvre – quan­ti­ta­ti­ve­ment assez ré­duite – où il ana­lyse la va­leur, le noyau presque in­vi­sible – sur­tout à son époque – du ca­pi­ta­lisme. » Il est clair en tout cas que l’élaboration pa­ral­lèle, à partir des an­nées 1980, de formes si­mi­laires d’une cri­tique basée sur les concepts de « tra­vail abs­trait » et de « fé­ti­chisme de la mar­chan­dise » in­dique que ces ca­té­go­ries sont de­ve­nues plus di­rec­te­ment vi­sibles qu’avant.

Le cas de Rou­bine est d’autant plus re­mar­quable, car lui a tra­vaillé en so­li­taire et fait fi­gure de pré­cur­seurs presque in­ex­pli­cables. Lorsqu’on consi­dère le peu de clarté, déjà men­tionné, qui règne en­core aujourd’hui parmi les mar­xistes au­tour de no­tions comme le « tra­vail abs­trait » et le « fé­ti­chisme de la mar­chan­dise », on ne peut que rester ébahi de­vant la pré­ci­sion de cer­taines ana­lyses de Rou­bine, en­core plus éton­nantes si l’on consi­dère qu’il ne semble pas avoir connu le « mar­xisme oc­ci­dental » qui lui était contem­po­rain (His­toire et conscience de classe, de Lukács, était sorti l’année avant la pa­ru­tion des Es­sais sur la théorie de la va­leur) et que les Grun­drisse et les autres ma­nus­crits pré­pa­ra­toires du Ca­pital n’avaient pas en­core été pu­bliés. Rou­bine com­mence en di­sant que la théorie du fé­ti­chisme n’est pas bi­zar­rerie mé­ta­phy­sique de Marx (comme de­vait le prê­cher en­core Al­thusser un demi-siècle plus tard), pas plus qu’elle ne dé­signe une mys­ti­fi­ca­tion de l’exploitation, mais qu’elle constitue plutôt une théorie gé­né­rale des rap­ports de pro­duc­tion de l’économie ca­pi­ta­liste. Elle se trou­ve­rait même à la base de tout le « sys­tème éco­no­mique » de Marx, et sur­tout de sa théorie de la va­leur. Le fé­ti­chisme n’est pas seule­ment un phé­no­mène de conscience so­ciale, mais de l’être so­cial lui-même, dit Rou­bine : aucun autre mar­xiste de son époque n’y était ar­rivé, et il faut connaître l’indifférence et la confu­sion même des meilleurs d’entre eux face à cette ques­tion pour ap­pré­cier l’acuité de Roubine.

La va­leur, l’argent et le ca­pital, ne « voilent » pas les rap­ports so­ciaux de pro­duc­tion : ils les or­ga­nisent et de­viennent le vé­ri­table lien so­cial. Rou­bine se dresse éga­le­ment contre l’ontologisation de l’échange d’équivalents : l’ « échange » n’est pas une réa­lité trans­his­to­rique, mais ca­rac­té­rise le seul ca­pi­ta­lisme. Entre les ate­liers d’une fa­brique, ainsi que dans les modes de pro­duc­tion pré– ou post­ca­pi­ta­listes, il n’y a pas d’ « échange » basé sur une équi­va­lence de la va­leur des pro­duits échangés. L’objet y cir­cule sur la base des rap­ports que les hommes ont déjà bâtis – ce n’est pas l’échange qui crée ces rap­ports. Les rap­ports de pro­duc­tion entre les per­sonnes s’y éta­blissent sur la base de la dis­tri­bu­tion so­ciale des choses et en ré­fé­rence à elles, mais non à tra­vers les choses elles-mêmes.

Dans le ca­pi­ta­lisme, c’est au contraire le mou­ve­ment des choses (des fac­teurs de la pro­duc­tion) qui éta­blit les rap­ports entre les hommes. Rou­bine an­nonce donc clai­re­ment qu’une so­ciété basée sur la va­leur, l’argent et le ca­pital est né­ces­sai­re­ment fé­ti­chiste, dans le sens où l’homme y est do­miné par ses propres pro­duits. Il sou­ligne le rôle cen­tral qu’a pour Marx, et sur­tout pour sa théorie de la va­leur, la dis­tinc­tion entre le procès technico-matériel (ce que Postone ap­pelle la « ri­chesse ma­té­rielle ») et sa forme so­ciale. Il rap­pelle que ce n’est pas le tra­vail en tant que tel qui crée la va­leur, mais seule­ment le tra­vail or­ga­nisé dans une cer­taine forme so­ciale : le tra­vail abs­trait. Dans le procès de pro­duc­tion, le tra­vail du pro­duc­teur de mar­chan­dises est privé, concret, qua­lifié et in­di­vi­duel, mais dans sa va­leur d’échange, ce tra­vail de­vient so­cial, abs­trait, simple et so­cia­le­ment né­ces­saire. Entre ces quatre dé­ter­mi­na­tions, c’est le tra­vail abs­trait qui joue le rôle cen­tral, parce que ce n’est qu’ainsi que le tra­vail de­vient social.

Si Rou­bine a quelques dif­fi­cultés pour dé­ter­miner le sens de la ca­té­gorie mar­xienne de « tra­vail abs­trait », il par­vient ce­pen­dant à l’essentiel : c’est pré­ci­sé­ment le tra­vail sans qua­lités, sans dé­ter­mi­na­tions so­ciales et his­to­riques, le tra­vail tout court qui de­vient dans le ca­pi­ta­lisme une ca­té­gorie so­ciale et le centre de la vie so­ciale. C’est seule­ment en de­ve­nant abs­trait que le tra­vail privé de­vient so­cial, mais il n’en va ainsi que dans le ca­pi­ta­lisme. Dans les so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes, au contraire, les tra­vaux sont so­ciaux dans leur forme na­tu­relle et par­ti­cu­lière, comme élé­ment né­ces­saire d’un tout, et non en tant que par­ties équi­va­lentes d’une masse de tra­vail so­cial indifférenciée.

Cette at­ten­tion au ca­rac­tère abs­trait et ano­nyme de la coer­ci­tion exercée par la va­leur – dans une époque où le pro­lé­ta­riat au sens clas­sique était à son apogée, en Union so­vié­tique comme ailleurs – amène Rou­bine à voir dans l’inégalité des classes la consé­quence plutôt que la cause de la va­leur mar­chande. Il af­firme que la théorie mar­xienne de la va­leur ne né­glige pas to­ta­le­ment les classes, mais qu’elle les traite à partir de l’égalité des par­ties pre­nantes de l’échange. La théorie de la va­leur, dont le point de dé­part est l’égalité des mar­chan­dises échan­gées, est in­dis­pen­sable, assure-t-il, pour ex­pli­quer la so­ciété ca­pi­ta­liste et l’inégalité qui y règne. Ainsi, dans les an­nées 1970 en­core, on a vu des pré­fa­ciers du livre de Rou­bine sentir la né­ces­sité de prendre leurs dis­tances vis-à-vis de telles hérésies.

Dans son essai « La sub­stance du ca­pital », paru en 2004 dans le pre­mier nu­méro de la revue al­le­mande Exit ! qu’il di­rige, Ro­bert Kurz pèse les mé­rites et les li­mites res­pec­tifs des contri­bu­tions de Rou­bine et de Postone. Si tous deux sont parmi les rares au­teurs à com­prendre la cen­tra­lité du concept de « tra­vail abs­trait » et à la ré­férer à la seule so­ciété ca­pi­ta­liste, ils gardent ce­pen­dant en­core un concept trans­his­to­rique et on­to­lo­gique du « tra­vail ». Pour­tant, ce n’est qu’avec la mo­der­nité qu’on s’est ha­bitué à faire en­trer dans les ac­ti­vités hu­maines les plus dis­pa­rates, et qui obéissent aux lo­giques tem­po­relles les plus dif­fé­rentes, dans la seule ca­té­gorie de « tra­vail » et que l’on conçoit toutes ces ac­ti­vités comme une masse de « tra­vail so­cial ». Dans une so­ciété post­ca­pi­ta­liste, comme dans les so­ciétés pré­ca­pi­ta­listes, le concept même de « tra­vail » n’a pas de sens, parce qu’il n’existe qu’une mul­ti­pli­cité d’activités qui ne peuvent être ren­voyées à une sub­stance unique, ho­mo­gène, dont elles se­raient des ar­ti­cu­la­tions. Kurz re­proche à Postone de se contenter d’analyser le rôle his­to­ri­que­ment unique du tra­vail dans le ca­pi­ta­lisme, sans se poser la ques­tion de sa­voir si l’on peut parler de « tra­vail » dans le cadre d’autres sociétés.

Ce­pen­dant, les dif­fé­rences entre Rou­bine, Postone et Kurz ap­pa­raissent de peu d’importance face à ce qui les sé­pare des mar­xistes tra­di­tion­nels pour qui la seule forme d’émancipation dans le ca­pi­ta­lisme est et res­tera tou­jours la lutte entre les groupes so­ciaux consti­tués par ce ca­pi­ta­lisme même, sans que soit ja­mais en­vi­sagée une cri­tique des ca­té­go­ries fon­da­men­tales. Dans leurs ré­pliques à la cri­tique de la va­leur, ils ont déjà dé­montré la per­ti­nence de l’anecdote rap­portée par Kurz dans son ar­ticle : un paysan de­mande à un in­gé­nieur de lui ex­pli­quer le fonc­tion­ne­ment d’une ma­chine à va­peur. L’ingénieur fait des schémas et lui montre où l’on met le com­bus­tible, où sort la va­peur, com­ment la cha­leur de­vient mou­ve­ment et tout le reste. Le paysan l’écoute et dit fi­na­le­ment : « J’ai bien com­pris, Mais où est le cheval ? »

Ar­ticle paru dans la Revue in­ter­na­tio­nale des livres et des idées (Rili), n°13, septembre-octobre 2009.

* An­selm Jappe en­seigne la phi­lo­so­phie. Il est no­tam­ment l’auteur de Guy De­bord ; Les Aven­tures de la mar­chan­dise. Pour une nou­velle cri­tique de la va­leur ; Les Ha­bits neufs de l’Empire : re­marques sur Negri, Hardt et Rufin (avec Ro­bert Kurz) ; L’Avant-garde in­ac­cep­table – Ré­flexions sur Guy Debord.

[1] Je me per­mets de rap­peler que mon livre Les Aven­tures de la mar­chan­dise. Pour une nou­velle cri­tique de la va­leur (Paris, De­noël, 2003) fai­sait une large place à l’un et à l’autre.

[2][2] Quelques-unes de ses œuvres ont été tra­duites en fran­çais. Lire Marx (Paris, La Ba­lus­trade, 2005) est une an­tho­logie com­mentée des écrits de Marx, Avis aux nau­fragés (Paris, Lignes, 2005) et Cri­tique de la dé­mo­cratie ba­lis­tique (Paris, Mille et une nuits, 2006) sont des re­cueils d’articles. Le Ma­ni­feste contre le tra­vail du groupe Krisis (Paris, Lignes, 2002, UGE, 10/18, 2004) a connu une large diffusion.

[3] De lui, était déjà sorti en fran­çais Face à la mon­dia­li­sa­tion, Marx est-il de­venu muet ? (La Tour d’Aigues, L’Aube, 2003) qui réunit trois es­sais dont l’un (« Lo­gique de l’antisémitisme ») avait au­pa­ra­vant cir­culé dans dif­fé­rentes tra­duc­tions françaises.

[4] Ceux-ci lui ont ainsi consacré un nu­méro en­tier de la revue mar­xiste an­glaise His­to­rical Ma­te­ria­lism (n°12, vol. 3, 2004) et un im­por­tant col­loque à Londres.

[5] « Mar­xien » (ré­féré à Marx lui-même) est donc ici à dis­tin­guer de « marxiste ».

[6] Le gros brouillon du Ca­pital, écrit en 1857 – 1858, pu­blié pour la pre­mière fois en 1939, riche d’intuitions pas tou­jours dé­ve­lop­pées dans le Ca­pital (pu­blié en 1867) et dont l’étude a ins­piré, à partir des an­nées 1960, nombre des études les plus in­no­va­trices de l’œuvre de Marx. La seule édi­tion fiable est celle éta­blie par J.-P. Le­febvre et pu­bliée par les Édi­tions Sociales.

[7] Il est à noter ce­pen­dant que Postone ne sup­pose au­cu­ne­ment une quel­conque « rup­ture épis­té­mo­lo­gique » entre le pre­mier et le deuxième Marx.

[8] La pla­ni­fi­ca­tion n’est pas le contraire du ca­pi­ta­lisme, mais seule­ment du marché ; elle est tou­jours une forme de dis­tri­bu­tion de la valeur.

[9] Ce concept de « ri­chesse ma­té­rielle » in­clut, bien sûr, les ser­vices et les pro­duits « im­ma­té­riels ». Il com­prend toutes les va­leurs d’usage et s’oppose à la « forme-valeur ». Une maison et une heure d’enseignement sont, dans ce sens, toutes les deux des « ri­chesses matérielles ».

[10] Ces ana­lyses sont bien sûr à rap­pro­cher de celles dé­ve­lop­pées par E. P. Thompson dans Temps, tra­vail et ca­pi­ta­lisme in­dus­triel, paru en 1967 sous forme d’article, et dont la tra­duc­tion a été pu­bliée chez La Fa­brique (Paris, 2004). Ce texte fait re­mar­qua­ble­ment éprouver les consé­quences de la trans­for­ma­tion du temps vécu en temps abs­trait, pré­ci­sé­ment me­su­rable, en vue de sa ren­ta­bi­li­sa­tion maxi­male. Postone le cite d’ailleurs à la page 298 de son livre.

[11] En dé­rive cette autre évi­dence : jusqu’à ce que la « ri­chesse so­ciale » soit dé­ter­minée par la dé­pense di­recte de temps de tra­vail, la crois­sance éco­no­mique, même sans marché ni pro­priété privée, en­gendra in­évi­ta­ble­ment des aug­men­ta­tions de pro­duc­ti­vité très su­pé­rieure à la crois­sance de la ri­chesse so­ciale, avec les consé­quences éco­lo­giques qui en découlent.

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