Arne Næss et la deep ecology: aux sources de l’inquiétude écologiste A propos d’Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie

Mis en ligne le 08 mars 2010

Par Fa­brice Flipo

L’« éco­logie pro­fonde » a en France une ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse. Pour­tant, à y voir de plus près, et à lire les textes de son fon­da­teur, Arne Naess, les ac­cu­sa­tions d’antihumanisme ou de mys­ti­cisme qui ont fusé contre elle pa­raissent pour le moins peu fon­dées. Mais il est vrai que contester l’extériorité de l’homme à la na­ture im­plique de re­mettre en ques­tion plus d’un dogme de la « modernité ».

Ce livre constitue la pre­mière tra­duc­tion en fran­çais du phi­lo­sophe nor­vé­gien Arne Naess. Der­rière ce nom aux conso­nances in­ha­bi­tuelles se cache le fon­da­teur de la deep eco­logy, ce cou­rant de pensée que Luc Ferry, dans Le Nouvel Ordre écologique(1992), avait situé dans la fi­lia­tion di­recte du na­zisme : « l’écologie nazie éta­blit comme par avance un lien entre l’esthétique du sen­ti­ment et ce qui de­viendra plus tard le thème cen­tral de l’écologie pro­fonde, à sa­voir l’idée que le monde na­turel est en lui-même digne de res­pect, in­dé­pen­dam­ment de toute prise en consi­dé­ra­tion des êtres hu­mains » (p. 156). D’après Ferry, l’écologie pro­fonde se ca­rac­té­rise par son « bio­cen­trisme » : elle fonde son éthique sur la na­ture, qu’elle élève au statut de sujet de droit. Être bio­cen­trique, c’est vou­loir dé­ter­miner la place de l’être hu­main et son ac­tion en fonc­tion d’un ordre na­turel pré­établi, celui des écosystèmes.

À l’encontre de cette pensée, Ferry pro­pose une autre éco­logie (Ibid., p. 26 – 28), qui se ré­clame au contraire de l’anthropocentrisme et consi­dère que la na­ture « n’est que ce quienvironnel’être hu­main, la pé­ri­phérie, donc, et non le centre ». Pour Ferry, l’écologie pro­fonde n’est pas un épi­phé­no­mène, c’est un cou­rant qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche et re­groupe tous ceux qui cri­tiquent la tech­no­logie, l’innovation, l’idée que l’être hu­main est un être d’« an­ti­na­ture » : « la haine des ar­ti­fices liés à notre ci­vi­li­sa­tion du dé­ra­ci­ne­ment est aussi la­haine de l’humain comme tel » (p. 33). On me­sure la gra­vité de l’accusation.

Les éco­lo­gistes se sont dé­fendus, à l’instar d’Alain Li­pietz (Qu’est-ce que l’écologie po­li­tique ?Paris, La Dé­cou­verte, 2003), d’avoir un quel­conque rap­port avec l’écologie pro­fonde. Par ailleurs, des po­li­to­logues ont montré que les as­so­cia­tions de pro­tec­tion de la na­ture ve­naient plutôt du monde scien­ti­fique et que les partis éco­lo­gistes étaient issus prin­ci­pa­le­ment des classes moyennes ur­baines et ré­for­mistes vo­tant à gauche (Guillaume Sain­teny, L’Introuvable Éco­lo­gisme fran­çais, Paris, PUF, 2000 ; Les Verts, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?, 1992). Des phi­lo­sophes ont montré que l’écologie pro­fonde était un mou­ve­ment amé­ri­cain, sans en­ra­ci­ne­ment en France (Ca­the­rine & Ra­phaël Lar­rère, Du bon usage de la na­ture, Paris, Flam­ma­rion, 1998). Mais les ac­cu­sa­tions ont continué, nom­breuses, vé­hé­mentes, ve­nant de droite (Do­mi­nique Bourg, Les Scé­na­rios de l’écologie, Paris, Ha­chette, 1996) comme de gauche – les ac­cu­sa­tions contre le cou­rant de la dé­crois­sance (Jean-Marie Har­ribey, La Dé­crois­sance, En­cy­clo­pédie Uni­ver­salis, 2009) n’étant que le der­nier avatar de cette fronde des « mo­dernes pro­gres­sistes » contre des ré­ac­tion­naires an­ti­hu­ma­nistes qui s’ignoreraient.

L’épouvantail de la deep eco­logy a du­ra­ble­ment pa­ra­lysé le débat sur l’écologie en France. Parler d’écologie, c’était for­cé­ment être éco­lo­giste, et être éco­lo­giste, c’était être conta­miné par des peurs ir­ra­tion­nelles an­crées dans un an­ti­hu­ma­nisme mi­li­tant. Il y avait donc une cer­taine ur­gence à avoir accès en France aux écrits fon­da­teurs d’Arne Naess, afin de pou­voir juger par soi-même de ce cou­rant dont per­sonne ne se ré­clame et que tout le monde dé­nonce. Le contexte est fa­vo­rable, puisque les op­po­sants aux éco­lo­gistes ne peuvent plus nier la réa­lité de la crise éco­lo­gique, celle-ci étant at­testée par de mul­tiples rap­ports d’experts qu’il de­vient dif­fi­cile d’invalider en les taxant de militantisme.

À en­tendre les cri­tiques, on s’attend à voir Arne Naess sous les traits des jeunes ac­ti­vistes d’Earth First ! qui s’attaquent aux ma­chines de chan­tier pour em­pê­cher la dé­fo­res­ta­tion, ou des mi­li­tants du Front de li­bé­ra­tion ani­male – pour re­prendre les exemples pris par Ferry lui-même. On est vite déçu, ou ras­suré, c’est selon. Arne Naess, né en 1912 et dé­cédé ré­cem­ment (2009), fut phi­lo­sophe de pro­fes­sion et un temps proche du Cercle de Vienne, plus connu pour son ri­go­risme lo­gique que pour ses excès sen­ti­men­taux. Il ob­tint la re­con­nais­sance de ses pairs et même de sa na­tion (plu­sieurs dé­co­ra­tions) pour ses tra­vaux sur la lo­gique, la sé­man­tique et la so­cio­logie des sciences. Il fut aussi le fon­da­teur de la revue In­quiry, dont la res­pec­ta­bi­lité n’a ja­mais été mise en dé­faut. Sur le plan po­li­tique, il sera tout aussi dif­fi­cile de lui faire en­dosser le por­trait convenu. Naess a été un pa­ci­fiste actif, dans le sillage de la déso­béis­sance ci­vile de Gandhi et de Tho­reau. Il a fait partie des ci­toyens qui ont ré­sisté au to­ta­li­ta­risme nazi pen­dant la se­conde guerre mon­diale. Que ce soit sur le plan pro­fes­sionnel ou sur le plan de ses en­ga­ge­ments, le per­son­nage n’a donc rien d’un « martyr de Gaïa », prêt à sa­cri­fier sa vie et celle des autres pour sa di­vi­nité, comme d’autres se­raient des « fous de Dieu ».

Le texte, en­suite. À lire les mises en garde de Luc Ferry, on s’attend à trouver un texte brû­lant, de l’ordre de Mein Kampf, fai­sant l’apologie d’une « Terre-Mère » à la­quelle les hu­mains de­vraient in­con­di­tion­nel­le­ment se sou­mettre. Il n’y a rien de tel. Le texte est apaisé, apai­sant, mo­deste et en quête de jus­tice, de sens, plus que de pou­voir et de victoire.

Ges­tion de l’environnement ou cri­tique des va­leurs du sys­tème pro­ductif moderne ?

Pour ré­sumer son propos à l’extrême, Naess af­firme que la si­tua­tion est grave et que notre sa­voir, pour l’appréhender, est li­mité. Face à cela deux at­ti­tudes sont pos­sibles. La pre­mière cherche à pro­téger les res­sources na­tu­relles – à « pro­téger la na­ture ». C’est la « shallow eco­logy », l’écologie « su­per­fi­cielle ». Elle est condamnée à échouer, et cela parce qu’elle ne s’en prend pas aux va­leurs qui ont rendu pos­sible – et en­tre­tiennent – la dé­vas­ta­tion. Elle constitue une tech­nique « end-of-pipe » (la pol­lu­tion est traitée à l’aval du pro­cessus de pro­duc­tion in­dus­triel), condamnée à ne faire que ra­lentir les dé­gâts, sans in­flé­chir les ten­dances. En bon pa­ci­fiste, Naess cherche à trouver une issue qui ré­duise la vio­lence, il cherche la ré­con­ci­lia­tion. Il faut donc une issue po­si­tive, qui ne conduise pas à la « res­tric­tion » mais à l’épanouissement de toutes et de tous. Et s’il cherche une telle issue, c’est parce qu’il es­time que l’environnementalisme ges­tion­naire, ré­for­miste, non seule­ment ne ré­soudra rien, mais fi­nira par de­venir au­to­ri­taire. Cette autre voie, Naess la nomme « éco­logie pro­fonde » pour la pre­mière fois dans un texte de 1973. Elle consiste à sub­sti­tuer « l’Homme-dans-la-nature » à « l’Homme-dans-l’environnement ». On ne sau­rait s’opposer plus net­te­ment à la po­si­tion de Luc Ferry. Ce pas­sage s’obtient, selon Naess, par l’engagement dans un ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel, dans une quête de sens, par la­quelle l’individu se dé­fait des va­leurs an­ciennes et fonde de nou­velles va­leurs – ce que Nietzsche au­rait ap­pelé une trans­va­lua­tion. Ce che­mi­ne­ment est per­sonnel, d’où l’insistance de Naess à ex­pli­quer que ce qu’il pro­pose n’est que son propre témoignage.

Un pre­mier mé­rite de cette tra­duc­tion est donc de mettre en lu­mière les sim­pli­fi­ca­tions gros­sières dont la deep eco­logy a pu faire l’objet. Elle remet un peu de réa­lité dans un débat dans le­quel l’anathème et la condam­na­tion pas­saient pour des ar­gu­ments cri­tiques de haute volée. Il n’y a pas, d’un côté, Ferry l’humaniste et, de l’autre, Naess le nazi, mais, d’un côté, Ferry qui sou­tient que l’écologie pro­fonde est au­to­ri­taire, an­ti­mo­derne et an­ti­hu­ma­niste, qu’elle est une éco­logie de res­tric­tions, à la­quelle il op­pose une éco­logie d’innovation et de li­berté, et, de l’autre, Naess qui for­mule les mêmes ac­cu­sa­tions, mais à l’endroit de l’écologie su­per­fi­cielle, la­quelle cor­res­pond plus ou moins à la po­si­tion de Ferry. Où se trouvent réel­le­ment les me­naces pour la li­berté ? C’est tout l’enjeu d’un débat qui peut enfin avoir lieu.

Dé­ve­lop­pons un peu la po­si­tion de Naess. En quoi l’environnementalisme tendrait-il à de­venir au­to­ri­taire, tout d’abord ? Naess ré­pond : parce qu’il dénie ses contra­dic­tions in­ternes et en­cou­rage d’un côté ce qu’il in­terdit de l’autre, gé­né­rant de ce fait des ten­sions in­ternes tou­jours plus fortes – ces ten­sions se ma­ni­fes­tant, à l’échelle in­di­vi­duelle, par des contraintes an­ti­no­miques – un « double bind » ou­vrant la voie à l’absurde et à l’arbitraire. Plus concrè­te­ment, l’environnementalisme est un mou­ve­ment qui se spé­cia­lise dans la mise en place et le res­pect de de­voirs en­vers la na­ture mais s’abstient de toute cri­tique à l’endroit du tra­vail, de la re­cherche de profit, de la quête de bien-être ma­té­riel et de la science mo­derne, qui res­tent des ac­ti­vités qua­si­ment in­chan­gées en termes de poids so­cial, po­li­tique et éco­no­mique. Sommé de se conformer à l’impératif « mo­derne » de tou­jours plus pro­duire et consommer, tout en étant sommé de res­pecter la na­ture, et donc de consommer moins, l’individu est pro­gres­si­ve­ment pris dans un étau d’exigences contradictoires.

La tech­no­logie est-elle la solution ?

Com­ment Ferry fait-il pour ré­soudre cette ten­sion ? En af­fir­mant qu’elle n’existe pas. La so­lu­tion, pour Ferry, c’est la tech­no­logie. C’est elle qui permet de consommer plus (mo­né­tai­re­ment par­lant) tout en consom­mant moins (éco­lo­gi­que­ment par­lant). C’est « la crois­sance verte ». Et en cela il est suivi par Claude Al­lègre (Ma vé­rité sur la pla­nète, Paris, Plon, 2007), Bjorn Lom­borg (L’Écologiste scep­tique, Paris, Le Cherche-Midi, 2004), etc., qui sont tous à la fois des pour­fen­deurs des éco­lo­gistes mi­li­tants et des apo­logues de la technologie.

Que se passerait-il si la tech­no­logie ne trou­vait pas ? Si l’on ac­cepte les po­si­tions de Ferry, cela si­gni­fie­rait, sur un plan éco­no­mique, que les ren­de­ments ne se­raient plus crois­sants, qu’il n’y au­rait plus « d’opportunités », plus d’échanges « gagnant-gagnant ». Le chô­mage aug­men­te­rait, tout comme les in­éga­lités. La mo­bi­lité so­ciale se­rait stoppée. La so­ciété ci­vile éco­no­mique se­rait figée, tous les mar­chés étant sta­bi­lisés, sans pos­si­bi­lité d’expansion ni de dé­pla­ce­ment. Sur un plan po­li­tique, ce se­rait la fin du ca­pi­ta­lisme ; sur un plan géo­po­li­tique, la fin de l’expansion du « gâ­teau » ma­té­riel – et donc l’exclusion du­rable, sinon éter­nelle, de la plus grande partie de l’humanité, et cela pour des rai­sons to­ta­le­ment in­dé­pen­dantes de leur culture, de leur in­tel­li­gence, de leur mé­rite ou de leur vo­lonté. Les cen­taines de mil­lions de per­sonnes qui as­pirent à la mo­der­nité en se­raient ex­clues. Cela n’est évi­dem­ment pas acceptable.

Face à la crise éco­lo­gique, Ferry en ap­pelle donc non pas à moins, mais à plus de tech­no­logie, et il se montre confiant dans ses pou­voirs de venir à bout de ce nou­veau défi. Or l’argument de Naess est que la tech­no­logie, loin de sup­primer ou à la ri­gueur d’atténuer les pro­blèmes et les pres­sions, ne fait que les dé­placer. Elle dé­place les émis­sions de CO2 en fai­sant de la Chine l’atelier du monde et de la Suisse un cham­pion du ter­tiaire ; elle dé­place les pres­sions en met­tant sur le marché des agro­car­bu­rants qui sont censés re­mé­dier à la ra­reté en com­bus­tibles, mais qui contri­buent en réa­lité à ra­ré­fier en­core un peu plus les terres nour­ri­cières. Naess af­firme que la tech­no­logie est in­ca­pable de fournir une so­lu­tion : elle ne l’a ja­mais fait, et rien n’indique qu’elle le fera de­main. L’impossibilité ma­té­rielle d’une uni­ver­sa­li­sa­tion du style de vie « mo­derne » (au sens de Ferry) dé­montre que les va­leurs qui lui sont sous-jacentes ne sont pas uni­ver­selles. La mo­der­nité, en­tendue comme un style de vie orienté par le souci d’un dé­ve­lop­pe­ment maximal de la tech­no­logie, qui im­plique la crois­sance comme moyen de l’émancipation, n’est pas mo­derne, selon ses propres cri­tères. Cette modernité-là n’est pas mo­derne car elle n’est pas uni­ver­sa­li­sable. L’universel de­vrait être re­dé­fini, ce qui im­plique de re­penser l’individualisme, l’échange, les choix tech­niques, etc. On me­sure la ré­vo­lu­tion. Naess re­prend en quelque sorte, à nou­veaux frais, l’accusation de « for­ma­lisme » au­tre­fois pro­férée par Marx à l’endroit de la so­ciété bour­geoise, poin­tant ainsi l’écart exis­tant entre les droits for­mels et les droits réels.

Le décor est de mieux en mieux planté. D’un côté, l’écologie « mo­derne » qui en­tend ré­soudre la crise en­vi­ron­ne­men­tale avec les mêmes moyens que ceux qui ont servi à « do­miner la na­ture », de l’autre, une éco­logie qui es­time que l’enjeu du conflit est la mo­der­nité elle-même, du moins la mo­der­nité des éco­lo­gistes « mo­dernes » – car bien que Naess s’en dés­in­té­resse, il y a bien en­tendu une autre dé­fi­ni­tion pos­sible de la mo­der­nité et des Lu­mières : au XVIIIe siècle, on n’imaginait pas de so­ciété fondée sur un ré­gime de crois­sance constante, par exemple ; il faut at­tendre le XXe siècle pour que l’idée qu’il puisse y avoir des li­mites à la crois­sance de­vienne in­ac­cep­table. Tous les éco­no­mistes clas­siques du XIXe siècle ont ainsi in­clus dans leur ré­flexion la ques­tion des li­mites, cer­tains pour en dé­duire la né­ces­sité du par­tage, d’autres, tels Mal­thus, pour dé­fendre la part exor­bi­tante des riches en prô­nant la li­mi­ta­tion de la population.

Plu­sieurs ar­gu­ments qui vont dans le sens de Naess sont connus de longue date des éco­lo­gistes. Quand on exa­mine ce qu’il en est d’autres so­ciétés, les faits sont là : au­cune so­ciété à faible im­pact éco­lo­gique n’a laissé libre cours à la pas­sion éco­no­mique ni n’a connu d’expansion tech­no­lo­gique illi­mitée. En­suite, d’innombrables études montrent que des so­ciétés « pri­mi­tives » sont ca­pables de gérer conve­na­ble­ment et du­ra­ble­ment leur en­vi­ron­ne­ment, et cela en l’absence to­tale de « science mo­derne » – voir par exemple Ro­bert Wade (Vil­lage Re­pu­blics, The World Bank, 1988) ou P. S. Ra­ma­kri­shnan (Eco­logy and Sus­tai­nable De­ve­lop­ment, Inde, Na­tional Book Trust, 2001). Le der­nier prix Nobel d’économie (2009) a même été dé­cerné à une cher­cheuse (Elinor Os­trom) qui dé­montre en creux que l’absence de mo­der­nité n’est pas un obs­tacle rédhi­bi­toire à une ges­tion du­rable de l’environnement. On se gar­dera bien sûr d’en faire une règle gé­né­rale, comme si « pri­mitif » de­vait équi­va­loir à « éco­lo­gique » – l’exemple de l’évolution sui­ci­daire de la ci­vi­li­sa­tion de l’île de Pâques est de no­to­riété pu­blique. Il reste que « science mo­derne » ne peut plus être sy­no­nyme de « do­mi­na­tion de la na­ture ». Au contraire la crise éco­lo­gique glo­bale que nous connais­sons aujourd’hui est di­rec­te­ment liée à la « mo­der­ni­sa­tion », qui s’accompagne uni­ver­sel­le­ment de la des­truc­tion de l’environnement et de risques ma­jeurs tels que le nu­cléaire, l’épuisement des res­sources ou le chan­ge­ment cli­ma­tique. Aucun pays « mo­derne » n’a de faible em­preinte éco­lo­gique – aucun. L’écologie dé­montre que l’universalisabilité de la mo­der­nité est de­venue hau­te­ment pro­blé­ma­tique – sinon im­pos­sible. Et cela alors que rien, concrè­te­ment, n’indique que « la tech­no­logie » soit ca­pable de trouver une so­lu­tion : au contraire, un examen at­tentif des dé­bats en cours montre que nombre d’ingénieurs, se sen­tant dé­munis, en ap­pellent dé­sor­mais à un « chan­ge­ment de comportement ».

Au fil de la lec­ture des ar­gu­ments de Naess, la pos­ture de Ferry s’avère pro­blé­ma­tique, à l’aune des cri­tères mêmes de la mo­der­nité. Son in­sis­tance sur le fait que des so­lu­tions « tech­no­lo­giques » ne sau­raient man­quer d’advenir, et cela en l’absence de tout ar­gu­ment ma­té­riel sé­rieux de sa part, semble re­lever plus de la foi que de la raison éclairée. Pour Naess, la tech­no­logie est le fé­tiche mo­derne, l’élément sacré, ma­gique qui permet d’éviter une re­mise en ques­tion des va­leurs de la mo­der­nité. Ferry semble en effet avoir deux poids et deux me­sures. La « pru­dence » kan­tienne qu’il dé­fend dans d’autres ou­vrages à l’endroit de l’homme (Phi­lo­so­phie po­li­tique, Paris, PUF, 2007), no­tam­ment dans le do­maine de la santé, semble ignorée lorsqu’il s’agit de tech­no­logie : les cri­tiques for­mu­lées à l’encontre du nu­cléaire et des OGM, par exemple, sont ren­voyées sans ar­gu­ments au rang de peurs ir­ra­tion­nelles, comme si les mettre en ques­tion était par prin­cipe in­ad­mis­sible. Les droits-participation qu’il met au coeur des droits de l’homme, avec son ami Alain Re­naut, semblent de­voir passer à la trappe quand il s’agit de « la » « raison » tech­no­lo­gique, qui ne semble pas pou­voir être ar­rêtée, étant l’incarnation du Vrai, qu’il vienne de la science ou des pro­cé­dures éta­blies. Les contes­ta­taires peuvent bien avoir l’opinion et une bonne partie des élus lo­caux pour eux, il est hors de ques­tion de les prendre au sé­rieux : les OGM pas­se­ront, ils sont « mo­dernes ». Pour Naess, ceci dé­montre que les pro­cé­dures dé­mo­cra­tiques sont de­ve­nues une mas­ca­rade éla­borée par ces nou­veaux « corps intermédiai-es » que sont les en­tre­prises géantes ou les corps de tech­no­crates. La pos­si­bi­lité du choix est ex­clue. S’il y a une confu­sion entre fait et va­leur, pour Naess, elle ré­side ici : dans le fait de croire, ou de faire croire, comme le fait Ferry, que la tech­no­logie est neutre, qu’elle n’est que de la science ap­pli­quée, et que le marché consacre la li­berté du consom­ma­teur. Pour Naess, la tech­no­logie, la foi dans la tech­no­logie et la foi dans les pro­cé­dures du marché tel qu’il existe (et non sous sa forme idéale) ré­sultent di­rec­te­ment d’un style de vie – qu’il est de­venu urgent de changer.

Cette ana­lyse ex­plique pour­quoi « le chan­ge­ment de com­por­te­ment » que cer­tains in­gé­nieurs ap­pellent de leurs voeux est si dif­fi­cile. La fable de la sou­ve­rai­neté du consom­ma­teur cache la do­mi­na­tion de ce qu’Alain Gras ap­pelle les « ma­cro­sys­tèmes tech­niques » (Alain Gras & So­phie L. Poirot-Delpech, Gran­deur et Dé­pen­dance, Paris, PUF, 1993) qui contraignent de façon mas­sive les choix in­di­vi­duels. Ainsi EDF a-t-elle réussi pen­dant des dé­cen­nies à blo­quer le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables, et ce uni­que­ment par la lour­deur de ses pro­cé­dures ad­mi­nis­tra­tives. Les éner­gies re­nou­ve­lables, pour pour­suivre avec cet exemple, ne re­lèvent pas d’un choix in­di­vi­duel : elles im­pliquent l’existence de ré­pa­ra­teurs, d’installateurs, etc., bref de toute une or­ga­ni­sa­tion qui dé­pend aussi de pro­cé­dures ré­gle­men­taires, sur les­quelles EDF et la tech­no­cratie ont la main haute. C’est sur ces « dé­tails tech­niques » qu’un pre­mier biais in­ter­vient : théo­ri­que­ment, le choix est pos­sible mais en pra­tique il ne l’est pas. Un se­cond biais se fait dans l’analyse de ce qu’est un « style de vie ». Mary Dou­glas, la pre­mière (De la souillure, Paris, Mas­pero, 1971 – éd. ori­gi­nale 1966), a montré qu’un « style de vie » n’est pas seule­ment une ques­tion de « modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion », comme le sug­gère le vo­ca­bu­laire tech­no­cra­tique, mais d’évolution cultu­relle, de chan­ge­ment de va­leurs – c’est-à-dire de prio­rités col­lec­tives. Choisir le bio plutôt que la nour­ri­ture in­dus­trielle, vivre sous un tipi plutôt qu’en HLM sup­pose non seule­ment des po­li­tiques pu­bliques, mais aussi des ju­ge­ments de va­leur. Le bio est moins « pro­ductif », au sens éco­no­mique, que l’agriculture in­dus­trielle. Le tipi échappe au pou­voir des grands bé­ton­neurs. Ainsi la mo­der­nité contraint-elle, sous cou­vert de li­berté, les styles de vie pos­sible, en je­tant l’opprobre sur cer­tains d’entre eux, pour­tant plus éco­lo­giques. Il re­vient sans doute à Ivan Illich d’avoir dé­ve­loppé dans le dé­tail la ma­nière dont se ma­ni­festent ces li­mites, qui sont gé­né­ra­le­ment dé­niées par les Mo­dernes (Ivan Illich, OEuvres com­plètes, Tomes 1 et 2, Paris, Fayard, 20042005).

Tu n’adoreras qu’un seul dieu, la Modernité

L’écologiste dé­fend des choix que la « mo­der­nité » in­terdit, voilà le scan­dale. Dans la mo­der­nité tous les choix sont pos­sibles pourvu qu’ils ne soient ni an­ti­dé­mo­cra­tiques ni contraires à la crois­sance éco­no­mique – et donc pourvu qu’ils soient fa­vo­rables à l’expansion tech­no­lo­gique. Sûr de ses points d’appui, le Mo­derne ne sait pas plus dia­lo­guer avec l’écologiste qu’il ne sait le faire avec le « pri­mitif » ou avec le pré­mo­derne : la di­ver­sité dont cet « Autre » est por­teur ex­cède ce que son « plu­ra­lisme » peut ad­mettre. Il se sent obligé de lui dé­nier toute réa­lité, de le ren­voyer à la su­per­sti­tion, et éven­tuel­le­ment de s’efforcer de lui ap­porter la lu­mière. La « Terre-Mère », par exemple quelle fou­taise ! En af­fir­mant cela, le Mo­derne ne prend pas du tout le temps de sa­voir s’il n’a pas fait une er­reur d’interprétation, de tra­duc­tion. Il ne se de­mande pas s’il n’y a pas quelque chose d’étonnant à ce que le concept de « force », par exemple soit uti­lisé à la fois dans le do­maine de la phy­sique et dans le do­maine des sports : un étranger ne pourrait-il pas in­ter­préter cette po­ly­sémie comme le signe d’un « ani­misme » ? Quel est le sens exact du concept de « Terre-Mère » ? L’accusation d’« ani­misme » ne permet-elle pas avan­ta­geu­se­ment de main­tenir la vie non hu­maine au statut de pur instrument ?

Le Mo­derne ne voit pas non plus que le style de vie, mo­derne ou pas, est tou­jours une cos­mo­logie: il dé­pend de thèses sur nos re­la­tions à la na­ture. Dé­finir l’humain comme un être « an­ti­na­ture » constitue une thèse sur l’Être et non une ab­sence de thèse : dans cette cos­mo­logie, l’individu se rap­porte à la na­ture par le tra­vail et il en ré­sulte des ef­fets ex­ternes po­si­tifs, via la main in­vi­sible et les ren­de­ments crois­sants, qui ap­portent le pro­grès. L’idée que c’est « la li­berté » et « la science » qui ap­portent le pro­grès n’explique pas pour­quoi il est si dif­fi­cile de rem­placer le pé­trole – ni pour­quoi nous nous sommes rendus si dé­pen­dants d’une res­source épui­sable. La voie ré­for­miste qui en­tend gérer les « ef­fets ex­ternes » né­ga­tifs au ni­veau de l’État ne peut rien dire des consé­quences de la crise éco­lo­gique sur la ra­tio­na­lité in­di­vi­duelle. Confiant tout le pro­blème aux ex­perts plutôt qu’à la dé­mo­cratie, c’est elle qui fait le lit d’une so­ciété éco­to­ta­li­taire – à moins que la tech­no­logie ne trouve une « so­lu­tion ». La vio­lence avec la­quelle sont trai­tées les cri­tiques de la tech­no­logie – aussi mo­dé­rées soient-elles – in­dique suf­fi­sam­ment où se trouve le sacré mo­derne. L’alternative que Naess a choisie est de penser au contraire une voie vers une ra­tio­na­lité « éco­lo­giste », une ra­tio­na­lité qui ne se rap­porte plus à la na­ture par la seule mé­dia­tion du tra­vail – et donc ne s’en remet pas uni­que­ment à la tech­no­logie. Cette voie remet en ques­tion aussi bien le li­bé­ra­lisme que le mar­xisme classique.

La voie ex­plorée par Naess se situe dans la pers­pec­tive d’un en­ri­chis­se­ment de nos vies et non d’une res­tric­tion, le phi­lo­sophe nor­vé­gien re­fu­sant d’identifier la ri­chesse à la seule ri­chesse ma­té­rielle. Le but de ce livre n’est pas de tracer un pro­gramme po­li­tique, ni un plan pour les ex­perts, il est d’amener le lec­teur à se de­mander si sa re­la­tion au monde le nourrit ou l’appauvrit – et si elle l’appauvrit, de choisir celle qui le nourrit et le fait grandir. Re­cher­cher l’authenticité, c’est cher­cher à ac­quiescer à ce qui est, ne pas se ca­cher la réa­lité. Or nous vi­vons dans un état de ten­sion, par­tagés entre une ac­ti­vité pro­fes­sion­nelle qui dé­truit l’environnement et un mode de vie qui es­saie de le pro­téger, par exemple. Naess cherche à ins­pirer le cou­rage de vivre en co­hé­rence avec ce qui est vrai­ment im­por­tant pour nous. Il de­mande à son lec­teur qu’il ou elle se pose réel­le­ment cette ques­tion, qu’il ou elle l’expérimente en de­hors des ré­ponses toutes faites et de la contrainte de la nor­ma­lité. Qu’il ou elle ose choisir des che­mins plus dif­fi­ciles que la car­rière et le métro-boulot-dodo, le pa­villon et deux voi­tures dans le ga­rage. Pour Naess, ce ques­tion­ne­ment, qui est de l’ordre de la sa­gesse, est le seul qui puisse conduire à des chan­ge­ments ra­di­caux de styles de vie, par exemple à la sim­pli­cité vo­lon­taire. Et pour lui ces chan­ge­ments sont un préa­lable à toute ac­tion col­lec­tive et politique.

« Re­li­gion » ou éthique de vie ?

Nous voici de­vant la se­conde raison du scan­dale pro­voqué par Naess. Ce souci de co­hé­rence et d’unité dont il parle, Max Weber l’a ca­rac­té­risé comme « re­li­gieux » (Max Weber, So­cio­logie de la re­li­gion, Paris, Champs-Flammarion, 2006). En in­tro­dui­sant dans le débat pu­blic des va-leurs ré­pu­tées re­li­gieuses, et donc pri­vées, comme la pau­vreté vo­lon­taire, Naess et la deep eco­logy ne pou­vaient que cho­quer Ferry et les « Mo­dernes », qui ont cherché à les dis­qua­li­fier en as­si­mi­lant ce re­li­gieux aux guerres de re­li­gion et donc à la vio­lence – idée que vien­draient conforter les actes de mou­ve­ments comme Earth First ! Avec l’écologie, nous « re­vien­drions » à l’époque mé­ta­phy­sique, à la su­per­sti­tion ; la sé­pa­ra­tion de l’Église et de l’État se­rait en danger.

Ce se­cond scan­dale mé­rite qu’on l’analyse de près. Ob­ser­vons tout d’abord que la deep eco­logy n’a pas eu de succès en France, ainsi que nous le rap­pe­lions au début de ce texte. Laisser penser que l’écologisme fran­çais est fondé sur une proxi­mité vis-à-vis de la na­ture sau­vage et sur le « sen­ti­ment océa­nique » dont parle Arne Naess (no­tam­ment dans « Simple in Means, Rich in Ends », in G. Ses­sions (dir.), Deep Eco­logy for the 21st Cen­tury, Boston, Shamb­hala, 1995) est so­cio­lo­gi­que­ment er­roné. Qu’on le re­grette ou pas, l’écologisme fran­çais est laïc et ra­tio­na­liste, à la fran­çaise (à nou­veau, voir Guillaume Sain­teny, Les Verts, op. cit., ou Do­mi­nique Si­monnet, L’Écologisme, Paris, PUF, 1979). La deep eco­logy est un phé­no­mène anglo-saxon ; il s’est dé­ve­loppé dans des pays où le cli­vage religieux/séculier est très dif­fé­rent de ce qu’il est en France. Le pré­sident des États-Unis jure sur la Bible, il to­lère l’existence de styles de vie tel que celui des Amish, une com­mu­nauté chré­tienne ana­bap­tiste qui s’est vo­lon­tai­re­ment figée à un état an­té­rieur de l’évolution tech­no­lo­gique et n’en continue pas moins de pros­pérer, en termes d’effectifs. Le Royaume-Uni est une théo­cratie, il pos­sède une Église d’État, tout comme la Nor­vège dont Naess est ori­gi­naire. L’accusation portée par Ferry tombe donc en grande partie quand il s’agit de l’écologisme fran­çais. Et cela, Ferry au­rait pu le sa­voir s’il ne s’était pas contenté de re­garder l’écologisme na­tional au tra­vers d’une lit­té­ra­ture anglo-saxonne. Ce biais a com­mo­dé­ment pollué le débat sur l’écologie.

Mais si ce biais n’a pas em­pêché le succès de sa cri­tique, c’est aussi parce que Ferry a en partie raison. Pour­quoi ? Re­ve­nons à Weber. Ce der­nier éten­dait la dé­fi­ni­tion du re­li­gieux à toutes les formes d’éthiques de vie, y com­pris celles qui ne sont pas ca­rac­té­ri­sées par la croyance en des dieux ou un au-delà. Or ce que Naess dé­nonce, chez les Mo­dernes, ce n’est pas leur in­jus­tice, mais leur foi dans la tech­no­logie et dans leur science – en un mot : leur style de vie. Le débat que Naess et l’écologisme ouvrent, en France, est celui de la ligne de par­tage entre re­li­gieux ou non-religieux – et cela des deux côtés, contrai­re­ment à ce que Ferry es­time, car la foi dans la tech­no­logie ne semble pas plus jus­ti­fiable de preuves em­pi­riques, quant à la vie bonne et à l’universalisme, que le boud­dhisme. Naess in­clut dans le do­maine sé­cu­lier des éthiques de vie qui re­jettent la foi dans le marché et la tech­no­logie, ce que la Mo­der­nité à la Ferry a neu­tra­lisé et exclu en le re­je­tant dans le do­maine du « re­li­gieux », du privé – ce qui avait no­tam­ment pour in­térêt de l’empêcher de s’organiser. Ce débat, qui n’est pas l’objet de Naess mais celui que sou­lève la lec­ture de Naess par le pu­blic fran­çais, est tout à fait d’actualité. Il ga­gne­rait à être posé comme tel si l’on veut éviter que l’écologisme ne soit dé­tourné par des tra­di­tions au­then­ti­que­ment obs­cu­ran­tistes, ca­pables de pro­fiter des risques ma­jeurs en­gen­drés par la tech­no­logie. Naess, lui, ne fait pas partie de ces nou­veaux pro­phètes. Malgré le succès de la deep eco­logy dans les pays anglo-saxons il a tou­jours sug­géré à chacun de trouver sa voie propre, il a d’ailleurs pris le soin de dé­si­gner sa propre voie par un nom propre, « l’écosophie T ». Il n’a ja­mais ap­pelé à éta­blir un gou­ver­ne­ment de sages.

Ges­tion cen­tra­lisée vsautonomie

Si l’on prend Naess au sé­rieux et que l’on consi­dère que le « style de vie » éco­lo­giste sort des pos­sibles mo­dernes, mais sans re­lever pour au­tant de la « re­li­gion » com­prise en un sens kan­tien comme ce qui n’est pas sus­cep­tible de preuve em­pi­rique, alors s’explique un troi­sième as­pect du scan­dale pro­voqué par Naess. Le fait de vou­loir agir en si­tua­tion d’incertitude (« notre sa­voir est li­mité») est aussi un appel à agir en de­hors des cadres ges­tion­naires et ré­for­mistes que Ferry ap­pelle de ses voeux. Des tra­vaux de so­cio­logie ré­cents montrent à quel point le consom­ma­teur, à l’époque de la « so­ciété du sa­voir », n’a que peu de connais­sance des im­pacts de son mode de vie sur l’environnement. Les cri­tères choisis sont donc ceux qui sont ac­ces­sibles dans une éco­logie vul­ga­risée : consommer moins, sim­pli­fier sa vie, res­pecter les autres formes de vie, etc. Tout ceci est fai­sable à l’échelle in­di­vi­duelle, main­te­nant, sans at­tendre les im­menses so­lu­tions co­or­don­nées que les au­to­rités ap­pellent de leurs voeux, car elles ren­for­ce­raient en­core leur pou­voir. Et c’est ef­fi­cace : lorsque les éco­sys­tèmes sont moins per­turbés, lorsque les es­pèces non-humaines sont ac­cep­tées, les so­ciétés sont plus sou­te­nables sur le plan éco­lo­gique. Mais cela im­plique d’élaborer ses propres cri­tères, hors des cadres of­fi­ciels. Naess ap­pelle ainsi à agir en dépit des ré­sis­tances de la classe po­li­tique et des ex­perts de l’État, qui ont in­térêt à main­tenir l’ordre exis­tant. Naess est donc cou­pable d’anarchisme, dont Ferry et Re­naut consi­dèrent qu’il est por­teur de « pré­sup­posés to­ta­li­taires » (Phi­lo­so­phie po­li­tique, op. cit., p. 537). So­cio­lo­gi­que­ment, Ferry a raison, cette fois : dans l’écologisme fran­çais, en effet, la com­po­sante li­ber­taire est forte. L’anarchisme étant « l’organisation moins le pou­voir » (Da­niel Colson, Petit lexique phi­lo­so­phique de l’anarchisme, Paris, Le Livre de poche, 2001), il est assez co­hé­rent que Naess parle d’organisation (du monde) mais pas de pou­voir, sinon pour le cri­ti­quer. Le pro­blème ré­side dans la dis­qua­li­fi­ca­tion de l’action po­li­tique in­di­vi­duelle dont est por­teuse l’accusation de « to­ta­li­ta­risme » for­mulée à l’encontre de l’anarchisme et de la mou­vance li­ber­taire. Hors des pro­cé­dures of­fi­cielles, point de salut ? Mais une telle pers­pec­tive ne se confond-elle pas avec une dé­fense de l’ordre existant ?

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