L’approche latino-américaine de l’économie populaire, les inégalités et la pauvreté

Mis en ligne le 08 mars 2010

par Isa­belle Hillenkamp

Cet ar­ticle ana­lyse l’évolution des po­li­tiques et des théo­ries en éco­nomie du dé­ve­lop­pe­ment de­puis les an­nées 1950. Il montre les rai­sons de leur es­souf­fle­ment au début des an­nées 1980 et situe l’approche de l’économie po­pu­laire qui surgit en Amé­rique la­tine dans ce contexte. À partir du cas de la Bo­livie, il illustre l’intérêt de cette ap­proche so­cioé­co­no­mique et non-évolutionniste des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de fi­nan­ce­ment des sec­teurs po­pu­laires pour une ana­lyse re­nou­velée des in­éga­lités et de la pau­vreté. Pour cela, deux échelles d’observation sont suc­ces­si­ve­ment adop­tées : l’observation à micro-échelle de l’environnement ins­ti­tu­tionnel et des lo­giques de fonc­tion­ne­ment des or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire ; et l’analyse du cadre macro-institutionnel dans le­quel ces or­ga­ni­sa­tions sont immergées.

Plan

1. Une « éco­nomie populaire »

1.1. Jusque vers 1980 : mo­der­ni­sa­tion et éco­nomie du développement

1.2. L’approche latino-américaine de l’économie populaire

1.3. Le cas bolivien

2. Or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire, pau­vreté et inégalités

2.1. Des or­ga­ni­sa­tions d’économie populaire

2.2. In­ser­tion aux struc­tures de marché et rôle du cadre institutionnel

2.3. Les or­ga­ni­sa­tions d’appui à l’économie po­pu­laire, la pau­vreté et les inégalités

3. L’économie po­pu­laire et les ré­gu­la­tions macro-économiques

3.1. 1985 – 1994 : marché et privatisation

3.2. 1994 – 2005 : les sec­teurs po­pu­laires comme ac­teurs éco­no­miques… de se­conde classe

3.3. De­puis 2006 : une place pour les sec­teurs po­pu­laires dans une éco­nomie « mixte » ?

Conclu­sion

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Notes de la rédaction

Codes JEL : B52, N86, O11, O17P48.

1Depuis les an­nées 1980, des cher­cheurs latino-américains ont pro­posé d’aborder les pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de fi­nan­ce­ment des sec­teurs po­pu­laires de la ré­gion au tra­vers d’une pers­pec­tive spé­ci­fique : l’« éco­nomie po­pu­laire ». Cet ar­ticle pré­sente les ca­rac­té­ris­tiques de cette ap­proche et dis­cute ses im­pli­ca­tions pour l’analyse de la pau­vreté et des in­éga­lités socio-économiques. La pre­mière sec­tion situe tout d’abord l’économie po­pu­laire par rap­port aux concepts et aux théo­ries clas­siques de l’économie du dé­ve­lop­pe­ment, puis en pro­pose un cadre d’analyse fondé sur les formes d’intégration de l’économie dans la so­ciété au sens de Karl Po­lanyi. À partir du cas de la Bo­livie, les deuxième et troi­sième sec­tions illus­trent alors en quoi l’approche de l’économie po­pu­laire fournit un éclai­rage nou­veau sur la pau­vreté et les in­éga­lités. Pour cela, deux échelles d’observation sont suc­ces­si­ve­ment adop­tées : l’observation à micro-échelle d’organisations bo­li­viennes de l’économie po­pu­laire, dans la deuxième sec­tion, permet de saisir leurs lo­giques de fonc­tion­ne­ment et les dy­na­miques de pro­duc­tion et de re­pro­duc­tion des in­éga­lités et de la pau­vreté. Ce point de vue est com­plété, dans la troi­sième sec­tion, par l’analyse à macro-échelle de la place chan­geante de l’économie po­pu­laire dans les ré­gu­la­tions et les po­li­tiques pu­bliques de­puis les an­nées 1980.

1. Une « éco­nomie populaire »

2L’« éco­nomie po­pu­laire » dé­signe un en­semble de pra­tiques éco­no­miques pré­sen­tant des ca­rac­té­ris­tiques spé­ci­fiques en même temps qu’un cadre d’analyse de ces pra­tiques. Cerner cette éco­nomie sup­pose donc de se si­tuer sur le double plan de l’évolution des concepts et des théo­ries en éco­nomie du dé­ve­lop­pe­ment et des pra­tiques et des po­li­tiques éco­no­miques. Cette pers­pec­tive conduit à iden­ti­fier un point de rup­ture au début des an­nées 1980, mar­quant une in­flexion à la fois dans les po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment et dans leurs cadres d’analyse.

1.1. Jusque vers 1980 : mo­der­ni­sa­tion et éco­nomie du développement

3Un double mou­ve­ment ca­rac­té­rise la pé­riode qui va de l’après-guerre jusqu’au début des an­nées 1980 : la mise en place, dans la plu­part des pays latino-américains, afri­cains et asia­tiques, de po­li­tiques vo­lon­ta­ristes de dé­ve­lop­pe­ment fon­dées sur l’intervention éta­tique et l’émergence de l’économie du dé­ve­lop­pe­ment comme champ de la science éco­no­mique. Une telle émer­gence sup­pose qu’un dé­ve­lop­pe­ment conjoint des pays dé­ve­loppés et en dé­ve­lop­pe­ment est pos­sible et que son ana­lyse né­ces­site un corpus théo­rique spé­ci­fique. Cette double condi­tion, à la fois po­li­tique et aca­dé­mique, a été ré­sumée par Al­bert Hir­schman (1984) comme « l’affirmation de la ré­ci­pro­cité des avan­tages » et « le refus du mono-économisme ». Elle permet de saisir le cadre des théo­ries du dé­ve­lop­pe­ment jusqu’aux an­nées 1970, puis leur es­souf­fle­ment et l’apparition d’autres ap­proches comme celle de l’économie po­pu­laire en Amé­rique latine.

1 Ces trois cadres ne consti­tuent pas une revue de l’ensemble des théo­ries du dé­ve­lop­pe­ment, mais se(…)

4Trois prin­ci­paux cadres d’analyse de l’économie du dé­ve­lop­pe­ment per­mettent de re­tracer cette évolution1. Le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique en si­tua­tion d’excédent de main-d’œuvre d’Arthur Lewis (1954) constitue un pre­mier jalon. Il sup­pose une struc­ture duale des éco­no­mies des pays en dé­ve­lop­pe­ment com­pre­nant, d’une part, un sec­teur in­dus­triel mo­derne et, d’autre part, un sec­teur tra­di­tionnel agri­cole et de pe­tits ser­vices où se concentre l’excédent de main-d’œuvre. Ces deux sec­teurs se dis­tinguent par leurs lo­giques de ré­mu­né­ra­tion : dans le sec­teur mo­derne, sup­posé ca­pi­ta­liste et concur­ren­tiel, le taux de sa­laire s’établit au ni­veau de la pro­duc­ti­vité mar­gi­nale du tra­vail ; dans le sec­teur tra­di­tionnel, il pla­fonne, en raison de l’excédent de main-d’œuvre, à un taux de sub­sis­tance in­fé­rieur à celui du sec­teur mo­derne. De la sorte, les sa­laires dans le sec­teur tra­di­tionnel exercent une pres­sion à la baisse sur ceux du sec­teur mo­derne, aug­men­tant d’autant les pro­fits et donc, selon l’hypothèse de Lewis, les ré­in­ves­tis­se­ments dans ce sec­teur. Ils doivent conduire à une hausse pro­gres­sive de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et donc du ni­veau d’emploi dans le sec­teur mo­derne. Le dé­ve­lop­pe­ment, sy­no­nyme ici de mo­der­ni­sa­tion, consiste dans le trans­fert de main-d’œuvre du sec­teur tra­di­tionnel vers le sec­teur moderne.

5Le mo­dèle de Lewis peut être vu comme une pre­mière ten­ta­tive de rendre compte de l’hétérogénéité des modes de pro­duc­tion dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment. Il constitue un pro­grès par rap­port aux ap­proches, à la même époque, fon­dées sur des cercles vi­cieux de la pau­vreté (Nurkse, 1962 [1953]) ou sur de simples cri­tères de sous-développement (Gan­nagé, 1962). Tou­te­fois, la fai­blesse, voire l’échec, de la mo­der­ni­sa­tion dans la plu­part de ces pays conduit à ré­exa­miner les hy­po­thèses de Lewis. Au début des an­nées 1970, ap­pa­raît un nou­veau jalon dans les théo­ries du dé­ve­lop­pe­ment : l’économie in­for­melle. D’abord in­tro­duite par l’anthropologue Keith Hart (1973) à partir d’une étude dans la ville d’Accra au Ghana, cette no­tion, ou ce concept, selon l’auteur, dé­signe une source d’emploi dis­tincte à la fois de « l’économie for­melle du gou­ver­ne­ment » et du « ca­pi­ta­lisme or­ga­nisé ». Au plan concep­tuel, Hart se fonde sur l’hypothèse que la ré­gu­la­tion de l’économie par l’État légal-rationnel, au sens de Max Weber, as­sure sa for­ma­li­sa­tion. Au plan em­pi­rique, il montre l’existence d’un vaste champ d’activités ne pou­vant être situé ni dans le sec­teur mo­derne, ni dans le sec­teur tra­di­tionnel de l’économie au sens de Lewis, mais ar­ti­cu­lant pré­ci­sé­ment les lo­giques sup­po­sées re­lever de ces deux sec­teurs. Les théo­ries dua­listes ap­pa­raissent alors comme une vi­sion sim­pli­fiée et de ce fait ré­duc­trice des modes non ca­pi­ta­listes de pro­duc­tion dans les pays en développement.

2 Une pre­mière ver­sion de l’article fon­da­teur de Hart, paru en 1973, a été pré­sentée dès 1971 (Confe(…)

3 « Dé­fi­ni­tions sta­tis­tiques et opé­ra­tion­nelles du sec­teur in­formel », www.ilo.org/public/e.(…)

6Cependant, l’économie in­for­melle reste une ap­proche par dé­faut par rap­port à l’économie for­melle et qui im­plique, pour la plu­part des ob­ser­va­teurs et des po­li­ti­ciens, la né­ces­sité d’un nou­veau type de mo­der­ni­sa­tion consis­tant en la for­ma­li­sa­tion des ac­ti­vités in­for­melles. Celles-ci tendent alors à être as­si­mi­lées à une éco­nomie pré­ca­pi­ta­liste, quand elles ne sont pas sim­ple­ment confon­dues avec une éco­nomie sou­ter­raine, voire illé­gale. Le succès qu’a connu cette ap­proche dès son ap­pa­ri­tion n’a pas peu contribué à ces glis­se­ments sé­man­tiques. Im­mé­dia­te­ment adoptée par l’Organisation in­ter­na­tio­nale du tra­vail (OIT, 1972)2, elle est bientôt opé­ra­tion­na­lisée comme un « sec­teur in­formel » ca­rac­té­risé par des unités éco­no­miques de pe­tite taille, de bas ni­veau d’organisation, d’usage nais­sant du ca­pital et de la technologie3. L’évidence em­pi­rique n’est bien sûr qu’apparente : les cri­tères sup­posés co­ex­ten­sifs de cette dé­fi­ni­tion ne se su­per­posent en réa­lité que très im­par­fai­te­ment. Cette in­ter­pré­ta­tion est tou­te­fois adoptée dans un grand nombre de tra­vaux et tend de nou­veau à oc­culter les lo­giques propres aux ac­ti­vités in­for­melles. Au plan théo­rique, le « pro­blème » de l’informalité fait de plus l’objet de contro­verses entre éco­no­mistes mar­xistes, y voyant l’effet du ca­pi­ta­lisme sau­vage dans les pays en dé­ve­lop­pe­ment, et éco­no­mistes néo­li­bé­raux qui l’attribuent aux excès de lé­gis­la­tion (Candia, 2003). Les théo­ries du sec­teur in­formel tendent alors à s’enfermer dans cette op­po­si­tion, à moins que, comme l’a sou­ligné plus tard Hart (2006), le concept ne soit sim­ple­ment ac­cusé d’occulter les mé­ca­nismes d’exploitation propres au mode de pro­duc­tion capitaliste.

7Les théo­ries de la dé­pen­dance, qui voient le jour en Amé­rique la­tine à partir de la fin des an­nées 1940, consti­tuent un troi­sième type d’approches. Si cer­taines de ces théo­ries tiennent compte de la struc­ture, com­plexe, des so­ciétés dites « pé­ri­phé­riques » (no­tam­ment Car­doso et Fa­letto, 1978 [1974]), elles mettent sur­tout l’accent sur leur dé­pen­dance fi­nan­cière et com­mer­ciale vis-à-vis des pays dits « du centre » (Pre­bish, 1949 ; Singer, 1949). Ce fai­sant, elles montrent le « dé­ve­lop­pe­ment du sous-développement » selon l’expression d’André Gunder Frank (1972) et mettent en cause l’hypothèse fon­da­trice de ré­ci­pro­cité des avan­tages entre pays dé­ve­loppés et en dé­ve­lop­pe­ment. Pa­ral­lè­le­ment, la prise de conscience des dis­pa­rités, crois­santes, entre pays en dé­ve­lop­pe­ment, rend de plus en plus in­opé­rant le rai­son­ne­ment sur un pays en dé­ve­lop­pe­ment type. La « dé­ca­dence de l’économie du dé­ve­lop­pe­ment » (Hir­schman, 1984) est alors in­évi­table. Elle coïn­cide avec l’abandon, au tour­nant des an­nées 1980, des po­li­tiques vo­lon­ta­ristes et l’adoption, dans le contexte des crises des dettes pu­bliques ex­té­rieures, de plans de sta­bi­li­sa­tion fi­nan­cière et d’ajustement struc­turel. Au plan aca­dé­mique, deux prin­ci­pales op­tions se des­sinent alors : un mono-économisme consis­tant en l’application de théo­ries or­tho­doxes à l’ensemble des pays dits dé­sor­mais « du Sud » ; ou des ap­proches spé­ci­fiques cher­chant à rendre compte des pra­tiques éco­no­miques non as­si­mi­lables à l’économie ca­pi­ta­liste dans dif­fé­rents contextes. L’approche latino-américaine de l’économie po­pu­laire s’inscrit dans cette se­conde voie.

1.2. L’approche latino-américaine de l’économie populaire

8Élaborée par des so­cio­logues et éco­no­mistes latino-américains4 à partir des an­nées 1980, cette ap­proche se ca­rac­té­rise par l’attention portée aux dy­na­miques et à la co­hé­rence in­terne des en­tités socio-économiques des sec­teurs ou groupes dits « po­pu­laires » de ces pays. D’un point de vue so­cio­lo­gique, cette ap­proche part de la dis­tinc­tion entre ces groupes et les élites latino-américaines, en sup­po­sant des « cultures », des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de fi­nan­ce­ment et des modes de pro­duc­tion ar­ti­culés mais dis­tincts. Pour les so­cio­logues bré­si­liennes Ana Mer­cedes Sarria Icaza et Lia Ti­riba, l’économie po­pu­laire dé­signe ainsi « l’ensemble des ac­ti­vités éco­no­miques et des pra­tiques so­ciales dé­ve­lop­pées par les groupes po­pu­laires en vue de ga­rantir, par l’utilisation de leur force de tra­vail et des res­sources dis­po­nibles, la sa­tis­fac­tion des be­soins de base, au­tant ma­té­riels qu’immatériels » (Sarria Icaza et Ti­riba, 2006, p. 259). Cette éco­nomie se ca­rac­té­rise par une fi­na­lité spé­ci­fique, la sa­tis­fac­tion des be­soins de base ou, selon l’expression de José Luis Co­raggio (1995), la « re­pro­duc­tion élargie de la vie ». Elle se fonde sur la va­lo­ri­sa­tion du tra­vail, grâce à « l’activation et la mo­bi­li­sa­tion éco­no­mique du monde po­pu­laire » (Ra­zeto, 1996, p. 10), plus que sur l’accumulation de ca­pital. L’existence de ca­pi­taux, no­tam­ment sous forme d’équipements, dans cer­taines en­tités de l’économie po­pu­laire n’est évi­dem­ment pas ex­clue, mais ils ne sont pas dé­ter­mi­nants dans les rap­ports de pro­duc­tion. Les en­tités de l’économie po­pu­laire pré­sentent par ailleurs des ca­rac­té­ris­tiques hé­té­ro­gènes. Trois prin­ci­paux types, cor­res­pon­dant à des tailles et à des de­grés crois­sants d’organisation, peuvent être dis­tin­gués : des ini­tia­tives in­di­vi­duelles de tra­vailleurs in­dé­pen­dants ; des micro-entreprises fa­mi­liales im­pli­quant quelques per­sonnes ; des groupes ou as­so­cia­tions réunis­sant un plus grand nombre de per­sonnes ou de fa­milles (Ra­zeto, 1996, pp. 12 – 13)5.

4 No­tam­ment Ra­zeto, 1984 ; Ra­zeto et Cal­cagni, 1989 ; Lar­ra­chea et Nys­sens, 1994 ; Co­raggio, 1995 ;(…)

5 On peut alors parler d’une éco­nomie po­pu­laire et so­li­daire, dans la me­sure où ces groupes ou assoc(…)

6 Les sta­tis­tiques du sec­teur in­formel ur­bain pu­bliées par l’Organisation in­ter­na­tio­nale du travail(…)

7 La dé­fi­ni­tion de l’économie po­pu­laire selon Ignacio Lar­ra­chea et Marthe Nys­sens, à partir du cas c(…)

9Si l’approche, concep­tuelle, de l’économie po­pu­laire prend forme du­rant les an­nées 1980, ces en­tités n’apparaissent pas sou­dai­ne­ment du­rant cette pé­riode. L’économie po­pu­laire as­sume des sens et des formes va­riables selon les es­paces et les pé­riodes his­to­riques (Sarria Icaza et Ti­riba, 2006), qui lui confèrent une plus ou moins grande vi­si­bi­lité. Jusqu’à la fin des an­nées 1970, l’économie po­pu­laire est glo­ba­le­ment oc­cultée par la rhé­to­rique de la mo­der­ni­sa­tion et par la pro­blé­ma­tique de l’informalité. Les an­nées 1980 marquent un tour­nant à la fois du point de vue des ré­gu­la­tions macro-économiques et de la per­cep­tion de l’économie po­pu­laire en Amé­rique la­tine. Dans l’ensemble de la ré­gion, le mo­dèle d’industrialisation par sub­sti­tu­tion des im­por­ta­tions est aban­donné au profit de l’ouverture com­mer­ciale, de la mise en place de mar­chés et de la pri­va­ti­sa­tion des en­tre­prises. Un nou­veau mo­dèle d’accumulation de ca­pital se met en place, dans le­quel les en­tre­prises pri­vées oc­cupent la place cen­trale (Rojas et Guaygua, 2003). Pa­ral­lè­le­ment, le ca­pi­ta­lisme connaît une nou­velle phase de mon­dia­li­sa­tion, ca­rac­té­risée par l’intégration éco­no­mique et par l’ouverture fi­nan­cière (Aglietta, 1997). Dans ce cadre, l’économie po­pu­laire s’articule aux nou­velles struc­tures de marché et aux en­tre­prises ca­pi­ta­listes. Mais elle ne se dis­sout pas dans le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste : le chan­ge­ment de mo­dèle éco­no­mique freine au contraire l’expansion de la so­ciété sa­la­riale, en même temps qu’il ac­cé­lère l’urbanisation, en­traî­nant fi­na­le­ment une ex­ten­sion de l’économie populaire6. L’existence et la per­sis­tance de cette éco­nomie de­viennent alors évi­dentes pour de nom­breux ob­ser­va­teurs latino-américains, no­tam­ment dans les villes où se concentrent les sec­teurs po­pu­laires ne trou­vant pas à s’employer dans les en­tre­prises capitalistes7.

10L’approche de l’économie po­pu­laire permet de rendre compte de l’existence de ces en­tités, de leurs lo­giques et de leur adap­ta­tion aux contextes dans les­quels elles se dé­ploient. À la dif­fé­rence des théo­ries an­té­rieures, cette ap­proche ne pro­pose pas d’explication gé­né­rale du dé­ve­lop­pe­ment ou de la mo­der­ni­sa­tion. Elle est donc plus mo­deste, mais elle permet éga­le­ment de mieux saisir les ca­rac­té­ris­tiques de la pau­vreté au fon­de­ment des pra­tiques éco­no­miques des groupes po­pu­laires et leurs liens avec les pro­cessus de dis­cri­mi­na­tion et de pro­duc­tion des in­éga­lités. Il s’agit dans ce cadre de com­prendre, non plus la su­bor­di­na­tion ou l’évolution de l’économie po­pu­laire vers le mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, mais la co­ha­bi­ta­tion et l’articulation entre dif­fé­rents modes de pro­duc­tion et dif­fé­rentes lo­giques d’action.

8 Cer­tains textes de Po­lanyi (no­tam­ment le cha­pitre III de The li­ve­li­hood of man [1977]) sug­gèrent l(…)

9 Jean-Michel Servet pro­pose ce terme pour éviter l’emploi de celui, po­ly­sé­mique, de marché. Il soul(…)

10 Rap­pe­lons que, selon Karl Po­lanyi, les formes d’intégration de l’économie dans la so­ciété ne décou(…)

11L’approche de l’économie sub­stan­tive de Karl Po­lanyi (1975 [1957], 1977) fournit un cadre adé­quat pour une telle ana­lyse. Po­lanyi iden­tifie trois8 formes ou prin­cipes in­va­riants selon les­quels les éco­no­mies em­pi­riques – soit l’ensemble des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de fi­nan­ce­ment – sont in­té­grées dans les so­ciétés : le prin­cipe d’échange mar­chand ou d’« échange-commutation »9 ; le prin­cipe de ré­ci­pro­cité ; et celui de re­dis­tri­bu­tion. Ce cadre concep­tuel pos­sède une qua­lité fon­da­men­tale : il ne sup­pose pas l’évolution des éco­no­mies em­pi­riques vers une forme par­ti­cu­lière d’intégration de l’économie dans la so­ciété. Il permet d’aborder la di­ver­sité des pra­tiques de pro­duc­tion, d’échange et de fi­nan­ce­ment pré­sentes au sein de l’économie à partir de dif­fé­rents ar­ran­ge­ments des trois formes d’intégration de l’économie. Pour cela, les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles qui sou­tiennent cha­cune de ces formes et par les­quelles les éco­no­mies em­pi­riques ac­quièrent ré­cur­rence, sta­bi­lité et ef­fi­ca­cité so­cié­tale doivent être analysées10. La ques­tion de l’articulation de l’économie po­pu­laire avec l’économie ca­pi­ta­liste et de son in­ser­tion dans les struc­tures de marché se pose alors es­sen­tiel­le­ment en termes d’institutionnalisation, à dif­fé­rents ni­veaux, des formes d’intégration de l’économie.

1.3. Le cas bolivien

12Cette contri­bu­tion s’appuie sur le cas de la Bo­livie pour illus­trer l’intérêt de l’approche de l’économie po­pu­laire pour l’analyse des in­éga­lités et de la pauvreté11. Trois prin­ci­pales rai­sons rendent ce cas par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent pour une telle ana­lyse. Tout d’abord, l’économie po­pu­laire oc­cupe en Bo­livie, du fait de sa taille, une place si­gni­fi­ca­tive par rap­port à l’économie ca­pi­ta­liste et à l’économie pu­blique. À titre d’estimation, en­viron sept dixièmes de la po­pu­la­tion tire son re­venu de pe­tites ac­ti­vités de com­merce et de pro­duc­tion et en­viron la même pro­por­tion de la po­pu­la­tion est consi­dérée comme pauvre12. Dans le même temps, la ré­par­ti­tion des re­venus y est la plus in­éga­li­taire du sous-continent selon la me­sure par le co­ef­fi­cient de Gini13, ce qui ne constitue que la ma­ni­fes­ta­tion la plus vi­sible de mé­ca­nismes d’exclusions mul­tiples re­po­sant sur la dis­cri­mi­na­tion ethnico-culturelle de la po­pu­la­tion dite « in­di­gène »14. Enfin, des mou­ve­ments so­ciaux cri­ti­quant le « néo­li­bé­ra­lisme » se sont struc­turés de­puis les an­nées 1990, me­nant à l’élection, le 18 dé­cembre 2005, de l’ancien leader des pro­duc­teurs de coca, Evo Mo­rales, et fai­sant de la Bo­livie un pays où la va­li­dité des formes po­pu­laires d’organisation éco­no­mique est ac­tuel­le­ment vi­ve­ment revendiquée.

11 Nous nous ap­puyons pour cela sur des re­cherches de ter­rain réa­li­sées entre 2005 et 2007 en préparat(…)

12 Don­nées de l’Institut na­tional de sta­tis­tiques bo­li­vien sur le marché du tra­vail et sur l’incidenc(…)

13 Selon les der­nières es­ti­ma­tions du PNUD, da­tant de 2002, ce co­ef­fi­cient s’élève à 60,1.

14 Selon le re­cen­se­ment de 2001, plus de 60 % de la po­pu­la­tion bo­li­vienne se re­con­naît comme apparten(…)

2. Or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire, pau­vreté et inégalités

13En se ba­sant sur le cas de deux or­ga­ni­sa­tions, cette deuxième sec­tion pro­pose une ana­lyse à micro-échelle de l’économie po­pu­laire bo­li­vienne. Cette échelle d’observation permet de mettre en évi­dence les lo­giques d’émergence et de fonc­tion­ne­ment de ces or­ga­ni­sa­tions, no­tam­ment au tra­vers de leur in­ser­tion dans des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels, ainsi que les liens éta­blis par les ac­teurs entre la pau­vreté et les inégalités.

2.1. Des or­ga­ni­sa­tions d’économie populaire

14L’Association ar­ti­sa­nale bo­li­vienne « Señor de Mayo » et le Centre de pro­mo­tion et de for­ma­tion des femmes ay­maras « Tika Tanka » (CP­FOMAT) sont deux or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire bo­li­vienne nées lors du chan­ge­ment de mo­dèle éco­no­mique des an­nées 1980. La pre­mière, l’association Señor de Mayo, voit le jour entre 1987 et 1989 à El Alto, ville at­te­nante à La Paz que la mi­gra­tion sou­tenue des pay­sans et des mi­neurs de l’Altiplano com­mence alors à trans­former en zone pé­ri­ur­baine si­nis­trée. Après avoir bé­né­ficié d’une for­ma­tion en tis­sage oc­troyée par une ONG lo­cale, CEMTA, une cen­taine de nou­veaux ci­ta­dins sans em­ploi, en grande partie des femmes, se consti­tuent en groupes de pro­duc­tion, eux-mêmes ras­sem­blés en as­so­cia­tion. Les « lea­ders » de chaque groupe, dé­si­gnés comme tels par les membres, ont pour tâche de « trouver des ma­tières pre­mières » (sacar ma­teria prima) pour dé­marrer la pro­duc­tion. Les membres ap­portent les moyens de pro­duc­tion – de simples ai­guilles à tri­coter – à titre in­di­vi­duel et « mettent seule­ment leur tra­vail » (solo ponen su tra­bajo). L’accès à l’association se veut ou­vert à toute per­sonne du quar­tier ou de la ville dis­posée à ap­prendre le mé­tier en met­tant « de l’intérêt et de la mo­ti­va­tion » (in­terés y ganas). Le tra­vail est réa­lisé à do­mi­cile, chaque groupe se réunis­sant une fois par se­maine pour dis­tri­buer les com­mandes et les ma­tières pre­mières, contrôler la qua­lité, l’améliorer par l’échange de connais­sances et cen­tra­liser les pro­duits finis. L’association a pour rôle de trouver des dé­bou­chés com­mer­ciaux et des fi­nan­ce­ments pour des for­ma­tions et des in­ves­tis­se­ments collectifs.

15 En­viron 350 US $ en 2006.

15La se­conde or­ga­ni­sa­tion, CP­FOMAT, est ac­tive dans les com­mu­nautés ru­rales de la mu­ni­ci­pa­lité de Co­manche, dans la ré­gion de l’Altiplano au sud-ouest de La Paz (voir carte ci-dessous). L’incidence de la pau­vreté y est bien plus élevée qu’à El Alto (67,2 % contre 39,7 % en 2004) et pro­vient es­sen­tiel­le­ment de l’insuffisance des re­venus agri­coles. Au début des an­nées 1980, CP­FOMAT exé­cute des pro­jets d’alimentation, de santé et d’éducation du Pro­gramme ali­men­taire mon­dial. Avec le sou­tien de Ca­ritas bo­li­vienne, il pro­pose en­suite des for­ma­tions en pro­duc­tion ar­ti­sa­nale de­vant per­mettre de créer de nou­veaux re­venus mo­né­taires. Des « Centres pro­duc­tifs en ar­ti­sanat » sont mis en place dans cer­taines com­mu­nautés, consti­tués de groupes d’une quin­zaine de femmes. De même que dans le cas de Señor de Mayo, l’accès à ces groupes se veut ou­vert aux per­sonnes dé­si­reuses d’y tra­vailler. L’approvisionnement en ma­tières pre­mières – es­sen­tiel­le­ment de la laine de mouton et d’alpaga – est in­di­vi­duel ; il pro­vient en partie de trou­peaux fa­mi­liaux et en partie de l’achat sur des foires lo­cales. Le tis­sage se réa­lise au moyen de mé­tiers à tisser, dont le coût est élevé15 et qui sont achetés col­lec­ti­ve­ment grâce à des co­fi­nan­ce­ments d’organisations d’appui. La com­mer­cia­li­sa­tion et la re­cherche de fonds sont as­su­rées par CPFOMAT.

Fi­gure 1 : In­ci­dence de la pau­vreté ex­trême en Bo­livie par sec­tion municipale

Source : Ins­titut na­tional de sta­tis­tiques de Bo­livie, base de don­nées « Ob­jec­tifs du Mil­lé­naire pour le Dé­ve­lop­pe­ment » (2004).

16 IFAT est un ré­seau in­ter­na­tional de pro­duc­teurs, de ma­ga­sins et d’opérateurs du com­merce équitable(…)

17 L’ensemble de ces chiffres concerne l’année 2006. L’estimation du re­venu équi­va­lent par jour de tr(…)

16Ces deux or­ga­ni­sa­tions connaissent des tra­jec­toires dif­fé­ren­ciées. À partir des an­nées 1990, Señor de Mayo conso­lide ses ré­seaux de com­mer­cia­li­sa­tion, no­tam­ment au­près de clients du com­merce équi­table membres d’IFAT16. Pa­ral­lè­le­ment, l’association dé­ve­loppe une so­lide stra­tégie de re­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles avec des or­ga­ni­sa­tions d’appui. Met­tant à profit la proxi­mité avec la ville de La Paz, elle noue des contacts avec plu­sieurs ONG et fon­da­tions, mi­ni­mi­sant de la sorte les re­la­tions de dé­pen­dance et les condi­tion­na­lités contraires à ses propres ob­jec­tifs. Fi­na­le­ment, des re­la­tions stables s’établissent avec trois or­ga­ni­sa­tions dont les do­maines d’appui, com­plé­men­taires, sont clai­re­ment dé­finis : l’association suisse Cha­cal­taya rem­plit le rôle de conseiller et de pro­mo­teur com­mer­cial à l’étranger ; l’association ca­tho­lique ita­lienne Ad­Gente as­sure le ren­for­ce­ment ins­ti­tu­tionnel et fi­nance des in­fra­struc­tures ; la fon­da­tion suisse Avina sou­tient la for­ma­tion de lea­ders et de nou­veaux pro­duc­teurs. De ma­nière trans­ver­sale, l’ONG de co­opé­ra­tion ca­na­dienne CECI met Señor de Mayo en re­la­tion avec des or­ga­ni­sa­tions so­ciales de ce pays, dont plu­sieurs de­viennent ses clients. À El Alto, Señor de Mayo est consi­dérée comme une ini­tia­tive « de base » ayant connu un franc succès : ses pro­duits sont vendus à l’étranger, elle compte en­viron 400 membres et dis­pose d’un édi­fice et d’équipements ad­mi­nis­tra­tifs propres. Le re­venu équi­va­lent par jour de tra­vail se situe au­tour de 1,5 US $, avec cer­taines va­ria­tions selon les produits17. Ces re­venus ne sont tou­te­fois pas constants sur l’année, condui­sant les pro­duc­teurs à com­biner leur tra­vail pour Señor de Mayo avec de pe­tites ac­ti­vités pro­duc­tives ur­baines ou agri­coles ; ils res­tent, pour la plu­part, in­fé­rieurs à l’équivalent jour­na­lier du sa­laire mi­nimum légal (2,5 US $ en 2006).

18 Selon la même mé­thode d’estimation que pour Señor de Mayo (don­nées de 2006).

17CPFOMAT ne bé­né­ficie pas d’une stra­tégie aussi maî­trisée de com­mer­cia­li­sa­tion et de re­la­tions ins­ti­tu­tion­nelles. Les pro­duits sont pro­posés lors de foires ar­ti­sa­nales lo­cales, où les ventes sont faibles. Le fi­nan­ce­ment des in­ves­tis­se­ments, en par­ti­cu­lier des mé­tiers à tisser, est er­ra­tique et in­suf­fi­sant dans la plu­part des groupes. Dans la se­conde moitié des an­nées 1990, CP­FOMAT bé­né­ficie du fonds gou­ver­ne­mental de pro­mo­tion in­di­gène « LIL Indí­gena ». Il permet de fi­nancer des in­ves­tis­se­ments pro­duc­tifs, mais est li­mité dans le temps et les mon­tants oc­troyés sont faibles. À la même époque, CP­FOMAT entre en contact avec le Centre de dé­ve­lop­pe­ment in­té­gral de la femme ay­mara (CDIMA). Si­tuée à El Alto, cette or­ga­ni­sa­tion bo­li­vienne de­vient le prin­cipal sou­tien de CP­FOMAT, consti­tuant, de l’avis de ses di­ri­geantes, à la fois une « chance » et une « ins­ti­tu­tion au-dessus d’eux ». CDIMA offre un appui global, al­lant de la for­ma­tion tech­nique à l’appui à la com­mer­cia­li­sa­tion et à la re­cherche de fi­nan­ce­ments. Cette or­ga­ni­sa­tion est elle-même fi­nancée par la co­opé­ra­tion nor­vé­gienne au dé­ve­lop­pe­ment, dont elle exé­cute des pro­jets plu­ri­an­nuels. De­puis 2003, un ob­jectif cen­tral dans le do­maine pro­ductif est l’amélioration de la qua­lité et l’accès au com­merce équi­table local et d’exportation. Le bilan est tou­te­fois mi­tigé. En 2006, CP­FOMAT compte en­viron 150 membres ré­partis en 12 groupes de pro­duc­tion, mais les re­venus sont faibles – entre 0,5 et 0,8 US $ par jour de tra­vail pour la plu­part des pro­duits, at­tei­gnant 1,3 US $ dans le cas de châles éla­borés en laine d’alpaga18– et ir­ré­gu­liers. La ren­ta­bi­lité des groupes n’est pas as­surée et la dé­pen­dance vis-à-vis de CDIMA est forte.

2.2. In­ser­tion aux struc­tures de marché et rôle du cadre institutionnel

18Trois prin­ci­paux en­sei­gne­ments peuvent être tirés de ces études de cas. En pre­mier lieu, l’émergence de ces or­ga­ni­sa­tions re­pose sur la mo­bi­li­sa­tion du monde po­pu­laire, qu’il s’agisse des ré­seaux ur­bains parmi la po­pu­la­tion mi­grante d’El Alto ou des struc­tures com­mu­nau­taires du monde rural. Leur fonc­tion­ne­ment se fonde sur la mise en va­leur des savoir-faire lo­caux, en l’occurrence le tis­sage ar­ti­sanal, afin de mi­tiger cer­tains fac­teurs de la pau­vreté – le chô­mage et le sous-emploi ur­bain dans le cas d’El Alto, l’insuffisance des re­venus agri­coles dans celui de Co­manche. La va­lo­ri­sa­tion du tra­vail est af­firmée au tra­vers du prin­cipe de libre adhé­sion des per­sonnes dé­si­reuses de re­joindre les groupes de pro­duc­tion. Les in­ves­tis­se­ments ne sont pas ab­sents, mais les tech­no­lo­gies em­ployées sont glo­ba­le­ment peu in­tenses en ca­pital. Les équi­pe­ments ou in­fra­struc­tures les plus coû­teux (mé­tiers à tisser des groupes de CP­FOMAT, bâ­ti­ment et équi­pe­ment ad­mi­nis­tratif de Señor de Mayo) sont ac­quis en pro­priété col­lec­tive grâce à des co­fi­nan­ce­ments. Les rap­ports de pro­duc­tion entre as­so­ciés ne sont pas de type ca­pi­ta­liste. Ce fonc­tion­ne­ment, enfin, n’est pas tran­si­toire : ces or­ga­ni­sa­tions pour­suivent ce même mo­dèle de­puis une ving­taine d’années.

19En deuxième lieu, la pé­ren­ni­sa­tion de ces or­ga­ni­sa­tions dé­pend de leur ca­pa­cité à s’insérer aux struc­tures de marché, tout en main­te­nant en leur sein d’autres formes d’intégration des pra­tiques éco­no­miques. La consti­tu­tion de groupes de pro­duc­tion ras­sem­blés en as­so­cia­tions, centres ou ré­seaux re­pré­sente une constante de ce type d’organisations. Ils forment l’étayage micro-institutionnel sur le­quel se greffent les pra­tiques éco­no­miques. Ainsi, des ma­tières pre­mières, des com­mandes, des savoir-faire, des équi­pe­ments sont échangés ou par­tagés au sein des groupes et, pa­ral­lè­le­ment, cen­tra­lisés et re­dis­tri­bués au ni­veau de l’association, du centre ou du ré­seau. Ces pra­tiques re­lèvent des deux prin­cipes, dis­tincts et com­plé­men­taires, de ré­ci­pro­cité et de re­dis­tri­bu­tion au sens de Karl Po­lanyi. Le prin­cipe de ré­ci­pro­cité pose la re­con­nais­sance des in­ter­dé­pen­dances entre per­sonnes, égales mais dif­fé­rentes et de ce fait com­plé­men­taires, au sein d’un tout so­cial. Celui de re­dis­tri­bu­tion, l’interdépendance de per­sonnes de sta­tuts dif­fé­rents et oc­cu­pant de ce fait une po­si­tion cen­trale ou au contraire pé­ri­phé­rique au sein d’une struc­ture so­ciale. Les or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire s’appuient à la fois sur des re­la­tions ho­ri­zon­tales de com­plé­men­ta­rité tech­nique ou or­ga­ni­sa­tion­nelle entre membres et sur des re­la­tions ver­ti­cales au­tour des lea­ders qui as­surent une cen­tra­li­sa­tion né­ces­saire pour ac­céder à des dé­bou­chés com­mer­ciaux, à des fi­nan­ce­ments et à des ap­puis. Ce­pen­dant, ces or­ga­ni­sa­tions s’insèrent, afin no­tam­ment d’assurer leur ap­pro­vi­sion­ne­ment en in­trants et la vente de leurs pro­duits, aux struc­tures de marché do­mi­nées par le prin­cipe d’échange-commutation. Les mo­da­lités pré­cises de cette in­ser­tion consti­tuent un dé­ter­mi­nant de leur ca­pa­cité à as­surer des re­venus stables et d’un ni­veau adé­quat à leurs membres : alors que Señor de Mayo a di­ver­sifié sa clien­tèle, y com­pris à l’étranger, et a accès à des mo­da­lités de com­merce équi­table, CP­FOMAT com­mer­cia­lise ses pro­duits sur les foires lo­cales où les ventes sont ir­ré­gu­lières et les ré­mu­né­ra­tions, faibles.

20Toutefois, les dif­fé­rences de re­venus ne pro­viennent pas uni­que­ment de la plus ou moins grande ha­bi­leté des lea­ders à po­si­tionner leurs or­ga­ni­sa­tions au sein de niches de marché. Plus pro­fon­dé­ment, et c’est là le troi­sième en­sei­gne­ment de ces études de cas, la ca­pa­cité des or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire à s’insérer fa­vo­ra­ble­ment dans les struc­tures de marché dé­pend de l’institutionnalisation des formes d’intégration de l’économie dans des dis­po­si­tifs dont le ni­veau les dé­passe. Les or­ga­nismes de com­merce équi­table consti­tuent l’un de ces dis­po­si­tifs. Ils ar­ti­culent l’échange-commutation entre or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs en concur­rence pour l’accès à ces dé­bou­chés et cher­chant eux-mêmes à di­ver­si­fier leur clien­tèle avec la ré­ci­pro­cité et la re­dis­tri­bu­tion au tra­vers de la dis­cri­mi­na­tion po­si­tive des pe­tits pro­duc­teurs du Sud par les consom­ma­teurs. Les or­ga­ni­sa­tions d’appui à l’économie po­pu­laire re­pré­sentent un se­cond type, plus gé­néral, de ces dis­po­si­tifs : elles per­mettent aux pro­duc­teurs de s’insérer plus fa­vo­ra­ble­ment aux struc­tures de marché grâce aux res­sources qu’elles leur re­dis­tri­buent. Dans les deux cas, la pos­si­bi­lité pour les ac­teurs de l’économie po­pu­laire d’influer sur ces dis­po­si­tifs est limitée.

2.3. Les or­ga­ni­sa­tions d’appui à l’économie po­pu­laire, la pau­vreté et les inégalités

21Les or­ga­ni­sa­tions d’appui oc­cupent donc une place si­gni­fi­ca­tive dans le cadre ins­ti­tu­tionnel per­met­tant le dé­ploie­ment de l’économie po­pu­laire au sein des struc­tures de marché. Elles se com­posent, dans le cas bo­li­vien, d’organismes liés à la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, et, dans une moindre me­sure, de struc­tures gou­ver­ne­men­tales et d’œuvres re­li­gieuses. La ré­duc­tion de la pau­vreté constitue l’objectif-cadre de ces organisations19, qui re­joignent sur ce plan très gé­néral les ac­teurs de l’économie po­pu­laire. Ce­pen­dant, les diag­nos­tics posés par les ac­teurs de l’économie po­pu­laire et par les or­ga­ni­sa­tions d’appui di­vergent. Pour les pre­miers, les dis­cri­mi­na­tions ethnico-culturelles sont la prin­ci­pale cause de pau­vreté en Bo­livie : elles en­gendrent des struc­tures so­ciales in­éga­li­taires per­met­tant l’exploitation des « pe­tits pro­duc­teurs in­diens » de l’économie po­pu­laire par « l’oligarchie ». Selon cette ana­lyse, l’oligarchie, au pou­voir jusqu’à l’élection d’Evo Mo­rales, a promu des struc­tures de marché et des ré­gu­la­tions macro-économiques fa­vo­ri­sant les dé­ten­teurs de ca­pi­taux au dé­tri­ment des sec­teurs po­pu­laires. En co­rol­laire, les en­tités de l’économie po­pu­laire ont dû se tourner vers les or­ga­ni­sa­tions de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale pour ob­tenir des ap­puis, gé­né­ra­le­ment ponc­tuels et soumis à condi­tions, mais in­dis­pen­sables à leur fonc­tion­ne­ment. Quant aux or­ga­ni­sa­tions de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, elles af­fichent une ana­lyse es­sen­tiel­le­ment tech­nique et dépolitisée20 de la pau­vreté, consi­dérée comme le ré­sultat d’une com­pé­ti­ti­vité in­suf­fi­sante des micro-entreprises et autres unités de pro­duc­tion de bas ni­veau de ca­pi­ta­li­sa­tion. Il s’ensuit que leur accès aux mar­chés et leur pro­duc­ti­vité doivent être amé­liorés, par la mise en re­la­tion avec de nou­veaux clients, la prise en charge de cer­tains coûts de com­mer­cia­li­sa­tion, de cer­tains in­ves­tis­se­ments et de for­ma­tions tech­niques. Les ré­gu­la­tions macro-économiques et les struc­tures mar­chandes ne sont donc pas mises en cause, mais la re­dis­tri­bu­tion de res­sources doit amé­liorer l’intégration des en­tités de l’économie po­pu­laire à ces struc­tures. La ré­duc­tion des in­éga­lités ap­pa­raît alors comme le ré­sultat, ma­thé­ma­tique, de celle de la pauvreté.

19 Au mo­ment de l’enquête en 2005 – 2007 ; les ob­jec­tifs des or­ga­nismes d’appui ont tou­te­fois pu évolue(…)

20 Bruno Lau­tier (2001) a montré com­ment dans le dis­cours de la Banque mon­diale, prin­cipal promoteur(…)

22De tels dis­po­si­tifs d’appui peuvent ef­fec­ti­ve­ment contri­buer à pé­ren­niser cer­taines or­ga­ni­sa­tions d’économie po­pu­laire, comme l’illustre le cas de l’association Señor de Mayo. Ce­pen­dant, les mo­da­lités pour y ac­céder peuvent ac­croître les in­éga­lités au sein de l’économie po­pu­laire, en fa­vo­ri­sant les en­tités qui sont déjà les plus conso­li­dées. Glo­ba­le­ment, le pa­ra­digme de l’aide au dé­ve­lop­pe­ment de­puis les an­nées 1990 se fonde sur l’hypothèse que la proxi­mité avec les po­pu­la­tions bé­né­fi­ciaires permet une plus grande adé­qua­tion avec leurs be­soins et ainsi une plus grande ef­fi­cience dans l’utilisation des moyens à dis­po­si­tion. Le tra­vail di­rect avec les po­pu­la­tions du Sud est donc pri­vi­légié sur celui avec les États (Cor­sino, 1997). À cette fin, les or­ga­nismes de co­opé­ra­tion mettent en place des par­te­na­riats mul­tiples, contrac­tant des ONG de leur propre pays ou du pays bé­né­fi­ciaire, qui à leur tour exé­cutent leurs pro­grammes au tra­vers d’organisations de base dites « de contre­partie ». Dans ce schéma, les maillons suc­ces­sifs de la chaîne de la co­opé­ra­tion se fi­nancent en as­su­mant di­vers contrats d’exécution.

23Une consé­quence de ce type de schéma est la mul­ti­pli­cité des ob­jec­tifs des dis­po­si­tifs d’appui, que l’objectif-cadre de ré­duc­tion de la pau­vreté, ex­trê­me­ment large, peut dif­fi­ci­le­ment rendre co­hé­rents. Bien plus, le ca­rac­tère mul­ti­di­men­sionnel et l’extension de la pau­vreté en Bo­livie laissent des de­grés d’interprétation consi­dé­rables à chaque maillon de la chaîne. Du point de vue des ac­teurs de l’économie po­pu­laire, la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale et ses or­ga­ni­sa­tions connexes se pré­sentent comme une né­bu­leuse dans la­quelle il s’agit de trouver des portes d’entrée. Un grand nombre de ces or­ga­ni­sa­tions pri­vi­légie de plus les mé­ca­nismes de marché pour dé­li­vrer leurs ap­puis, y voyant un mode d’allocation de leurs res­sources plus ef­fi­cace que le ci­blage di­rect des bé­né­fi­ciaires. Le profil ef­fectif des bé­né­fi­ciaires et l’impact des ap­puis sont alors ra­re­ment éva­lués, ne serait-ce qu’en raison des coûts en­gen­drés. Ce­pen­dant, les ca­pa­cités re­quises pour ac­céder à ces dis­po­si­tifs sont consi­dé­rables, en termes d’organisation, de temps, d’accès à l’information et de dis­po­ni­bi­lité de fonds né­ces­saires aux co­fi­nan­ce­ments. Parmi les quelque sept dixièmes de la po­pu­la­tion bo­li­vienne vi­vant sous la ligne de pau­vreté, ces ca­pa­cités sont d’autant plus grandes que l’on se rap­proche de cette ligne. Les dif­fi­cultés de CP­FOMAT à ac­céder à des dis­po­si­tifs d’aide à la com­mer­cia­li­sa­tion montrent com­ment des condi­tions de dé­part dé­fa­vo­rables ont des ef­fets cu­mu­la­tifs sur les in­éga­lités et sur la pau­vreté. De ma­nière gé­né­rale, les res­tric­tions propres au mi­lieu rural bo­li­vien, dues à la faible di­ver­si­fi­ca­tion pro­duc­tive et aux coûts élevés de tran­sac­tion, conju­guées à celles des or­ga­ni­sa­tions de femmes, dé­cou­lant no­tam­ment de leur moindre édu­ca­tion for­melle et du temps ab­sorbé par le tra­vail do­mes­tique, li­mitent for­te­ment l’accès à ces dis­po­si­tifs pour les frac­tions les plus pauvres de la population.

24L’observation à micro-échelle des en­tités de l’économie po­pu­laire et de leurs or­ga­ni­sa­tions d’appui mène donc à une double conclu­sion. Pre­miè­re­ment, les or­ga­ni­sa­tions d’appui peuvent jouer un rôle po­sitif dans la conso­li­da­tion de cer­taines or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire en amé­lio­rant leur in­ser­tion aux struc­tures de marché. Ce­pen­dant, les mo­da­lités d’accès à ces ap­puis sont res­tric­tives pour les en­tités de l’économie po­pu­laire en plus grande dif­fi­culté. Les me­sures de ré­duc­tion de la pau­vreté peuvent donc, pa­ra­doxa­le­ment, aug­menter les in­éga­lités au sein de l’économie po­pu­laire. Deuxiè­me­ment, les or­ga­ni­sa­tions d’appui, liées pour la plu­part à la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale au dé­ve­lop­pe­ment, ne mettent pas en cause les ré­gu­la­tions macro-économiques pou­vant en­traver le dé­ve­lop­pe­ment de l’économie po­pu­laire. Une ana­lyse com­plé­men­taire de ces ré­gu­la­tions, par une ob­ser­va­tion à macro-échelle, est donc né­ces­saire pour si­tuer l’économie po­pu­laire dans son contexte d’ensemble.

3. L’économie po­pu­laire et les ré­gu­la­tions macro-économiques

25Les ré­gu­la­tions macro-économiques de­puis le début du Plan d’ajustement struc­turel en 1985 ont mé­nagé une place chan­geante à l’économie po­pu­laire bo­li­vienne. Elles ont été for­gées non seule­ment par les gou­ver­ne­ments, mais aussi par les or­ga­nismes de co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, no­tam­ment mul­ti­la­té­raux, jouis­sant d’une forte in­fluence dans le pays. Les ré­gu­la­tions af­fec­tant l’économie po­pu­laire dé­pendent en grande partie de l’articulation éta­blie par ces ac­teurs entre l’économique et le so­cial au­tour de l’équilibre entre deux va­riables clefs : l’efficience et l’équité. L’efficience fait es­sen­tiel­le­ment ré­fé­rence à l’optimisation des moyens en­gagés, no­tam­ment dans les pro­cessus de pro­duc­tion ; l’équité pose la ques­tion du ni­veau d’inégalités sou­te­nable du point de vue de la jus­tice et de la sta­bi­lité so­ciales. De­puis 1985, plu­sieurs formes de com­promis entre ces deux va­riables se sont suc­cédé en Bo­livie, dé­ter­mi­nant fi­na­le­ment trois grandes pé­riodes : de 1985 à la ré­forme ad­mi­nis­tra­tive de 1994 ; de 1994 à la chute du gou­ver­ne­ment de Sán­chez de Lo­zada en 2003 et à l’élection d’Evo Mo­rales fin 2005 ; et l’« ère Mo­rales » de­puis 2006.

3.1. 1985 – 1994 : marché et privatisation

26La pre­mière phase, qui s’étend de 1985 à 1994 en­viron, cor­res­pond à la mise en place d’une éco­nomie « de marché » en Bo­livie. Entre 1982, date du re­tour à des gou­ver­ne­ments élus, et 1985, le pays tra­verse une crise mar­quée par la ré­ces­sion éco­no­mique, la ces­sa­tion de paie­ment de la dette pu­blique ex­té­rieure, puis l’hyperinflation. Dans ce contexte, la Nou­velle Po­li­tique Éco­no­mique, qui signe le début de l’ajustement struc­turel, est adoptée par dé­cret pré­si­den­tiel et avec le sou­tien des Ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales et des agences de co­opé­ra­tion bi­la­té­rale dont les gou­ver­ne­ments siègent au Club de Paris. Le marché, com­biné à la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, ap­pa­raît alors comme le mé­ca­nisme non seule­ment le plus ef­fi­cient, mais aussi le plus équi­table pour l’allocation de l’ensemble des res­sources. En consé­quence des struc­tures de marché sont pro­gres­si­ve­ment mises en place pour les échanges de mar­chan­dises, de main-d’œuvre, de ca­pi­taux, puis de res­sources na­tu­relles, no­tam­ment en hy­dro­car­bures. Cette vi­sion ne se can­tonne pas, du­rant cette pre­mière phase, à quelques tech­no­crates ou à la classe po­li­tique. Elle se dif­fuse dans la so­ciété au point que, au mi­lieu des an­nées 1990, des so­cio­logues bo­li­viens es­timent que « les sys­tèmes d’action et d’interrelation so­ciale [des tra­vailleurs de l’économie « in­for­melle »] ont dé­sor­mais pour scé­nario non plus l’État ou le po­li­tique, mais le marché » (Cal­derón et La­serna, 1995, p. 52).

27Jusqu’au début des an­nées 1990, les bons ré­sul­tats des in­di­ca­teurs macro-économiques, en par­ti­cu­lier la maî­trise de l’inflation, suf­fisent à af­firmer le succès de cette po­li­tique. Dans ce cadre, les po­li­tiques so­ciales ap­pa­raissent comme des formes d’intervention de l’État me­na­çant l’efficience des mar­chés et de­vant donc être mi­ni­mi­sées. Entre 1985 et 1989, seul fonc­tionne, et avec de nom­breuses li­mi­ta­tions, un Fonds na­tional d’urgence pour la créa­tion d’emplois tem­po­raires (Ins­ti­tuto Prisma, 2000). Du­rant cette pé­riode, les agences of­fi­cielles bi­la­té­rales et mul­ti­la­té­rales consacrent plus de 80 % de leurs res­sources au pro­gramme d’ajustement et à l’aide à la ba­lance des paie­ments. Les quelques 20 % res­tants, cor­res­pon­dant à moins de 50 mil­lions US $, re­pré­sentent pour­tant plus de 65 % de « l’investissement so­cial » du gou­ver­ne­ment bo­li­vien (Gon­drie et al., 1993, p. 30). Ainsi, les ins­ti­tu­tions et les ré­gu­la­tions macro-économiques mises en place du­rant cette pé­riode ne pré­voient pas de place spé­ci­fique pour l’économie po­pu­laire. Les sou­tiens reçus par cer­taines en­tités, en gé­néral les grou­pe­ments ou as­so­cia­tions, sont es­sen­tiel­le­ment privés, provenantd’ONG, de fon­da­tions na­tio­nales ou in­ter­na­tio­nales d’assistance so­ciale ou d’œuvres religieuses.

21 Tel que dé­fini par les sta­tis­ti­ciens de l’Organisation in­ter­na­tio­nale du tra­vail et des Instituts(…)

28Les pro­fondes trans­for­ma­tions dans la dis­tri­bu­tion des ri­chesses pro­vo­quées par le pas­sage à l’économie de marché ne sont connues que de ma­nière frag­men­taire. La mé­dia­ti­sa­tion de la si­tua­tion pré­oc­cu­pante de cer­tains groupes so­ciaux – en par­ti­cu­lier les quelques 23 000 mi­neurs syn­di­ca­lisés de l’entreprise éta­tique CO­MIBOL li­cen­ciés en 1985 –tend à oc­culter la dé­té­rio­ra­tion des re­venus d’autres ca­té­go­ries moins vi­sibles, comme les pay­sans de l’Altiplano et les tra­vailleurs du sec­teur in­formel urbain21. À partir de la se­conde moitié du mandat pré­si­den­tiel de Jaime Paz Za­morra (1989 – 93), la per­sis­tance des pro­blèmes dits « so­ciaux » – la pau­vreté et les in­éga­lités – et l’incapacité des mé­ca­nismes de marché à les ré­soudre de­viennent pa­tentes. Pre­mier pas d’un pro­cessus de re­mise en cause des re­la­tions entre ef­fi­cience et équité, le gou­ver­ne­ment, sou­tenu par les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, tente alors de pro­mou­voir la par­ti­ci­pa­tion des plus pauvres au marché en amé­lio­rant leur « ca­pital hu­main » en santé et en édu­ca­tion. Tou­te­fois, cette po­li­tique, qui reste conforme au pa­ra­digme du marché, ne bé­né­ficie que de faibles moyens et reste sans effet notable.

3.2. 1994 – 2005 : les sec­teurs po­pu­laires comme ac­teurs éco­no­miques… de se­conde classe

29En 1994 – 1995, une im­por­tante ré­forme ad­mi­nis­tra­tive, com­pre­nant com­prend des lois de Par­ti­ci­pa­tion po­pu­laire, de Dé­cen­tra­li­sa­tion et de Mu­ni­ci­pa­li­sa­tion, marque une nou­velle étape dans l’évolution de la vi­sion gou­ver­ne­men­tale des liens entre ef­fi­cience et équité. Elle in­tro­duit un dé­cou­page du ter­ri­toire bo­li­vien en mu­ni­ci­pa­lités, qui de­viennent le ni­veau pri­vi­légié de concep­tion et d’application de po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment dit « local ». Le bilan de cette ré­forme est com­plexe. D’une part, elle permet au gou­ver­ne­ment cen­tral de ga­gner un contrôle in­édit sur l’ensemble du ter­ri­toire (La­vaud, 2001). D’autre part, elle en­traîne une re­dis­tri­bu­tion consi­dé­rable de res­sources fis­cales en fa­veur des mu­ni­ci­pa­lités les plus pauvres, no­tam­ment ru­rales. Les nou­velles po­li­tiques de dé­ve­lop­pe­ment local ren­forcent de plus cer­taines or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs par des par­te­na­riats dits « public-privé » avec les mu­ni­ci­pa­lités et avec des or­ga­nismes de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale. Deux grandes nou­veautés se dé­gagent fi­na­le­ment : pre­miè­re­ment, l’équité est dé­sor­mais pensée comme une va­riable né­ces­si­tant l’intervention de l’État, même si elle se ré­duit pour l’heure à une re­dis­tri­bu­tion fis­cale entre mu­ni­ci­pa­lités. Deuxiè­me­ment, les or­ga­ni­sa­tions de l’économie po­pu­laire, mais non en gé­néral les ini­tia­tives in­di­vi­duelles et les micro-entreprises fa­mi­liales iso­lées, sont éle­vées au rang de su­jets de po­li­tiques éco­no­miques. Néan­moins, cet in­térêt subit du gou­ver­ne­ment pour l’économie po­pu­laire ne doit pas oc­culter que les en­tre­pre­neurs ca­pi­ta­listes res­tent ses prin­ci­paux al­liés po­li­tiques et les bé­né­fi­ciaires de me­sures tou­jours plus ra­di­cales de dé­ré­gu­la­tion de l’économie22 vi­sant à en­cou­rager les in­ves­tis­se­ments na­tio­naux et étrangers.

22 No­tam­ment la loi n° 1182 du 17 sep­tembre 1990 sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers et la loi n° 1689(…)

30Par ailleurs, la Bo­livie ac­cède en 1997 à l’Initiative en fa­veur des pays pauvres très en­dettés. L’objectif de ré­duc­tion de la pau­vreté, au­quel les res­sources d’allègement de la dette sont su­bor­don­nées, de­vient une nou­velle va­riable des po­li­tiques éco­no­miques et so­ciales. D’un côté, les po­li­tiques nées de cette Ini­tia­tive ren­forcent cer­tains ac­quis de la ré­forme de 1994 – 1995 : re­con­nais­sance de la contri­bu­tion des en­tités de l’économie po­pu­laire, no­tam­ment cette fois des micro-entreprises, au pro­duit in­té­rieur et, par­tant, appui à l’amélioration de leur com­pé­ti­ti­vité; par­ti­ci­pa­tion des re­pré­sen­tants d’organisations de l’économie po­pu­laire à des Dia­logues na­tio­naux (1997, 2000, 2003) dé­fi­nis­sant les prio­rités pour l’emploi de ces fonds. Dans la pra­tique tou­te­fois, la dif­fi­culté à mettre en place des po­li­tiques pour l’économie po­pu­laire, al­liée au manque de vo­lonté po­li­tique, font qu’une grande partie des res­sources bé­né­ficie fi­na­le­ment aux moyennes et grandes en­tre­prises, créa­trices de la ma­jeure partie du pro­duit in­té­rieur mais seule­ment d’une faible pro­por­tion de l’emploi (Farah, 2003). Au-delà du dis­cours, les pro­duc­teurs de l’économie po­pu­laire res­tent donc des ac­teurs éco­no­miques de se­conde classe, alors que les po­li­tiques so­ciales conti­nuent d’être stric­te­ment en­ca­drées par le prin­cipe de non-affectation de l’efficience des marchés.

3.3. De­puis 2006 : une place pour les sec­teurs po­pu­laires dans une éco­nomie « mixte » ?

31En 2003, une nou­velle Stra­tégie de ré­duc­tion de la pau­vreté com­mence à être éla­borée, qui af­fiche pour ob­jectif la mise en place d’un mo­dèle de crois­sance « de base large », in­cluant les sec­teurs po­pu­laires. Elle est in­ter­rompue par un violent mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion de ces mêmes sec­teurs, connu comme la « guerre du Gaz », contre la po­li­tique « néo­li­bé­rale » du gou­ver­ne­ment de Sán­chez de Lo­zada. Celui-ci est forcé à l’exil, alors que s’ouvre une pé­riode d’instabilité po­li­tique qui dé­bouche fi­na­le­ment sur l’élection à la pré­si­dence d’Evo Mo­rales, en dé­cembre 2005. L’exploitation du gaz na­turel de­vient alors la thé­ma­tique cen­trale à partir de la­quelle le gou­ver­ne­ment Mo­rales remet en cause le mo­dèle d’économie de marché et d’accumulation privée du ca­pital des deux dé­cen­nies pré­cé­dentes : il l’accuse de conduire à la cap­ta­tion de l’excédent éco­no­mique par les en­tre­prises ca­pi­ta­listes, no­tam­ment trans­na­tio­nales, et de se fonder, à l’intérieur du pays, sur des rap­ports his­to­riques d’exploitation, dont le néo­li­bé­ra­lisme consti­tue­rait le der­nier avatar. Dans ce cadre, les po­li­tiques de ré­duc­tion de la pau­vreté sont consi­dé­rées comme une com­pen­sa­tion, par na­ture in­sa­tis­fai­sante, d’un mo­dèle in­équi­table. Ce diag­nostic ap­pelle une trans­for­ma­tion ra­di­cale des ins­ti­tu­tions et des po­li­tiques éco­no­miques et sociales.

23 Don­nées de l’Unité d’analyse de po­li­tiques so­ciales et éco­no­miques du gou­ver­ne­ment bo­li­vien (UDAPE(…)

32La « ré­cu­pé­ra­tion » de la pro­priété des hy­dro­car­bures et leur in­dus­tria­li­sa­tion consti­tuent la pièce maî­tresse du Plan de dé­ve­lop­pe­ment du gou­ver­ne­ment Mo­rales. En 2006, le gou­ver­ne­ment na­tio­na­lise les res­sources en hy­dro­car­bures, dé­ga­geant d’importants re­venus qui ali­mentent le budget et les in­ves­tis­se­ments pu­blics. In­fé­rieurs à 600 mil­lions US $ par an jusqu’en 2005, ces in­ves­tis­se­ments passent à 762 mil­lions US $ en 2006, 1 104 en 2007, puis 1 407 en 2008 et 1 871 prévus pour 200923. Ils sont des­tinés à la construc­tion d’infrastructures, à la trans­for­ma­tion des res­sources na­tu­relles, à la créa­tion d’entreprises mixtes et à l’encouragement des formes as­so­ciées de pro­duc­tion et des or­ga­ni­sa­tions de pro­priété col­lec­tive. L’ensemble de ces me­sures a pour fi­na­lité la di­ver­si­fi­ca­tion de l’économie par la mise en place, or­ches­trée par le gou­ver­ne­ment, d’une nou­velle « Ma­trice pro­duc­tive » de­vant in­clure les sec­teurs po­pu­laires. La construc­tion d’infrastructures, no­tam­ment rou­tières, doit ainsi fa­vo­riser « l’intégration phy­sique, so­ciale, cultu­relle et éco­no­mique du pays » en don­nant aux « ac­teurs pro­duc­tifs » les in­fra­struc­tures né­ces­saires pour « dé­ve­lopper leurs ac­ti­vités » (Mi­nis­terio de Pla­ni­fi­ca­ción y De­sar­rollo de Bo­livia, 2006, p. 160). La trans­for­ma­tion des res­sources na­tu­relles, par dif­fé­rents mo­dèles d’investissement in­cluant des en­tre­prises mixtes, doit as­surer la base de la Ma­trice pro­duc­trice par un pro­cessus d’accumulation du ca­pital contrôlé par l’État et de­vant créer des em­plois. Enfin, le ren­for­ce­ment des « unités, as­so­cia­tions et com­mu­nautés de pro­duc­teurs de bas ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment » par des pro­jets gou­ver­ne­men­taux per­met­tant « l’accès aux tech­no­lo­gies mo­dernes, l’assistance tech­nique, la do­ta­tion en ser­vices fi­nan­ciers et de nor­ma­li­sa­tion, cer­ti­fi­ca­tion et ac­cré­di­ta­tion de qua­lité » doit as­surer leur in­clu­sion dans cette Ma­trice (ibid., p. 146).

33Les prin­cipes d’efficience et d’équité trouvent dans ce mo­dèle une ar­ti­cu­la­tion ra­di­ca­le­ment nou­velle : ils ne sont plus consi­dérés comme le ré­sultat d’une po­li­tique éco­no­mique et de me­sures so­ciales sé­pa­rées, mais sont sup­po­sées dé­couler de l’inclusion des sec­teurs po­pu­laires dans la nou­velle Ma­trice pro­duc­tive du pays. De la sorte, ces sec­teurs doivent bé­né­fi­cier de nou­veaux re­venus per­met­tant de ré­duire les in­éga­lités socio-économiques et la pau­vreté tout en contri­buant à une plus grande ef­fi­cience de l’économie dans son en­semble. Au ni­veau macro-institutionnel, ce nou­veau mo­dèle peut être dé­crit comme celui d’une éco­nomie mixte, sur le plan des formes de pro­priété, à la fois pri­vées et éta­tiques, et des formes d’intégration de l’économie. Les struc­tures de marché exis­tantes sont dé­sor­mais cen­sées s’articuler aux schémas de re­dis­tri­bu­tion ini­tiés par le gou­ver­ne­ment ainsi qu’aux lo­giques ré­ci­pro­ci­taires et re­dis­tri­bu­tives des or­ga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs fon­dées sur la pro­priété col­lec­tive. Ce mo­dèle mé­nage une place po­ten­tielle d’une am­pleur sans doute in­édite à l’économie po­pu­laire bo­li­vienne en pro­po­sant un cadre macro-institutionnel co­hé­rent avec ses prin­cipes de fonc­tion­ne­ment. Les ef­fets pos­sibles sur la ré­duc­tion des in­éga­lités socio-économiques et ainsi de la pau­vreté sont consi­dé­rables. Dans le même temps, ce mo­dèle com­porte des risques de par­ti­cu­la­risme, no­tam­ment dans le choix des bé­né­fi­ciaires des po­li­tiques re­dis­tri­bu­tives, pou­vant in­duire de nou­velles formes d’iniquité déjà dé­non­cées par l’opposition. Le clien­té­lisme ainsi que les er­reurs in­hé­rentes à la pla­ni­fi­ca­tion peuvent de plus af­fecter né­ga­ti­ve­ment l’efficience de la nou­velle po­li­tique économique.

Conclu­sion

34À partir du cas de la Bo­livie, cet ar­ticle a cherché à mon­trer la per­ti­nence d’une ap­proche so­cioé­co­no­mique non évo­lu­tion­niste de la pau­vreté et des in­éga­lités. Une telle ap­proche conduit, dans le contexte latino-américain, à dis­tin­guer les lo­giques d’action et les pra­tiques éco­no­miques des sec­teurs po­pu­laires de celles des élites et à étu­dier l’insertion de ces pra­tiques, chan­geante selon les lieux et les époques, dans la so­ciété. Cette in­ser­tion s’appuie sur des ins­ti­tu­tions de dif­fé­rents ni­veaux et fai­sant in­ter­venir dif­fé­rents types d’acteurs, y com­pris ceux, étran­gers, liés à la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale au dé­ve­lop­pe­ment. Dans ce cadre d’analyse, la pau­vreté n’est pas at­tri­buée a priori à un stade de dé­ve­lop­pe­ment in­fé­rieur de l’économie po­pu­laire par rap­port au mode de pro­duc­tion ca­pi­ta­liste, ni à des ef­fets né­fastes du ca­pi­ta­lisme ou des mar­chés. De tels ef­fets peuvent exister, du fait no­tam­ment de la créa­tion d’inégalités socio-économiques et de pau­vreté par di­vers mé­ca­nismes de dis­cri­mi­na­tions et d’exclusion, mais ils doivent être éta­blis de ma­nière spé­ci­fique. L’analyse du cas bo­li­vien de­puis les an­nées 1980 sug­gère ainsi qu’une cause de l’incidence par­ti­cu­liè­re­ment élevée de la pau­vreté dans ce pays ré­side dans un cadre ins­ti­tu­tionnel ex­cluant les sec­teurs po­pu­laires : deux dé­cen­nies de pro­mo­tion de l’échange-commutation, au tra­vers de la créa­tion de struc­tures de marché, et de ré­gu­la­tions fa­vo­ri­sant la pro­priété privée, n’ont pas permis l’inclusion de cette partie de la po­pu­la­tion dans les dy­na­miques de dé­ve­lop­pe­ment. Les in­éga­lités socio-économiques entre élites et sec­teurs po­pu­laires ainsi qu’au sein de ces sec­teurs ne se sont pas ré­sor­bées, voire se sont creu­sées, y com­pris sous l’effet de nou­velles mo­da­lités d’appui à ces sec­teurs. Une partie, ma­jo­ri­taire, de la po­pu­la­tion, continue de vivre sous le seuil de pau­vreté. En ré­gime dé­mo­cra­tique, une telle si­tua­tion ap­pelle, à court ou à long terme, un chan­ge­ment po­li­tique. La montée de la cri­tique so­ciale du « néo­li­bé­ra­lisme » et l’arrivée au pou­voir de gou­ver­ne­ments « de gauche » dans la plu­part des pays latino-américains ces der­nières an­nées in­carnent ce chan­ge­ment. En Bo­livie, l’élection d’Evo Mo­rales a pour prin­cipal enjeu la mise en place d’un cadre ins­ti­tu­tionnel plu­riel, per­met­tant le dé­ve­lop­pe­ment d’entités éco­no­miques po­pu­laires fon­dées sur des formes d’intégration de l’économie et des modes de pro­duc­tion non ca­pi­ta­listes. Ces nou­velles confi­gu­ra­tions latino-américaines de­mandent à être ana­ly­sées du point de vue du rap­port de force po­li­tique entre élites et sec­teurs po­pu­laires, ainsi qu’entre dif­fé­rents cou­rants au sein de ces secteurs.

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Notes

1 Ces trois cadres ne consti­tuent pas une revue de l’ensemble des théo­ries du dé­ve­lop­pe­ment, mais seule­ment un axe de lec­ture per­met­tant de si­tuer l’apparition de l’économie po­pu­laire. L’analyse des ar­ti­cu­la­tions entre ces cadres s’appuie sur des élé­ments du cours d’économie du dé­ve­lop­pe­ment donné par Jean-Michel Servet à l’Institut uni­ver­si­taire d’études du dé­ve­lop­pe­ment à Ge­nève entre 2005 et 2008.

2 Une pre­mière ver­sion de l’article fon­da­teur de Hart, paru en 1973, a été pré­sentée dès 1971 (Confe­rence on Urban Em­ploy­ment in Africa, Ins­ti­tute of De­ve­lop­ment Studies,université de Sussex, sep­tembre 1971). L’adoption du concept par l’OIT en 1972 est donc bien postérieure.

3 « Dé­fi­ni­tions sta­tis­tiques et opé­ra­tion­nelles du sec­teur in­formel », www.ilo.org/public/english/employment/skills/informal/who.htm.

4 No­tam­ment Ra­zeto, 1984 ; Ra­zeto et Cal­cagni, 1989 ; Lar­ra­chea et Nys­sens, 1994 ; Co­raggio, 1995 ; Núñez, 1995 ; Singer, 2000.

5 On peut alors parler d’une éco­nomie po­pu­laire et so­li­daire, dans la me­sure où ces groupes ou as­so­cia­tions re­posent sur des in­ter­dé­pen­dances re­cher­chées et re­con­nues comme telles par leurs membres. Toute en­tité d’économie po­pu­laire n’est ce­pen­dant pas né­ces­sai­re­ment so­li­daire – ce n’est pas le cas des ini­tia­tives in­di­vi­duelles ni des micro-entreprises fa­mi­liales en gé­néral – de sorte que la so­li­da­rité n’est pas un cri­tère dis­tinctif de l’économie po­pu­laire, mais un at­tribut de cer­taines de ses entités.

6 Les sta­tis­tiques du sec­teur in­formel ur­bain pu­bliées par l’Organisation in­ter­na­tio­nale du tra­vail donnent une idée de cette ex­ten­sion : la taille de ce sec­teur, en chiffres ab­solus et en pro­por­tion des em­plois, s’est ac­crue du­rant les an­nées 1980 et 1990 dans la plu­part des pays latino-américains (Tomas, 2002).

7 La dé­fi­ni­tion de l’économie po­pu­laire selon Ignacio Lar­ra­chea et Marthe Nys­sens, à partir du cas chi­lien, fait ex­pli­ci­te­ment ré­fé­rence au cadre ur­bain : « l’ensemble des ac­ti­vités éco­no­mi­que­sor­ga­ni­sées par les « po­bla­dores » » (Lar­ra­chea et Nys­sens, 1994, p. 190), c’est-à-dire par les ha­bi­tants des pé­ri­phé­ries urbaines.

8 Cer­tains textes de Po­lanyi (no­tam­ment le cha­pitre III de The li­ve­li­hood of man [1977]) sug­gèrent l’existence d’une qua­trième forme liée à la do­mes­ti­cité et au par­tage. Nous nous concen­trons ici sur les trois formes « clas­siques » aux­quelles Po­lanyi se ré­fère dans la plu­part de ses textes.

9 Jean-Michel Servet pro­pose ce terme pour éviter l’emploi de celui, po­ly­sé­mique, de marché. Il sou­ligne ainsi que les par­ties pre­nantes à ce type d’échange sont vir­tuel­le­ment « com­mu­tables » ou sub­si­tuables entre elles du­rant l’échange (Servet, 2007a).

10 Rap­pe­lons que, selon Karl Po­lanyi, les formes d’intégration de l’économie dans la so­ciété ne dé­coulent pas d’attitudes ou de com­por­te­ments in­di­vi­duels, mais du type de struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles, sy­mé­triques, cen­tra­li­sées, ou fon­dées sur des mar­chés créa­teurs de prix, qui en­cadrent le pro­cessus économique.

11 Nous nous ap­puyons pour cela sur des re­cherches de ter­rain réa­li­sées entre 2005 et 2007 en pré­pa­ra­tion d’une thèse de doc­torat (Hil­len­kamp, 2009). Elles com­prennent no­tam­ment des études de cas ap­pro­fon­dies de 25 or­ga­ni­sa­tions d’économie po­pu­laire, ainsi que di­vers en­tre­tiens au­près de re­pré­sen­tants du gou­ver­ne­ment bo­li­vien et de la co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale au développement.

12 Don­nées de l’Institut na­tional de sta­tis­tiques bo­li­vien sur le marché du tra­vail et sur l’incidence de la pau­vreté (chiffres de 2003).

13 Selon les der­nières es­ti­ma­tions du PNUD, da­tant de 2002, ce co­ef­fi­cient s’élève à 60,1.

14 Selon le re­cen­se­ment de 2001, plus de 60 % de la po­pu­la­tion bo­li­vienne se re­con­naît comme ap­par­te­nant à un groupe in­di­gène, les deux prin­ci­paux groupes étant les ay­maras et les quechuas.

15 En­viron 350 US $ en 2006.

16 IFAT est un ré­seau in­ter­na­tional de pro­duc­teurs, de ma­ga­sins et d’opérateurs du com­merce équi­table spé­cia­lisé dans l’artisanat.

17 L’ensemble de ces chiffres concerne l’année 2006. L’estimation du re­venu équi­va­lent par jour de tra­vail se fonde sur les prix de vente et sur les coûts de pro­duc­tion in­di­qués par l’association.

18 Selon la même mé­thode d’estimation que pour Señor de Mayo (don­nées de 2006).

19 Au mo­ment de l’enquête en 2005 – 2007 ; les ob­jec­tifs des or­ga­nismes d’appui ont tou­te­fois pu évo­luer de­puis sous l’effet du chan­ge­ment de gou­ver­ne­ment en Bo­livie et du contexte in­ter­na­tional. Nous y re­ve­nons à la fin de la troi­sième section.

20 Bruno Lau­tier (2001) a montré com­ment dans le dis­cours de la Banque mon­diale, prin­cipal pro­mo­teur des po­li­tiques de lutte contre la pau­vreté de­puis les an­nées 1990, la pau­vreté est consti­tuée en pro­blème moral, dé­con­necté de ses causes po­li­tiques et de ses liens avec les in­éga­lités, hormis lorsque ces der­nières ap­pa­raissent comme un frein à la crois­sance. Un pro­lon­ge­ment et une ac­tua­li­sa­tion de cette cri­tique dans le cadre des Ob­jec­tifs du Mil­lé­naire pour le Dé­ve­lop­pe­ment peuvent être trouvés dans Servet (2007b).

21 Tel que dé­fini par les sta­tis­ti­ciens de l’Organisation in­ter­na­tio­nale du tra­vail et des Ins­ti­tuts na­tio­naux (voir pre­mière sec­tion). Rainer Thiele (2003), s’appuyant sur les don­nées de l’Institut na­tional de sta­tis­tiques de Bo­livie, sou­ligne ainsi que les re­venus réels des tra­vailleurs du sec­teur formel ur­bain ont connu des hausses sub­stan­tives (res­pec­ti­ve­ment +58,1 % et +26,9 %) entre 1989 et 1999, alors que ceux des tra­vailleurs à leur compte, ma­jo­ri­taires, stag­naient (+2,3 %), voire connais­saient des baisses réelles consi­dé­rables cer­taines an­nées. Cet au­teur sou­ligne par ailleurs que les termes de l’échange in­ternes rural-urbain ont connu une chute de 20 % au dé­tri­ment des agri­cul­teurs lors de la pre­mière année de l’ajustement struc­turel, qui n’avait pas été ré­cu­pérée jusqu’en 1999.

22 No­tam­ment la loi n° 1182 du 17 sep­tembre 1990 sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers et la loi n° 1689 du 30 avril 1996 sur les hydrocarbures.

23 Don­nées de l’Unité d’analyse de po­li­tiques so­ciales et éco­no­miques du gou­ver­ne­ment bo­li­vien (UDAPE).

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Pour citer cet article

Ré­fé­rence électronique

Isa­belle Hil­len­kamp, « L’approche latino-américaine de l’économie po­pu­laire, les in­éga­lités et la pau­vreté », Revue de la ré­gu­la­tion [En ligne], n°6 | 2e se­mestre 2009, mis en ligne le 17 dé­cembre 2009, Consulté le 08 mars 2010. URL : http://regulation.revues.org/index7625.html

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Au­teur

Isa­belle Hillenkamp

Cher­cheure à l’Observatoire de la mon­dia­li­sa­tion, des échanges glo­ba­lisés et de l’altérité et membre as­socié au La­bo­ra­toire d’économie de la firme et des ins­ti­tu­tions (Lyon). Email : Isabelle.Hillenkamp@ish-lyon.cnrs.fr

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