Actualité de Bourdieu

Mis en ligne le 08 mars 2010

par Ber­nard Lahire

La pu­bli­ca­tion d’une conver­sa­tion à bâ­tons rompus entre Pierre Bour­dieu et Roger Char­tier donne l’occasion de me­surer la vi­ta­lité de la pensée du so­cio­logue dis­paru, qui s’efforçait de faire com­mu­ni­quer des pans de sa­voirs tenus pour étran­gers, no­tam­ment la so­cio­logie, l’histoire, la cri­tique lit­té­raire et la psychanalyse.

Re­censé : Pierre Bour­dieu & Roger Char­tier, Le So­cio­logue et l’Historien, avec une pré­face de Roger Char­tier, Mar­seille, Agone, INA et Rai­sons d’agir, 2010, 105 p., 13€.

En fé­vrier 1988, Roger Char­tier re­ce­vait Pierre Bour­dieu sur France-Culture pour une série d’entretiens, dans le cadre de l’émission « À voix nue ». Ce sont ces conver­sa­tions entre un his­to­rien ou­vert à la so­cio­logie et un so­cio­logue qui n’était pas en­fermé dans une concep­tion étroi­te­ment aca­dé­mique de sa dis­ci­pline que nous donne aujourd’hui à lire la col­lec­tion « Banc d’essais » des édi­tions Agone. L’idée de pu­blier ces échanges oraux est ex­cel­lente, car ceux-ci donnent à voir le so­cio­logue dia­lo­guant avec un in­ter­lo­cu­teur amical mais qui ne s’interdit pas toute cri­tique, nuan­çant ses ré­ponses en fonc­tion des re­lances, ac­cep­tant la contra­dic­tion et ad­met­tant même par­fois ses er­reurs de for­mu­la­tion. Ainsi, à propos de Flau­bert et de Manet, après avoir dit qu’ils « doivent être consi­dérés, au fond, comme des fon­da­teurs de champs », le so­cio­logue se re­prend à la suite d’une re­marque de son in­ter­lo­cu­teur : « Tu as tout à fait raison de me cor­riger. J’avais l’air de donner une vi­sion tout à fait clas­sique du ré­vo­lu­tion­naire so­li­taire, exclu, isolé, etc. J’étais tout à fait mau­vais » (p. 93).

Le tout est très agréable à lire, tant par la di­ver­sité des thèmes ou des pro­blèmes abordés que par le ton dé­tendu de la conver­sa­tion, la­quelle permet à maintes re­prises à Pierre Bour­dieu de mon­trer son rap­port à la fois sé­rieux et en­joué aux ques­tions trai­tées. Par ailleurs, dans une pré­face très pré­cise, Roger Char­tier s’efforce de contex­tua­liser le mo­ment de cette ren­contre dans la tra­jec­toire in­tel­lec­tuelle du so­cio­logue comme du point de vue de l’état des pro­blé­ma­tiques his­to­riennes de l’époque. L’entretien se dé­roule no­tam­ment quelques an­nées avant le mou­ve­ment so­cial de 1995, avant aussi la créa­tion des édi­tions Rai­sons d’agir en 1996 et la pu­bli­ca­tion par Pierre Bour­dieu de textes plus clai­re­ment po­li­tiques. Il pou­vait dire alors : « Ce que j’ajouterai peut-être par rap­port à Fou­cault, c’est que j’ai une concep­tion assez mi­li­tante de la science, ce qui ne veut pas dire “en­gagée” du tout » (p. 24).

De quoi est-il ques­tion dans ces dia­logues ? Du mé­tier de so­cio­logue com­paré à celui de l’historien ou du phi­lo­sophe, mais aussi dans son rap­port au type de connais­sance ap­portée par la créa­tion lit­té­raire ; de la scien­ti­fi­cité des sciences so­ciales ; des po­ten­tia­lités li­bé­ra­trices d’un sa­voir ra­tionnel sur les dé­ter­mi­nismes so­ciaux ; de la né­ces­saire rup­ture avec le sens commun et de la lutte per­ma­nente que doivent en­gager les sa­vants contre les so­phistes (ou doxo­sophes) ; de la cri­tique so­cio­lo­gique qui ne nie pas les ré­sis­tances et dé­fenses propres aux do­minés et qui se pose même la ques­tion de sa dif­fi­cile trans­mis­sion au­près de ces der­niers ; des rap­ports sub­tils et com­plexes entre les dis­po­si­tions in­cor­po­rées (le « so­cial in­di­vidué ») et les si­tua­tions dans les­quelles elles se dé­clenchent ; des ap­ports de la no­tion de « champ » pour ap­pré­hender les pro­duc­teurs cultu­rels ; ou en­core d’une série de fausses op­po­si­tions qui animent le mi­lieu des sciences so­ciales (objectivisme/subjectivisme, société/individu, structuralisme/phénoménologie, etc.). Tout cela, et d’autres thèmes en­core, est en­chaîné ou im­briqué et se livre dans une pa­role très vi­vante et ja­mais abs­traite, mais mo­bi­li­sant maints exemples.

Quel profit un cher­cheur en sciences so­ciales peut-il re­tirer en 2010 de ces conver­sa­tions, qui ont eu lieu il y a plus de vingt ans ? Cela dé­pendra, bien évi­dem­ment, de son point de vue théo­rique et de ses in­té­rêts de connais­sance. On ai­me­rait ici noter tout d’abord l’évolution épis­té­mo­lo­gique et théo­rique d’une grande partie de la so­cio­logie, au cours des vingt der­nières an­nées, dans un sens que Pierre Bour­dieu n’aurait pas sou­haité. « Rompre avec le sens commun », ob­jec­tiver les pro­priétés et les com­por­te­ments des ac­teurs ou des si­tua­tions en ne pre­nant pas pour « ar­gent comp­tant » les propos tenus, sont des at­ti­tudes ou des dé­marches qui ont été cri­ti­quées (on a sou­vent parlé de « mé­pris de l’acteur » ou de la ré­duc­tion de ce der­nier au statut d’« idiot culturel » et sou­ligné, au contraire, ses ca­pa­cités ré­flexives, stig­ma­tisé la « po­si­tion de sur­plomb » du so­cio­logue, etc.) ou plus sim­ple­ment aban­don­nées au profit de formes plus ou moins so­phis­ti­quées ou sim­plistes de phé­no­mé­no­logie so­ciale en fai­sant comme si cette so­cio­logie re­le­vait d’un scien­tisme dé­passé. Les exemples donnés par Pierre Bour­dieu (p. 58 – 66) montrent qu’on est très loin des ca­ri­ca­tures qui ont été faites de la « so­cio­logie cri­tique » (ou « clas­sique »). Le tra­vail du cher­cheur, selon lui, consiste sim­ple­ment à mettre en re­la­tion et à ar­ti­culer des don­nées ob­jec­tives – qui sont re­cueillies in­dé­pen­dam­ment de la conscience que peuvent en avoir les ac­teurs, mais qui les dé­fi­nissent ou dé­fi­nissent le contexte dans le­quel ils agissent – avec les re­pré­sen­ta­tions sub­jec­tives que les mêmes ac­teurs livrent en en­tre­tien ou dans une série d’autres si­tua­tions où s’enregistrent leurs « points de vue ». Nul mé­pris dans une telle en­tre­prise d’objectivation qui n’épargne d’ailleurs pas le sa­vant lui-même et son rap­port à l’objet.

On peut en­suite sou­li­gner le fait que Pierre Bour­dieu en­ten­dait dé­passer l’opposition individu/société et qu’il re­fu­sait de dé­finir le « so­cial » par le « col­lectif » ou par les « struc­tures », comme l’avait fait avant lui Dur­kheim à partir de tout autres contraintes et sur­tout dans un autre état, moins avancé, des sciences so­ciales. En pré­pa­ra­tion des Règles de l’art [1], mais aussi d’un tra­vail sur Manet, il ex­plique : « Voilà le tra­vail que je fais. Je vais au plus in­di­vi­duel du plus in­di­vi­duel : à la par­ti­cu­la­rité de Manet, à ses rap­ports avec ses pa­rents, avec ses amis, au rôle des femmes dans ses re­la­tions… Et, en même temps, j’étudie l’espace dans le­quel il se si­tuait pour com­prendre le com­men­ce­ment de l’art mo­derne. » (p. 92, sou­ligné par moi). La so­ciété « existe à l’état in­di­vi­duel, à l’état in­cor­poré » (p. 77) au­tant que dans les struc­tures so­ciales, les ins­ti­tu­tions ou les groupes. Et ce n’est pas un ha­sard si Pierre Bour­dieu a plus d’une fois ap­pelé au rap­pro­che­ment de la so­cio­logie et de la psy­cha­na­lyse qui se donne gé­né­ra­le­ment pour but d’examiner fi­ne­ment cet état in­di­vi­dua­lisé du so­cial [2].

Enfin, parmi bien d’autres points qui mé­ri­te­raient d’être com­mentés, on re­mar­quera l’attention que Pierre Bour­dieu pou­vait avoir, à ce mo­ment précis de son par­cours, pour les formes pro­pre­ment lit­té­raires de connais­sance du monde so­cial : les ro­mans du XIXe siècle, ceux de Balzac bien sûr qui « s’est pensé comme so­cio­logue », mais sur­tout ceux de Flau­bert (« pour moi, l’inventeur de la so­cio­logie, le plus so­cio­logue des ro­man­ciers, c’est Flau­bert ») opé­rant « une ob­jec­ti­va­tion de la classe do­mi­nante de son temps qui ri­va­lise avec les plus belles ana­lyses his­to­riques » (p. 98). S’il faut sans doute consi­dérer avec pru­dence la ma­nière dont, pris par son ad­mi­ra­tion, il semble vou­loir faire de l’auteur de L’Éducation sen­ti­men­tale un proto-sociologue ou un so­cio­logue in­ac­compli [3], et si l’on peut contester l’affirmation selon la­quelle le so­cio­logue se dif­fé­ren­cie­rait du ro­man­cier par le fait qu’il dise « les choses, comme ça, sans mise en forme », alors que le ro­man­cier, lui, li­vre­rait la vé­rité du monde so­cial « sous une forme sup­por­table, c’est-à-dire mise en forme » (p. 102) [4], on ne peut que rendre hom­mage à la ca­pa­cité qu’avait Pierre Bour­dieu à dé­fri­cher des ter­rains à haut risque et à faire com­mu­ni­quer des pans de sa­voirs et de créa­tions tenus par beau­coup comme par­fai­te­ment inconciliables.

Do­cu­ments joints

Ac­tua­lité de Bour­dieu (PDF — 228 ko)

par Ber­nard Lahire

Notes

[1] P. Bour­dieu, Les Règles de l’art. Ge­nèse et struc­ture du champ lit­té­raire, Seuil, Paris, 1992.

[2] On trou­vera trace de ces signes dans son dia­logue avec Jacques Maître (P. Bour­dieu et J. Maître, « Avant-propos dia­logué avec Pierre Bour­dieu » in J. Maître, L’Autobiographie d’un pa­ra­noïaque, An­thropos, Paris, 1994, p. V-XXII) comme dans les Mé­di­ta­tions pas­ca­liennes (Seuil, Paris, 1997) : « La forme ori­gi­naire de l’illusio est l’investissement dans l’espace do­mes­tique, lieu d’un pro­cessus com­plexe de so­cia­li­sa­tion du sexuel et de sexua­li­sa­tion du so­cial. Et la so­cio­logie et la psy­cha­na­lyse de­vraient unir leurs ef­forts (mais il fau­drait pour cela qu’elles par­viennent à sur­monter leurs pré­ven­tions mu­tuelles) pour ana­lyser la ge­nèse de l’investissement dans un champ de re­la­tions so­ciales, ainsi constitué en objet d’intérêt et de pré­oc­cu­pa­tion, dans le­quel l’enfant se trouve de plus en plus im­pliqué et qui constitue le pa­ra­digme et aussi le prin­cipe de l’investissement dans le jeu so­cial. » (ibid., p. 198 – 199).

[3] « Cela dit, je pense que le fait d’être en me­sure de com­prendre so­cio­lo­gi­que­ment les rai­sons pour les­quelles Flau­bert a été Flau­bert et pour­quoi il n’a pu être que Flau­bert (ce qui est déjà ex­tra­or­di­naire), le fait de com­prendre pour­quoi il n’a pas pu être so­cio­logue alors qu’il vou­lait l’être (c’est une chose qu’on ou­blie : il vou­lait être à la fois le maître de la langue, le maître de la forme, et aussi – il n’y a qu’à voir son tra­vail de do­cu­men­ta­tion– il vou­lait dire le vrai sur le monde so­cial), le fait de sa­voir cela em­pêche de rêver d’un dis­cours qui est en fait un dis­cours aliéné » (p. 101 – 102).

[4] En tant que « classe d’expression spé­ci­fique » (pour re­prendre les termes d’Ignace Meyerson), la so­cio­logie ne met pas moins de formes que la lit­té­ra­ture. Elles ne sont sim­ple­ment pas les mêmes (la forme concep­tuelle et ar­gu­men­ta­tive d’exposition ou l’articulation de lan­gages sa­vants et de lan­gages or­di­naires tirés d’enquêtes se dis­tin­guant no­tam­ment des formes nar­ra­tives ou poé­tiques d’expression). D’ailleurs, lorsque Pierre Bour­dieu énonce que « Flau­bert dit le plus pos­sible dans l’état des sys­tèmes de cen­sure et dans l’état de la cen­sure spé­ci­fique as­so­ciée à ce genre par­ti­cu­lier qu’est le roman, qui est le genre le plus po­li­tique. » (p. 100), Roger Char­tier – dont l’étude du Georges Dandin de Mo­lière montre la ma­nière dont le théâtre au XVIIe siècle pou­vait re­pré­senter le so­cial – se permet de pro­poser une rec­ti­fi­ca­tion de la for­mu­la­tion dans un sens moins évo­lu­tion­niste : « Oui, dire le plus pos­sible ou dire au­tre­ment. » (idem, sou­ligné par moi).

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